Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. -- Rupture de ce
mariage. -- Désobligeance du roi Louis XVIII pour les Orléans. --
Il la témoigne en diverses occasions. -- Irritation qui en
résulte. -- Le comte de La Ferronnays. -- Son attachement pour
monsieur le duc de Berry. -- Madame de Montsoreau et la layette.
-- Scène entre monsieur le duc de Berry et monsieur de La
Ferronnays. -- Irritation de la famille royale. -- Madame de
Gontaut nommée gouvernante. -- Conseils du prince de
Castelcicala. -- Madame de Noailles.
Mon frère sollicitait vivement mon retour qu'il croyait devoir hâter
l'époque de son mariage. J'en jugeais autrement, mais je cédai à ses
voeux et ne tardai guère à m'en repentir.
J'arrivai à Paris vers le milieu de septembre. C'est le moment où la
ville est la plus déserte, car c'est l'époque de l'année où les
personnes qui ne la quittent jamais en sortent en foule et où ceux qui
habitent longuement la campagne se gardent bien d'y revenir. Mon
séjour en était d'autant plus remarquable; et je m'aperçus bientôt que
ma présence ne servirait qu'à faire mieux apprécier des longueurs qui
devenaient un ridicule lorsqu'il s'agissait d'épouser une riche
héritière ne dépendant en apparence que d'elle seule.
Quelque déserte que fût la ville, je trouvais encore de bons amis pour
me répéter:
«Prenez-y garde, la petite est capricieuse. Déjà plusieurs mariages
ont été arrangés par elle, elle les a fait traîner et les a rompus à
la veille de se faire. Pour celui de monsieur de Montesquiou, la
corbeille était achetée, etc.»
J'avais au service de tout le monde la réponse banale que, si elle
devait se repentir d'épouser mon frère, il valait mieux que ce fût la
veille que le lendemain. Mais ces propos, auxquels des retards qu'il
était impossible d'expliquer et qui se renouvelaient de quinze jours
en quinze jours, donnaient une apparence de fondement quoiqu'ils n'en
eussent aucun et que la jeune personne fût aussi contrariée que nous,
me firent prendre la résolution de vivre en ermite. Même lorsque la
société commença à se reformer pour l'hiver, ma porte était
habituellement fermée et je n'allai nulle part.
Ma famille occupait aussi le public par un autre bruit de mariage qui
ne m'était guère plus agréable. Le roi de Prusse était devenu très
amoureux de ma cousine Georgine Dillon fille d'Édouard Dillon, jeune
personne charmante de figure et de caractère. Il voulait à toute force
l'épouser.
Madame Dillon avait la tête tournée de cette fortune; mon oncle en
était assez flatté. Georgine seule, qui, avec peu de brillant dans
l'esprit, avait un grand bon sens et tout le tact qui peut venir du
coeur le plus simple, le plus naïf, le plus honnête, le plus élevé, le
plus généreux que j'aie jamais rencontré, sentait à quel point la
position qu'on lui offrait était fausse et repoussait l'honneur que le
prince Radziwill était chargé de lui faire accepter.
Elle devait être duchesse de Brandebourg et avoir un brillant
établissement pour elle et ses enfants. Mais enfin cette main royale
qu'on lui présentait ne pouvait être que la gauche; ses enfants du Roi
marié ne seraient pas des enfants légitimes. Sa position personnelle,
au milieu de la famille royale, ne serait jamais simple, et elle
avait trop de candeur pour être propre à la soutenir.
Le Roi obtint cependant qu'elle vînt passer huit jours à Berlin avec
ses parents. Ils furent admis deux fois au souper de famille et les
princes les comblèrent de caresses. Le mariage paraissait imminent;
ils retournèrent à Dresde où mon oncle était ministre de France.
Tout était réglé. Le Roi demanda que la duchesse de Brandebourg se fit
luthérienne; Georgine refusa péremptoirement. Il se rabattit à ce
qu'elle suivit les cérémonies extérieures du culte réformé; elle s'y
refusa encore. Du moins, elle ne serait catholique qu'en secret et ne
pratiquerait pas ostensiblement, nouveau refus de la sage Georgine,
malgré les voeux secrets de sa mère, trop pieuse pour oser insister
formellement. Son père la laissait libre.
Les négociations traînèrent en longueur; la fantaisie que le Roi avait
eue pour elle se calma. On lui démontra l'inconvénient d'épouser une
étrangère, une française, une catholique; et, après avoir fait jaser
toute l'Europe avec assez de justice comme on voit, ce projet de
mariage tomba sans querelle et sans rupture. La petite ne donna pas un
soupir à ces fausses grandeurs; sa mère qui l'adorait se consola en la
voyant contente. Mon oncle demanda à quitter Dresde pour ne pas se
trouver exposé à des relations directes avec le roi de Prusse. Cela
aurait été gauche pour tout le monde après ce qui s'était passé.
