Retour de Turin. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Marche de Cannes.
-- L'empereur Napoléon. -- Exposition du Saint-Suaire. -- Retour
de Jules de Polignac. -- Il est fait prisonnier à Montmélian. --
Prise d'un régiment à Aiguebelle. -- Conduite du général Bubna.
-- Haine des piémontais contre les autrichiens. -- Espérances du
roi de Sardaigne.
Nous continuâmes à mener en Piémont la vie retirée que nous avions
adoptée à Gênes. Mon père ne voulait rien changer à l'état ostensible
de sa maison, mais les circonstances permettaient de réformer toutes
les dépenses extraordinaires et la prudence l'exigeait. Notre seule
distraction était de faire chaque jour de charmantes promenades dans
la délicieuse colline qui borde le Pô, au delà de Turin, et s'étend
jusqu'à Moncalieri.
Ce serait une véritable ressource si les chemins étaient moins
désagréables; même à pied, il est difficile et très fatigant d'y
pénétrer. Les sentiers qui servent de lit aux torrents, dans la saison
pluvieuse, sont à pic et remplis de cailloux roulants. Le marcher en
est pénible jusqu'à être douloureux, aussi les dames du pays ne s'y
exposent-elles guère. On est dédommagé de ses peines par des points de
vue admirables sans cesse variés et une campagne enchantée.
Nous apprîmes successivement les détails circonstanciés de ce qui
s'était passé à Chambéry et à Grenoble. Tous les récits s'accordaient
à montrer monsieur de La Bédoyère comme le plus coupable. Je prêtais
d'autant plus de foi à la préméditation dont on l'accusait que je
l'avais entendu, avant mon départ de Paris, tenir hautement les propos
les plus bonapartistes et les plus hostiles à la Restauration.
La famille de sa femme (mademoiselle de Chastellux) avait commis la
faute de le faire entrer presque de force au service du Roi; il avait
eu la faiblesse d'accepter. Je ne voudrais pas préciser à quelle
époque cette faiblesse était devenue de la trahison, mais il est
certain que, lorsque à la tête de son régiment où il était arrivé
depuis peu de jours, il se rendait de Chambéry à Grenoble, il dit à
madame de Bellegarde, chez laquelle il s'arrêta pour déjeuner, qu'il
ne formait aucun doute des succès de l'empereur Napoléon et qu'il les
désirait passionnément. Au moment où il montait à cheval, il lui cria:
«Adieu, madame, dans huit jours je serai fusillé ou maréchal
d'Empire.»
Il paraissait avoir entraîné le mouvement des troupes qui se réunirent
à l'Empereur et abusé de la faiblesse du général Marchand, entièrement
dominé par lui. La reconnaissance de l'Empereur pour le service rendu
ne fut pas portée à si haut prix qu'il l'avait espéré, mais ses
prévisions ne furent que trop tristement accomplies dans l'autre
alternative.
Il était impossible de n'être pas frappé de la grandeur, de la
décision, de l'audace dans la marche et de l'habileté prodigieuse
déployées par l'Empereur, de Cannes jusqu'à Paris. Il est peu étonnant
que ses partisans en aient été électrisés et aient retrempé leur zèle
à ce foyer du génie. C'est peut-être le plus grand fait personnel
accompli par le plus grand homme des temps modernes; et ce n'était
pas, j'en suis persuadée, un plan combiné d'avance. Personne n'en
avait le secret complet en France; peut-être était-on un peu plus
instruit en Italie. Mais l'Empereur avait beaucoup livré au hasard ou
plutôt à son génie. La preuve en est que le commandant d'Antibes,
sommé le premier, avait refusé d'admettre les aigles impériales. Leur
vol était donc tout à fait soumis à la conduite des hommes qu'elles
rencontreraient sur leur route, et la belle expression du vol de
_clocher en clocher_, quoique justifiée par le succès, était bien
hasardée. L'Empereur s'était encore une fois confié à son étoile et
elle lui avait été fidèle, comme pour servir de flambeau à de plus
immenses funérailles.
En arrivant à Paris, il apprit la déclaration de Vienne du 13 mars; il
subit en même temps les froideurs et les réticences de la plupart des
personnes qui, dans l'ordre civil, lui avaient été le plus dévouées.
