Je refuse d'aller chez une devineresse. -- Aventure du chevalier
de Mastyns. -- Élections de 1817. -- Le parti royaliste sous
l'influence de monsieur de Villèle. -- Le duc de Broglie et
Benjamin Constant. -- Monsieur de Chateaubriand appelle
l'opposition de gauche _les libéraux_. -- Mariage de mon frère.
-- Visite à Brighton. -- Soigneuse hospitalité du prince régent.
-- Usages du pavillon royal. -- Récit d'une visite du Régent au
roi George III. -- Déjeuner sur l'escalier. -- Le grand-duc
Nicolas à Brighton.
Le mariage de mon frère se remettait de jour en jour. J'étais au plus
fort de l'impatience de ces retards incompréhensibles, lorsqu'un soir
une comtesse de Schwitzinoff, dame russe avec laquelle madame de Duras
s'était assez liée, nous parla d'une visite qu'elle avait faite à
mademoiselle Lenormand, la devineresse, et de toutes les choses
extraordinaires qu'elle lui avait annoncées.
J'avais bien quelque curiosité d'apprendre si le mariage de mon frère se
ferait enfin cette année; mais la duchesse en avait encore beaucoup
davantage de se faire dire si elle réussirait à empêcher le mariage de
sa fille, la princesse de Talmont, avec le comte de La Rochejacquelein,
car la seule pensée de cette union faisait le tourment de sa vie.
Elle me pressa fort de l'accompagner chez l'habile sibylle, en nous
donnant parole de ne lui adresser qu'une seule question. J'aurais
peut-être cédé sans la promesse que j'avais faite à mon père de
n'avoir jamais recours à la nécromancie, sous quelque forme qu'elle
se présentât. Le motif qui lui avait fait exiger cet engagement est
assez curieux pour que je le rapporte ici.
Lorsque mon père entra au service, il eut pour mentor le
lieutenant-colonel de son régiment, le chevalier de Mastyns, ami de sa
famille, qui le traitait paternellement. C'était un homme d'une
superbe figure; il avait fait la guerre avec distinction et son
caractère bon et indulgent sans faiblesse le rendait cher à tout le
régiment.
Dans un cantonnement d'une petite ville en Allemagne, pendant une des
campagnes de la guerre de Sept Ans, une bohémienne s'introduisit dans
la salle où se tenait le repas militaire. Sa présence offrit quelques
distractions à l'oisiveté du corps d'officiers dont le chevalier de
Mastyns, fort jeune alors, faisait partie. Il éprouva d'abord de la
répugnance contre elle et fit quelques remontrances à ses camarades,
puis il céda et finit par livrer sa main à l'inspection de la
bohémienne.
Elle l'examina attentivement et lui dit:
«Vous avancerez rapidement dans la carrière militaire; vous ferez un
mariage au-dessus de vos espérances; vous aurez un fils que vous ne
verrez pas, et vous mourrez d'un coup de feu avant d'avoir atteint
quarante ans.»
Le chevalier de Mastyns n'attacha aucune importance à ces pronostics.
Cependant, lorsqu'en peu de mois il obtint deux grades consécutifs,
dus à sa brillante conduite à la guerre, il rappela les paroles de la
diseuse de bonne aventure à ses camarades. Elles lui revinrent aussi à
la mémoire quand il épousa, quelques années plus tard, une jeune fille
riche et de bonne maison. Sa femme était au moment d'accoucher; il
avait obtenu un congé pour aller la rejoindre. La veille du jour où il
devait partir, il dit:
«Ma foi, la sorcière n'a pas dit toute la vérité, car j'aurai quarante
ans dans cinq jours, je pars demain et il n'y a guère d'apparence d'un
coup de feu en pleine paix.»
