Fêtes données par le duc de Wellington. -- Monsieur le duc
d'Angoulême. -- Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le duc
de Berry. -- On se décide pour une princesse de Naples. --
Traitement d'une ambassadrice d'Angleterre. -- Faveur de monsieur
Decazes. -- Monsieur de Polignac refuse de prêter serment comme
pair. -- Mot de monsieur de Fontanes. -- Séjour de la famille
d'Orléans en Angleterre. -- Demande de madame la duchesse
d'Orléans douairière au marquis de Rivière.
Mon père partit pour Londres dans le commencement de 1816; ma mère l'y
suivit. Je ne les rejoignis qu'au printemps.
Les étrangers s'étaient retirés dans les diverses garnisons qui leur
avaient été assignées par le traité de Paris. Le duc de Wellington
seul, en sa qualité de généralissime de toutes les armées
d'occupation, résidait à Paris et nous en faisait les honneurs à nos
frais. Il donnait assez souvent des fêtes où il était indispensable
d'assister. Il tenait à avoir du monde et, notre sort dépendant en
grande partie de sa bonne humeur, il fallait supporter ses caprices
souvent bizarres.
Je me rappelle qu'une fois il inventa de faire de la Grassini, alors
en possession de ses bonnes grâces, la reine de la soirée. Il la plaça
sur un canapé élevé dans la salle de bal, ne quitta pas ses côtés, la
fit servir la première, fit ranger tout le monde pour qu'elle vît
danser, lui donna la main et la fit passer la première au souper,
l'assit près de lui, enfin lui rendit les hommages qui d'ordinaire ne
s'accordent guère qu'aux princesses. Heureusement, il y avait quelques
grandes dames anglaises à partager ces impertinences, mais elles
n'étaient pas obligées de les subir comme nous et leur ressentiment ne
pouvait être comparable.
En général, le carnaval fut très triste, et cela était convenable de
tout point. Nos princes n'allaient nulle part. Monsieur le duc de
Berry se trouvait tout à fait éclipsé par son frère; la différente
conduite tenue par eux pendant les Cent-Jours justifiait cette
position. Cependant monsieur le duc d'Angoulême montrait des velléités
de modération qui commençaient à déplaire, et le parti dévot ne lui
pardonnait pas son éloignement pour la politique du confessionnal.
Le caractère de monsieur le duc d'Angoulême est singulièrement
difficile à peindre. C'est une réunion si bizarre et si disparate
qu'on peut, à diverses époques de sa vie, le représenter comme un
prince sage, pieux, courageux, conciliant, éclairé, ou bien comme un
bigot imbécile et presque stupide, en disant également la vérité. À
mesure que les circonstances se présenteront, je le montrerai tel que
nous l'avons vu; mais il faut commencer, pour le comprendre, par
admettre qu'il a toujours été dominé par la pensée de l'obéissance
illimitée due au Roi. Plus il était près de la couronne, plus, selon
lui, il en devait l'exemple.
Tant que Louis XVIII a vécu, cette passive obéissance était un peu
modifiée, au moins pour la forme, par celle qu'il accordait à
Monsieur; mais, lorsque l'autorité de père et de roi a été concentrée
en Charles X, elle n'a plus connu de bornes et nous avons été témoins
des tristes résultats qu'elle a amenés.
On s'occupait de marier monsieur le duc de Berry; déjà en 1814, il en
avait été question. L'empereur Alexandre avait désiré lui voir épouser
sa soeur; la manière dont elle avait été repoussée lui avait donné
beaucoup d'humeur. Monsieur le duc de Berry souhaitait cette alliance,
mais le Roi et Monsieur trouvaient la maison de Russie trop peu
ancienne pour donner une mère aux fils de France.
Madame la duchesse d'Angoulême partageait cette manière de voir. De
plus, elle redoutait une belle-soeur à laquelle ses rapports
politiques auraient donné une existence indépendante et avec laquelle
il aurait fallu compter. Elle craignait aussi une princesse
personnellement accomplie qui aurait pu rallier autour d'elle les
personnes distinguées par leur esprit pour lesquelles Madame a
toujours éprouvé une répugnance instinctive, quelles qu'aient été
leurs couleurs.
