Tom Pelham. -- Inauguration du pont de Waterloo. -- Dîner à
Claremont. -- Maussaderie de la princesse Charlotte. -- Son
obligeance. -- Un nouveau caprice. -- Conversation avec elle. --
Mort de cette princesse. -- Affliction générale. -- Caractère de
la princesse Charlotte. -- Ses goûts, ses habitudes. -- Suicide
de l'accoucheur. -- Singulier conseil de lord Liverpool. --
Maxime de lord Sidmouth.
Quelque horreur que j'aie pour la mer, je fus amplement payée des
fatigues du voyage par le bonheur que mon retour à Londres causa à mes
parents. Je trouvai grande joie à me reposer près d'eux des petites
tracasseries d'un monde toujours disposé à faire payer, argent
comptant, le genre de succès qu'il apprécie le plus, parce qu'il est à
la portée de toutes les intelligences.
Il n'y a personne qui ne comprenne vite combien il eût été agréable
pour son fils, son frère, ou son ami d'épouser une riche héritière, et
qui ne trouve la préférence accordée à un autre une espèce de
passe-droit. J'ai remarqué depuis, lorsque cela me touchait de moins
près, qu'aucune circonstance ne développe davantage l'envie et
l'animadversion de la société. Ce que tout le monde veut, c'est de la
fortune. Il n'y a guère de façon moins pénible et plus prompte d'en
acquérir; chacun regrette de voir un autre l'élu du sort.
Je me rappelle, à ce propos, les projets d'un de mes camarades
d'enfance, le jeune Pelham. Il était cadet, avait atteint sa seizième
année et rentrait à la maison paternelle pour la dernière fois avant
de quitter le collège. Le lendemain de son arrivée, son père, lord
Yarborough, petit homme sec, le plus froid, le plus sérieux, le plus
empesé que j'aie connu, le fit entrer dans son cabinet et lui dit:
«Tom, le moment est arrivé où vous devez choisir une profession;
quelle qu'elle soit, je vous y soutiendrai de mon mieux. Je ne cherche
pas à vous influencer; mais, si vous préfériez l'Église, je dois vous
avertir que j'ai à ma disposition des bénéfices qui vous mettront tout
de suite dans une grande aisance. Je le répète, je vous laisse une
entière liberté; seulement je vous préviens que, lorsque vous aurez
décidé, je n'admettrai pas de fantasque changement. Songez-y donc
bien. Ne me répondez pas à présent; je vous questionnerai la veille de
votre retour au collège. Soyez prêt alors à m'apprendre votre choix.
--Oui, monsieur.»
À la fin des vacances où Tom s'était très bien diverti et où son père
ne lui avait peut-être pas adressé une seule fois la parole, il
l'appela derechef à cette conférence de cabinet, effroi de toute la
famille, et, de la même façon solennelle, il l'interrogea de nouveau:
«Hé bien, Tom, avez-vous mûrement réfléchi à votre sort futur?
--Oui, monsieur.
--Êtes-vous décidé?
--Oui, monsieur.
--Songez que je n'admettrai pas de caprice et qu'il vous faudra suivre
rigoureusement la profession que vous adopterez.
--Je le sais, monsieur.
--Hé bien, donc parlez.
--S'il vous plaît, monsieur, j'épouserai une héritière.»
Tout le flegme de lord Yarborough ne put résister à cette réponse,
faite avec un sérieux imperturbable. Il éclata de rire. Au reste, mon
ami Tom n'épousa pas une héritière; il entra dans la marine et mourut
bien jeune de la fièvre jaune dans les Antilles. C'était un fort beau,
bon et aimable garçon. Mais je raconte là une aventure de l'autre
siècle; je reviens au dix-neuvième.
Le 18 juin 1817, deuxième anniversaire de la bataille de Waterloo, on
fit avec grande pompe l'inauguration du pont, dit de Waterloo. Le
prince régent, ayant le duc de Wellington près de lui, suivi de tous
les officiers ayant pris part à la bataille et des régiments des
gardes, y passa le premier. On avait fait élever des tribunes pour les
principaux personnages du pays.
