Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu. --
Sentiments patriotiques du duc. -- Ridicules de monsieur de
Vaublanc. -- Arrivée de mon père à Paris. -- Procès du maréchal
Ney. -- Son exécution. -- Exaltation du parti royaliste. --
Procès de monsieur de La Valette. -- Madame la duchesse
d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. -- On l'en détourne. --
Démarches faites par le duc de Raguse. -- Il fait entrer madame
de La Valette dans le palais. -- Sa disgrâce. -- Fureur du parti
royaliste à l'évasion de monsieur de La Valette.
Monsieur de Talleyrand s'est quelquefois vanté de s'être retiré pour
ne pas signer le cruel traité imposé à la France. Le fait est qu'il a
succombé sous les malveillances accumulées que j'ai déjà signalées.
Monsieur de Richelieu était porté aux affaires par l'empereur
Alexandre, et, quelque dures qu'aient été les conditions qu'on nous a
fait subir, elles l'auraient été beaucoup plus avec tout autre
ministre. Aussitôt la nomination de monsieur de Richelieu, l'autocrate
s'était déclaré hautement le champion de la France. Aussi, lorsque à
son départ il distribua des présents aux divers diplomates, il envoya
à monsieur de Richelieu une vieille carte de France, servant à la
conférence et sur laquelle étaient tracées les nombreuses prétentions
territoriales élevées par les Alliés et que leurs représentants
comptaient bien exiger. Il y joignit un billet de sa main portant que
la confiance inspirée par monsieur de Richelieu avait seule évité ces
énormes sacrifices à sa patrie. Ce cadeau, ajoutait l'Empereur, lui
paraissait le seul digne de son noble caractère et celui que, sans
doute, il apprécierait le plus haut. Un tel don honore également le
souverain qui en conçoit la pensée et le ministre qui mérite de
l'inspirer.
Malgré ce succès que monsieur de Richelieu n'était pas homme à
proclamer et qui n'a été su que longtemps après, son coeur vraiment
français saignait de ce terrible traité. Le son de voix avec lequel il
en fit lecture à la Chambre, le geste avec lequel il jeta le papier
sur la tribune après ce pénible devoir accompli sont devenus
historiques et ont commencé à réconcilier tout ce qui avait de l'âme
dans le pays à un choix qui d'abord apparaissait comme un peu trop
russe.
Rien au monde n'était plus injuste; monsieur de Richelieu était
français, exclusivement français, nullement émigré et point du tout
plus aristocrate que les circonstances ne le permettaient. Il était,
dans le meilleur sens des deux termes, libéral et patriote. Pendant ce
premier ministère, il éprouvait l'inconvénient de ne point connaître
les personnes et, pour un ministre prépondérant, cela est tout aussi
nécessaire que de savoir les affaires. Cette ignorance lui fit
accepter sans opposition, un collègue donné par Monsieur. C'était
monsieur de Vaublanc. Il ne tarda pas à déployer une sottise si
délicieusement ridicule qu'il aurait fallu en pâmer de rire s'il
n'avait pas trouvé de l'appui chez les princes et dans la Chambre.
Toutes les absurdités étaient contagieuses dans ces parages.
Monsieur de Vaublanc chercha promptement à fomenter une intrigue
contre monsieur de Richelieu; elle fut déjouée par le crédit des
étrangers.
Ce fut vers ce temps que Monsieur donna à monsieur de Vaublanc un
grand cheval blanc. Il posait dessus, dans le jardin du ministère de
l'intérieur, pour la statue de Henri IV, personne, selon lui, ne se
tenant à cheval dans une égale perfection. Si ses prétentions
s'étaient bornées là, on s'en serait facilement accommodé; mais il les
réunissaient toutes, portées à une exagération sans exemple et
manifestées avec une inconvenance incroyable dans sa naïveté.
Quoiqu'elle soit peu digne, même de la macédoine que j'écris, je ne
puis me refuser à rapporter une saillie qui a toujours eu le don de me
faire sourire. Le boeuf gras se trouva petit et maigre cette année; on
le remarquait devant madame de Puisieux: «Je le crois bien,
s'écria-t-elle, la pauvre bête aura trop souffert des sottises de son
neveu le Vaublanc.»
