Indépendance du caractère des anglais. -- Dîner chez la comtesse
Dunmore. -- Jugement porté sur lady George Beresford. -- Salons
des grandes dames. -- Comment on comprend la société en
Angleterre et en France. -- Bal donné chez le marquis d'Anglesey.
-- Lady Caroline Lamb. -- Mariage de monsieur le duc de Berry. --
Réponse du prince de Poix.
J'examinais les usages d'un oeil plus curieux à ce retour que lorsque,
plus jeune, je n'avais aucun autre point de comparaison, et je
trouvais que, si l'Angleterre avait l'avantage bien marqué dans le
matériel de la vie, la sociabilité était mieux comprise en France.
Personne n'apprécie plus haut que moi le noble caractère, l'esprit
public qui distinguent la nation.
Avec cet admirable bon sens qui fait la force du pays, l'anglais,
malgré son indépendance personnelle, reconnaît la hiérarchie des
classes. En traversant un village, on entend souvent un homme sur le
pas de sa chaumière dire à sa petite fille: «Curtsey to your betters,
Betsy», expression qui ne peut se traduire exactement en français.
Mais ce même homme n'admet point de supérieur là où son droit légal
lui paraît atteint.
Il a également recours à la loi contre le premier seigneur du comté
par lequel il se pense molesté et contre le voisin avec lequel il a
une querelle de cabaret. C'est sur cette confiance qu'elle le protège
dans toutes les occurrences de la vie qu'est fondé le sentiment
d'indépendance d'où naît ce respect de lui-même, cachet des hommes
libres.
D'autre part, cette indépendance, ennemie de la sociabilité et qui
porterait avec elle un caractère un peu sauvage, est modifiée par la
passion qu'a la classe inférieure de ne rien faire qui ne soit
_genteel_, et la classe plus élevée rien qui ne soit _gentlemanlike_.
C'est là le lien qui unit les anglais entre eux. Quant à la fantaisie
d'être _fashionable_, c'est le but du petit nombre. Elle est poussée
souvent jusqu'au ridicule.
En observant les deux pays de près, on remarque combien des gens,
également délicats dans le fond de leurs sentiments, peuvent pourtant
se blesser réciproquement dans la manière de les exprimer, je dirai
presque de les concevoir. Cette pensée me vient du souvenir d'un dîner
que je fis chez une de mes anciennes amies, lady Dunmore, en très
petit comité. On s'y entretint de la nouvelle du jour, la condamnation
de lord Bective par la cour ecclésiastique de Doctors Commons. Voici à
quelle occasion:
Lady George Beresford était, l'année précédente, une des plus
charmantes, des plus distinguées, des plus heureuses femmes de
Londres. À la suite d'une couche, le lait lui monta à la tête et elle
devint folle. Son mari fut désespéré. La nécessité de rechercher
quelques papiers d'affaires le força à ouvrir une cassette appartenant
à sa femme; elle contenait une correspondance qui ne laissait aucun
doute sur le genre de son intimité avec lord Bective. Le mari devint
furieux. Quoique la femme restât folle et fût enfermée, il entama une
procédure contre elle. Des témoins, qui la traînèrent dans la boue,
furent entendus; et lord Bective condamné à douze mille louis de
dommages envers lord George.
C'était sur la quotité de cette somme qu'on discutait à la table où
je me trouvais assise. Elle paraissait aux uns disproportionnée au
mérite de lady George; les autres ne la trouvaient qu'équivalente.
Elle était si blanche, d'une si belle tournure, tant de talents, si
gracieuse!--Pas tant, et puis elle n'était plus très jeune.--Elle lui
avait donné de si beaux enfants!--Sa santé s'altérait, son teint se
gâtait.--Elle avait tant d'esprit!--Elle devenait triste et assez
maussade depuis quelques mois.
La discussion se soutenait, avec un avantage à peu près égal, lorsque
la maîtresse de la maison la termina en disant:
«Je vous accorde que douze mille louis est une bien grosse somme, mais
le pauvre lord George l'aimait tant!»
