Le corps diplomatique. -- La comtesse de Lieven. -- La princesse
Paul Esterhazy. -- Vie des femmes anglaises. -- Leur enfance. --
Leur jeunesse. -- Leur âge mûr. -- Leur vieillesse. -- Leur mort.
-- Sort des veuves.
La ligne de démarcation entre les ambassadeurs et les ministres
plénipotentiaires est plus marquée à la Cour d'Angleterre qu'à aucune
autre. Les ambassadeurs étaient de tout, les ministres de rien.
Je ne pense pas qu'aucun d'entre eux, si ce n'est peut-être le
ministre de Prusse et encore bien rarement, ait dîné à Carlton House.
Ils n'allaient pas aux soirées de la Reine où l'on admettait pourtant
quelquefois les étrangers de distinction qu'ils avaient présentés et,
dans les salons, ils ne jouissaient d'aucune prérogative, tandis que
les ambassadeurs prenaient le pas sur tout le monde.
Cette grande différence déplaisait à une partie du corps diplomatique,
sans nuire pourtant à sa bonne intelligence qui n'a pas été troublée
pendant mon séjour en Angleterre. La comtesse de Lieven y tenait la
première place: établie depuis longtemps dans le pays, elle y avait
une importance sociale et une influence politique toute personnelle
qu'on ne pouvait lui disputer.
L'arrivée de la princesse Paul Esterhazy lui avait causé de vives
inquiétudes. L'Autriche était alors l'alliée la plus intime du cabinet
anglais. Lord Castlereagh subissait l'influence du prince de
Metternich. Paul Esterhazy, fort bien traité par le Régent, était dès
longtemps très accueilli dans la société. La jeune femme qu'il
ramenait se trouvait petite nièce de la Reine, propre nièce de la
duchesse de Cumberland, cousine et bientôt favorite de la princesse
Charlotte.
C'étaient bien des moyens de succès. La comtesse de Lieven en frémit
et ne put cacher son dépit, car, en outre de ses autres avantages, la
nouvelle ambassadrice était plus jeune, plus jolie, et avait un
impertinent embonpoint qui offusquait la désespérante maigreur de sa
rivale. Cependant elle s'aperçut promptement que la princesse ne
profiterait pas de sa brillante position. Toute aux regrets d'une
absence forcée de Vienne, elle périssait de chagrin à Londres et, au
bout de fort peu de mois, elle obtint la permission de retourner en
Allemagne. Elle était à cette époque fort gentille et fort bonne
enfant; nous la voyions beaucoup, elle se réfugiait dans notre
intérieur contre les ennuis du sien et contre les politesses hostiles
et perfides de la comtesse de Lieven. Je dois convenir lui en avoir vu
exercer envers la princesse Esterhazy. Pour nous, elle a été
uniformément gracieuse et obligeante; nous n'offusquions en rien ses
prétentions.
La France, écrasée par une occupation militaire et les sommes énormes
qui lui étaient imposées, avait besoin de tout le monde pour l'aider à
soulever quelque peu de ce fardeau et n'était en mesure de disputer le
pavé à personne.
La comtesse, devenue princesse de Lieven, a un esprit extrêmement
distingué, exclusivement appliqué à la diplomatie plus encore qu'à la
politique. Pour elle tout se réduit à des questions de personnes. Un
long séjour en Angleterre n'a pu, sous ce point de vue, élargir ses
premières idées russes, et c'est surtout cette façon d'envisager les
événements qui lui a acquis et peut-être mérité la réputation d'être
très intrigante. En 1816, elle était peu aimée mais fort redoutée à
Londres. On y tenait beaucoup de mauvais propos sur sa conduite
personnelle, et la vieille Reine témoignait parfois un peu d'humeur de
la nécessité où elle se trouvait de l'accueillir avec distinction.
Madame de Lieven n'aurait pas toléré la moindre négligence en ce
genre.