Sa Majesté Prussienne avait l'habitude de venir tous les ans à
Carlsbad, et une nouvelle rencontre aurait pu amener une reprise de
passion dont personne ne se souciait. Mon oncle sollicita et obtint de
passer de Dresde à Florence. Cette résidence lui plaisait; elle
convenait à son âge, à ses goûts et elle était favorable pour achever
l'éducation de sa fille; car cette Reine élue n'avait pas encore
dix-sept années accomplies.
Je trouvais les Orléans très irrités de leur situation à la Cour. Le
Roi ne perdait pas une occasion d'être désobligeant pour eux. Il
cherchait à établir une différence de traitement entre madame la
duchesse d'Orléans, son mari et sa belle-soeur, fondée en apparence
sur le titre d'Altesse Royale qu'elle portait, mais destinée au fond à
choquer les deux derniers qu'il n'aimait pas.
Tant qu'avait duré l'émigration, il avait protégé monsieur le duc
d'Orléans contre les haines du parti royaliste, mais, depuis sa
rentrée en France, lui-même en avait adopté toutes les exagérations,
et, surtout depuis ce qui s'était passé à Lille en 1815, il
poursuivait le prince avec une animosité persévérante.
La famille d'Orléans avait été successivement exclue de la tribune
royale à la messe du château, de la loge au spectacle dans les jours
de représentation, enfin de toute distinction princière, à ce point
qu'à une cérémonie publique à Notre-Dame, Louis XVIII fit enlever les
carreaux sur lesquels monsieur le duc d'Orléans et Mademoiselle
étaient agenouillés pour les faire mettre en dehors du tapis sur
lequel ils n'avaient pas droit de se placer.
Il faut être prince pour apprécier à quel point ces petites avanies
blessent. Monsieur le duc d'Orléans me raconta lui-même ce qui lui
était arrivé à l'occasion de la naissance d'un premier enfant de
monsieur le duc de Berry qui ne vécut que quelques heures.
On dressa l'acte de naissance. Il fut apporté par le chancelier dans
le cabinet du Roi où toute la famille et une partie de la Cour se
trouvaient réunies. Le chancelier donna la plume au Roi pour signer,
puis à Monsieur, à Madame, à messieurs les ducs d'Angoulême et de
Berry. Le tour de monsieur le duc d'Orléans arrivé, le Roi cria du
plus haut de cette voix de tête qu'il prenait quand il voulait être
désobligeant:
«Pas le chancelier, pas le chancelier, les cérémonies.»
Monsieur de Brézé, grand maître des cérémonies, qui était présent
s'avança:
«Pas monsieur de Brézé, les cérémonies.»
Un maître des cérémonies se présenta.
«Non, non, s'écria le Roi de plus en plus aigrement, un aide des
cérémonies, un aide des cérémonies!»
Monsieur le duc d'Orléans restait devant la table, la plume devant
lui, n'osant pas la prendre, ce qui aurait été une incongruité, et
attendant la fin de ce maussade épisode. Il n'y avait pas d'aide des
cérémonies présent; il fallut aller en chercher un dans les salons
adjacents. Cela dura un temps qui parut long à tout le monde. Les
autres princes en étaient eux-mêmes très embarrassés. Enfin l'aide des
cérémonies arriva et la signature, qui avait été si gauchement
interrompue, s'acheva, mais non sans laisser monsieur le duc d'Orléans
très ulcéré.
En sortant, il dit à monsieur le duc de Berry:
«Monseigneur, j'espère que vous trouverez bon que je ne m'expose pas
une seconde fois à un pareil désagrément.
--Ma fois, mon cousin, je vous comprends si bien que j'en ferais
autant à votre place.»
Et ils échangèrent une cordiale poignée de main.
Monsieur le duc d'Orléans disait à juste titre que, si telle était
l'étiquette et que le Roi tînt autant à la faire exécuter dans toute
sa rigueur, il fallait avoir la précaution de la faire régler
d'avance. Il lui importait peu que ses carreaux fussent sur le tapis,
ou que la plume lui fût donnée par l'un ou par l'autre, mais cela
avait l'air de lui préparer volontairement des humiliations publiques.
C'est par ces petites tracasseries, sans cesse renouvelées, qu'en
aliénant les Orléans on se les rendait hostiles.