C'est cette même madame de Puisieux qui, voyant monsieur de Bonnay,
d'une pâleur excessive, se verser un verre d'orgeat, l'arrêta en lui
disant: «Ah, malheureux; il allait boire son sang!»
Si nous avions vécu dans un temps moins fécond en grands événements,
les mots de madame de Puisieux auraient autant de célébrité que ceux
de la fameuse madame de Cornuel.
Mon père avait terminé; tant bien que mal, l'affaire relative aux
français domiciliés en Piémont, et remis, pour satisfaire au traité de
Paris, le reste de la Savoie au roi de Sardaigne.
Le roi Louis XVIII en était aussi joyeux aux Tuileries qu'on pouvait
l'être à Turin. Son ambassadeur ne partageait pas cette satisfaction
et ce dernier acte de ses fonctions lui fut si désagréable qu'il
refusa, même avec un peu d'humeur, le grand cordon qui lui fut offert
à l'occasion de cette restitution. À la vérité, mon père espérait
alors l'ordre du Saint-Esprit et, si les préjugés de sa jeunesse le
lui faisaient désirer avec trop de vivacité, ils lui inspiraient, en
revanche, un grand dédain pour toutes les décorations étrangères.
À son arrivée, monsieur de Richelieu le combla de marques de
confiance. Les préparatifs qu'il lui fallut faire pour se rendre à
Londres le retinrent assez longtemps pour avoir le malheur d'être
appelé à siéger au procès du maréchal Ney.
Je ne prétends pas entrer dans le détail de cette déplorable affaire.
Elle nous tint dans un grand état d'anxiété. Pendant les derniers
jours du jugement, les pairs et tout ce qui leur appartenait reçurent
des lettres menaçantes. Il est à peu près reconnu que la pairie devait
condamner le maréchal. On a fort reproché au Roi de ne lui avoir pas
fait grâce. Je doute qu'il le pût; je doute aussi qu'il le voulût.
Quand on juge les événements de cette nature à la distance des années,
on ne tient plus assez compte des impressions du moment. Tout le monde
avait eu peur, et rien n'est aussi cruel que la peur. Il régnait une
épidémie de vengeance. Je ne veux d'autre preuve de cette contagion
que les paroles du duc de Richelieu en envoyant ce procès à la Cour
des pairs. Puisque ce beau et noble caractère n'avait pu s'en
défendre, elle devait être bien générale, et je ne sais s'il était
possible de lui refuser la proie qu'elle réclamait, sans la pousser à
de plus grands excès.
Nous avons vu plus tard un autre Roi s'interposer personnellement
entre les fureurs du peuple et les têtes qu'elles exigeaient. Mais
d'abord, ce Roi-là, selon moi, est un homme fort supérieur, et puis
les honnêtes gens de son parti appréciaient et encourageaient cette
modération. Il risquait une émeute populaire; sa vie pouvait y
succomber, mais non pas son pouvoir.
En 1815, au contraire, c'était, il faut bien le dire, les honnêtes
gens du parti, les princes, les évêques, les Chambres, la Cour, aussi
bien que les étrangers, qui demandaient un exemple pour effrayer la
trahison. L'Europe disait: Vous n'avez pas le droit d'être généreux,
de faire de l'indulgence au prix de nos trésors et de notre sang.
Le duc de Wellington l'a bien prouvé en refusant d'invoquer la
capitulation de Paris. La grâce du maréchal était dans ses mains, bien
plus que dans celles de Louis XVIII. Ajoutons que la peine de mort en
matière politique se présentait alors à tous les esprits comme de
droit naturel, et n'oublions pas que c'est à la douceur du
gouvernement de la Restauration que nous devons d'avoir vu croître et
se répandre aussi généralement les idées d'un libéralisme éclairé.