La chaise de poste dans laquelle il devait partir était arrêtée devant
son logis, une charrette l'accrocha, brisa l'essieu; il fallait
plusieurs heures pour le raccommoder. Le chevalier de Mastyns se
désolait devant sa porte; quelques officiers de la garnison passèrent
en ce moment; ils allaient à la chasse à l'affût. Le chevalier
l'aimait beaucoup; il se décida à les suivre pour employer le temps
qu'il lui fallait attendre.
On se plaça; la chasse commença, le chevalier était seul en habit
brun. Un des chasseurs l'oubliant, ou l'ignorant, et se fiant sur le
vêtement blanc de ses camarades, tira sur quelque chose de foncé qu'il
vit remuer dans un buisson. Le chevalier de Mastyns reçut plusieurs
chevrotines dans les reins; on le transporta à la ville.
La blessure quoique très grave n'était pas mortelle; on le saigna
plusieurs fois; il se rétablit assez pour que le chirurgien répondît
de sa guérison et fixât même le jour où il pourrait partir, à une
époque assez rapprochée. On lui apporta les lettres arrivées pour lui
pendant son état de souffrance. Il en ouvrit une de sa mère; elle lui
annonçait que sa femme était accouchée, plutôt qu'on ne comptait, d'un
fils bien portant:
«Ah! s'écria-t-il, la maudite sorcière aura eu raison! Je ne verrai
pas mon fils!»
Soudain les convulsions le prirent; le tétanos suivit, et, douze
heures après, il expira dans les bras de mon père.
Les médecins déclarèrent que l'impression morale avait seule causé une
mort que l'état de sa blessure ne donnait aucun lieu d'appréhender.
Cette aventure, dont mon père avait été presque acteur dans sa
première jeunesse, lui avait laissé une impression très vive du danger
de fournir à l'imagination une aussi fâcheuse pâture.
Le chevalier de Mastyns était homme de coeur et d'esprit, plein de
raison dans l'habitude de la vie. En bonne santé, il se riait des
décrets de la bohémienne; mais, affaibli par les souffrances, il
succomba devant cette prévention fatale. Mon père avait donc exigé de
nous de ne jamais nous exposer à courir le risque de cette dangereuse
faiblesse.
Mon séjour forcé à Paris me rendit spectatrice des élections de 1817.
C'étaient les premières depuis la nouvelle loi; elles ne furent pas de
nature à rassurer. Les mécontents, qu'à cette époque nous qualifiions
de jacobins, se montrèrent très actifs et eurent assez de succès pour
donner de vives inquiétudes au gouvernement. Il appela à son secours
les royalistes de toutes les observances afin de combattre les
difficultés que leurs propres extravagances avaient amenées. Comme ils
avaient peur, ils écoutèrent un moment la voix de la sagesse et se
conduisirent suffisamment bien à ces élections pour conjurer le plus
fort du danger.
J'avais quelquefois occasion de rencontrer monsieur de Villèle: il
s'exprimait avec une modération qui lui faisait grand honneur dans mon
esprit. On l'a depuis accusé de souffler en dessous les feux qu'il
semblait vouloir apaiser. Je n'ai là-dessus que des notions vagues,
venant de ses ennemis. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'il commençait à
prendre l'attitude de chef. Il tenait un langage aussi et peut-être
plus modéré qu'on ne pouvait l'attendre d'un homme qui aspirait à
diriger un parti soumis à des intérêts passionnés. Il influa beaucoup
sur la bonne conduite des royalistes aux élections. L'opposition
n'eut pas tous les succès dont elle s'était flattée; mais elle était
redevenue fort menaçante.
Monsieur Benjamin Constant répondait au duc de Broglie qui, avec sa
candeur accoutumée, quoique très avant dans l'opposition, faisait
l'éloge du Roi et disait que, tout considéré, peut-être serait-il
difficile d'en trouver un d'un caractère plus approprié aux besoins du
pays:
«Je vous accorderai là-dessus tout ce que vous voudrez; oui, Louis
XVIII est un monarque qui peut convenir à la France telle qu'elle est,
mais ce n'est pas celui qu'il nous faut. Voyez-vous, messieurs, nous
devons vouloir un roi qui règne par nous, un roi de notre façon qui
tombe nécessairement si nous l'abandonnons et qui en ait la
conscience.»