La princesse de Naples, née Bourbon, appartenant à une petite Cour,
n'ayant reçu aucune éducation, réunit tous les suffrages de la
famille. Elle fut imposée à monsieur le duc de Berry qui ne s'en
souciait nullement. Monsieur de Blacas fut chargé de cette négociation
qui n'occupa pas longuement ses talents diplomatiques.
Dans le même temps, on conçut l'idée de marier Monsieur. Cela était
assez raisonnable, mais Madame l'en dissuada le plus qu'elle put. Elle
aurait trop souffert à voir une autre princesse tenir la Cour et
prendre le pas sur elle; et Monsieur, qui l'aimait tendrement,
n'eût-il pas eu d'autres motifs, n'aurait pas voulu lui donner ce
chagrin.
Cela me rappelle un mot heureux de Louis XVIII. Il était goutteux,
infirme, dans un état de santé pitoyable. Un jour où il parlait
sérieusement à Monsieur de la convenance de se marier, celui-ci lui
dit en ricanant et d'un ton un peu goguenard:
«Mon frère, vous qui prêchez si bien, pourquoi ne vous mariez-vous pas
vous-même?
--Parce que je ferais des aînés, mon frère,» reprit le Roi très
sèchement.
Monsieur se tint pour battu.
L'intérieur des Tuileries n'était ni confiant, ni doux; cependant, à
cette époque, le Roi causait avec les siens des affaires publiques; la
rupture n'était pas encore complète.
L'ambassadeur d'Angleterre, sir Charles Stuart, épousa lady Élisabeth
Yorke, fille de lord Hardwick. La présentation de la nouvelle
ambassadrice donna lieu, pour la première fois depuis la Restauration,
à ce qu'on appelle en terme de Cour un _traitement_. Nous fûmes
appelées une douzaine de femmes, la plupart titrées, à nous trouver
chez madame la duchesse d'Angoulême à deux heures. La situation de mon
père en Angleterre me valut cette distinction.
Nous étions toutes réunies dans le salon de Madame, lorsqu'un huissier
vint avertir madame de Damas, qui remplaçait sa mère, madame de
Sérent, dans le service de dame d'honneur, que l'ambassadrice
arrivait. Au même instant, Madame, qui probablement, selon ses
habitudes, guettait à sa fenêtre, entra par une autre porte
magnifiquement parée et, comme nous, en robe de Cour. Elle avait eu à
peine le temps de nous dire bonjour et de s'asseoir que madame de
Damas rentra conduisant l'ambassadrice accompagnée de la dame qui
l'avait été quérir, des maîtres des cérémonies, et de l'introducteur
des ambassadeurs qui restèrent à la porte. Madame se leva, fit un ou
deux pas au-devant de l'ambassadrice, reprit son fauteuil et la fit
placer sur une chaise _à dos_ préparée à sa gauche. Les dames titrées
s'assirent derrière, sur des pliants, et nous autres nous nous tînmes
debout. Cela dura assez longtemps: Madame soutint le dialogue à elle
toute seule.
Lady Élisabeth, jeune et timide, était trop embarrassée pour rien
ajouter aux monosyllabes de ses réponses et j'admirais la manière dont
Madame exploita l'Angleterre et la France, l'Irlande et l'Italie d'où
arrivait lady Élisabeth pour remplir le temps qu'allongeait outre
mesure la marche lente et pénible du Roi.
Enfin il entra; tout le monde se leva; le silence le plus profond
régna. Il l'interrompit, quand il fut vers le milieu de la chambre,
pour dire sans sourciller, du ton le plus grave et d'une voix sonore,
la niaiserie convenue depuis le temps de Louis XIV: «Madame, je ne
vous savais pas en si bonne compagnie.» Madame lui répondit une autre
phrase, probablement également d'étiquette, mais que je ne me rappelle
pas. Ensuite le Roi adressa quelques paroles à lady Élisabeth. Elle ne
lui répondit pas plus qu'à Madame. Le Roi resta debout ainsi que tout
le monde; au bout de peu de minutes, il se retira.