Son instinct gouvernemental comprit tout de suite que ces gens-là
représentaient le pays beaucoup plus que les militaires. Peut-être
aurait-il été tenté de le gouverner par le sabre, si ce sabre n'avait
pas dû trouver un emploi plus que suffisant dans la résistance à
l'étranger. Il ne pouvait donc écraser les idées constitutionnelles,
si rapidement écloses en France, qu'en lâchant le frein aux passions
populaires qui, sous le nom de liberté ou de nationalité, amènent
promptement la plus hideuse tyrannie.
Rendons justice à l'Empereur; jamais homme au monde n'a eu plus
l'horreur de pareils moyens. Il voulait un gouvernement absolu, mais
réglé et propre à assurer l'ordre public, la tranquillité et l'honneur
du pays. Dès que sa position lui fut complètement dévoilée, il
désespéra de son succès, et le dégoût qu'il en conçut exerça peut-être
quelque influence sur le découragement montré par lui lors de la
catastrophe de Waterloo.
J'ai lieu de croire que, bien peu de jours après son arrivée aux
Tuileries, il cessa de déployer l'énergie qui l'avait accompagné
depuis l'île d'Elbe. Peut-être, s'il avait retrouvé dans ses anciens
serviteurs civils le même enthousiasme que dans les militaires, il
aurait mieux accompli la tâche gigantesque qu'il s'était assignée;
peut-être aussi était-elle impossible.
Je retournai à Turin. Le Pape nous y avait précédés; sa présence donna
lieu à une cérémonie assez curieuse, à laquelle nous assistâmes.
Le Piémont possède le Saint-Suaire. La chrétienté attache un tel prix
à cette relique que le Pape en a seul la disposition. Elle est
enfermée dans une boîte en or, renfermée dans une de cuivre,
renfermée..., enfin il y en a sept, et les sept clefs qui leur
appartiennent sont entre les mains de sept personnes différentes. Le
Pape conserve la clef d'or. Le coffre est placé dans une magnifique
chapelle d'une superbe église, appelée du Saint-Suaire. Des chanoines,
qui prennent le même nom, la desservent. La relique n'est exposée aux
regards des fidèles que dans les circonstances graves et avec des
cérémonies très imposantes. Le Pape envoie un légat tout exprès,
chargé d'ouvrir le coffre et de lui rapporter la clef.
La présence du Saint-Père à Turin et l'importance des événements
inspirèrent le désir de donner aux soldats, à la population et au Roi
la satisfaction d'envisager cette précieuse relique.
Malgré les espérances que le gouvernement sarde conservait, _in
petto_, d'obtenir de tous les côtés la reconnaissance de sa
neutralité, il avait levé rapidement des troupes considérables et très
belles sous le rapport des hommes. On réunit les nouveaux corps sur la
_place du château_, et, après que le Pape eut béni leurs jeunes
drapeaux, on procéda au déploiement du Saint-Suaire.
Le Roi et sa petite Cour, les catholiques du corps diplomatique, les
chevaliers de l'Annonciade, les autres excellences, les cardinaux et
les évêques étaient seuls admis dans la pièce où se préparait la
cérémonie. Nous n'étions pas plus de trente, ma mère, madame Bubna et
moi seules de femmes; aussi étions-nous parfaitement bien placées.
Le coffre fut apporté par le chapitre qui en a la garde. Chaque boîte
fut ouverte successivement, le grand personnage qui en conserve la
clef la remettant à son tour, et un procès-verbal constatant l'état
des serrures longuement et minutieusement rédigé. Ceci se passait
comme une levée de scellé, et sans aucune forme religieuse, seulement
le cardinal qui ouvrait les serrures récitait une prière à chaque
fois.
Lorsqu'on fut arrivé à la dernière cassette, qui est assez grande et
paraît toute brillante d'or, les oraisons et les génuflexions
commencèrent. Le Pape s'approcha d'une table où elle fut déposée par
deux des cardinaux; tout le monde se mit à genoux, et il y eut
beaucoup de formes employées pour l'ouvrir. Elles auraient été mieux
placées dans une église que dans un salon où cette pantomime, vue de
trop près, manquait de dignité.
Enfin le Pape, après avoir approché et retiré ses mains plusieurs
fois, comme s'il craignait d'y toucher, tira de la boîte un grand
morceau de grosse toile maculée. Il la porta, accompagné du Roi qui le
suivait immédiatement et entouré des cardinaux, sur le balcon où il la
déploya. Les troupes se mirent à genoux aussi bien que la population
qui remplissait les rues derrière elles. Toutes les fenêtres étaient
combles de monde; le coup d'oeil était beau et imposant.