Je suis très persuadée que jamais ils n'ont sérieusement conspiré;
mais, lorsqu'ils rentraient chez eux, blessés de ces procédés qui, je
le répète, sont doublement sensibles à des princes et qu'ils se
voyaient entourés des hommages et des voeux de tous les mécontents,
certainement ils ne les repoussaient pas avec la même vivacité qu'ils
l'eussent fait si le Roi et la famille royale les avaient accueillis
comme des parents et des amis.
D'un autre côté, les gens de l'opposition affectaient d'entourer
monsieur le duc d'Orléans et de le proclamer comme leur chef, et, à
mon sens, il ne refusait pas assez hautement ce dangereux honneur.
Évidemment ce rôle lui plaisait. Y voyait-il le chemin de la couronne?
Peut-être en perspective, mais de bien loin, pour ses enfants, et
seulement dans la pensée d'accommoder la légitimité avec les besoins
du siècle.
L'existence éphémère de la petite princesse de Berry donna lieu à une
autre aventure très fâcheuse. Je ne me souviens plus si, dans ces
pages décousues, le nom de monsieur de La Ferronnays s'est déjà trouvé
sous ma plume, cela est assez probable, car j'étais liée avec lui
depuis de longues années.
Il avait toujours accompagné monsieur le duc de Berry, lui était
tendrement et sincèrement dévoué, savait lui dire la vérité,
quelquefois avec trop d'emportement, mais toujours avec une franchise
d'amitié que le prince était capable d'apprécier. Les relations entre
eux étaient sur le pied de la plus parfaite intimité.
Monsieur de La Ferronnays, après avoir reproché ses sottises à
monsieur le duc de Berry, après lui en avoir évité le plus qu'il
pouvait, employait sa vie entière à pallier les autres et à chercher à
en dérober la connaissance au public. Il avait vainement espéré
qu'après son mariage le prince adopterait un genre de vie plus
régulier; loin de là, il semblait redoubler le scandale de ses
liaisons subalternes.
Jamais monsieur de La Ferronnays n'avait prêté la moindre assistance
aux goûts passagers de monsieur le duc de Berry; mais, à présent, il
en témoignait hautement son mécontentement, tout en veillant jour et
nuit à sa sûreté, et les relations étaient devenues hargneuses entre
eux.
Monsieur de La Ferronnays était premier gentilhomme de la chambre
ostensiblement et de fait maître absolu de la maison où il commandait
plus que le prince. Sa femme était dame d'atour de madame la duchesse
de Berry; ils habitaient un magnifique appartement à l'Élysée et y
semblaient établis à tout jamais.
Lors de la grossesse de madame la duchesse de Berry, on s'occupa du
choix d'une gouvernante. Monsieur le duc de Berry demanda et obtint
que ce fût madame de Montsoreau, la mère de madame de La Ferronnays.
L'usage était que le Roi donnait la layette des enfants des Fils de
France; elle fut envoyée et d'une grande magnificence. La petite
princesse n'ayant vécu que peu d'heures, la liste civile réclama la
layette. Madame de Montsoreau fit valoir les droits de sa place qui
lui assuraient les _profits de la layette_. On répliqua qu'elle
n'appartenait à la gouvernante que si elle avait servi. Il y eut
quelques lettres échangées.
Enfin on en écrivit directement à monsieur le duc de Berry (je crois
même que le Roi lui en parla). Il fut transporté de fureur, envoya
chercher madame de Montsoreau et la traita si durement qu'elle remonta
chez elle en larmes. Elle y trouva son gendre et eut l'imprudence de
se plaindre de façon à exciter sa colère. Il descendit chez le prince.
Monsieur le duc de Berry vint à lui en s'écriant:
«Je ne veux pas que cette femme couche chez moi.
--Vous oubliez que cette femme est ma belle-mère.»
On n'en entendit pas davantage; la porte se referma sur eux. Trois
minutes après, monsieur de La Ferronnays sortit de l'appartement, alla
dans le sien, ordonna à sa femme de faire ses paquets et quitta
immédiatement l'Élysée où il n'est plus rentré.
Je n'ai jamais su précisément ce qui s'était passé dans ce court tête
à tête; mais la rupture a été complète et il en est resté dans tous
les membres de la famille royale une animadversion contre monsieur de
La Ferronnays qui a survécu à monsieur le duc de Berry, et même au
bouleversement des trônes. Je n'ai jamais pu tirer de monsieur de La
Ferronnays ni de monsieur le duc de Berry d'autre réponse, si ce n'est
qu'il ne fallait pas leur en parler. Si monsieur de La Ferronnays
perdait une belle existence, monsieur le duc de Berry perdait un ami
véritable, et cela était bien irréparable.