Alors on s'assit, pour se relever immédiatement à l'entrée de
Monsieur. «Ne devrai-je pas dire que je ne vous savais pas en aussi
bonne compagnie?», dit-il, en souriant; puis, s'approchant
gracieusement de lady Élisabeth, il lui prit la main et lui fit un
compliment obligeant. Il refusa d'accepter un siège que Madame lui
offrit, mais fit asseoir les dames et resta bien plus longtemps que le
Roi.
Les dames se levèrent à sa sortie, puis se rassirent pour se relever
de nouveau à l'entrée de monsieur le duc d'Angoulême; pour cette fois,
les premiers compliments passés, il prit une chaise _à dos_ et fit la
conversation. Il semblait que la timidité de l'ambassadrice lui donnât
du courage. Je ne conserve aucune idée d'avoir vu monsieur le duc de
Berry à cette cérémonie. Je ne sais s'il s'en dispensait
ordinairement ou s'il en était absent par accident. J'ignore aussi
comment cela s'est passé depuis pour madame la duchesse de Berry. Je
n'ai pas eu d'autre occasion d'assister à pareilles réceptions.
La sortie de monsieur le duc d'Angoulême fut accompagnée du lever et
du _rassied_ comme les autres; je ne pus m'empêcher de penser aux
génuflexions du vendredi saint. Au bout de quelques minutes, la dame
d'honneur avertit l'ambassadrice qu'elle était à ses ordres. Madame
lui fit une phrase sur la crainte de la fatiguer en la retenant plus
longtemps, et elle s'en alla, escortée comme à son arrivée. Elle
remonta dans les carrosses du Roi, accompagnée de la dame qui l'avait
été chercher. Sa voiture à six chevaux et en grand apparat suivait à
vide. Madame s'entretint avec nous un instant de la nouvelle présentée
et rentra dans son intérieur à ma grande satisfaction, car j'étais
depuis deux heures sur mes jambes et j'en avais assez de mes honneurs.
Cependant il fallut assister au dîner ou _traitement_.
L'ambassadrice revint à cinq heures. Cette fois, elle était
accompagnée de son mari et de quelques dames anglaises de distinction.
Toutes les françaises qui avaient assisté à la réception étaient
invitées; il y avait aussi des hommes des deux pays.
Le premier maître d'hôtel, alors le duc des Cars, et la dame d'honneur
de Madame firent les honneurs du dîner qui était très bon et
magnifique, mais sans élégance comme tout ce qui se passait à la Cour
des Tuileries. Immédiatement après, chacun fut enchanté de se séparer
et d'aller se reposer de toute cette étiquette. Les hommes étaient en
uniforme, les femmes très parées mais point en habit de Cour.
De Roi, de princesses, de princes, il n'en fut pas question; seulement
j'aperçus derrière un paravent Madame et son mari qui, avant de
monter dîner chez le Roi, s'amusaient à regarder la table et les
convives.
Je n'ai jamais pu concevoir comment, lorsque les souverains étrangers
reçoivent constamment et familièrement à leur table les ambassadeurs
de France, ils consentaient à subir, en la personne de leurs
représentants, l'arrogance de la famille de Bourbon. Ne pas inviter
les ambassadeurs chez soi n'était déjà pas trop obligeant, mais les
faire venir avec tout cet appareil et cet _in fiochi_ dîner à l'office
m'a toujours paru de la dernière impertinence. Sans doute cet _office_
était fréquenté par des gens de bonne maison; mais enfin c'était une
seconde table dans le château, car, apparemment, celle du Roi était la
première.