Je ne prétends en aucune façon excuser la frénésie qui régnait à cette
époque. J'ai été aussi indignée alors que je le serais à présent de
voir des hommes de la société prodiguer libéralement leurs services
personnels pour garder le maréchal dans la chambre de sa prison, y
coucher, dans la crainte qu'il ne s'évadât, d'autres s'offrir
volontairement à le conduire au supplice, les gardes du corps
solliciter comme une faveur et obtenir comme récompense la permission
de revêtir l'uniforme de gendarme pour le garder plus étroitement et
ne lui laisser aucune chance de découvrir sur le visage d'un vieux
soldat un regard de sympathie.
Tout cela est odieux, mais tout cela est vrai. Et je veux seulement
constater que, pour faire grâce au maréchal Ney, il fallait plus que
de la bonté, il fallait un grand courage. Or, le roi Louis XVIII
n'était assurément pas sanguinaire, mais il avait été trop
constamment, trop exclusivement prince pour faire entrer dans la
balance des intérêts la vie d'un homme comme d'un grand poids.
Au reste, ce pauvre maréchal, dont on a fait un si triste holocauste
aux passions du moment et que d'autres passions ont pris soin depuis
d'entourer d'auréole, s'il avait vécu, n'aurait été pour les
impérialistes que le traître de Fontainebleau, le transfuge de
Waterloo, le dénonciateur de Napoléon. Aux yeux des royalistes, la
culpabilité de sa conduite était encore plus démontrée.
Mais ses torts civils se sont effacés dans son sang et il n'est resté
dans la mémoire de tous que cette intrépidité militaire si souvent et
si récemment employée, avec une vigueur surhumaine, au service de la
patrie. La sagesse populaire a dit: «Il n'y a que les morts qui ne
reviennent pas.» J'établirais plus volontiers qu'en temps de
révolution les morts seuls reviennent.
Je me souviens qu'un jour, pendant le procès, je dînais chez monsieur
de Vaublanc. Mon père arriva au premier service, sortant du Luxembourg
et annonçant un délai accordé à la demande des avocats du maréchal.
Monsieur sieur de Vaublanc se leva tout en pied, jeta sa serviette
contre la muraille en s'écriant:
«Si messieurs les Pairs croient que je consentirai à être ministre
avec des corps qui montrent une telle faiblesse, ils se trompent bien.
Encore une pareille lâcheté et tous les honnêtes gens n'auront plus
qu'à se voiler le visage.»
Il y avait trente personnes à table dont plusieurs députés, tous
faisaient chorus. Il ne s'agissait pourtant que d'un délai légal,
impossible à refuser à moins de s'ériger en chambre ardente. On
comprend quelle devait être l'exaltation des gens de parti lorsque
ceux qui dirigeaient le gouvernement étaient si cruellement
intempestifs.
Mon père et moi échangeâmes notre indignation dès que nous fûmes
remontés en voiture; si nous l'avions exprimée dans la maison, on nous
aurait lapidés. Nous étions déjà classés au nombre des _gens mal
pensants_; mais ce n'est qu'après l'ordonnance du 5 septembre qu'il
fut constaté que je _pensais comme un cochon_. Ne riez pas, mes
neveux, c'est l'expression textuelle de fort grandes dames, et elles
la distribuaient largement.
Je rencontrais partout le duc de Raguse, et surtout chez madame de
Duras où il venait familièrement. J'éprouvais contre lui quelques-unes
des préventions généralement établies et, sans avoir jamais aimé
Napoléon, je lui savais mauvais gré de l'avoir trahi. Les étrangers
bien informés de cette transaction furent les premiers à m'expliquer
combien la loyauté du maréchal avait été calomniée. Je remarquai, d'un
autre côté, à quel point, malgré les insultes dont l'abreuvait le
parti bonapartiste, il restait fidèle à ses anciens camarades.
Il les soutenait toujours fortement et vivement dès qu'ils étaient
attaqués, les louait volontiers sans aucune réticence et se portait le
protecteur actif et zélé de tous ceux qu'on molestait. Cela commença à
m'adoucir en sa faveur et à me faire mieux goûter un esprit très
distingué et une conversation animée et variée, mérites qu'on ne
pouvait lui refuser. Le jour approchait où mon affection pour lui
devait éclore.