La force de cet argument parut irrésistible et concilia toutes les
opinions. J'écoutais avec étonnement. Je me sentais froissée
d'entendre des femmes de la plus haute volée énumérer et discuter les
mérites d'une de leurs compagnes comme on aurait pu faire des qualités
d'un cheval et ensuite apprécier en écus le chagrin que sa perte avait
dû causer à son mari qui, déjà, me paraissait odieux en poursuivant
devant les tribunaux la mère de ses enfants frappée par la main de
Dieu de la plus grande calamité à laquelle un être humain puisse être
condamné.
Faut-il conclure de là que la haute société en Angleterre manque de
délicatesse! Cela serait aussi injuste que d'établir que les femmes
françaises sont sans modestie parce qu'elles emploient quelques
locutions proscrites de l'autre côté du canal. Ce qui est vrai, c'est
que les différents usages présentent les objets sous d'autres faces,
et qu'il ne faut pas se hâter de juger les étrangers sans avoir fait
un profond examen de leurs moeurs. Quelle société ne présente pas des
anomalies choquantes pour l'observateur qui n'y est pas accoutumé?
J'admirais en théorie le respect des anglais pour les hiérarchies
sociales, et puis ma sociabilité française s'irritait de les voir en
action dans les salons.
Les grandes dames ouvrent leurs portes une ou deux fois dans l'année à
tout ce qui, par une relation quelconque mais surtout par celles qui
se rapportent aux élections, a l'honneur d'oser se faire écrire chez
elles en arrivant à Londres. Cette visite se rend par l'envoi d'une
très grande carte sur laquelle est imprimé: la duchesse *** _at home_,
tel jour, à la date de plusieurs semaines. Le nom des personnes
auxquelles elle s'adresse est écrit derrière, à la main. Dieu sait
quel mouvement on se donne pour en recevoir une, et toutes les
courses, toutes les manoeuvres, pour faire valoir ses droits à en
obtenir.
Le jour arrivé, la maîtresse de la maison se place debout à la porte
de son salon; elle y fait la révérence à chaque personne qui entre;
mais quelle révérence, comme elle leur dit: «Quoique vous soyez chez
moi, vous comprenez bien que je ne vous connais pas et ne veux pas
vous connaître!» Cela est rendu encore plus marqué par l'accueil
différent accordé aux personnes de la société fashionable.
Hé bien, dans ce pays de bons sens, personne ne s'en choque: chacun a
eu ce qu'il voulait: les familiers la bonne réception, les autres la
joie de l'invitation. La carte a été fichée pendant un mois sur la
glace; elle y a été vue par toutes les visites. On a la possibilité de
dire dans sa société secondaire comment sont meublés les salons de la
duchesse ***, la robe que portait la marquise ***, et autres remarques
de cette nature. Le but auquel ces invités prétendent est atteint, et
peut-être seraient-ils moins fiers d'être admis chez la duchesse ***
si elle était plus polie.
Chez nous, personne ne supporterait un pareil traitement. J'ai
quelquefois pensé que la supériorité de la société française sur
toutes les autres tenait à ce que nous établissons que la personne qui
reçoit, celle qui fait les frais d'une soirée ou d'un dîner, est
l'obligée des personnes qui s'y rendent et que, partout ailleurs,
c'est le contraire. Si on veut y réfléchir, on trouvera, je crois,
combien cette seule différence doit amener de facilité dans le
commerce et d'urbanité dans les formes.
Les immenses raouts anglais sont si peu en proportion avec la taille
des maisons qu'ordinairement le trop plein des salons s'étend dans
l'escalier et quelquefois jusque dans la rue où les embarras de
voitures ajoutent encore à l'ennui de ces réunions. La liberté
anglaise (et là je ne reconnais pas la haute judiciaire du pays)
n'admet pas qu'on établisse aucun ordre dans les files. C'est à coup
de timon et en lançant les chevaux les uns contre les autres qu'on
arrive, ou plutôt qu'on n'arrive pas. Il n'y a pas de soirée un peu à
là mode où il ne reste deux ou trois voitures brisées sur le pavé.
