La famille d'Orléans à Twickenham. -- Espionnage exercé contre
elle. -- Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc
d'Orléans à Lille en 1815. -- Intérieur de Twickenham. -- Mots de
la princesse Marie. -- La comtesse de Vérac. -- Naissance d'une
princesse d'Orléans. -- La comtesse Mélanie de Montjoie. -- Le
baron de Montmorency. -- Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. --
Le baron Athalin. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La princesse
Louise de Condé.
Je ne mets pas au rang des devoirs, car ce m'était un plaisir, de
fréquentes visites à Twickenham. Monsieur le duc d'Orléans y était
retiré avec les siens; il y menait une vie simple, exclusivement de
famille.
Avant l'arrivée de mon père, la sottise courtisane de monsieur de La
Châtre l'avait entouré d'espions à gages qui empoisonnaient ses
actions les plus innocentes et le tourmentaient de toutes façons. Mon
père mit un terme à ces ignobles tracasseries et les exilés de
Twickenham lui en surent gré, d'autant qu'en montrant leur conduite
telle qu'elle était en effet, il leur ouvrait les portes de la France
où ils aspiraient à rentrer.
Un des agents rétribués par la police française vint dire à mon père,
un beau matin, que monsieur le duc d'Orléans se démasquait enfin. Des
proclamations factieuses s'imprimaient clandestinement à Twickenham et
des ballots allaient s'expédier sur les côtes de France. Le révélateur
assurait pouvoir s'en procurer.
«Hé bien, lui dit mon père, apportez-moi, je ne dis pas seulement une
proclamation, mais une publication bien moins grave, sortie d'une
presse établie à Twickenham et je vous compte cent guinées
sur-le-champ.» Il attendit vainement.
Le dimanche suivant, allant faire une visite le soir à madame la
duchesse d'Orléans, nous trouvâmes toute la famille autour d'une
table, composant une page d'impression. On avait acheté, pour divertir
les enfants, une petite imprimerie portative, un véritable joujou, et
on les en amusait le dimanche. Déjà on avait tiré quelques exemplaires
d'une fable d'une vingtaine de vers, faite par monsieur le duc de
Montpensier dans son enfance; c'était le travail d'un mois: et voilà
la presse clandestine destinée à bouleverser le monde!
Ces niaises persécutions ne servaient qu'à irriter monsieur le duc
d'Orléans. Louis XVIII l'a constamment abreuvé de dégoûts, en France
et à l'étranger. La rencontre à Lille, où le dissentiment sur la
conduite à tenir fut si public, avait achevé de fomenter leur mutuelle
intimité.
À la première nouvelle du débarquement de l'Empereur à Cannes,
monsieur le duc d'Orléans avait accompagné Monsieur à Lyon. Revenu à
Paris avec ce prince, il était reparti seul pour Lille où il avait
préparé, avec le maréchal Mortier, la défense de la place. Quand le
Roi y fut arrivé, il l'engagea à y établir le siège de son
gouvernement. Le Roi, après quelque hésitation, le promit; il donna
parole tout au moins de ne point abandonner le sol français. Ce furent
ses derniers mots à monsieur le duc d'Orléans lorsque celui-ci se
retira dans l'appartement qu'il occupait. Trois heures après, on vint
le réveiller pour lui apprendre que le Roi était parti et prenait la
route de Belgique; les ordres étaient déjà donnés lorsqu'il assurait
vouloir rester en France. Monsieur le duc d'Orléans, courroucé de ce
secret gardé envers lui, écrivit au Roi pour se plaindre amèrement, au
maréchal Mortier pour le dégager de toutes ses promesses et, renonçant
à suivre le Roi, s'embarqua pour rejoindre sa famille en Angleterre.
Il loua une maison à Twickenham, village qu'il avait déjà habité lors
de la première émigration.
Aussitôt que la famille d'Orléans se fut bien persuadée que le
successeur de monsieur de La Châtre ne suivrait pas ses errements et
qu'elle n'avait aucune tracasserie à craindre de mon père, la
confiance la plus loyale s'établit et monsieur le duc d'Orléans ne fit
aucune démarche que d'accord avec lui. Il poussa la déférence envers
le gouvernement du Roi jusqu'à ne recevoir personne à Twickenham sans
en donner avis à l'ambassadeur et toutes ses démarches en France
furent combinées avec lui.