Monsieur de La Valette, fort de son innocence et persuadé qu'aux
termes de la loi il n'avait rien à craindre, se constitua prisonnier.
Il aurait été acquitté sans un document dont voici la source: le vieux
monsieur Ferrand, directeur de la poste, avait été saisi d'une telle
terreur le jour du retour de l'Empereur qu'il n'osait plus rester ni
partir. Il demanda à monsieur de La Valette, son prédécesseur sous
l'Empereur, de lui signer un permis de chevaux de poste. Celui-ci s'en
défendit longtemps, enfin il céda aux larmes de madame Ferrand et,
pour calmer les terreurs du vieillard, il mit son nom au bas d'un
permis fait à celui de monsieur Ferrand, dans son cabinet, et entouré
de sa famille pleine de reconnaissance.
C'est la seule preuve qu'on pût apporter qu'il eût repris ses
fonctions avant le terme que fixait la loi. Je suppose que la remise
de cette pièce aura beaucoup coûté à la famille Ferrand; j'avoue que
ce dévouement royaliste m'a toujours paru hideux. Monsieur de
Richelieu en fut indigné. Il avait d'ailleurs horreur des
persécutions, et, plus il s'aguerrissait aux affaires, plus il
s'éloignait des opinions de parti. Ne pouvant éviter le jugement de
monsieur de La Valette, il s'occupa d'obtenir sa grâce s'il était
condamné.
De son côté, monsieur Pasquier, quoique naguère garde des sceaux, alla
témoigner vivement et consciencieusement en sa faveur. Monsieur de
Richelieu demanda sa grâce au Roi. Il lui répondit qu'il n'osait
s'exposer aux fureurs de sa famille mais que, si madame la duchesse
d'Angoulême consentait à dire un mot en ce sens, il la lui accorderait
avec empressement. Le duc de Richelieu se rendit chez Madame et, avec
un peu de peine, il obtint son consentement. Il fut convenu qu'elle
demanderait la grâce au Roi le lendemain après le déjeuner. Il en fut
prévenu.
Lorsque le duc de Richelieu arriva chez le Roi, le lendemain, le
premier mot qu'il lui dit fut:
«Hé bien! ma nièce ne m'a rien dit, vous aurez mal compris ses
paroles.
--Non, Sire, Madame m'a promis positivement.
--Voyez-la donc et tâchez d'obtenir la démarche, je l'attends si elle
veut venir.»
Or, il s'était passé un immense événement dans le palais des
Tuileries; car, la veille au soir, on y avait manqué aux habitudes.
Chaque jour après avoir dîné chez le Roi, Monsieur descendait chez sa
belle-fille à huit heures; à neuf heures il retournait chez lui.
Monsieur le duc d'Angoulême allait se coucher et Madame passait chez
sa dame d'atour, madame de Choisy. C'était là où se réunissaient les
plus purs, c'est-à-dire les plus violents du parti royaliste.
Le soir en question, Madame les trouva au grand complet. Ils avaient
eu vent du projet de grâce. Elle avoua être entrée dans ce complot, et
dit que son beau-père et son mari l'approuvaient. Aussitôt les cris,
les désespoirs éclatèrent. On lui montra les dangers de la couronne si
imminents après un pareil acte que, chose sans exemple, elle monta
dans la voiture d'une personne de ce sanhédrin et se rendit au
pavillon de Marsan où elle trouva Monsieur également chapitré par son
monde et fort disposé à revenir sur le consentement qui lui avait été
arraché.
Il fut résolu que Madame ne ferait aucune démarche et que, si le
ministre et le Roi voulaient se déshonorer, du moins le reste de la
famille royale n'y tremperait pas. Voilà à quoi tenait le silence de
Madame. Monsieur de Richelieu obtint une audience, mais la trouva
inébranlable. Elle était trop engagée. C'est de ce moment qu'a daté
leur mutuelle répugnance l'un pour l'autre.
Monsieur de Richelieu vint rendre compte au Roi.
«Je l'avais prévu; ils sont implacables, dit le monarque en soupirant;
mais, si je les bravais, je n'aurais plus un instant de repos.»