Le duc de Broglie lui tourna le dos, car lui ne voulait pas de
révolution; mais il était bien jeune. Il était et sera toujours trop
honnête, pour être chef de parti. Malheureusement, il y avait plus de
gens dans sa société pour propager les doctrines de monsieur Constant
que celles toutes spéculatives et d'améliorations progressives de
monsieur de Broglie.
Ce fut vers cette époque que monsieur de Chateaubriand, dans je ne
sais quelle brochure, honora les hommes de la gauche du beau nom de
_libéraux_. Ce parti réunissait trop de gens d'esprit pour qu'il
n'appréciât pas immédiatement toute la valeur du présent; il l'accepta
avec empressement, et il a fort contribué à son succès.
Bien des personnes honorables, qui auraient répugné à se ranger d'un
parti désigné sous le nom de jacobin, se jetèrent tête baissée, en
sûreté de conscience, parmi les libéraux et y conspirèrent sans le
moindre scrupule. C'est surtout en France, où la puissance des mots
est si grande, que les qualifications exercent de l'influence.
Ma présence n'ayant pas suffi pour amener la célébration du mariage
décidé depuis huit mois, les jeunes gens réclamèrent celle de mon
père. Il obtint un congé de quinze jours. Après des tracasseries et
des ennuis qui durèrent encore cinq semaines, tous les prétextes de
retard étant enfin épuisés, il assista le 2 décembre 1817 au mariage
de son fils avec mademoiselle Destillières.
Huit jours après, il conduisit le nouveau ménage à Londres où ma mère
était restée et nous attendait avec impatience.
Le deuil de la princesse Charlotte était porté par toutes les classes
et ajoutait encore à la tristesse de Londres à cette époque de l'année
où la société y est toujours fort peu animée. Ma jeune belle-soeur n'y
prit pas grand goût et fût charmée, je pense, de revenir au bout d'un
mois retrouver sa patrie et ses habitudes avec un mari qu'elle aimait
et qui la chérissait.
Je prolongeai quelque peu mon séjour en Angleterre, promettant d'aller
la rejoindre pour lui faire faire ses visites de noces et la présenter
à la Cour et dans le monde.
Mes parents avaient déjà été deux fois à Brighton pendant mes
fréquentes absences. Me trouvant à Londres cette année, je fus
comprise dans l'invitation. À la première visite qu'ils y avaient
faite, un maître d'hôtel du prince était venu à l'ambassade s'informer
des habitudes et des goûts de ses habitants, pour que rien ne leur
manquât au _pavillon_.
Il est impossible d'être un maître de maison plus soigneux que le
Régent et de prodiguer plus de coquetteries quand il voulait plaire.
Lui-même s'occupait des plus petits détails. À peine avait-on dîné
trois fois à sa table qu'il connaissait les goûts de chacun et se
mettait en peine de les satisfaire. On est toujours sensible aux
attentions des gens de ce parage, surtout les personnes qui font grand
bruit de leur indépendante indifférence. Je n'en ai jamais rencontré
aucune qui n'en fût très promptement séduite.
Le deuil encore récent pour la princesse Charlotte ne permettait pas
les plaisirs bruyants à Brighton, mais les regrets, si toutefois le
Régent en avait eu de bien vifs, étaient passés, et le pavillon royal
se montrait plus noir que triste.
Ce pavillon était un chef-d'oeuvre de mauvais goût. On avait, à frais
immenses, fait venir des quatre parties du monde toutes les
magnificences les plus hétéroclites pour les entasser sous les huit ou
dix coupoles de ce bizarre et laid palais, composé de pièces de
rapports ne présentant ni ensemble ni architecture. L'intérieur
n'était pas mieux distribué que l'extérieur et assurément l'art avait
tout à y reprendre; mais là s'arrêtait la critique. Le confortable y
était aussi bien entendu que l'agrément de la vie, et, après avoir,
pour la conscience de son goût, blâmé l'amalgame de toutes ces
étranges curiosités, il y avait fort à s'amuser dans l'examen de leur
recherche et de leur dispendieuse élégance.
