CHAPITRE IV

La famille d'Orléans à Twickenham. -- Espionnage exercé contre

elle. -- Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc

d'Orléans à Lille en 1815. -- Intérieur de Twickenham. -- Mots de

la princesse Marie. -- La comtesse de Vérac. -- Naissance d'une

princesse d'Orléans. -- La comtesse Mélanie de Montjoie. -- Le

baron de Montmorency. -- Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. --

Le baron Athalin. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La princesse

Louise de Condé.

Je ne mets pas au rang des devoirs, car ce m'était un plaisir, de

fréquentes visites à Twickenham. Monsieur le duc d'Orléans y était

retiré avec les siens; il y menait une vie simple, exclusivement de

famille.

Avant l'arrivée de mon père, la sottise courtisane de monsieur de La

Châtre l'avait entouré d'espions à gages qui empoisonnaient ses

actions les plus innocentes et le tourmentaient de toutes façons. Mon

père mit un terme à ces ignobles tracasseries et les exilés de

Twickenham lui en surent gré, d'autant qu'en montrant leur conduite

telle qu'elle était en effet, il leur ouvrait les portes de la France

où ils aspiraient à rentrer.

Un des agents rétribués par la police française vint dire à mon père,

un beau matin, que monsieur le duc d'Orléans se démasquait enfin. Des

proclamations factieuses s'imprimaient clandestinement à Twickenham et

des ballots allaient s'expédier sur les côtes de France. Le révélateur

assurait pouvoir s'en procurer.

«Hé bien, lui dit mon père, apportez-moi, je ne dis pas seulement une

proclamation, mais une publication bien moins grave, sortie d'une

presse établie à Twickenham et je vous compte cent guinées

sur-le-champ.» Il attendit vainement.

Le dimanche suivant, allant faire une visite le soir à madame la

duchesse d'Orléans, nous trouvâmes toute la famille autour d'une

table, composant une page d'impression. On avait acheté, pour divertir

les enfants, une petite imprimerie portative, un véritable joujou, et

on les en amusait le dimanche. Déjà on avait tiré quelques exemplaires

d'une fable d'une vingtaine de vers, faite par monsieur le duc de

Montpensier dans son enfance; c'était le travail d'un mois: et voilà

la presse clandestine destinée à bouleverser le monde!

Ces niaises persécutions ne servaient qu'à irriter monsieur le duc

d'Orléans. Louis XVIII l'a constamment abreuvé de dégoûts, en France

et à l'étranger. La rencontre à Lille, où le dissentiment sur la

conduite à tenir fut si public, avait achevé de fomenter leur mutuelle

intimité.

À la première nouvelle du débarquement de l'Empereur à Cannes,

monsieur le duc d'Orléans avait accompagné Monsieur à Lyon. Revenu à

Paris avec ce prince, il était reparti seul pour Lille où il avait

préparé, avec le maréchal Mortier, la défense de la place. Quand le

Roi y fut arrivé, il l'engagea à y établir le siège de son

gouvernement. Le Roi, après quelque hésitation, le promit; il donna

parole tout au moins de ne point abandonner le sol français. Ce furent

ses derniers mots à monsieur le duc d'Orléans lorsque celui-ci se

retira dans l'appartement qu'il occupait. Trois heures après, on vint

le réveiller pour lui apprendre que le Roi était parti et prenait la

route de Belgique; les ordres étaient déjà donnés lorsqu'il assurait

vouloir rester en France. Monsieur le duc d'Orléans, courroucé de ce

secret gardé envers lui, écrivit au Roi pour se plaindre amèrement, au

maréchal Mortier pour le dégager de toutes ses promesses et, renonçant

à suivre le Roi, s'embarqua pour rejoindre sa famille en Angleterre.

Il loua une maison à Twickenham, village qu'il avait déjà habité lors

de la première émigration.

Aussitôt que la famille d'Orléans se fut bien persuadée que le

successeur de monsieur de La Châtre ne suivrait pas ses errements et

qu'elle n'avait aucune tracasserie à craindre de mon père, la

confiance la plus loyale s'établit et monsieur le duc d'Orléans ne fit

aucune démarche que d'accord avec lui. Il poussa la déférence envers

le gouvernement du Roi jusqu'à ne recevoir personne à Twickenham sans

en donner avis à l'ambassadeur et toutes ses démarches en France

furent combinées avec lui.