Sachant qu'on préparait une tribune diplomatique, mon père avait fait
prévenir qu'il désirait n'être pas invité à cette cérémonie à laquelle
il avait décidé de ne point assister. Ses collègues du corps
diplomatique déclarèrent qu'ils ne voulaient pas se séparer de lui
dans cette circonstance et que cette cérémonie, étant purement
nationale, ne devait point entraîner d'invitation aux étrangers. Le
cabinet anglais se prêta de bonne grâce à cette interprétation. Mon
père fut très sensible à cette déférence de ses collègues, d'autant
qu'il n'aurait pas manqué de gens aux Tuileries même pour lui faire un
tort de la manifestation de ses sentiments français. Il était pourtant
bien décidé à ne point sacrifier ses répugnances patriotiques à leur
malignes interprétations.
Ce fut le prince Paul Esterhazy qui, spontanément, ouvrit l'avis de
refuser la tribune préparée. Il ne rencontra aucune difficulté et vint
annoncer à mon père la décision du corps diplomatique et le
consentement du cabinet anglais.
C'est en 1817 que je dois placer mes rapports avec la princesse
Charlotte de Galles. Sous prétexte que sa maison n'était pas
arrangée, elle s'était dispensée de venir à Londres, et, quoique ce
fût le moment de la réunion du grand monde, elle restait sous les
frais ombrages de Claremont qu'elle disait plus salutaires à un état
de grossesse assez avancé.
Je fus comprise dans une invitation adressée à mes parents pour aller
dîner chez elle. La curiosité que m'inspirait cette jeune souveraine
d'un grand pays était encore excitée par de fréquents désappointements.
J'avais toujours manqué l'occasion de la voir.
Nous fûmes reçus à Claremont par lady Glenlyon, dame de la princesse,
et par un baron allemand, aide de camp du prince, qui, seul, était
commensal du château. Une partie des convives nous avaient précédés,
d'autres nous suivirent. Le prince Léopold fit une apparition au
milieu de nous et se retira.
Après avoir attendu fort longtemps, nous entendîmes dans les pièces
adjacentes un pas lourd et retentissant que je ne puis comparer qu'à
celui d'un tambour-major. On dit autour de moi: «Voilà la princesse».
En effet, je la vis entrer donnant le bras à son mari. Elle était très
parée, avait bon air; mais évidemment il y avait de la prétention _à
la grande Élisabeth_ dans cette marche si bruyamment délibérée et ce
port de tête hautain. Comme elle entrait dans le salon d'un côté, un
maître d'hôtel se présentait d'un autre pour annoncer le dîner.
Elle ne fit que traverser sans dire un mot à personne. Arrivée dans la
salle à manger, elle appela à ses côtés deux ambassadeurs; le prince
se plaça vis-à-vis, entre deux ambassadrices. Après avoir vainement
cherché à le voir en se penchant de droite et de gauche du plateau, la
princesse prit bravement son parti et fit enlever l'ornement du
milieu. Les nuages qui s'étaient amoncelés sur son front
s'éclaircirent un peu. Elle sourit gracieusement à son mari, mais elle
n'en fut guère plus accorte pour les autres. Ses voisins n'en tirèrent
que difficilement de rares paroles. J'eus tout le loisir de l'examiner
pendant que dura un assez mauvais dîner.
Je ne puis parler de sa taille, sa grossesse ne permettait pas d'en
juger. On voyait seulement qu'elle était grande et fortement
construite. Ses cheveux étaient d'un blond presque filasse, ses yeux
bleu porcelaine, point de sourcils, point de cils, un teint d'une
blancheur égale sans aucune couleur. On doit s'écrier: «Quelle fadeur!
elle était donc d'une figure bien insipide?» Pas du tout. J'ai
rarement rencontré une physionomie plus vive et plus mobile; son
regard était plein d'expression. Sa bouche vermeille, et ornée de
dents comme des perles, avait les mouvements les plus agréables et les
plus variés que j'aie jamais vus, et l'extrême jeunesse des formes
compensant de manque de coloris de la peau lui donnait un air de
fraîcheur remarquable.