Les personnes logées au pavillon étaient invitées pour un certain
nombre de jours qui, rarement, excédaient une semaine. On arrivait de
manière à faire sa toilette avant dîner. On trouvait ses appartements
arrangés avec un soin qui allait jusqu'à la minutie des habitudes
personnelles de chaque convive. Presque toujours l'hôte royal se
trouvait le premier dans le salon. S'il était retardé par quelque
hasard et que les femmes l'y eussent précédé, il leur en faisait une
espèce d'excuse.
La société du dîner était nombreuse. Elle se composait des habitants
du palais et de personnes invitées dans la ville de Brighton, très
brillamment habitée pendant les mois d'hiver. Le deuil n'admettait ni
bals, ni concerts. Cependant le prince avait une troupe de musiciens,
sonnant du cor et jouant d'autres instruments bruyants, qui faisaient
une musique enragée dans le vestibule pendant le dîner et toute la
soirée. L'éloignement la rendait supportable mais très peu agréable
selon moi. Le prince y prenait grand plaisir et s'associait souvent au
gong pour battre la mesure.
Après le dîner, il venait des visites. Vers onze heures, le prince
passait dans un salon où il y avait une espèce de petit souper froid
préparé. Il n'y était suivi que par les personnes qu'il y engageait,
les dames à demeure dans la maison et deux ou trois hommes de
l'intimité. C'était là que le prince se mettait à son aise.
Il se plaçait sur un sopha, entre la marquise de Hertford et une autre
femme à qui il voulait faire politesse, prenait et conservait le dé
dans la conversation. Il savait merveilleusement toutes les aventures
galantes de la Cour de Louis XVI, aussi bien que celles d'Angleterre
qu'il racontait longuement. Ses récits étaient semés parfois de petits
madrigaux, plus souvent de gravelures. La marquise prenait l'air
digne, le prince s'en tirait par une plaisanterie qui n'était pas
toujours de bien bon goût.
Somme toute, ces soirées, qui se prolongeaient jusqu'à deux ou trois
heures du matin, auraient paru assommantes si un particulier en avait
fait les frais; mais le parfum de la couronne tenait toute la société
éveillée et la renvoyait enchantée des grâces du prince.
Je me rappelle pourtant avoir été très intéressée un soir par une de
ces causeries. Le Régent nous raconta sa dernière visite au Roi son
père; il ne l'avait pas vu depuis plusieurs années. La Reine et le duc
d'York, chargés du soin de sa personne, étaient seuls admis à le
voir. Je me sers du mot propre en disant _le voir_, car on ne lui
parlait jamais. Le son d'une voix, connue ou étrangère, le mettait
dans une agitation qu'il fallait des jours et quelquefois des semaines
pour calmer.
Le vieux Roi avait eu des accès tellement violents que, par
précaution, tous ses appartements étaient matelassés. Il était servi
avec un extrême soin, mais dans un silence profond; on était ainsi
parvenu à lui procurer assez de tranquillité. Il était complètement
aveugle.