On m'a dit qu'on voyait assez distinctement les marques ensanglantées
de la figure, des pieds, des mains et même de la blessure sur le
saint Linceul. Je n'ai pu en juger, me trouvant placée à une fenêtre
voisine de celle où était le Pape. Il l'exposa en face, à droite et à
gauche; le silence le plus solennel dura pendant ce temps. Au moment
où il se retira, la foule agenouillée se releva en poussant de grandes
acclamations; le canon, les tambours, les vivats annoncèrent que la
cérémonie était finie. Rentré dans le salon, on commença les oraisons.
Le Saint-Père eut la bonté de nous faire demander, par le cardinal
Pacca, si nous voulions faire bénir quelque objet et le faire toucher
au Saint-Suaire. N'ayant pas prévu cette faveur, nous n'étions munies
d'aucun meuble convenable. Cependant nous donnâmes nos bagues et de
petites chaînes que nous portions au col. Le Pape n'y fit aucune
objection et nous jeta un coup d'oeil plein d'aménité et de bonté
paternelle. Nous venions de le voir souvent à Gênes. Lui seul et le
cardinal, qu'il avait dû nommer légat exprès pour l'occasion, avaient
le droit de toucher au Saint-Suaire même. Ils eurent assez de peine à
le replier, mais personne ne pouvait leur offrir assistance.
La première boîte fermée, le Pape en prit la clef, puis les cardinaux
la placèrent dans la seconde enveloppe. Cette cérémonie faite, le
Pape, le Roi et les personnes invitées passèrent dans une pièce où on
avait préparé un déjeuner ou plutôt des rafraîchissements, car il n'y
avait pas de table mise. Les deux souverains y distribuèrent leurs
politesses. On attendit que la clôture de tous les coffres fût
terminée et que les chanoines eussent repris processionnellement le
chemin de l'église, puis chacun se retira.
Je ne me rappelle pas si Jules de Polignac assistait à cette
cérémonie, mais, vers ce temps, il arriva porteur de pleins pouvoirs
de Monsieur, nommé par le roi Louis XVIII lieutenant général du
royaume. Il prétendait être en mesure de lever une légion française, à
cocarde blanche, sur le territoire sarde, mais le gouvernement ne
voulut du tout y consentir. Il obtint à grand'peine la permission de
s'établir sur la frontière pour surveiller de plus près les relations
qu'il conservait dans le Midi. Il s'installa chez un curé des Bauges.
Il était en correspondance presque journalière avec mon père et lui
racontait toutes les pauvretés imaginables.
Les renseignements que mon père recevait d'ailleurs lui faisaient
prévoir des hostilités prochaines. Il avertit Jules de prendre garde à
sa sûreté; celui-ci répondit, en date du 15 juin, qu'il était sûr
d'être averti au moins dix jours avant l'ouverture de la campagne qui
ne pouvait pas commencer avant quatre ou cinq semaines. En le
remerciant de sa sollicitude, il le priait d'être en pleine sécurité,
car il était sûr d'être informé plus tôt et mieux que personne.
Le même courrier apportait une lettre du curé (car c'étaient toujours
des curés!) de Montmélian qui avertissait mon père qu'après avoir
porté sa lettre à la poste, Jules était revenu au presbytère pour
prendre son cheval, qu'au moment où il mettait le pied à l'étrier la
maison avait été investie par une compagnie de soldats français,
entrés dans la ville sans coup férir, et que Jules avait été fait
prisonnier. Le curé en était d'autant plus inquiet que la selle
portait des sacoches remplies d'une correspondance qui compromettait
Jules et tous ses affiliés.
Le curé avait fait porter sa lettre, à travers les montagnes, à un
bureau non encore occupé; cependant celle de Jules, timbrée de
Montmélian, arriva également. C'est encore une occasion où
l'imprévoyance dont ce pauvre monsieur de Polignac paraît si
éminemment doué lui a été fatale. Elle est toujours accompagnée d'une
confiance en lui-même poussée à un degré fabuleux. Comme il joint à
cette outrecuidance une grande témérité, un courage très remarquable,
souvent éprouvé, rien ne l'avertit du danger; il s'y précipite en
aveugle. Mais il faut lui rendre cette justice, qu'une fois arrivé, il
le considère sans faiblesse et subit les conséquences de ses fautes
avec une force d'âme peu commune.