L'espionnage tomba de lui-même. Monsieur Decazes rappela les agents
que monsieur de La Châtre lui avait représentés comme nécessaires; et,
puisque je dis tout, peut-être la crainte de voir retirer les fonds
secrets qu'il recevait pour ce service rendait-elle l'ambassadeur plus
méticuleux.
Mademoiselle fut la dernière ramenée à la confiance, mais aussi elle
le fut complètement et à jamais. C'est pendant ces longues journées de
campagne que j'ai eu occasion d'apprécier la distinction de son esprit
et la franchise de son caractère. Mon tendre dévouement pour son
auguste belle-soeur se développait chaque jour de plus en plus.
La conversation de monsieur le duc d'Orléans n'a peut-être jamais été
plus brillante qu'à cette époque. Il avait passé l'âge où une
érudition aussi profonde et aussi variée paraissait un peu entachée de
pédantisme. L'impartialité de son esprit lui faisait comprendre
toutes les situations et en parler avec la plus noble modération. Son
bonheur intérieur calmait ce que sa position politique pouvait avoir
d'irritant, et, au fond, je ne l'ai jamais vu autant à son avantage,
ni peut-être aussi content, que dans le petit salon de Twickenham,
après d'assez mauvais dîners que nous partagions souvent.
De leur côté, les princes habitants de Twickenham n'avaient point
d'autre pied-à-terre à Londres que l'ambassade dans les courses assez
rares qu'ils y faisaient.
Monsieur le duc de Chartres, quoique bien jeune, était déjà un bon
écolier, mais n'annonçait ni l'esprit, ni la charmante figure que nous
lui avons vus. Il était délicat et un peu étiolé comme un enfant né
dans le Midi. Ses soeurs avaient échappé à cette influence du soleil
de Palerme.
L'aînée, distinguée dès le berceau par l'épithète de la _bonne
Louise_, a constamment justifié ce titre en marchant sur les traces de
son admirable mère: elle était fraîche, couleur de rose et blanc, avec
une profusion de cheveux blonds. La seconde, très brune et plus
mutine, était le plus délicieux enfant que j'aie jamais rencontré:
_Marie_ n'était pas si parfaite que _Louise_, mais ses sottises
étaient si intelligentes et ses reparties si spirituelles qu'on avait
presque l'injustice de leur accorder la préférence.
Ma mère en raffolait. Un jour où elle avait été _bien mauvaise_,
madame la duchesse d'Orléans la fit gronder par elle. La petite
princesse fut désolée. À notre prochaine visite madame de Vérac, dame
d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, dit à ma mère:
«Vous n'avez que des compliments à faire aujourd'hui, madame d'Osmond;
la princesse Marie a été sage toute la semaine. Elle a appris à faire
la révérence, voyez comme elle la fait bien; elle a été polie; elle a
bien pris ses leçons, enfin madame la duchesse d'Orléans va vous dire
qu'elle en est très contente.»
Ma mère caressa le joyeux enfant; ses parents étaient à la promenade;
un instant après nous vîmes la petite princesse à genoux à côté de
madame de Vérac:
«Que faites-vous là, princesse Marie?
--Je vous fais de la reconnaissance, et puis au bon Dieu.»
Qu'on me passe encore deux histoires de la princesse Marie. L'année
suivante, on donnait sur le théâtre de Drury Lane une de ces
arlequinades où les anglais excellent; tous les enfants de la famille
d'Orléans devaient y assister après avoir passé la journée à
l'ambassade. On arriva un peu trop tôt; le dernier acte d'une tragédie
où jouait mademoiselle O'Neil n'était pas achevé. Au bout de quelques
minutes, la princesse Marie se retourna à sa gouvernante:
«Donnez-moi mon mouchoir, madame Mallet. Je ne suis pas méchante je
vous assure, mais mes yeux pleurent malgré moi; cette dame a la voix
si malheureuse!»
Plus tard, lorsqu'elle avait près de six ans, je me trouvai un soir au
Palais-Royal; la princesse Marie s'amusait à élever des fortifications
avec des petits morceaux de bois taillés à cet effet, et recevait les
critiques d'un général dont elle avait sollicité le suffrage. Elle
releva son joli visage et avec sa petite mine si piquante, lui dit:
«Ah! sans doute, général, ce n'est pas du Vauban.»
Monsieur le duc de Nemours, ou plutôt _Moumours_, comme il commençait
à s'appeler lui-même, était beau comme le jour.
Madame la duchesse d'Orléans était accouchée à Twickenham d'une
petite princesse qu'elle nommait _la fille de monsieur d'Osmond_,
parce que mon père avait été appelé à constater son état civil. Ce
maillot complétait la famille.