Une maladie de la Reine l'ayant empêchée d'accomplir son pieux devoir,
le Régent la suppléa. Il nous dit qu'on l'avait fait entrer dans un
grand salon où, séparé par une rangée de fauteuils, il avait aperçu
son vénérable père très proprement vêtu, la tête entièrement chauve et
portant une longue barbe blanche qui lui tombait sur la poitrine. Il
tenait conseil en ce moment et s'adressait à monsieur Pitt en termes
fort raisonnables. On lui fit apparemment des objections, car il eut
l'air d'écouter et, après quelques instants de silence, reprit son
discours en insistant sur son opinion. Il donna ensuite la parole à un
autre qu'il écouta de même, puis à un troisième conseiller, le
désignant par son nom que j'ai oublié. Enfin il avertit dans les
termes officiels que le conseil était levé, appela son page et alla
faire des visites à ses enfants, causant avec eux longuement, surtout
avec la princesse Amélie, sa favorite (dont la mort inopinée avait
contribué à cette dernière crise de sa maladie). En la quittant, il
lui dit:
«Je m'en vais parce que la Reine, vous savez, n'aime pas que je
m'absente trop longtemps.»
En effet, il suivit cette idée et revint chez la Reine. Toutes ces
promenades se faisaient appuyé sur le bras d'un page et sans sortir du
même salon. Après un bout de conversation avec la Reine, il se leva
et alla tout seul, bien que suivi de près, au piano où il se mit à
improviser et à jouer de souvenir de la musique de Hændel en la
chantant d'une voix aussi touchante que sonore. Ce talent de musique
(il l'avait toujours passionnément aimée) était singulièrement
augmenté depuis sa cruelle maladie.
On prévint le prince que la séance au piano se prolongeait
ordinairement au delà de trois heures, et, en effet, après l'avoir
longuement écouté, il l'y laissa. Ce qu'il y avait de remarquable
c'est que ce respectable vieillard, que rien n'avertissait de l'heure,
pas même la lumière du jour, avait un instinct d'ordre qui le poussait
à faire chaque jour les mêmes choses aux mêmes heures, et les devoirs
de la royauté passaient toujours avant ceux de famille. Sa complète
cécité rendait possible le silence dont on l'environnait et que les
médecins, après avoir essayé de tous les traitements, jugeaient
indispensable.
Je dois au Régent la justice de dire qu'il avait les larmes aux yeux
en nous faisant ce récit, un soir bien tard où nous n'étions plus que
quatre ou cinq, et qu'elles coulaient le long de ses joues en nous
parlant de cette voix, chantant ces beaux motets de Hændel, et de la
violence qu'il avait dû se faire pour ne pas serrer dans ses bras le
vénérable musicien.
Le roi George III était aussi aimé que respecté en Angleterre. Son
cruel état pesait sur le pays comme une calamité publique. Il est à
remarquer que, dans un pays où la presse se permet toutes les licences
et ne se fait pas faute d'appeler un _chat_ un _chat_, jamais aucune
allusion désobligeante n'a été faite à la position du Roi, et, jusqu'à
Cobbet, tout le monde en a parlé avec convenance et respect. Les
vertus privées servent à cela, même sur le trône, lorsqu'on n'est pas
en temps de révolution. Toutefois ce respect n'a pas empêché sept
tentatives d'assassinat sur George III.
Les invités du pavillon avaient l'option de déjeuner dans leur
intérieur ou de prendre part à un repas en commun dont sir Benjamin et
lady Bloomfield faisaient les honneurs.
À moins d'indisposition, on préférait ce dernier parti, excepté,
toutefois, quelques-unes des anciennes amies du prince qui, cherchant
encore à cacher du temps l'_irréparable outrage_, ne paraissaient
jamais qu'à la lumière, soin fort superflu et sacrifice très mal
récompensé. La marquise d'Hertford en donnait l'exemple.
Je fus très étonnée en sortant de mon appartement de trouver le
couvert mis sur le palier de l'escalier. Mais quel palier et quel
couvert! tous les tapis, tous les fauteuils, toutes les tables, toutes
les porcelaines, toutes les vaisselles, toutes les recherches de tout
genre que le luxe et le bon goût peuvent offrir à la magnificence y
étaient déployés. Le prince mettait d'autant plus d'importance à ce
que ce repas fût extrêmement soigné qu'il n'y assistait jamais, et
qu'aucune délicatesse de bon goût pour ses hôtes ne lui échappait.
