CHAPITRE VIII

Exigences des étrangers en 1815. -- Dispositions de l'empereur

Alexandre au commencement de la campagne. -- Jolie réponse du

général Pozzo à Bernadotte. -- Conduite du duc de Wellington et

du général Pozzo. -- Étonnement de l'empereur Alexandre. --

Séjour du Roi et des princes en Belgique. -- Énergie d'un soldat.

-- Obligeance du prince de Talleyrand. -- Le duc de Wellington

dépouille le musée. -- Le salon de la duchesse de Duras. -- Mort

d'Hombert de la Tour du Pin. -- Chambre dite introuvable. --

Démission de monsieur de Talleyrand. -- Mon père est nommé

ambassadeur à Londres. -- Le duc de Richelieu. -- Révélation du

docteur Marshall. -- Visite au duc de Richelieu. -- Désobligeante

réception. -- Son excuse.

Je reviens à mon arrivée à Paris. Quelque disposée que je fusse à

partager la joie que causait le retour du Roi, elle était empoisonnée

par la présence des étrangers. Leur attitude y était bien plus hostile

que l'année précédente: vainqueurs de Napoléon en 1814, ils s'étaient

montrés généreux; alliés de Louis XVIII en 1815, ils poussèrent les

exigences jusqu'à l'insulte.

La force et la prospérité de la France avaient excité leur surprise et

leur jalousie. Ils la croyaient épuisée par nos longues guerres. Ils

la virent, avec étonnement, surgir de ses calamités si belle et encore

si puissante qu'au congrès de Vienne monsieur de Talleyrand avait pu

lui faire jouer un rôle prépondérant. Les cabinets et les peuples s'en

étaient également émus et, l'occasion d'une nouvelle croisade contre

nous s'étant représentée, ils prétendaient bien en profiter. Mais

leur haine fut aveugle, car, s'ils voulaient abaisser la France, ils

voulaient en même temps consolider la Restauration. Or, les

humiliations de cette époque infligèrent au nouveau gouvernement une

flétrissure dont il ne s'est point relevé et qui a été un des motifs

de sa chute. La nation n'a jamais complètement pardonné à la famille

royale les souffrances imposées par ceux qu'elle appelait ses

_alliés_. Si on les avait qualifiés d'ennemis la rancune aurait été

moins vive et moins longue.

Ce sentiment, fort excusable, était pourtant très injuste. Assurément

Louis XVIII ne trouvait aucune satisfaction à voir des canons

prussiens braqués sur le château des Tuileries. L'aspect des manteaux

blancs autrichiens, fermant l'entrée du Carrousel pendant qu'on

dépouillait l'Arc de Triomphe de ses ornements, ne lui souriait point.

Il ne lui était pas agréable qu'on vint, jusque dans ses appartements,

enlever les tableaux qui décoraient son palais. Mais il était forcé de

supporter ces avanies et de les dévorer en silence. D'autre part,

c'est à sa fermeté personnelle qu'on doit la conservation du pont

d'Iéna que Blücher voulait faire sauter, et celle de la colonne de la

place Vendôme que les Alliés voulaient abattre et se partager. Il fut

assisté dans cette dernière occurrence par l'empereur Alexandre. Ce

souverain toujours généreux, malgré son peu de goût pour la famille

royale et la velléité qu'il avait conçue au commencement de la

campagne de ne point l'assister à remonter sur le trône, employa

cependant son influence dans la coalition à adoucir les sacrifices

qu'on voulait nous imposer.

Je n'ai jamais bien su quel avait été son projet lors de la bataille

de Waterloo. Peut-être n'en avait-il pas d'arrêté et se trouvait-il

dans ce vague dont Pozzo avait montré les inconvénients d'une manière

si piquante au prince royal de Suède en 1813. Quoique par là je

revienne sur mes pas, je veux rappeler cette circonstance.

Pendant la campagne de Saxe, Pozzo et sir Charles Stewart avaient été

envoyés en qualité de commissaires russe et anglais à l'armée

suédoise. Les Alliés craignaient toujours un retour de Bernadotte en

faveur de l'Empereur Napoléon. Il se décida enfin à entrer en ligne et

prit part à la bataille de Leipsig; la déroute de l'armée française

fut complète. Aussitôt l'esprit gascon de Bernadotte se mit à battre

les buissons et à rêver le trône de France pour lui-même. Il entama

une conversation avec Pozzo sur ce sujet: n'osant pas l'aborder de

front, il débuta par une longue théorie dont le résultat arrivait à

prouver que le trône devait appartenir au plus digne et la France

choisir son roi.