Cela étonne encore plus à Londres où elles sont si belles et si
soignées.
Les raouts ont exalté le sentiment que je portais déjà à nos bons et
utiles gendarmes; mon amour pour la liberté a toujours fléchi devant
eux. Je me rappelle entre autre les avoir appelés de tous mes voeux un
soir où nous fûmes sept quarts d'heure en perdition, prêts à être
broyés en cannelle à chaque instant, pour arriver chez lady Hertford.
Nous partions de Portman square; elle demeurait dans Manchester
square: il y a bien pour une minute de chemin, lorsqu'il est libre.
Pour éviter au prince régent l'ennui de ces embarras; il arrivait dans
le salon de la marquise en traversant un petit jardin et par la
fenêtre. C'était fort simple assurément, mais, quand cette fenêtre
s'élevait à grand bruit pour le laisser entrer, un sourire
involontaire passait sur toutes les figures.
En outre de la fatigue de ces assemblées, ce qui les rend odieuses aux
étrangers c'est l'heure où elles commencent. J'en avais perdu le
souvenir. Engagée à un bal le lendemain du raout de lady Hertford,
j'avais vu sonner minuit sans que ma mère songeât à partir. Je la
pressai de s'y décider.
«Vous le voulez, j'y consens, mais nous gênerons.»
Pour cette fois, nous ne trouvâmes pas de file; nous étions les
premières, les salons n'étaient pas achevés d'éclairer. La maîtresse
de la maison entra tirant ses gants; sa fille n'eut achevé sa toilette
qu'une demi-heure plus tard, et la foule ne commença à arriver qu'à
près d'une heure du matin.
Je me suis laissé raconter que beaucoup de femmes se couchent entre
leur dîner et l'heure où elles vont dans le monde pour être plus
fraîches. Je crois que c'est un conte, mais certainement beaucoup
s'endorment par ennui.
Pendant que je suis sur l'article des bals, il me faut parler d'un
très beau et très bizarre par la situation des gens qui le donnaient.
Le marquis d'Anglesey, après avoir été marié vingt et un ans à une
Villiers et en avoir eu une multitude d'enfants, avait divorcé en
Écosse où la loi admet les infidélités du mari comme cause suffisante.
Il venait d'épouser lady Émilie Wellesley qui, divorcée pour son
compte en Angleterre, laissait aussi une quantité d'enfants à un
premier mari.
La marquise d'Anglesey avait, de son côté, épousé le duc d'Argyll.
Elle n'était pas dans la catégorie des femmes divorcées et continuait
à être admise chez la Reine et dans le monde. Toutefois ce second
mariage avait été si prompt qu'on tenait qu'elle était, tout au moins,
d'accord avec lord d'Anglesey pour amener leur divorce. Plusieurs
filles (les ladys Paget) de dix-huit à vingt-deux ans résidaient chez
leur père, mais allaient dans le monde menées par la duchesse.
Lord d'Anglesey avait eu la jambe emportée à la bataille de Waterloo.
Son état très alarmant pendant longtemps avait excité un vif intérêt
dans la société; il en avait reçu des preuves soutenues. Pour
témoigner de sa reconnaissance, il imagina de donner une grande fête à
ses nombreux amis à l'occasion de son rétablissement.
On construisit une salle de bal à la suite des beaux appartements
d'Uxbridge House, et tous les préparatifs furent faits par le marquis
et la nouvelle lady d'Anglesey sur le pied de la plus grande
magnificence. Les billets, dans une forme très inusitée, n'étaient au
nom de personne. Lord d'Anglesey, en adressant ses remerciements à
monsieur et madame un tel de leurs soins obligeants, espéraient qu'ils
viendraient passer la soirée du ... à Uxbridge House.