L'espionnage tomba de lui-même. Monsieur Decazes rappela les agents

que monsieur de La Châtre lui avait représentés comme nécessaires; et,

puisque je dis tout, peut-être la crainte de voir retirer les fonds

secrets qu'il recevait pour ce service rendait-elle l'ambassadeur plus

méticuleux.

Mademoiselle fut la dernière ramenée à la confiance, mais aussi elle

le fut complètement et à jamais. C'est pendant ces longues journées de

campagne que j'ai eu occasion d'apprécier la distinction de son esprit

et la franchise de son caractère. Mon tendre dévouement pour son

auguste belle-soeur se développait chaque jour de plus en plus.

La conversation de monsieur le duc d'Orléans n'a peut-être jamais été

plus brillante qu'à cette époque. Il avait passé l'âge où une

érudition aussi profonde et aussi variée paraissait un peu entachée de

pédantisme. L'impartialité de son esprit lui faisait comprendre

toutes les situations et en parler avec la plus noble modération. Son

bonheur intérieur calmait ce que sa position politique pouvait avoir

d'irritant, et, au fond, je ne l'ai jamais vu autant à son avantage,

ni peut-être aussi content, que dans le petit salon de Twickenham,

après d'assez mauvais dîners que nous partagions souvent.

De leur côté, les princes habitants de Twickenham n'avaient point

d'autre pied-à-terre à Londres que l'ambassade dans les courses assez

rares qu'ils y faisaient.

Monsieur le duc de Chartres, quoique bien jeune, était déjà un bon

écolier, mais n'annonçait ni l'esprit, ni la charmante figure que nous

lui avons vus. Il était délicat et un peu étiolé comme un enfant né

dans le Midi. Ses soeurs avaient échappé à cette influence du soleil

de Palerme.

L'aînée, distinguée dès le berceau par l'épithète de la _bonne

Louise_, a constamment justifié ce titre en marchant sur les traces de

son admirable mère: elle était fraîche, couleur de rose et blanc, avec

une profusion de cheveux blonds. La seconde, très brune et plus

mutine, était le plus délicieux enfant que j'aie jamais rencontré:

_Marie_ n'était pas si parfaite que _Louise_, mais ses sottises

étaient si intelligentes et ses reparties si spirituelles qu'on avait

presque l'injustice de leur accorder la préférence.

Ma mère en raffolait. Un jour où elle avait été _bien mauvaise_,

madame la duchesse d'Orléans la fit gronder par elle. La petite

princesse fut désolée. À notre prochaine visite madame de Vérac, dame

d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, dit à ma mère:

«Vous n'avez que des compliments à faire aujourd'hui, madame d'Osmond;

la princesse Marie a été sage toute la semaine. Elle a appris à faire

la révérence, voyez comme elle la fait bien; elle a été polie; elle a

bien pris ses leçons, enfin madame la duchesse d'Orléans va vous dire

qu'elle en est très contente.»

Ma mère caressa le joyeux enfant; ses parents étaient à la promenade;

un instant après nous vîmes la petite princesse à genoux à côté de

madame de Vérac:

«Que faites-vous là, princesse Marie?

--Je vous fais de la reconnaissance, et puis au bon Dieu.»

Qu'on me passe encore deux histoires de la princesse Marie. L'année

suivante, on donnait sur le théâtre de Drury Lane une de ces

arlequinades où les anglais excellent; tous les enfants de la famille

d'Orléans devaient y assister après avoir passé la journée à

l'ambassade. On arriva un peu trop tôt; le dernier acte d'une tragédie

où jouait mademoiselle O'Neil n'était pas achevé. Au bout de quelques

minutes, la princesse Marie se retourna à sa gouvernante:

«Donnez-moi mon mouchoir, madame Mallet. Je ne suis pas méchante je

vous assure, mais mes yeux pleurent malgré moi; cette dame a la voix

si malheureuse!»

Plus tard, lorsqu'elle avait près de six ans, je me trouvai un soir au

Palais-Royal; la princesse Marie s'amusait à élever des fortifications

avec des petits morceaux de bois taillés à cet effet, et recevait les

critiques d'un général dont elle avait sollicité le suffrage. Elle

releva son joli visage et avec sa petite mine si piquante, lui dit:

«Ah! sans doute, général, ce n'est pas du Vauban.»

Monsieur le duc de Nemours, ou plutôt _Moumours_, comme il commençait

à s'appeler lui-même, était beau comme le jour.

Madame la duchesse d'Orléans était accouchée à Twickenham d'une

petite princesse qu'elle nommait _la fille de monsieur d'Osmond_,

parce que mon père avait été appelé à constater son état civil. Ce

maillot complétait la famille.