«Je vous remercie, monseigneur, s'écria Pozzo.

--Pourquoi, général?

--Parce que ce sera moi!

--Vous?

--Sans doute; je me crois le plus digne. Et comment me prouvera-t-on

le contraire? En me tuant? D'autres se présenteront.... Laissez-nous

tranquilles avec votre _plus digne_! Le plus digne d'un trône est,

pour la paix du monde, celui qui y a le plus de droits.»

Bernadotte n'osa pas pousser plus loin la conversation mais ne l'a

jamais pardonnée à Pozzo.

Sous une autre forme, celui-ci donna la même leçon à son impérial

maître en 1815. En apprenant la victoire de Waterloo, l'empereur

Alexandre enjoignit au général Pozzo, qui se trouvait auprès du duc de

Wellington, de s'opposer à la marche de l'armée et de chercher à

gagner du temps afin que les anglais n'entrassent pas en France avant

que les armées austro-russe et prussienne se trouvassent en ligne.

Selon lui, Louis XVIII devait attendre en Belgique la décision de son

sort.

À la réception de cette dépêche, Pozzo éprouva le plus cruel embarras.

Il savait la malveillance de l'Empereur pour la maison de Bourbon.

Elle se trouvait encore accrue par la découverte d'un projet

d'alliance, entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, conclu

pendant le congrès de Vienne par monsieur de Talleyrand dans des vues

hostiles à la Russie.

La copie de ce traité, oubliée dans le cabinet du Roi, avait été

envoyée par monsieur de Caulaincourt à l'empereur Alexandre pendant

les Cent-Jours. Il n'y avait pas attaché grande importance, croyant

que c'était une invention de Napoléon pour le détacher de l'alliance;

mais une seconde copie du traité ayant été trouvée dans les papiers

enlevés à monsieur de Reinhard, il ne put conserver de doutes, et

cette nouvelle cause de mécontentement s'étant jointe à tout ce qu'il

reprochait dès l'année précédente au Roi, il était peu enclin à

souhaiter son rétablissement. Aussi n'avait-il pas témoigné de

répugnance à écouter les négociateurs envoyés de Paris, et il était

difficile de prévoir ce qui pourrait en résulter.

Pozzo n'était _brin Russe_ et avait grand envie de s'arranger en

France une patrie à son goût, en y conservant un souverain qui lui

avait des obligations personnelles. Il hésita quelque peu, puis alla

trouver le duc de Wellington:

«Je viens vous confier le soin de ma tête, lui dit-il; voilà la

dépêche que j'ai reçue, voici la réponse que vous y avez faite.»

Il lui lut ce qu'il mandait à l'Empereur des dispositions du duc de

Wellington qui persistait à avancer immédiatement sur Paris et à

conduire Louis XVIII avec lui.

«Voulez-vous, ajouta-t-il, avoir fait cette réponse et tenir cette

conduite, malgré les objections que je suis censé vous adresser?»

Le duc lui tendit la main.

«Comptez sur moi; la conférence a eu lieu précisément comme vous la

rapportez.

--Alors, reprit Pozzo, il n'y a pas un moment à perdre, il faut agir

en conséquence.»

Personne ne fut mis dans la confidence. Les petites intrigues

s'agitèrent autour du Roi. Monsieur de Talleyrand bouda. Il avait un

autre plan qui avait des côtés spécieux, mais dont le but principal

était de se tenir personnellement éloigné de l'empereur Alexandre. Il

ne savait pas la prise des papiers de monsieur Reinhard, mais il

craignait toujours quelque indiscrétion. Pozzo ne se fiait pas assez à

lui pour lui raconter la véritable situation des affaires. Le duc le

décida à rejoindre le Roi qui, de son côté, consentit à se séparer de

monsieur de Blacas.

On arriva à Paris à tire d'aile et le Roi fut bombardé à l'improviste

dans le palais des Tuileries, selon l'expression pittoresque de Pozzo

quand il fait ce récit.