Je ne saurais dire ce qu'est monsieur de Lieven, certainement homme de
fort bonne compagnie et de très grandes manières, parlant peu mais à
propos, froid mais poli. Quelques-uns le disent très profond, le plus
grand nombre le croient très creux. Je l'ai beaucoup vu et j'avoue
n'avoir aucune opinion personnelle. Il était complètement éclipsé par
la supériorité incontestée de sa femme qui affectait cependant de lui
rendre beaucoup et semblait lui être également soumise et attachée. On
ne la voyait presque jamais sans lui: à pied, en voiture, à la ville,
à la campagne, dans le monde, partout on les trouvait ensemble; et
pourtant personne ne croyait à l'union sincère de ce ménage.
Le prince Paul Esterhazy, grand seigneur, bon enfant, ne manque ni
d'esprit, ni de capacité dans les affaires. Il est infiniment moins
nul qu'un rire assez niais a autorisé ses détracteurs à le publier
pendant longtemps. Il est difficile de se présenter dans le monde avec
autant d'avantages de position sans y exciter des jalousies.
Parmi les hommes du corps diplomatique, le comte Palmella était le
seul remarquable. Il a joué un assez grand rôle dans les vicissitudes
du royaume de Portugal pour que l'histoire se charge du soin
d'apprécier tout le bien et tout le mal que les partis en ont dit. Je
n'ai aucun renseignement particulier sur lui: on m'a souvent avertie
qu'il avait beaucoup d'esprit; je n'en ai jamais été frappée. Il était
joueur et menait à Londres une vie désordonnée qui l'éloignait de
l'intimité de ses collègues et lui causait du malaise vis-à-vis d'eux.
Je me retrouvai à peu près étrangère dans le monde anglais; la société
s'était presque entièrement renouvelée. La mort y avait fait sa
cruelle récolte; beaucoup de mes anciennes amies avaient succombé. Un
assez grand nombre voyageaient sur le continent que la paix avait
enfin rouvert à l'humeur vagabonde des insulaires britanniques;
d'autres étaient établies à la campagne. Les plus jeunes se livraient
aux soins de l'éducation de leurs enfants; celles plus âgées
subissaient la terrible corvée de mener leurs filles à la quête d'un
mari.
Je ne connais pas un métier plus pénible. Il faut beaucoup d'esprit
pour pouvoir y conserver un peu de dignité; aussi est-il assez
généralement admis que les mères peuvent en manquer impunément dans
cette phase de leur carrière.
La vie des anglaises est mal arrangée pour l'âge mûr; cette
indépendance de la famille dont le poète a si bien peint le résultat:
That independence Briton's prize so high,
Keeps man from man, and breaks the social tye,
pèse principalement sur les femmes.
L'enfance, très soignée, est ordinairement heureuse; elle est censée
durer jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. À cet âge, on quitte la
_nursery_; on est présenté à la Cour; le nom de la fille est gravé sur
la carte de visite de la mère; elle est menée en tout lieu et passe
immédiatement de la retraite complète à la plus grande dissipation.
C'est le moment de la chasse au mari.
Les filles y jouent aussi leur rôle, font des avances très marquées et
ordinairement ont grand soin de _tomber amoureuses_, selon
l'expression reçue, des hommes dont la position sociale leur paraît
la plus brillante. S'il joint un titre à une grande fortune, alors
tous les coeurs de dix-huit ans sont à sa disposition.
L'habileté du chaperon consiste à laisser assez de liberté aux jeunes
gens pour que l'homme ait occasion de se laisser séduire et engager,
et pas assez pour que la demoiselle soit compromise, si on n'obtient
pas de succès. Toutefois, le remède est à côté du mal. Un homme qui
rendrait des soins assidus à une jeune fille pendant quelques mois et
qui se retirerait sans _proposer_, comme on dit, serait blâmé, et,
s'il répétait une pareille conduite, trouverait toutes les portes
fermées.
On a accusé quelques jeunes gens à la mode d'avoir su _proposer_ avec
une telle adresse qu'il était impossible _d'accepter_; mais cela est
rare. Ordinairement, les _assiduités_, pour me servir toujours du
vocabulaire convenu, amènent une déclaration d'amour en forme à la
demoiselle et, par suite, une demande en mariage aux parents.