Un moment avant l'arrivée de la société, lady d'Anglesey, femme
divorcée qu'on ne voyait pas, après avoir veillé à tous les
arrangements, partit pour la campagne. Lord d'Anglesey, trop tendre et
trop galant pour laisser son épouse dans la solitude, l'accompagna. De
sorte qu'il n'y avait plus ni maître, ni maîtresse de maison là où se
donnait cette grande fête. Les filles de la première femme en
faisaient les honneurs et, par courtoisie, elles s'étaient associé
mesdemoiselles Wellesley, filles de la seconde par son premier mari
avec lequel elles demeuraient.
Il faut avouer qu'on ne pouvait guère concevoir une idée plus étrange
que celle d'appeler le public chez soi dans de pareils prédicaments.
Ce bal fut illustré par une autre singularité. Lady Caroline Lamb
avait fait paraître quelques jours avant le roman de _Glenarvon_.
C'était le récit de ses aventures avec le fameux lord Byron, aventures
poussées le plus loin possible. Elle avait fait entrer dans le cadre
de son roman tous les personnages marquants de la société et surtout
les membres de sa propre famille, y compris son mari William Lamb
(devenu depuis lord Melbourne).
À la vérité, elle lui accordait un très beau caractère et une fort
noble conduite; elle avait été moins bénévole pour beaucoup d'autres,
et, comme les noms étaient supposés, on se disputait encore sur les
personnes qu'elle avait prétendu peindre.
À ce bal d'Uxbridge House, je l'ai vue, pendue amoureusement au bras
de son mari et distribuant la _clef_, comme elle disait, de ses
personnages fort libéralement. Elle avait eu le soin d'en faire faire
de nombreuses copies où le nom supposé et le nom véritable étaient en
regard, et c'étaient ceux de gens présents ou de leurs parents et
amis. Cette scène complétait la bizarrerie de cette singulière soirée.
Je renonçai bien vite à mener la vie de Londres; en outre qu'elle
m'ennuyait, j'étais souffrante. J'avais rapporté de Gênes une douleur
rhumatismale dans la tête qui n'a cédé que quatre ans après, à l'effet
des eaux d'Aix, et qui me rendait incapable de prendre part aux
plaisirs bruyants.
Aussi n'éprouvai-je aucun regret de ne point assister aux fêtes
données en France pour le mariage de monsieur le duc de Berry. Les
récits qui nous en arrivaient les représentaient comme ayant été aussi
magnifiques que le permettait la détresse générale du royaume. Elles
avaient été plus animées qu'on ne devait s'y attendre dans de si
pénibles circonstances. La plupart de ceux appelés à y figurer
appartenaient à une classe de personnes qui regardent la Cour comme
nécessaire au complément de leur existence. Quand une circonstance
quelconque de disgrâce ou de politique les tire de cette atmosphère,
il manque quelque chose à leur vie. Un grand nombre d'entre elles
avaient été privées d'assister à des fêtes de Cour par les événements
de la Révolution; elles y portaient un entrain de débutantes et un
zèle de néophytes qui simulaient au moins la gaieté si elle n'était
pas complètement de bon aloi.
Je ne sais jusqu'à quel point le public s'identifia à ces joies;
j'étais absente et les rapports furent contradictoires. De tous les
récits, il n'est resté dans ma mémoire qu'un mot du prince de Poix. Le
jour de l'entrevue à Fontainebleau, le duc de Maillé, s'adressant à un
groupe de courtisans qui, comme lui, sortaient des appartements, leur
dit:
«Savez-vous, messieurs, que notre nouvelle princesse a un oeil plus
petit que l'autre.
--Je n'ai pas du tout vu cela», reprit vivement le prince de Poix.
Mais après avoir réfléchi, il ajouta:
«Peut-être madame la duchesse de Berry a-t-elle l'oeil gauche un peu
plus grand.»
Cette réponse est trop classique en son genre pour négliger de la
rapporter.
Je reviens à Londres. Je ne sortais guère de l'intérieur de
l'ambassade, où nous avions fini par attirer quelques habitués, que
pour aller chez les collègues du corps diplomatique, chez les
ministres et à la Cour dont je ne pouvais me dispenser.