À peine ce but atteint, il se jette dans une calèche et court

au-devant de l'Empereur. Ses logements étaient faits à Bondy; Pozzo

brûle l'étape et continue sa route. Il trouve l'Empereur à quelques

lieues au delà: il est venu lui apprendre que Paris est soumis et le

palais de l'Élysée prêt à le recevoir. L'Empereur le fait monter dans

sa voiture. Pozzo lui fait un tableau animé de la bataille de

Waterloo, donne une grande importance à la manoeuvre de Blücher,

raconte l'entrée en France, la facilité de la marche, la cordialité de

la réception, l'impossibilité de s'arrêter quand il n'y a pas

d'obstacles, et enfin le parti pris par le duc d'occuper Paris.

L'Empereur écoutait avec intérêt.

«Maintenant, dit-il, il s'agit de prendre un parti sur la situation

politique. Où avez-vous laissé le Roi?

--Aux Tuileries, Sire, où il a été accueilli avec des transports

universels.

--Comment Louis XVIII est à Paris! Apparemment que Dieu en a ainsi

ordonné. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus à s'en préoccuper;

peut-être est-ce pour le mieux.»

On comprend combien cette résignation mystique soulagea l'ambassadeur.

Malgré la confiance absolue qu'il avait dans la loyauté du duc de

Wellington, il ne laissait pas que d'être fort tourmenté de la façon

dont l'Empereur prendrait les événements; car, tout libéral qu'était

l'autocrate, il n'oubliait pas toujours ses possessions de Sibérie

lorsqu'il se croyait mal servi.

L'Empereur continua sa route et vint coucher à l'Élysée. Il ne

conserva de mécontentement que contre monsieur de Talleyrand et

monsieur de Metternich. L'autrichien est parvenu à en triompher; le

français y succomba peu après.

Mon oncle Édouard Dillon avait accompagné le Roi en Belgique. Il me

raconta toutes les misères du départ, du voyage et du séjour à

l'étranger. Monsieur et son fils, le duc de Berry, avaient laissé dans

les boues d'Artois le peu de considération militaire que la pieuse

discrétion des émigrés aurait voulu leur conserver. La maison du Roi

avait été congédiée à Béthune avec une incurie et une dureté inouïes;

plusieurs de ses membres cependant avaient trouvé le moyen de franchir

la frontière. Ils étaient venus à leurs frais et volontairement à Gand

former une garde au Roi qui recevait leurs services avec aussi peu

d'attention qu'aux Tuileries.

Monsieur de Bartillat, officier des gardes du corps, m'a dit qu'il

avait été à Gand, qu'il y avait commandé un assez grand nombre des

gardes de sa compagnie, réunis de pur zèle, sans que jamais ni lui ni

eux eussent obtenu une parole du Roi, ni pu deviner qu'ils étaient

remarqués. Je crois que les princes craignaient de se compromettre,

vis-à-vis de leurs partisans et de prendre des engagements, dans le

cas où la nouvelle émigration se prolongerait.

Parlerai-je de ce camp d'Alost, commandé par monsieur le duc de Berry,

et si déplorablement levé au moment où la bataille de Waterloo était

engagée? Le duc de Wellington s'en expliqua cruellement et

publiquement vis-à-vis du prince auquel il reprochait la rupture d'un

pont.

Monsieur le duc de Berry s'excusa sur des rapports erronés qui lui

faisaient croire la bataille perdue.

«Raison de plus, monseigneur; quand on se sauve il ne faut pas rendre

impossible la marche de braves gens qui peuvent être obligés de faire

une retraite honorable!»

J'aime mieux raconter la farouche énergie d'un soldat. Édouard Dillon

avait été chargé par le Roi, après la bataille de Waterloo, de porter

des secours aux blessés français recueillis dans les hôpitaux de

Bruxelles. Il arriva près d'un lit où on venait de faire l'amputation

du bras à un sous-officier de la garde impériale. Pour réponse à ses

offres, il lui jeta le membre sanglant qu'on venait de couper.

«Va dire à celui qui t'envoie que j'en ai encore un au service de

l'Empereur.»