Le dîner achevé, elle fit un léger signal de départ aux femmes et
passa dans le salon; nous l'y suivîmes. Elle se mit dans un coin avec
une de ses amies d'enfance, nouvellement mariée et grosse comme elle,
dont j'oublie le nom. Leur chuchotage dura jusqu'à l'arrivée du
prince, resté à table avec les hommes.
Il trouva toutes les autres femmes à une extrémité du salon et la
princesse établie dans son tête-à-tête de pensionnaire. Il chercha
vainement à la remettre en rapport avec ses convives. Il rapprocha des
fauteuils pour les ambassadrices et voulut établir une conversation
qu'il tâcha de rendre générale; mais cela fut impossible. Enfin la
comtesse de Lieven, fatiguée de cette exclusion, alla s'asseoir, sans
y être appelée, sur le même sopha que la princesse et commença à voix
basse une conversation qui, apparemment, lui inspira quelque intérêt
car elle en parut entièrement absorbée.
Les efforts du prince pour lui faire distribuer ses politesses un peu
plus également restèrent complètement infructueux. Chacun attendait
avec impatience l'heure du départ. Enfin on annonça les voitures et
nous partîmes, aussi légèrement congédiés que nous avions été
accueillis. Quant à moi, je n'avais pas même reçu un signe de tête
lorsque ma mère m'avait présentée à la princesse.
En montant en voiture, je dis: «J'ai voulu voir, j'ai vu. Mais j'en ai
plus qu'assez.» Ma mère m'assura que la princesse était ordinairement
plus polie; je dus convenir que l'agitation du prince en faisait foi.
Probablement il lui reprocha sa maussaderie; car, peu de jours après,
lorsque nous méditions, à regret, notre visite de remerciements de
l'obligeant accueil qu'elle nous avait fait, nous reçûmes une nouvelle
invitation.
Cette fois, la princesse fit mille frais; elle distribua ses grâces
plus également entre les convives; cependant les préférences furent
pour nous. Elle nous retint jusqu'à minuit, causant familièrement de
tout et de tout le monde, de la France et de l'Angleterre, de la
réception des Orléans à Paris, de leurs rapports avec les Tuileries,
des siens avec Windsor, des façons de la vieille Reine, de cette
étiquette qui lui était insupportable, de l'ennui qui l'attendait
lorsqu'il faudrait enfin avouer sa maison de Londres prête et aller y
passer quelques mois.
Ma mère lui fit remarquer qu'elle serait bien mieux logée que dans
l'hôtel où elle avait été au moment de son mariage:
«C'est vrai, dit-elle; mais, quand on est aussi parfaitement heureuse
que moi, on craint tous les changements, même pour être mieux.»
La pauvre princesse comptait pourtant bien sur ce bonheur! Elle
disait, ce même soir, qu'elle était bien sûre d'avoir un garçon, car
rien de ce qu'elle désirait ne lui avait jamais manqué.
On vint à parler de Claremont et de ses jardins. Je les connaissais
d'ancienne date; monsieur de Boigne avait été sur le point d'acheter
cette habitation. La princesse Charlotte assura qu'elle était bien
changée depuis une douzaine d'années, et nous engagea fort à venir un
matin pour nous la montrer en détail. Le jour fut pris _s'il faisait
beau_, sinon pour la première fois que le temps et les affaires de mon
père le permettraient. Elle ne sortait plus que pour se promener à
pied dans le parc et, de deux à quatre heures, nous la trouverions
toujours enchantée de nous voir.
Nous nous séparâmes après des shake-hand réitérés et d'une violence à
démettre le bras, accompagnés de protestations d'affection exprimés
d'une voix qui aurait été naturellement douce si les mémoires du
seizième siècle ne nous avaient appris que la reine Élisabeth avait le
verbe haut et bref.