Tout le monde dans l'intérieur s'entendait pour que ces enfants
reçussent dès le berceau la meilleure éducation qu'il fût possible
d'imaginer; je n'en ai jamais connu de plus soignés et de moins gâtés.
Le reste des habitants se composait ainsi: La comtesse de Vérac, née
Vintimille, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans dès
Palerme, excellente personne, dévouée à sa princesse et dont la mort a
été une perte réelle pour le Palais-Royal; madame de Montjoie, aussi
distinguée par les qualités du coeur que par celles de l'esprit, était
attachée à Mademoiselle depuis leur première jeunesse à toutes deux et
identifiée de telle façon qu'elle n'a ni autre famille ni autres
intérêts. Raoul de Montmorency et Camille de Sainte-Aldegonde, aides
de camp de monsieur le duc d'Orléans, se partageant entre la France et
Twickenham.
Monsieur Athalin y résidait à poste fixe. Avant 1814, il était
officier d'ordonnance de l'Empereur. Monsieur le duc d'Orléans,
suivant son système d'amalgame, l'avait pris pour aide camp avec
l'agrément du Roi; mais, en 1815, il était retourné près de son ancien
chef en écrivant au prince une lettre fort convenable. Les Cent-Jours
terminés, monsieur le duc d'Orléans répondit à cette lettre en
l'engageant à venir le rejoindre. Monsieur Athalin profita de cette
indulgence. Elle fut très mal vue à la Cour des Tuileries, mais elle a
fondé le dévouement sans bornes qu'il porte à ses nobles protecteurs.
La gouvernante des princesses et l'instituteur de monsieur le duc de
Chartres, monsieur du Parc, homme de mérite, complétaient les
commensaux de cet heureux intérieur. On y menait la vie la plus calme
et la plus rationnelle. Si on y conspirait, c'était assurément à bien
petit bruit et d'une façon qui échappait même à l'activité de la
malveillance.
Je voudrais pouvoir parler en termes également honorables du pauvre
duc de Bourbon; mais, si toutes les vertus familiales semblaient avoir
élu domicile à Twickenham, toutes les inconvenances habitaient avec
lui dans une mauvaise ruelle de Londres où il avait pris un
appartement misérable. Un seul domestique l'y servait; il n'avait pas
de voiture.
Mon père était chargé de le faire renoncer à cette manière de vivre,
mais il ne put y réussir. Après sa triste apparition dans la Vendée,
il s'était embarqué et était arrivé à Londres pendant les Cent-Jours.
Monsieur le prince de Condé le rappelait auprès de lui et mettait à sa
disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; mais lui
persistait à continuer la même existence. Il dînait dans une boutique
de côtelettes, _Chop house_, car cela ne mérite pas le nom de
restaurateur, se rendait alternativement à un des théâtres, attendait
en se promenant sous les portiques que l'heure du demi-prix fût
arrivée, entrait dans la salle et en ressortait à la fin du spectacle
avec une ou deux mauvaises filles qui variaient tous les jours et
qu'il menait souper dans quelque tabagie, alliant ainsi les désordres
grossiers avec ses goûts parcimonieux. Quelquefois, lord William
Gordon était de ces parties, mais plus souvent il allait seul: C'était
pour jouir de cette honorable vie qu'il s'obstinait à rester en
Angleterre, et toutes les supplications ne purent le décider à partir
à temps pour recevoir le dernier soupir de son père.
Par d'autres motifs, la princesse sa soeur refusait aussi de rentrer
en France; c'était à cause de sa haine pour le Concordat. J'avais une
grande vénération spéculative pour cette jeune Louise de Condé,
pleurant au pied des autels les crimes de son pays et offrant en
sacrifice un si pur holocauste pour les expier.
Je m'en étais fait un roman; mais il fallait éviter d'en apercevoir
l'héroïne, commune, vulgaire, ignorante, banale dans ses pensées, dans
ses sentiments, dans ses actions, dans ses paroles, dans sa personne.
On était tenté de plaindre le bon Dieu d'être si constamment importuné
par elle; elle l'appelait en aide dans toutes les circonstances les
plus futiles de sa puérile existence. Je lui ai vu dire oraison pour
retrouver un peloton de laine tombé sous sa chaise: c'était la
caricature d'une religieuse de comédie. Mon père fut obligé de lui
faire presque violence pour la décider à partir.