L'un de mes premiers soins, en arrivant à Paris, avait été d'aller

chez monsieur de Talleyrand. J'étais chargée par mon père de lui

expliquer très en détail la situation pénible où se trouvaient les

français en Piémont. Je m'en acquittai assez mal; je n'ai jamais été à

mon aise avec monsieur de Talleyrand. Il m'accueillit pourtant très

gracieusement et, lorsque je lui annonçai que, vers la fin du mois, je

prendrais ses ordres pour Turin, il m'engagea à ne pas presser mes

paquets. Je compris qu'il s'agissait d'une nouvelle destination pour

mon père, mais je n'osai pas m'en informer.

J'ai toujours eu une extrême timidité vis-à-vis des gens en place, et

je ne puis les supporter que lorsque j'ai la certitude morale de

n'avoir jamais rien à leur demander. Tant que mon père était employé,

je me trouvais dans une sorte de dépendance qui m'était pénible

vis-à-vis d'eux, malgré la bienveillance qu'ils me témoignaient.

Notre héros, le duc de Wellington, se fit l'exécuteur des spoliations

matérielles imposées par les Alliés. Sous prétexte que les anglais

n'avaient rien à réclamer en ce genre, il trouva généreux d'aller de

ses mains triomphantes décrocher les tableaux de nos musées. Ceci ne

doit pas être pris comme une forme de rhétorique, c'est le récit d'un

fait. On l'a vu sur une échelle, donnant lui-même l'exemple. Le jour

où l'on descendit les chevaux de Venise de dessus l'arc du Carrousel,

il passa la matinée perché sur le monument, vis-à-vis les fenêtres du

Roi, à surveiller ce travail. Le soir il assista à une petite fête

donnée par madame de Duras au roi de Prusse. Nous ne pouvions cacher

notre indignation; il s'en moquait et en faisait des plaisanteries. Il

avait tort pourtant; notre ressentiment était légitime et plus

politique que sa conduite. Les étrangers étaient présentés comme

alliés; ils avaient été accueillis comme tels; leurs procédés

retombaient sur la famille régnante.

La conduite du duc donnait le signal aux impertinences des

sous-ordres. Le sang bout encore dans mes veines au propos que

j'entendis tenir à un certain vulgaire animal du nom de Mackenzie,

intendant ou, comme cela s'appelle en anglais, _payeur_ de l'armée. On

parlait sérieusement et tristement de la difficulté qu'éprouverait la

France à acquitter les énormes charges imposées par les étrangers.

«Ah bah, reprit-il avec un gros rire, on crie un peu puis cela

s'arrange. Je viens de Strasbourg; j'y ai passé le jour même où le

général prussien avait frappé une contribution qu'on disait énorme, on

avait payé. Eh bien! tout le monde dînait.»

Je l'aurais tué d'un regard.

Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, se trouvait

d'année (de toutes les places de la Cour, c'était la seule dont le

service ne se fit pas par trimestre); madame de Duras logeait aux

Tuileries. Liée avec elle d'ancienne date et n'ayant pas

d'établissement en ce moment, je passais ma vie chez elle. Sa

situation la forçait à recevoir de temps en temps beaucoup de monde,

mais journellement son salon n'était ouvert qu'à quelques habitués. On

y causait librement et plus raisonnablement qu'ailleurs. Probablement

les discours que nous tenions nous étonneraient maintenant. S'ils nous

étaient répétés, nous les trouverions extravagants, mais c'étaient les

plus sages du parti royaliste.

Madame de Duras avait beaucoup plus de libéralisme que sa position ne

semblait en comporter. Elle admettait toutes les opinions et ne les

jugeait pas du haut de l'esprit de parti. Elle était même accessible à

celles des idées généreuses qui ne compromettaient pas trop sa

position de grande dame dont elle jouissait d'autant plus vivement

qu'elle l'avait attendue plus longtemps.