Le festin ne se passait pas même dans l'appartement du premier maître
d'hôtel où cela aurait pu avoir l'apparence d'une réunion de société;
les pièces étaient trop petites et il logeait trop haut. On se
réunissait dans la salle d'attente de l'appartement de Madame et on
dînait dans l'antichambre de monsieur le duc d'Angoulême, de manière
qu'on semblait relégué dans les pièces extérieures, comme lorsqu'on
prête un local à ses gens pour une fête qu'on leur donne. Je
concevrais que les vieilles étiquettes de Versailles et de Louis XIV
eussent pu continuer sans interruption, mais je n'imagine pas qu'on
ait osé inventer de les renouveler.
Louis XVIII y tenait extrêmement et, sans l'état de sa santé et
l'espèce d'humiliation que lui causaient ses infirmités, nous aurions
revu les levers et les couchers avec toutes leurs ridicules
cérémonies.
Monsieur en avait moins le goût et, à son avènement au trône, il a
continué l'usage établi par son frère de borner le coucher à une
courte réception des courtisans ayant les entrées et les chefs de
service qui venaient prendre le mot d'ordre. On ne disait plus: _je
vais au coucher_, mais _je vais à l'ordre_. Cela était à la fois plus
digne et plus décent que ces habitudes de l'ancienne Cour dont le
pauvre Louis XVI donnait chaque soir le spectacle.
C'était à _l'ordre_ que les personnes de la Cour avaient occasion de
parler au Roi sans être obligées de solliciter une audience. Aussi la
permission d'aller à _l'ordre_ était-elle fort prisée par les
courtisans de la Restauration.
Le favoritisme de monsieur Decazes s'établissait de plus en plus;
monsieur de Richelieu y poussait de toutes ses forces. Pourvu que le
bien se fît, il lui était bien indifférent par quel moyen et il
n'était pas homme à trouver une mesure sage moins sage parce qu'elle
s'obtenait par une autre influence que la sienne. Il était très
sincèrement enchanté que monsieur Decazes prît la peine de plaire au
Roi et le voyait y réussir avec une entière satisfaction. Je crois, à
vrai dire, que monsieur Decazes avait le bon sens de ne s'en point
targuer vis-à-vis de ses collègues. Il mettait son crédit en commun
dans le Conseil, mais, vis-à-vis du monde, il commençait à déployer sa
faveur avec une joie de parvenu qui lui valait quelques ridicules.
Le Roi, qui avait toujours eu besoin d'une idole, partageait ses
adorations entre lui et sa soeur, madame Princeteau, bonne petite
personne, bien bourgeoise, qu'il avait fait venir de Libourne pour
tenir sa maison et qui était fort gentille jusqu'à ce que les fumées
de l'encens lui eussent tourné la tête.
On a fait beaucoup d'histoires sur son compte; j'ignore avec quel
fondement. Ce que je sais, c'est qu'elle paraissait uniquement dévouée
à son frère; et, si elle a eu un moment de crédit personnel, elle le
lui a rapporté tout entier.
Pendant ce premier hiver de faveur, la maison de monsieur Decazes
était très fréquentée. La fuite de monsieur de La Valette avait bien
apporté un léger refroidissement; toutefois les plus chauds partisans
de l'ancien régime y allaient assidûment. On espérait se servir de
monsieur Decazes pour maintenir le Roi dans _la bonne voie_. La vanité
du ministre l'aurait assez volontiers poussé dans la phalange
aristocratique qui, vers cette époque, prit le nom d'_ultra_, si ses
exigences n'étaient devenues de jour en jour plus grandes. Quant au
monarque, il inspirait toujours beaucoup de méfiance.
Monsieur Lainé avait remplacé monsieur de Vaublanc dont les folies
avaient comblé la mesure. Dans cette circonstance, monsieur de
Richelieu, selon son usage, avait, en ayant raison dans le fond, mis
les formes contre lui et l'avait chassé d'une façon qui fournissait au
parti qu'il représentait quelque prétexte de plaintes. Au reste, les
fureurs de monsieur de Vaublanc furent si absurdes qu'il se noya dans
le ridicule.