Il menait à Brighton à peu près la même vie qu'à Londres, restait dans
sa chambre jusqu'à trois heures et montait à cheval ordinairement
seul. Si, avant de commencer sa promenade, il rencontrait quelques
nouveaux débutants au pavillon, il se plaisait à le leur montrer
lui-même et surtout ses cuisines entièrement chauffées à la vapeur sur
un plan, tout nouveau à cette époque, dont il était enchanté.
En rentrant, le prince descendait de cheval à la porte de lady
Hertford qui habitait une maison séparée mais communiquant à couvert
avec le pavillon royal. Il y restait jusqu'au moment où commençait la
toilette du dîner.
Pendant la semaine que nous passâmes à Brighton, la même vie se
renouvela chaque jour. C'était l'habitude.
Je m'y retrouvai l'année suivante avec le grand-duc, devenu depuis
empereur Nicolas. Il était trop jeune pour que le Régent se gênât
beaucoup pour lui. La seule différence que je remarquai, c'est qu'au
lieu de laisser chacun libre de sa matinée en mettant chevaux et
voitures à sa disposition, le Régent faisait arranger une _partie_
tous les jours pour le jeune prince, à laquelle, hormis lui, tous les
habitants du pavillon se réunissaient.
On visitait ainsi les lieux un peu remarquables à quinze milles à la
ronde. Je me rappelle que, dans une de ces promenades, le grand-duc
adressa une question à l'amiral sir Edmund Nagle que le régent avait
spécialement attaché à sa personne. Celui-ci ôta son chapeau pour
répondre:
«Mettez donc votre chapeau.»
Et, en disant ces mots, le grand-duc donna un petit coup de cravache
au chapeau. L'amiral le tenait mal apparemment; il lui échappa et le
vent bien carabiné sur la falaise élevée de Brighton l'emporta en
tourbillonnant dans un champ voisin, séparé de nous par une haie et
une haute barrière devant laquelle nous étions arrêtés pour examiner
un point de vue.
Avant que l'amiral, gros, court et assez âgé, eût pu descendre de
cheval, l'Altesse Impériale était sautée à terre, avait deux fois
franchi lestement et gracieusement la barrière et rapportait le
chapeau à sir Edmund en lui adressant ses excuses. Cette prouesse de
bonne grâce et de bonne compagnie donna beaucoup de popularité au
grand-duc dans notre coterie de Brighton qui réunissait à cette époque
le corps diplomatique presque en entier.
L'étiquette plaça ma mère constamment auprès du grand-duc Nicolas
pendant tout son voyage. Avec ses habitudes de Cour et sa vocation
pour les princes, elle ne tarda pas à lui plaire. Ils étaient très
joliment ensemble; il l'appelait sa gouvernante et la consultait plus
volontiers que la comtesse de Lieven dont il avait peur. Ma mère en
était, de son côté, toute affolée et nous le vantait beaucoup. Pour
moi, qui ne partage pas son goût pour les princes en général, il me
faut plus de temps pour m'apprivoiser aux personnes de cette espèce
que ne dura le séjour du grand-duc.
Je le trouvai très beau; mais sa physionomie me semblait dure, et
surtout il me déplut par la façon dont il parlait de son frère,
l'empereur Alexandre. Son enthousiasme, porté jusqu'à la dévotion,
s'exprimait en véritables tirades de mélodrame et d'un ton si exagéré
que la fausseté en sautait aux yeux.
Je n'ai guère vu de jeune homme plus complètement privé de naturel que
le grand-duc Nicolas; mais aurait-il été raisonnable d'en exiger d'un
prince et du frère d'un souverain absolu? Je ne le crois pas. Aussi ne
prétends-je pas lui en faire reproche, seulement je m'explique
pourquoi, malgré sa belle figure, ses belles façons, sa politesse et
les éloges de ma mère, il n'est pas resté gravé d'un burin fort
admirateur dans mon souvenir.