Elle ne se consolait pas de l'exclusion donnée à monsieur de

Chateaubriand au retour de Gand. Son crédit l'y avait fait ministre de

l'intérieur du Roi fugitif, et elle ne comprenait pas comment le Roi

rétabli ne confirmait pas cette nomination. Il en résultait un vernis

d'opposition dans son langage dont je m'accommodais très bien. Sa

fille, la princesse de Talmont, ne partageait pas sa modération; son

exaltation était extrême, mais elle était si jeune et si jolie que ses

folies même avaient de la grâce. Elle avait épousé à quinze ans en

1813, le seul héritier de la maison de La Trémoïlle. Aussi Adrien de

Montmorency disait-il que c'étaient des noces historiques et que sa

grossesse serait un événement national. Les fastes du pays n'ont pas

eu à le recorder; monsieur de Talmont est mort en 1815 sans laisser

d'enfant. Le duc de Duras s'écriait le jour de l'enterrement:

«Il est bien affreux de se trouver veuve à dix-sept ans quand on est

condamnée à ne pouvoir plus épouser qu'un prince souverain.» La

princesse de Talmont a dérogé à cette nécessité, mais c'est contre la

volonté de son père et même de sa mère.

La mort du prince de Talmont n'avait été un chagrin pour personne,

mais notre coterie fut profondément affectée par la catastrophe

arrivée dans la famille La Tour du Pin.

Hombert de La Tour du Pin-Gouvernet avait atteint l'âge de vingt-deux

ans. Il était fort bon enfant et assez distingué, quoique une

charmante figure et un peu de gâterie de ses parents lui donnassent

l'extérieur de quelque fatuité. Dans ce temps de désordre où on

_s'enrôlait dans les colonels_, suivant l'expression chagrine des

vieux militaires, Hombert avait été nommé, officier d'emblée et le

maréchal duc de Bellune l'avait pris pour aide de camp. On ne peut

nier que ces existences de faveur ne donnassent beaucoup d'humeur aux

camarades dont les grades avaient été acquis à la pointe de l'épée.

Hombert eut une discussion sur l'ordre de service avec un de ceux-ci;

le jeune homme y mit un ton léger, l'autre fut un peu grognon; cela

n'alla pas très loin. Toutefois, par réflexion, Hombert conçut quelque

scrupule. Le lendemain matin, il entra chez son père et lui raconta

exactement ce qui s'était passé; seulement il eut soin, dans le récit,

de faire jouer son propre rôle par Donatien de Sesmaisons, un autre de

ses camarades. Il ajouta qu'il était chargé par lui de consulter son

père sur la convenance de donner suite à cette affaire. Monsieur de La

Tour du Pin l'écouta attentivement et lui répondit:

«Ma foi, ce sont de ces choses qu'on ne se soucie guère de conseiller.

--Vous pensez donc, mon père, qu'ils doivent se battre?

--Cela n'est pas indispensable et, si Donatien avait servi, cela se

terminerait tout aussi bien par une poignée de main; mais il est tout

nouvellement dans l'armée, le capitaine a beaucoup fait la guerre;

vous savez la jalousie qui existe contre vous autres. À la place de

Donatien, je me battrais.»

Hombert quitta la chambre de son père pour aller écrire un cartel. La

réponse ne se fit pas attendre. L'engagement était pris de se trouver

à midi au bois de Boulogne.

Avant que la famille se réunit au déjeuner, Hombert annonça à son père

qu'il était témoin de Donatien. Son trouble était visible. Il combla

sa mère de caresses. Il insista pour qu'elle lui arrangeât elle-même

sa tasse de thé. Elle s'y prêta, en riant de cette exigence. Sa soeur

Cécile était dans l'habitude de le plaisanter sur l'importance qu'il

attachait à une certaine boucle de cheveux retombant sur son front;

elle entama cette taquinerie de famille:

«Hé bien, Cécile, pour te prouver que ce n'est pas ce à quoi je tiens

le plus au monde, comme tu prétends, j'y renonce, je te la donne,

prends-la.»

Cécile fit semblant de s'approcher avec des ciseaux. Hombert ne

sourcilla pas. Elle se contenta de lui baiser le front.

«Va, mon bon Hombert, cela me ferait autant de peine qu'à toi.»

Hombert se leva, la serra contre son coeur et s'éloigna pour cacher

son trouble. Madame de La Tour du Pin lui reprocha sa sensiblerie qui

les jetait tous dans la mélancolie. Monsieur de La Tour du Pin,

croyant être dans le secret d'Hombert, l'aidait à cacher son

agitation. Hombert sorti, Cécile trouva sur son panier à ouvrage la

boucle de cheveux, elle s'écria:

«Ah! maman, décidément Hombert renonce à la fatuité, voyez quel beau

sacrifice! Au fond, j'en suis bien fâchée.»