Le jour où le nom de son successeur parut dans le _Moniteur_, je crus
devoir aller faire une visite chez monsieur de Vaublanc. Je ne
m'attendais pas à être reçue; je fus admise quoique je n'eusse aucun
rapport intime avec lui et les siens. La porte était ouverte à tout
venant; il était au milieu de ses paquets de ministre et de
particulier; mêlant les affaires d'État et de ménage de la façon la
plus comique. Un de ses commensaux vint lui raconter que son ministère
serait partagé entre trois personnes:
«Trois, répondit-il sérieusement, trois, ce n'est pas assez; ils ne
peuvent pas me remplacer à moins de cinq.»
Il énuméra sur ses doigts les cinq parties du ministère de l'intérieur
qui réclament la vie entière de tout autre homme mais que lui menait
facilement toutes cinq de front, sans que rien fût jamais en retard;
et il nous fit faire l'inventaire de ses portefeuilles pour que nous
pussions témoigner que tout était à jour. Je n'ai jamais assisté à
scène plus bouffonne, d'autant que la plupart des assistants lui
étaient aussi étrangers que moi.
Je n'entrerai pas dans le récit des extravagances du parti à la
Chambre: elles sont trop importantes pour que l'histoire les néglige;
mais je ne puis m'empêcher de raconter une histoire qui m'a amusée
dans le temps.
Un vieux député de pur sang qui, comme le roi de Sardaigne, voulait
rétablir l'ancien régime de tous points, réclamait journellement et à
grands cris nos _anciens supplices_, comme il disait. Un collègue un
peu plus avisé lui représenta que, sans doute, cela serait fort
désirable mais qu'il ne fallait pas susciter trop d'embarras au
gouvernement du Roi et qu'il n'était pas encore temps.
«Allons, mon ami, reprit le député en soupirant, vous avez peut-être
raison, remettons la potence à des temps plus heureux!»
On ne saurait assez dire combien ce mot: _Il n'est pas encore temps_,
qui se trouvait sans cesse dans la bouche des habiles du parti
royaliste en 1814 et 1815, a fait d'ennemis à la royauté et
l'influence qu'il a eue sur les Cent-Jours. Peut-être ne
l'employaient-ils que pour calmer les plus violents des leurs, mais
les antagonistes y voyaient une de ces menaces vagues, d'autant plus
alarmantes qu'elles sont illimitées, et les chefs des diverses
oppositions ne manquaient pas de l'exploiter avec zèle.
D'autres petites circonstances se renouvelaient sans cesse pour
inspirer des doutes sur la bonne foi de la Cour.
Jules de Polignac fut créé pair; il refusa de siéger. Il ne pouvait,
disait-il, lui, catholique, prêter serment à une charte reconnaissant
la liberté des cultes. Le Roi nomma une commission de pairs pour
l'arraisonner. Monsieur de Fontanes en était, et je me rappelle qu'un
jour où on lui demandait si leurs conférences avaient réussi, il
répondit avec un air de componction:
«Je ne sais ce qui en résultera; mais je sais qu'il faut tenir sa
conscience à deux mains pour ne pas céder aux sentiments si nobles, si
éclairés, si entraînants que je suis appelé à écouter.»
Pour moi qui connaissais la logique de Jules, j'en conclus seulement
que monsieur de Fontanes croyait ce langage de mise dans le salon,
très royaliste, où il le tenait. Jules finit par céder et prêta
serment; mais, pendant toute cette négociation qui dura longtemps, il
était ostensiblement caressé par Madame et par Monsieur, quoique ce
prince eût prêté le serment que Jules refusait. Toutefois la
Congrégation, qui l'avait excité au refus, craignit de s'être trop
avancée. Elle voulait se faire connaître sans se trop compromettre.
Jules reçut ordre de reculer.