Je ne nie pas que la princesse Charlotte ne me parut infiniment plus
aimable et même plus belle qu'au dîner précédent. Le prince Léopold
respirait plus à l'aise et semblait jouir du succès de ses sermons.
Le matin fixé pour la visite du parc de Claremont, il plut à torrent.
Il fallut la retarder de quelques jours; aussi, lorsque nous
arrivâmes, la fantaisie de la princesse Charlotte était changée. Elle
nous reçut plus que froidement, s'excusa sur ce que son état lui
permettait à peine de faire quelques pas, fit appeler l'aide de camp
allemand pour nous accompagner dans ces jardins qu'elle devait prendre
tant de plaisir à nous montrer, et eut évidemment grande presse à se
débarrasser de notre visite.
Lorsque nous fûmes tout à l'extrémité du parc, nous la vîmes de loin
donnant le bras au prince Léopold et détalant comme un lévrier. Elle
fit une grande pointe, puis arriva vers nous. Cette recherche
d'impolitesse, presque grossière nous avait assez choqués pour être
disposés à lui rendre froideur pour froideur. Mais le vent avait
tourné. Léopold, nous dit-elle, l'avait forcée à sortir, l'exercice
lui avait fait du bien et mise plus en état de jouir de la présence de
_ses amis_. Elle fut la plus gracieuse et la plus obligeante du monde.
Elle s'attacha plus particulièrement à moi qui marchais plus
facilement que ma mère, me prit par le bras et m'entraînant à la suite
de ses grands pas, se mit à me faire des confidences sur le bonheur de
son ménage et sur la profonde reconnaissance qu'elle devait au prince
Léopold d'avoir consenti à épouser l'héritière d'un royaume.
Elle fit avec beaucoup de gaieté, de piquant et d'esprit, la peinture
de la situation du _mari de la reine_; mais, ajouta-t-elle en
s'animant:
«Mon Léopold ne sera pas exposé à cette humiliation, ou mon nom n'est
pas Charlotte», et elle frappa violemment la terre de son pied (assez
gros par parenthèse) «si on voulait m'y contraindre, je renoncerais
plutôt au trône et j'irais chercher une chaumière où je puisse vivre,
selon les lois naturelles, sous la domination de mon mari. Je ne veux,
je ne puis régner sur l'Angleterre qu'à condition qu'il régnera sur
nous deux. Il sera roi, roi reconnu, roi indépendant de mes caprices;
car, voyez-vous, madame de Boigne, je sais que j'en ai, vous m'en avez
vu, et c'était bien pire autrefois.... Vous souriez.... Cela vous
paraît impossible....; mais, sur mon honneur, c'était encore pire
avant que mon Léopold eût entrepris la tâche assez difficile, de me
rendre une bonne fille (a good girl), bien sage et bien raisonnable,
dit-elle avec un sourire enchanteur. Ah! oui, il sera roi où je ne
serai jamais reine, souvenez-vous de ce que je vous dis en ce moment
et vous verrez si Charlotte est fidèle à sa parole.»
Elle s'appelait volontiers Charlotte en parlant d'elle-même, et
prononçait ce nom avec une espèce d'emphase, comme s'il avait déjà
acquis la célébrité qu'elle lui destinait.
Hélas! la pauvre princesse! ses rêves d'amour et de gloire ont été de
bien courte durée! C'est dans cette conversation, dont la fin se
tenait sous la colonnade du château où nous étions arrivées avant le
reste de la société, qu'elle me dit cette phrase que j'ai déjà citée
sur le bonheur parfait dont Claremont était l'asile et qu'elle
m'engageait à venir souvent visiter.
Je ne l'ai jamais revue. Là se sont terminées mes relations avec la
brillante et spirituelle héritière des trois royaumes.
J'avais déjà quitté l'Angleterre lorsque, peu de semaines après, la
mort vint enlever en une seule heure deux générations de souverains:
la jeune mère et le fils qu'elle venait de mettre au monde. Ils
périrent victimes des caprices de la princesse.