La mère et la fille échangèrent leurs regrets, mais sans concevoir

d'alarmes. Monsieur de La Tour du Pin, inquiet pour Donatien, alla se

promener dans les Champs-Élysées. Bientôt il aperçut ce même Donatien

dont les regards sinistres lui révélèrent un malheur. Hélas! c'était

lui qui était le témoin. Hombert avait reçu une balle au milieu du

front, à l'endroit même récemment ombragé par cette mèche de cheveux

devenue une si précieuse relique. Il était mort. Monsieur de La Tour

du Pin avait condamné son fils le matin.

Le premier aide de camp du maréchal, homme de poids, avait voulu

arranger cette affaire sur le terrain; Hombert avait été récalcitrant.

Cependant les motifs de la querelle étaient si légers que

l'accommodement allait se faire, presque malgré lui, lorsqu'il se

servit malheureusement d'une expression de coterie en disant que

l'humeur de son adversaire lui avait paru _insensée_, tant il avait

peu l'intention d'offenser. Entendant, par le mot _insensée_, peu

rationnelle, l'antagoniste s'écria:

«Quoi? vous m'appelez un insensé!»

Hombert haussa les épaules. Deux minutes après, il avait cessé de

vivre. Monsieur de La Tour du Pin ne s'est jamais relevé d'un coup si

affreux. On peut même dire que sa raison en a été altérée.

Je ne chercherai pas à peindre le désespoir de cette famille désolée;

nous partageâmes son chagrin, et le salon de madame de Duras, où elle

était dans la grande intimité, en fut longuement assombri.

Les élections de 1815 se firent dans un sens purement royaliste; la

noblesse y siégeait en immense majorité. C'est la meilleure chance

qu'elle ait eue, depuis quarante ans, de reprendre quelque supériorité

en France. Si elle s'était montrée calme, raisonnable, généreuse,

éclairée, occupée des affaires du pays, protectrice de ses libertés,

en un mot, si elle avait joué le rôle qui appartenait à l'aristocratie

d'un gouvernement représentatif, dans ce moment où elle était

toute-puissante, on lui en aurait tenu compte et le trône aurait

trouvé un appui réel dans l'influence qu'elle pouvait exercer. Mais

cette Chambre, que dans les premiers temps le Roi qualifia

d'_introuvable_, se montra folle, exagérée, ignorante, passionnée,

réactionnaire, dominée par des intérêts de caste. On la vit hurlant

des vengeances et applaudissant les scènes sanglantes du Midi. La

gentilhommerie réussit à se faire détester à cette occasion, comme dix

ans plus tard elle a achevé sa déconsidération dans la honteuse

discussion sur l'indemnité des émigrés.

Les députés, en arrivant, n'étaient pas encore montés au point

d'exagération où ils parvinrent depuis. Toutefois, Fouché tomba devant

leurs inimitiés, même avant l'ouverture de la session. Ils montrèrent

aussi de grandes répugnances pour monsieur de Talleyrand. Peut-être

aurait-il osé les affronter s'il avait été soutenu par la Cour. Mais

Monsieur se laissait dire tout haut par le duc de Fitzjames: «Hé bien,

monseigneur, le vilain boiteux va donc la danser?» et approuvait du

sourire ce langage contre un homme qui, deux fois en douze mois, avait

remis la maison de Bourbon sur le trône.

De son côté, le roi Louis XVIII trouvait de si grands services bien

pesants et ressentait le sacrifice qu'il avait dû faire en éloignant

le comte de Blacas. Par-dessus tout, l'empereur Alexandre, de

protecteur zélé qu'il était de monsieur de Talleyrand en 1814, était

devenu son ennemi capital. Il céda devant tant d'obstacles réunis; il

offrit une démission qui fut acceptée avec plus d'empressement

peut-être qu'il n'avait compté.

Le soir, j'allai chez lui; il s'approcha de moi, et me dit que le

dernier acte de son ministère avait été de nommer mon père à

l'ambassade de Londres.