C'est pour arriver à ces _assiduités_ qu'il faut souvent jeter la
ligne plusieurs campagnes de suite. Cela est tellement dans les moeurs
du pays que, lorsqu'une jeune fille a atteint ses dix-huit ans et que
sa mère, pour une cause quelconque, ne peut la mener, on la confie à
une parente, ou même à une amie, pour la conduire à la ville, aux
eaux, dans les lieux publics, en un mot là où elle peut trouver des
_chances_. Les parents qui s'y refuseraient seraient hautement blâmés
comme manquant à tous leurs devoirs. Il est établi qu'à cet âge une
demoiselle entre en vente et qu'on doit la diriger sur les meilleurs
marchés. J'ai entendu une tante, ramenant une charmante jeune nièce
qu'elle avait conduite à des eaux très fréquentées, dire à la mère
devant elle: «We have had no bite as yet this season, but several
glorious nibbles», et proposer de l'y ramener l'année suivante, si
l'hameçon n'avait pas réussi ailleurs.
Comme on est toujours censé se marier par amour, et qu'ordinairement
il y en a un peu, du moins d'un côté, les premières années de mariage
sont celles où les femmes vivent le plus dans leur intérieur. Si leur
mari a un goût dominant, et les anglais en professent presque
toujours, elles s'y associent. Elles sont très maîtresses dans leur
ménage, et souvent, à l'aide de quelques phrases banales de
soumission, dominent même la communauté.
Les enfants arrivent. Elles les soignent admirablement; la maison
s'anime. Le mari, l'amour passé, conserve quelque temps encore les
habitudes casanières. L'ennui survient à son tour. On va voyager. Au
retour, on se dit qu'il faut rétablir des relations négligées, afin de
produire dans le monde plus avantageusement les filles qui
grandissent. C'est là le moment de la coquetterie pour les femmes
anglaises, et celui où elles succombent quelquefois. C'est alors qu'on
voit des mères de famille, touchant à la quarantaine, s'éprendre de
jeunes gens de vingt-cinq ans et fuir avec eux le domicile conjugal où
elles abandonnent de nombreux enfants.
Lorsqu'elles ont échappé à ce danger, et assurément c'est la grande
majorité, arrive ce métier de promeneuse de filles qui me paraît si
dur. Pour les demoiselles, la situation est supportable; elles ont des
distractions. La dissipation les amuse souvent; elles y prennent
[goût] naturellement et gaiement. Mais, pour les pauvres mères, on les
voit toujours à la besogne, s'inquiétant de tous les bons partis, de
leurs allures, de leurs habitudes, de leurs goûts, les suivant à la
piste, s'agitant pour les faire rencontrer à leurs filles. Leur visage
s'épanouit quand un frère aîné vient les prier à danser; si elles
causent avec un cadet, en revanche, les mères s'agitent sur leurs
banquettes et paraissent au supplice.
Sans doute les plus spirituelles dissimulent mieux cet état d'anxiété
perpétuel, mais il existe pour toutes. Et qu'on ne me dise pas que ce
n'est que dans la classe vulgaire de la société, c'est dans toutes.
En 1816, aucune demoiselle anglaise ne valsait. Le duc de Devonshire
arriva d'un voyage en Allemagne; il raconta un soir, à un grand bal,
qu'une femme n'était complètement à son avantage qu'en valsant, que
rien ne la faisait mieux valoir. Je ne sais si c'était malice de sa
part, mais il répéta plusieurs fois cette assertion. Elle circula et,
au bal prochain, toutes les demoiselles valsaient. Le duc les admira
beaucoup, dit que cela était charmant et animait parfaitement un bal,
puis ajouta négligemment que, pour lui, il ne se déciderait jamais à
épouser une femme qui valserait.