Le prince Léopold avait réussi à la raccommoder avec son père le
prince régent, mais toute son influence avait échoué devant
l'animosité qu'elle éprouvait contre sa grand'mère et ses tantes. Dans
la crainte qu'elles ne vinssent assister à ses couches, elle voulut
tenir ses douleurs cachées le plus longtemps possible.
Cependant, le travail fut si pénible qu'il fallut bien qu'on en fût
informé. La vieille Reine, trompée volontairement par les calculs de
la princesse, était à Bath, le Régent chez la marquise d'Hertford à
cent milles de Londres. La princesse n'avait auprès d'elle que son
mari auquel l'accoucheur Crofft persuada qu'il n'y avait rien à
craindre d'un travail qui durait depuis soixante heures.
La faculté, réunie dans les pièces voisines, demandait à entrer chez
la princesse. Elle s'y refusait péremptoirement, et l'inexpérience du
prince, trompé par Crofft, l'empêcha de l'exiger. Enfin, elle mit au
monde un enfant très bien constitué et mort uniquement de fatigue;
l'épuisement de la mère était extrême. On la remit au lit. Crofft
assura qu'elle n'avait besoin que de repos; il ordonna que tout le
monde quittât sa chambre. Une heure après, sa garde l'entendit
faiblement appeler:
«Faites venir mon mari,» dit-elle, et elle expira.
Le prince, couché sur un sopha dans la pièce voisine, put douter s'il
avait reçu son dernier soupir. Sa désolation fut telle qu'on peut le
supposer; il perdait tout.
Je ne sais si, par la suite, le caractère de la princesse Charlotte
lui préparait un avenir bien doux; mais elle était encore sous
l'influence d'une passion aussi violente qu'exclusive pour lui, et lui
en prodiguait toutes les douceurs avec un charme que ses habitudes un
peu farouches rendaient encore plus grand.
Il l'apprivoisait, s'il est permis de se servir de cette expression;
et les soins qu'il lui fallait prendre pour adoucir cette nature
sauvage, vaincue par l'amour, devaient, tant qu'ils étaient
accompagnés de succès, paraître très piquants. On voyait cependant
qu'il lui fallait prendre des précautions pour ne pas l'effaroucher et
qu'il craignait que le jeune tigre ne se souvînt qu'il avait des
griffes.
La princesse aurait-elle toujours invoqué cette loi de droit naturel,
qui soumet la femme à la domination de son mari? Je me suis permis
d'en douter; mais, au moment où elle me l'assurait, elle le croyait
tout à fait, et peut-être le prince le croyait aussi. Probablement,
après l'avoir perdue, il n'a retrouvé dans sa mémoire que les belles
qualités de sa noble épouse.
Il est sûr que, lorsqu'elle voulait plaire, elle était parfaitement
séduisante. Avec tout ses travers, rien ne peut donner l'idée de la
popularité dont elle jouissait en Angleterre: c'était la fille du
pays. Depuis sa plus petite enfance, on l'avait vue élever comme
l'héritière de la couronne; et elle avait tellement l'instinct de ce
qui peut plaire aux peuples que les préjugés nationaux étaient comme
incarnés en elle.
Dans son application à faire de l'opposition à son père, elle avait
pris l'habitude d'une grande régularité dans ses dépenses et une
extrême exactitude dans ses payements. Lorsqu'elle allait dans une
boutique à Londres et que les marchands cherchaient à la tenter par
quelque nouveauté bien dispendieuse, elle répondait:
«Ne me montrez pas cela, c'est trop cher pour moi.»
Cent gazettes répétaient ces paroles, et les louaient d'autant plus
que c'était la critique du désordre du Régent.
Claremont faisait foi de la simplicité dont la princesse affectait de
donner l'exemple. Rien n'était moins recherché que son mobilier. Il
n'y avait d'autre glace dans tout l'appartement que son miroir de
toilette et une petite glace ovale, de deux pieds sur trois, suspendue
en biais dans le grand salon. Les meubles étaient à l'avenant du
décor.