En effet, la nomination, quoique signée Richelieu, avait été faite par

monsieur de Talleyrand. Il la demandait au Roi dès 1814, mais le comte

de La Châtre avait été premier gentilhomme de Monsieur, comte de

Provence; il avait promesse de conserver cette place chez le Roi et,

comme il l'ennuyait à mourir, Sa Majesté Très Chrétienne aimait mieux

avoir un mauvais ambassadeur à Londres qu'un serviteur incommode aux

Tuileries. Il finit pourtant par céder. Malgré les immenses avantages

faits à monsieur de La Châtre nommé pair, duc, premier gentilhomme de

la chambre, avec une forte pension sur la Chambre des pairs et une

autre sur la liste civile, il conçut beaucoup d'humeur de ce rappel.

Mon père reçut, avec sa nomination, une lettre du duc de Richelieu qui

le mandait à Paris. Il ne voulait cependant pas quitter Turin avant

que le sort de nos compatriotes ne fût définitivement fixé. Cette

affaire l'y retint quelques semaines. Ce fut dans cet intervalle que

je me trouvai dans des rapports fort désagréables avec monsieur de

Richelieu.

Dès la première soirée que j'avais passée chez madame de Duras, j'y

vis entrer un grand homme d'une belle figure; ses cheveux gris

contrastaient avec un visage encore assez jeune. Il avait la vue très

basse et clignait les yeux avec une grimace qui rendait sa physionomie

peu obligeante. Il était en bottes et mal tenu avec une sorte

d'affectation, mais, sous ce costume, conservait l'air très grand

seigneur. Il se jeta sur un sopha, parla haut, d'une voix aigre et

glapissante. Un léger accent, des locutions et des formes un peu

étrangères me persuadèrent qu'il n'était pas français. Cependant son

langage et surtout les sentiments qu'il exprimait repoussaient cette

idée. Je le voyais familier avec tous mes amis. Je me perdais en

conjectures sur cet inconnu si intime: c'était le duc de Richelieu,

rentré en France depuis mon départ.

L'impression qu'il m'a faite à cette première rencontre n'a jamais

varié. Ses formes m'ont toujours paru les plus désagréables, les plus

désobligeantes possibles. Son beau et noble caractère, sa capacité

réelle pour les affaires, son patriotisme éclairé lui ont acquis mon

suffrage, je dirais presque mon dévouement, mais c'était un succès

d'estime plus que de goût.

Le docteur Marshall, dont j'ai déjà fait mention, arriva un matin chez

moi. Il m'apportait une lettre. Elle était destinée à Fouché, alors en

Belgique, et contenait, disait-il, non seulement des détails sur une

trame qui s'ourdissait contre le gouvernement du Roi, mais encore le

chiffre devant servir aux correspondances. Il ne voulait confier une

pièce si importante qu'à mon père et, en son absence, à moi. Ses pas

étaient suivis et, s'il s'approchait des Tuileries ou d'un ministère,

il aurait tout à craindre.

Malgré le peu de succès de ses révélations (qui, pourtant, je crois,

lui avaient été bien payées) il voulait encore rendre ce service au

Roi, d'autant qu'il connaissait l'attachement que le prince régent lui

portait. Je le pressai en vain de s'adresser au duc de Duras; comme la

première fois, il s'y refusa formellement. «La lettre, me dit-il,

était cachetée de façon à réclamer l'adresse des plus habiles pour

l'ouvrir. J'en ferais ce que je voudrais, rien s'il me plaisait mieux;

il viendrait la reprendre le lendemain matin.» Il sortit, la laissant

sur ma table.

Je me trouvai fort embarrassée avec cette pièce toute brûlante entre

les mains. Je la vois encore d'ici. Elle était assez grosse, sans

enveloppe quoiqu'elle contînt évidemment plus d'une feuille. Cachetée

d'un pain blanc sortant à moitié en dehors du papier sur lequel

étaient tracés à la plume trois J de cette façon:

[Illustration.]

Je savais l'importance attachée par mon père aux documents procurés

naguère par Marshall. Il n'y avait pas de conseil à demander dans une

occasion qui, avant tout, prescrivait le secret. Après mûre réflexion,

je pris mon parti. J'allai aux Tuileries; je fis prier le duc de Duras

de venir me parler; il descendit et monta dans ma voiture. Je lui

racontai ce qui était arrivé et lui donnai la lettre pour le Roi.

Le Roi était à la promenade et ne rentrerait pas de plusieurs heures.