Nous fûmes consternés en le sachant prisonnier. La douceur de ses
moeurs, l'urbanité de son langage le rendent fort attachant dans la
vie privée. J'oubliai alors que je l'accusais toujours d'être conduit
par l'ambition et de faire du prie-Dieu un marchepied pour ne plus me
rappeler que l'homme facile et obligeant avec lequel j'étais liée
depuis notre mutuelle enfance, et je pleurai amèrement sur son sort.
Il était impossible de prévoir comment la politique de l'Empereur
l'engagerait à traiter les prisonniers dans la catégorie de Jules, et
lui surtout, que la Restauration avait arraché à la captivité du
régime impérial, se trouvait dans un prédicament tout à part et
périlleux.
Mon père se mit fort en mouvement pour se procurer de ses nouvelles;
il fut longtemps sans pouvoir y réussir. Toutefois, il obtint une
déclaration de tous les ministres, résidant à Turin, qui annonçait des
représailles de la part de leurs souverains si monsieur de Polignac
était traité autrement qu'en prisonnier de guerre. Le cabinet sarde
fut le plus récalcitrant, mais consentit enfin à signer le dernier.
Ces démarches se trouvèrent inutiles. Le maréchal Suchet se souciait
peu de s'illustrer par cette conquête. Il fit mettre monsieur de
Polignac au fort Barraux, lui conseilla de se tenir parfaitement
tranquille et eut l'air de l'y oublier, tout en l'y faisant très bien
traiter. On lui manda de l'envoyer à Paris; il n'en tint compte. Je
ne sais s'il aurait pu prolonger longtemps cette bienveillante
indifférence, mais les événements marchèrent vite.
Le gouvernement piémontais avait si complètement partagé la sécurité
de Jules qu'au même moment où les français s'emparaient de Montmélian,
un autre corps, traversant la montagne, enlevait à Aiguebelle un beau
régiment piémontais qui faisait tranquillement l'exercice avec des
pierres de bois à ses fusils. Ce qu'il y a de plus piquant dans cette
aventure c'est que la même chose était arrivée, au même lieu et de la
même façon, au début de la guerre précédente.
L'émoi fut grand à Turin. On nomma vite monsieur de Saint-Marsan
ministre de la guerre, quoiqu'il eût servi sous le régime français. On
réclama les secours autrichiens avec autant de zèle qu'on en avait mis
à les refuser jusque-là. Mais le général Bubna déclara à monsieur de
Valese qu'il fallait porter la peine de son obstination; il
l'avertissait depuis longtemps que les hostilités étaient prêtes à
éclater et que les négociations occultes et personnelles avec le
gouvernement français, pour établir sa neutralité, seraient sans
succès. Il n'avait pas voulu le croire; maintenant il le prévenait
formellement que, si les français s'étaient emparés du Mont-Cenis
avant qu'il pût l'occuper, ce qui lui paraissait fort probable, il
retirerait ses troupes en Lombardie et abandonnerait le Piémont.
À la suite de cette menace, il déploya une activité prodigieuse pour
la rendre vaine. C'était un singulier homme que ce Bubna. Grand, gros,
boiteux par une blessure, paresseux lorsqu'il n'avait rien à faire, il
passait les trois quarts des journées, couché sur un lit ou sur la
paille dans son écurie, à fumer le plus mauvais tabac du plus mauvais
estaminet. Quand il lui plaisait de venir dans le salon, il y était,
sauf l'odeur de pipe, homme de la meilleure compagnie, conteur
spirituel, fin, caustique, comprenant et employant toutes les
délicatesses du langage. Les affaires civiles ou militaires le
réclamaient-elles? Il ne prenait plus un moment de repos; et ce même
Bubna qui avait passé six mois sans quitter, à peine, la position
horizontale, serait resté soixante-douze heures à cheval sans en
paraître fatigué.