Monsieur de La Ferronnays tint une conduite parfaite, modeste et digne
tout à la fois. Il était sans aucune fortune et chargé d'une nombreuse
famille. Monsieur de Richelieu, toujours accessible à ce qui lui
paraissait honorable, s'occupa de son sort et le nomma ministre en
Suède.
Lorsqu'il en prévint monsieur le duc de Berry, il se borna à répondre:
«Je ne m'y oppose pas.» Les autres princes en furent très mécontents
et cette nomination accrut encore le peu de goût qu'ils avaient pour
monsieur de Richelieu, d'autant que bientôt après monsieur de La
Ferronnays fut nommé ambassadeur à Pétersbourg. La joie de son
éloignement compensait un peu le chagrin de sa fortune. Nous le
retrouverons ministre des affaires étrangères et toujours dans la
disgrâce des Tuileries.
Une nouvelle grossesse de madame la duchesse de Berry ayant forcé à
remplacer madame de Montsoreau, monsieur le duc de Berry demanda
madame de Gontaut pour gouvernante de ses enfants. Ce choix ne laissa
pas de surprendre tout le monde et de scandaliser les personnes qui
avaient été témoins des jeunes années de madame de Gontaut, mais il
faut se presser d'ajouter qu'elle l'a pleinement justifié.
L'éducation de Mademoiselle a été aussi parfaite qu'il a dépendu
d'elle, et il aurait été bien heureux pour monsieur le duc de Bordeaux
qu'elle eût été son unique instituteur.
Madame de Gontaut était depuis bien longtemps dans l'intimité de
Monsieur et de son fils, cependant elle n'a jamais été ni exaltée ni
intolérante en opinion politique. L'habitude de vivre presque
exclusivement dans la société anglaise, un esprit sage et éclairé,
l'avaient tenue à l'écart des préjugés de l'émigration. Sa grande
faveur du moment auprès de monsieur le duc de Berry venait de ce
qu'elle éloignait de sa jeune épouse les rapports indiscrets qui
troublaient leur ménage.
Madame la duchesse de Berry était fort jalouse et, quoique le prince
ne voulût rien céder de ses habitudes, il était trop bon homme dans le
fond pour ne pas attacher un grand prix à rendre sa femme heureuse et
à avoir la paix à la maison. Il savait un gré infini à madame de
Gontaut, qui pendant un moment remplaça madame de La Ferronnays comme
dame d'atour, de chercher à y maintenir le calme.
Le prince de Castelcicala avait amorti les premières colères de madame
la duchesse de Berry. Il racontait, avec ses gestes italiens et à
faire mourir de rire, la conversation où, en réponse à ses plaintes et
à ses fureurs, il lui avaient assuré d'une façon si péremptoire que
tous les hommes avaient des maîtresses, que leurs femmes le savaient
et en étaient parfaitement satisfaites, qu'elle n'avait plus osé se
révolter contre une situation qu'il affirmait si générale et à
laquelle il ne faisait exception absolument que pour monsieur le duc
d'Angoulême.
Or, la princesse napolitaine aurait eu peu de goût pour un pareil
époux. Elle s'était particulièrement enquise de monsieur le duc
d'Orléans, et le prince Castelcicala n'avait pas manqué de répondre de
lui:
«Indubitablement, madame, pour qui le prenez-vous?
--Et ma tante le sait?
--Assurément, madame; madame la duchesse d'Orléans est trop sage pour
s'en formaliser.»
Malgré ces bonnes instructions de son ambassadeur, la petite princesse
reprenait souvent des accès de jalousie, et madame de Gontaut était
également utile pour les apaiser et pour écarter d'elle les
révélations que l'indiscrétion ou la malignité, pouvait faire
pénétrer. Elle continua à jouer ce rôle tant que dura la vie de
monsieur le duc de Berry.
Madame la comtesse Juste de Noailles fut nommée dame d'atour; monsieur
le duc de Berry vint lui-même la prier d'accepter. Ce choix réunit
tous les suffrages; personne n'était plus propre à remplir une
pareille place avec convenance et dignité.
L'éminent savoir-vivre de madame de Noailles lui tient lieu d'esprit
et sa politesse l'a toujours rendue très populaire, quoiqu'elle ait
été successivement dame des impératrices Joséphine et Marie-Louise et
dame d'atour de madame la duchesse de Berry dont elle n'a jamais été
favorite mais qui l'a toujours traitée avec beaucoup d'égards.