Il trouva plus simple que nous allassions la porter au duc de

Richelieu. J'y consentis. Le duc de Richelieu nous reçut plus que

froidement et me dit qu'il n'avait personne dans ses bureaux qui eût

l'habitude ni le talent d'ouvrir les lettres. Je me sentis courroucée.

Je lui répondis qu'apparemment ce talent-là ne se trouvait pas plus

facilement dans ma chambre, que ma responsabilité était à couvert, que

je n'avais pas cru pouvoir me dispenser de remettre ce document en

mains compétentes. Ce but était rempli et, lorsque l'homme qui n'avait

pas voulu être nommé viendrait le lendemain, je lui dirais qu'elle

était restée chez un ministre du Roi. Monsieur de Richelieu voulut me

la rendre; je me refusai à la reprendre et nous nous séparâmes

également mécontents l'un de l'autre.

Deux heures après, monsieur d'Herbouville (directeur des postes à

cette époque) me rapporta cette lettre avec des hymnes de

reconnaissance; elle avait été ouverte et son importance reconnue.

Monsieur Decazes, ministre de la police, vint deux fois dans la soirée

sans me trouver.

Le lendemain matin, ma femme de chambre, en entrant chez moi, me dit

que monsieur d'Herbouville attendait mon réveil; c'était pour me dire

combien les renseignements de la veille avaient fait naître le désir

de se mettre en rapport direct avec l'homme qui les avait procurés.

Monsieur Decazes me priait d'y employer tous les moyens.

Marshall arriva à l'heure annoncée; je m'acquittai du message dont

j'étais chargée. Il fit de nombreuses difficultés et finit cependant

par indiquer un lieu où on pourrait le rencontrer _par hasard_. Je

crois que, par toutes ces précautions, il voulait augmenter le prix

soldé de ses révélations. Je ne l'ai jamais revu, mais je sais qu'il

a été longtemps aux gages de la police.

Il avait une superbe figure, une élocution facile et tout à fait l'air

d'un _gentleman_. C'était, du reste, une véritable espèce. Je me

rappelle un trait de caractère qui me frappa. Il m'avait annoncé que

le cachet de la lettre serait fort examiné par la personne à laquelle

il devait la remettre. Lorsque je la lui rendis, il me fit remarquer

que la queue des J tracés sur le pain à cacheter en dehors du papier

avait été maculée par l'opération de l'ouverture.

«Il me faudra, ajouta-t-il, avoir recourt aux grands moyens.»

Je lui demandai quels ils étaient.

«Je remettrai la lettre au grand jour, près d'une fenêtre, et je ne

quitterai pas la personne des yeux, tout en lui parlant d'autre chose,

que la lettre ne soit pas décachetée. Elle n'osera pas l'examiner

pendant que je la tiendrai de cette sorte en arrêt. Cela m'a toujours

réussi.»

Ce honteux aveu d'une telle expérience me fit chair de poule et me

réconcilia presque avec la maussade brusquerie dont monsieur de

Richelieu m'avait accueillie la veille. Elle trouvait aussi son excuse

dans les abominables intrigues qui l'entouraient. Les noms ne

pouvaient avertir sa confiance, car, malheureusement, les délations

d'amateurs ne manquaient pas dans la classe supérieure; et, par excès

de zèle, on se faisait espion, parfois au service de ses passions,

parfois à celui de ses intérêts.

Monsieur de Richelieu éprouvait pour ces viles actions ces haines

vigoureuses de l'homme de bien. Étranger à la société, il ne pouvait

apprécier les caractères. Il m'avait fait l'injustice de me ranger

dans la catégorie des femmes à trigauderies. J'en fus excessivement

froissée et me tins à distance de lui. De son côté, il fut éclairé et

fâché, je crois, de son injustice, mais il était trop timide et

n'avait pas assez d'usage du monde pour s'en expliquer franchement.

Nos relations se sont toujours senties de ce mauvais début. J'étais de

son parti à bride abattue, mais peu de ses amies et point de sa

coterie. Nous nous rencontrions tous les jours sans jamais nous

adresser la parole.

Les formes acerbes du duc de Richelieu lui ont souvent valu des

ennemis politiques parmi les personnes, qu'on me passe cette fatuité,

moins raisonnables que moi.

Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 18 / 72 题