Il me fit la confidence qu'il exagérait un peu ses inquiétudes et la
rigueur de ses projets pour se venger de monsieur de Valese et de ses
hésitations. Comme j'étais très indignée contre celui-ci de la façon
dont il s'éloignait de l'ambassadeur de France, je goûtais fort cette
espièglerie. Mon père, avec son éminente sagesse, ne partageait pas
cette joie; il approuvait monsieur de Valese d'avoir réussi à éviter à
son pays quelques semaines de l'occupation autrichienne. Il
compatissait au désir d'un petit royaume de chercher à obtenir un état
de neutralité, tout en croyant ce résultat impossible.
Il est certain que la résistance apportée par le cabinet à la rentrée
des autrichiens sur le territoire piémontais compensa, aux yeux des
habitants, beaucoup des torts qu'on reprochait au gouvernement. La
population les avait pris en haine et ils lui avaient enseigné à
regretter les troupes françaises: «Les français disait-elle, nous
pressuraient beaucoup, mais ils mangeaient chez nous et avec nous ce
qu'ils prenaient, au lieu que les allemands prennent plus encore et
emportent tout.»
Cela était vrai de l'administration aussi bien que des chefs et des
soldats. Elle faisait venir d'Autriche jusqu'aux fers des chevaux,
n'achetait rien dans les pays occupés; mais, en revanche, emportait
tout, même les gonds et les verrous des portes et fenêtres dans les
casernes que les troupes abandonnaient. Les fourgons qui suivent un
corps autrichien évacuant un pays _allié_ sont curieux à voir par leur
nombre fabuleux et par la multitude d'objets de toute espèce qu'ils
contiennent pêle-mêle. Ces convois excitaient la colère des peuples
italiens, victimes de ce système de spoliation générale.
La nouvelle de l'entrée en campagne sur la frontière de Belgique et de
la bataille de Ligny livrée le 16 nous parvint avec une grande
rapidité à travers la France et à l'aide du télégraphe qui l'avait
apportée à Chambéry. Mais il fallut attendre l'arrivée d'un courrier
régulier pour nous conter celle de Waterloo. Après celle-là, celles
que nous étions contraints à appeler les bonnes nouvelles se
succédèrent aussi rapidement que les mauvaises trois mois avant. Il
fallait bien s'en réjouir, mais ce n'était pas sans saignement de
coeur.
Le roi de Sardaigne avait la tête tournée de voir le corps piémontais
entrer en France avec l'armée autrichienne, et se croyait déjà un
conquérant. Sa magnanimité se contentait du Rhône pour frontière. Il
donnait bien quelques soupirs à Lyon, mais il se consolait par l'idée
que c'était une ville _mal pensante_.
J'ai déjà dit qu'il était très accessible; il recevait tout le monde,
était fort parlant, surtout dans ce moment d'exaltation. Il n'y avait
pas un moine, ni un paysan qu'il ne retînt pour leur raconter ses
projets militaires.
Étant duc d'Aoste, il avait fait une campagne dans la vallée de
Barcelonnette et avait conservé une grande admiration pour l'agilité
et le courage de ses habitants: aussi voulait-il aller prendre
Briançon, par escalade, à la tête de ses _Barbets_, comme il les
appelait. Il développa ce plan au général Frimont lorsqu'il passa pour
prendre le commandement en chef de l'armée autrichienne. Bubna,
présent à cette entrevue, racontait à faire mourir de rire
l'étonnement calme de l'alsacien Frimont cherchant vainement ses yeux
pour découvrir ce qu'il pensait de ces extravagances et obligé par sa
malice à y répondre seul. Heureusement le Roi se laissa choir d'une
chaise sur laquelle il était grimpé pour prendre d'assaut une jarre à
tabac placée sur une armoire. Il se fit assez de mal, se démit le
poignet, et Briançon fut sauvé.
Le physique de ce pauvre prince rendait ses rodomontades encore plus
ridicules. Il ressemblait en laid à monsieur le duc d'Angoulême. Il
était encore plus petit, encore plus chétif; ses bras étaient plus
longs, ses jambes plus grêles, ses pieds plus plats, sa figure plus
grimaçante; enfin il atteignait davantage le type du singe auquel tous
deux aspiraient. Il souffrit horriblement de son poignet qui fut mal
remis par une espèce de carabin ramené de Sardaigne. Rossi, un des
plus habiles chirurgiens de l'Europe, était consigné au seuil du
château pour l'avoir franchi sous le gouvernement français. Toutefois,
la douleur se fit sentir; au bout de dix à douze jours, Rossi fut
appelé, le poignet bien remis et le Roi soulagé.