Tout le monde dans l'intérieur s'entendait pour que ces enfants

reçussent dès le berceau la meilleure éducation qu'il fût possible

d'imaginer; je n'en ai jamais connu de plus soignés et de moins gâtés.

Le reste des habitants se composait ainsi: La comtesse de Vérac, née

Vintimille, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans dès

Palerme, excellente personne, dévouée à sa princesse et dont la mort a

été une perte réelle pour le Palais-Royal; madame de Montjoie, aussi

distinguée par les qualités du coeur que par celles de l'esprit, était

attachée à Mademoiselle depuis leur première jeunesse à toutes deux et

identifiée de telle façon qu'elle n'a ni autre famille ni autres

intérêts. Raoul de Montmorency et Camille de Sainte-Aldegonde, aides

de camp de monsieur le duc d'Orléans, se partageant entre la France et

Twickenham.

Monsieur Athalin y résidait à poste fixe. Avant 1814, il était

officier d'ordonnance de l'Empereur. Monsieur le duc d'Orléans,

suivant son système d'amalgame, l'avait pris pour aide camp avec

l'agrément du Roi; mais, en 1815, il était retourné près de son ancien

chef en écrivant au prince une lettre fort convenable. Les Cent-Jours

terminés, monsieur le duc d'Orléans répondit à cette lettre en

l'engageant à venir le rejoindre. Monsieur Athalin profita de cette

indulgence. Elle fut très mal vue à la Cour des Tuileries, mais elle a

fondé le dévouement sans bornes qu'il porte à ses nobles protecteurs.

La gouvernante des princesses et l'instituteur de monsieur le duc de

Chartres, monsieur du Parc, homme de mérite, complétaient les

commensaux de cet heureux intérieur. On y menait la vie la plus calme

et la plus rationnelle. Si on y conspirait, c'était assurément à bien

petit bruit et d'une façon qui échappait même à l'activité de la

malveillance.

Je voudrais pouvoir parler en termes également honorables du pauvre

duc de Bourbon; mais, si toutes les vertus familiales semblaient avoir

élu domicile à Twickenham, toutes les inconvenances habitaient avec

lui dans une mauvaise ruelle de Londres où il avait pris un

appartement misérable. Un seul domestique l'y servait; il n'avait pas

de voiture.

Mon père était chargé de le faire renoncer à cette manière de vivre,

mais il ne put y réussir. Après sa triste apparition dans la Vendée,

il s'était embarqué et était arrivé à Londres pendant les Cent-Jours.

Monsieur le prince de Condé le rappelait auprès de lui et mettait à sa

disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; mais lui

persistait à continuer la même existence. Il dînait dans une boutique

de côtelettes, _Chop house_, car cela ne mérite pas le nom de

restaurateur, se rendait alternativement à un des théâtres, attendait

en se promenant sous les portiques que l'heure du demi-prix fût

arrivée, entrait dans la salle et en ressortait à la fin du spectacle

avec une ou deux mauvaises filles qui variaient tous les jours et

qu'il menait souper dans quelque tabagie, alliant ainsi les désordres

grossiers avec ses goûts parcimonieux. Quelquefois, lord William

Gordon était de ces parties, mais plus souvent il allait seul: C'était

pour jouir de cette honorable vie qu'il s'obstinait à rester en

Angleterre, et toutes les supplications ne purent le décider à partir

à temps pour recevoir le dernier soupir de son père.

Par d'autres motifs, la princesse sa soeur refusait aussi de rentrer

en France; c'était à cause de sa haine pour le Concordat. J'avais une

grande vénération spéculative pour cette jeune Louise de Condé,

pleurant au pied des autels les crimes de son pays et offrant en

sacrifice un si pur holocauste pour les expier.

Je m'en étais fait un roman; mais il fallait éviter d'en apercevoir

l'héroïne, commune, vulgaire, ignorante, banale dans ses pensées, dans

ses sentiments, dans ses actions, dans ses paroles, dans sa personne.

On était tenté de plaindre le bon Dieu d'être si constamment importuné

par elle; elle l'appelait en aide dans toutes les circonstances les

plus futiles de sa puérile existence. Je lui ai vu dire oraison pour

retrouver un peloton de laine tombé sous sa chaise: c'était la

caricature d'une religieuse de comédie. Mon père fut obligé de lui

faire presque violence pour la décider à partir.

Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 26 / 72 题