Monsieur le nomma publiquement adjudant général de la garde nationale,
et lui confia, secrètement, la place de ministre de la police du
gouvernement occulte, car son existence remonte jusqu'à cette époque,
quoiqu'elle n'ait été révélée que plus tard, et qu'il n'ait été
complètement organisé qu'après la dissolution de la Chambre
introuvable.
Le séjour prolongé de la famille d'Orléans en Angleterre n'était pas
entièrement volontaire. On avait contre elle de fortes préventions au
palais des Tuileries, et le cabinet commençait à les partager. Presque
tous les mécontents invoquaient le nom de monsieur le duc d'Orléans,
et la conduite toujours un peu méticuleuse de ce prince semblait
justifier plus de défiance qu'elle n'en méritait réellement.
Monsieur de La Châtre, courtisan né, favorisait des soupçons qu'il
savait plaire au Roi.
Telle était la situation des affaires lorsque je quittai Paris pour me
rendre à Londres. En ma qualité de chroniqueur des petites
circonstances, il me revient à l'esprit ce qui se passa devant moi le
jour où j'allai prendre congé de madame la duchesse d'Orléans
douairière. Je la trouvai très préoccupée et fort agitée dans
l'attente du marquis de Rivière. Il partait le lendemain pour son
ambassade de Constantinople. La princesse lui avait écrit deux fois
dans la matinée pour s'assurer sa visite. Monsieur de Rivière, mandé
chez le Roi, ne pouvait disposer de lui-même. Sa femme était là,
promettant à madame la duchesse d'Orléans qu'il viendrait dès qu'il
sortirait des Tuileries, sans pouvoir calmer son anxiété. Enfin il
arriva. La joie que causa sa présence fut égale à l'impatience avec
laquelle il était attendu.
La princesse expliqua qu'elle avait un très grand service à lui
demander: monsieur de Follemont prenait du café plusieurs fois par
jour; il était fort difficile et n'en trouvait que rarement à son
goût. Madame la duchesse d'Orléans attachait un prix infini à ce que
l'ambassadeur de France à Constantinople s'occupât de lui procurer le
meilleur café de moka fourni par l'Orient.
Le marquis de Rivière entra avec la patience exercée d'un courtisan
dans tous les détails les plus minutieux, enfin il ajouta:
«Madame veut-elle me dire combien elle en veut?
--Mais, je ne sais pas ... beaucoup ... le café se garde-t-il?
--Oui, madame, il s'améliore même.
--Eh bien, j'en veux beaucoup ... une grande provision.
--Je voudrais que madame me dît à peu près la quantité?
--Mais ... mais, j'en voudrais bien douze livres.»
Nous partîmes tous d'un éclat de rire. Elle aurait dit, tout de même,
douze cent mille livres.
Malgré l'émigration, elle n'avait acquis aucune idée de la valeur des
choses ou de l'argent. Les femmes de son âge, avant la Révolution,
conservaient une ignorance du matériel de la vie qui aujourd'hui nous
paraît fabuleuse. Il n'était pas même nécessaire d'être princesse.
Madame de Preninville, femme d'un fermier général immensément riche,
s'informant de ce qu'était devenu un joli petit enfant, fils d'un de
ses gens, qu'elle voyait quelquefois jouer dans son antichambre, reçut
pour réponse qu'il allait à l'école.
«Ah! vous l'avez mis à l'école, et combien cela vous coûte-t-il?
--Un écu par mois, madame.
--Un écu! C'est bien cher! J'espère au moins qu'il est bien nourri!»
J'entendais révoquer en doute, il y a quelques jours, que madame
Victoire pût avoir eu la pensée de nourrir le peuple de croûte de pâté
pendant une disette. Pour moi, j'y crois, d'abord parce que ma mère
m'a dit que madame Adélaïde en plaisantait souvent sa soeur qui avait
horreur de la croûte de pâté, au point d'éprouver de la répugnance à
en voir servir, et puis parce que j'ai encore vu et su tant de traits
de cette ingénuité vraie et candide sur la vie réelle que cela
m'étonne beaucoup moins que la génération nouvelle.