Je vois d'ici le grand lit, à quatre colonnes, de la princesse. Les
rideaux pendaient tout droit sans draperies, sans franges, sans
ornements; ils étaient de toile à ramages doublés de percale rose. Nul
dégagement à cette chambre où des meubles, plus utiles qu'élégants,
deux fois répétés, prouvaient les habitudes les plus conjugales, selon
l'usage du pays.
Cette extrême simplicité, dans l'habitation d'une jeune et charmante
femme, contrastait trop avec les magnificences, les recherches, le
luxe presque exagéré dont le Régent était entouré à Carlton House et à
Brighton pour ne pas lui déplaire, d'autant qu'on savait, d'autre
part, la princesse généreuse et donnant au mérite malheureux ce
qu'elle refusait à ses fantaisies.
Elle avait assurément de très belles qualités et un amour de la gloire
bien rare à son âge et dans sa position. Sa mort jeta l'Angleterre
dans la consternation, et, lorsque j'y revins au mois de décembre, la
population entière, jusqu'aux postillons de poste, jusqu'aux balayeurs
des rues, portait un deuil qui dura six mois. L'accoucheur Crofft
était devenu l'objet de l'exécration publique, au point qu'il finit
par en perdre la raison et se brûler la cervelle.
Je me rappelle deux propos de genre divers qui me furent tenus par des
ministres anglais.
Cette année, ma mère était souffrante le jour de la Saint-Louis; je
fis les honneurs du dîner donné à l'ambassade pour la fête du Roi.
Milord Liverpool était à côté de moi. Un petit chien que j'aimais
beaucoup, ayant échappé à sa consigne, vint se jeter tout à travers du
dîner officiel à ma grande contrariété. Les gens voulaient l'emporter
mais il se réfugiait sous la table. Afin de faciliter sa capture, je
l'attirai en lui offrant à manger. Lord Liverpool arrêta mon bras et
me dit:
«Ne le trahissez pas, vous pervertiriez ses principes (You will spoil
its morals).»
Je levai la tête en riant, mais je trouvai une expression si
solennelle sur la physionomie du noble lord que j'en fus déconcertée.
Le chien _trahi_ fut emporté, et je ne sais encore à l'heure actuelle
quel degré de sérieux il y avait dans la remarque du ministre, car il
était méthodiste jusqu'au puritanisme.
On ne saurait imaginer, lorsqu'on n'a pas été a même de l'apprécier, à
quel point, dans l'esprit d'un anglais, l'homme privé sait se séparer
de l'homme d'État. Tandis que l'un se refuse avec indignation à la
moindre démarche qui blesse la délicatesse la plus susceptible,
l'autre se jette sans hésiter dans l'acte le plus machiavélique et
propre à troubler le sort des nations, s'il peut en résulter la chance
d'un profit quelconque pour la vieille Angleterre.
De la même main dont lord Liverpool arrêtait la mienne dans ma
trahison du petit chien, il aurait signé hardiment la reddition de
Parga, au risque de la tragédie qui s'en est suivie.
L'autre propos me fut tenu par lord Sidmouth, assis à ma gauche le
même jour; il m'est souvent revenu à la mémoire et même m'a fait règle
de conduite. Nous parlions de je ne sais quel jeune ménage auquel un
petit accroissement de revenu serait nécessaire pour être à son aise.
«Cela se peut dire, répondit lord Sidmouth, cependant je leur
conseillerais volontiers de se contenter de ce qu'ils ont; car ils n'y
gagneraient rien s'ils obtenaient davantage. Je n'ai jamais connu
personne, dans aucune circonstance ni dans aucune position, qui n'eût
besoin d'un peu plus pour en avoir assez (A little more to make
enough).»
Cette morale pratique m'a paru très éminemment sage et bonne à se
rappeler pour son compte. Toutes les fois que je me suis surprise à
regretter la privation de quelque fantaisie, je me suis répété que
tout le monde réclamait «a little more to make enough» et me suis
tenue pour _satisfaite_.