Tandis que ceci se passait chez les princes, on était venu demander au
duc de Raguse ce qu'il consentirait à faire en faveur de monsieur de
La Valette. «Tout ce qu'on voudra», avait-il répondu. Il se rendit
d'abord auprès du Roi, qui lui fit ce que lui-même appelait son
_visage de bois_, le laissa parler aussi longtemps qu'il voulut, sans
donner le moindre signe d'intérêt et le congédia sans avoir répondu
une parole.
Le maréchal comprit que monsieur de La Valette était perdu. Ignorant
les démarches vainement tentées auprès de Madame, il n'espéra qu'en
elle. Il courut avertir madame de La Valette qu'il fallait avoir
recours à ce dernier moyen. Mais ce danger avait été prévu, tous les
accès lui étaient fermés; elle ne pouvait arriver jusqu'à la
princesse.
Le maréchal, qui était de service comme major général de la garde, la
cacha dans son appartement et, pendant que le Roi et la famille royale
étaient à la messe, il força toutes les consignes et la fit entrer
dans la salle des Maréchaux par où on ne pouvait éviter de repasser.
Madame de La Valette se jeta aux pieds du Roi et n'en obtint que ces
mots: «Madame, je vous plains.»
Elle s'adressa ensuite à madame la duchesse d'Angoulême et saisit sa
robe; la princesse l'arracha avec un mouvement qui lui a été souvent
reproché depuis et attribué à une haineuse colère. Je crois que cela
est parfaitement injuste. Madame avait engagé sa parole; elle ne
pouvait plus reculer. Probablement son mouvement a été fait avec sa
brusquerie accoutumée; mais je le croirais bien plutôt inspiré par la
pitié et le chagrin de n'oser y céder que par la colère. Le malheur de
cette princesse est de n'avoir pas assez d'esprit pour diriger son
trop de caractère: la proportion ne s'y trouve pas.
La conduite du maréchal fut aussi blâmée parmi les courtisans
qu'approuvée du public. Il reçut ordre de ne point reparaître à la
Cour et partit pour sa terre. L'officier des gardes du corps qui lui
avait laissé forcer la consigne fut envoyé en prison.
Ces [faits] préalables connus, on s'étonnera moins du long cri de rage
qui s'éleva dans tout le parti lorsqu'on apprit l'évasion de monsieur
de La Valette. Le Roi et les ministres furent soupçonnés d'y avoir
prêté les mains. La Chambre des députés rugissait, les femmes
hurlaient. Il semblait des hyènes auxquelles on avait enlevé leurs
petits. On alla jusqu'à vouloir sévir contre madame de La Valette, et
l'on fut obligé de la faire garder quelque temps en prison pour
laisser calmer l'orage. Monsieur Decazes, fort aimé jusque-là des
royalistes, commença à leur inspirer une défiance qui ne tarda guère à
devenir de la haine.
Quoique le gouvernement n'eût en rien facilité la fuite de monsieur de
La Valette, je pense qu'au fond il en fut charmé. Le Roi partagea
cette satisfaction. Il rappela assez promptement le duc de Raguse et
le traita bien au retour. Mais le parti fut moins indulgent et on lui
montra autant de froideur qu'il trouvait d'empressement jusque-là.
J'en excepte toujours madame de Duras; elle faisait bande à part dans
ce monde extravagant. Si elle se passionnait, ce n'était jamais que
pour des idées généreuses, et la défaveur du maréchal était un mérite
à ses yeux. Malgré cette disposition de la maîtresse de la maison,
l'isolement où il se trouvait souvent dans son salon le rapprocha de
moi, et nous causions ensemble. Mais ce n'est que lorsque sa conduite
à Lyon eut achevé de le brouiller avec le parti ultra-royaliste qu'il
vint se réfugier dans la petite coterie qui s'est formée autour de
moi, et dont il a été un des piliers jusqu'à ce que de nouveaux orages
aient encore une fois bouleversé son aventureuse existence.
J'aurai probablement souvent occasion d'en parler dorénavant.