C'est à la duchesse de Richemond et à Carlton House qu'il fit cette
révélation. La pauvre duchesse, la plus maladroite de ces mères à
projets, pensa tomber à la renverse. Elle la répéta à ses voisines qui
la redirent aux leurs; la consternation gagna de banquette en
banquette. Les rires des personnes désintéressées et malveillantes
éclatèrent. Pendant tout ce temps, les jeunes ladys valsaient en
sûreté de conscience; les vieilles enrageaient; enfin la
malencontreuse danse s'acheva.
Avant la fin de la soirée, la bonne duchesse de Richemond avait établi
que ses filles éprouvaient une telle répugnance pour la valse qu'elle
renonçait à obtenir d'elles de la surmonter. Quelques jeunes filles
plus fières continuèrent à valser; le grand nombre cessa. Les habiles
décidèrent qu'on valsait exclusivement à Carlton House pour plaire à
la vieille Reine qui aimait cette danse nationale de son pays. Il est
certain que, malgré son excessive pruderie, elle semblait prendre
grand plaisir à retrouver ce souvenir de sa jeunesse.
La rude tâche de la mère se prolonge, plus ou moins, selon le nombre
de ses filles et la facilité qu'elle trouve à les placer. Une fois
mariées, elles lui deviennent étrangères, au point qu'on s'invite
réciproquement à dîner, par écrit, huit jours d'avance. En aucun pays
le précepte de l'Évangile: _Père et mère quitteras pour suivre ton
mari_, n'est entré plus profondément dans les moeurs.
D'un autre côté, dès que le fils aîné a atteint ses vingt et un ans,
son premier soin est de se faire un établissement à part. Cela est
tellement convenu que le père s'empresse de lui en faciliter les
moyens. Quant aux cadets, la nécessité de prendre une carrière, pour
acquérir de quoi vivre, les a depuis longtemps éloignés de la maison
paternelle.
Suivons la mère. La voilà rentrée dans son intérieur devenu
complètement solitaire, car, pendant le temps, de ces dissipations
forcées, le mari a pris l'habitude de passer sa vie au club. Que
fera-t-elle? Supportera-t-elle cet isolement dans le moment de la vie
où on a le plus besoin d'être entouré? On ne saurait l'exiger. Elle
ira augmenter ce nombre de vieilles femmes qui peuplent les assemblées
de Londres, se parant chaque jour, veillant chaque nuit, jusqu'à ce
que les infirmités la forcent à s'enfermer dans sa chambre, où
personne n'est admis, et à mourir dans la solitude.
Qu'on ne reproche donc pas aux femmes anglaises de courir après les
plaisirs dans un âge assez avancé pour que cela puisse avoir
l'apparence d'un manque de dignité. Les moeurs du pays ne leur
laissent d'autre alternative que le grand nombre ou la solitude,
l'extrême dissipation ou l'abandon. Si elles perdent leur mari, leur
sort est encore bien plus cruel car une pénurie relative, suivant
leur condition, vient l'aggraver. La belle-fille arrive, accompagnant
son mari, prend immédiatement possession du château, donne tous les
ordres. La mère s'occupe de faire ses paquets et, au bout de fort peu
de jours, se retire dans un modeste établissement que souvent la
sollicitude du feu lord lui a préparé.
Il est rare que son revenu excède le dixième de celui qu'elle a été
accoutumée à partager, et elle voit son fils hériter, de son vivant,
de la fortune qu'elle-même a apportée. C'est la loi du pays: à moins
de précautions prises dans le contrat de mariage, la dot de la femme
appartient tellement au mari que ses héritiers y ont droit, même
pendant la vie de la veuve dont généralement toutes les prétentions se
résolvent en une pension viagère.
Nos demoiselles françaises ne doivent pas trop envier à leurs jeunes
compagnes anglaises la liberté dont elles jouissent et leurs mariages
soi-disant d'inclination. Cette indépendance de la première jeunesse a
pour résultat de les laisser sans protection contre la tyrannie d'un
mari s'il veut l'exercer, et de leur assurer l'isolement de l'âge mûr
si elles y arrivent.
S'il est permis de se servir de cette expression, les anglaises me
semblent avoir un nid plutôt qu'un intérieur, des petits plutôt que
des enfants.