CHAPITRE V

Retour de Turin. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Marche de Cannes.

-- L'empereur Napoléon. -- Exposition du Saint-Suaire. -- Retour

de Jules de Polignac. -- Il est fait prisonnier à Montmélian. --

Prise d'un régiment à Aiguebelle. -- Conduite du général Bubna.

-- Haine des piémontais contre les autrichiens. -- Espérances du

roi de Sardaigne.

Nous continuâmes à mener en Piémont la vie retirée que nous avions

adoptée à Gênes. Mon père ne voulait rien changer à l'état ostensible

de sa maison, mais les circonstances permettaient de réformer toutes

les dépenses extraordinaires et la prudence l'exigeait. Notre seule

distraction était de faire chaque jour de charmantes promenades dans

la délicieuse colline qui borde le Pô, au delà de Turin, et s'étend

jusqu'à Moncalieri.

Ce serait une véritable ressource si les chemins étaient moins

désagréables; même à pied, il est difficile et très fatigant d'y

pénétrer. Les sentiers qui servent de lit aux torrents, dans la saison

pluvieuse, sont à pic et remplis de cailloux roulants. Le marcher en

est pénible jusqu'à être douloureux, aussi les dames du pays ne s'y

exposent-elles guère. On est dédommagé de ses peines par des points de

vue admirables sans cesse variés et une campagne enchantée.

Nous apprîmes successivement les détails circonstanciés de ce qui

s'était passé à Chambéry et à Grenoble. Tous les récits s'accordaient

à montrer monsieur de La Bédoyère comme le plus coupable. Je prêtais

d'autant plus de foi à la préméditation dont on l'accusait que je

l'avais entendu, avant mon départ de Paris, tenir hautement les propos

les plus bonapartistes et les plus hostiles à la Restauration.

La famille de sa femme (mademoiselle de Chastellux) avait commis la

faute de le faire entrer presque de force au service du Roi; il avait

eu la faiblesse d'accepter. Je ne voudrais pas préciser à quelle

époque cette faiblesse était devenue de la trahison, mais il est

certain que, lorsque à la tête de son régiment où il était arrivé

depuis peu de jours, il se rendait de Chambéry à Grenoble, il dit à

madame de Bellegarde, chez laquelle il s'arrêta pour déjeuner, qu'il

ne formait aucun doute des succès de l'empereur Napoléon et qu'il les

désirait passionnément. Au moment où il montait à cheval, il lui cria:

«Adieu, madame, dans huit jours je serai fusillé ou maréchal

d'Empire.»

Il paraissait avoir entraîné le mouvement des troupes qui se réunirent

à l'Empereur et abusé de la faiblesse du général Marchand, entièrement

dominé par lui. La reconnaissance de l'Empereur pour le service rendu

ne fut pas portée à si haut prix qu'il l'avait espéré, mais ses

prévisions ne furent que trop tristement accomplies dans l'autre

alternative.

Il était impossible de n'être pas frappé de la grandeur, de la

décision, de l'audace dans la marche et de l'habileté prodigieuse

déployées par l'Empereur, de Cannes jusqu'à Paris. Il est peu étonnant

que ses partisans en aient été électrisés et aient retrempé leur zèle

à ce foyer du génie. C'est peut-être le plus grand fait personnel

accompli par le plus grand homme des temps modernes; et ce n'était

pas, j'en suis persuadée, un plan combiné d'avance. Personne n'en

avait le secret complet en France; peut-être était-on un peu plus

instruit en Italie. Mais l'Empereur avait beaucoup livré au hasard ou

plutôt à son génie. La preuve en est que le commandant d'Antibes,

sommé le premier, avait refusé d'admettre les aigles impériales. Leur

vol était donc tout à fait soumis à la conduite des hommes qu'elles

rencontreraient sur leur route, et la belle expression du vol de

_clocher en clocher_, quoique justifiée par le succès, était bien

hasardée. L'Empereur s'était encore une fois confié à son étoile et

elle lui avait été fidèle, comme pour servir de flambeau à de plus

immenses funérailles.

En arrivant à Paris, il apprit la déclaration de Vienne du 13 mars; il

subit en même temps les froideurs et les réticences de la plupart des

personnes qui, dans l'ordre civil, lui avaient été le plus dévouées.

Son instinct gouvernemental comprit tout de suite que ces gens-là

représentaient le pays beaucoup plus que les militaires. Peut-être

aurait-il été tenté de le gouverner par le sabre, si ce sabre n'avait

pas dû trouver un emploi plus que suffisant dans la résistance à

l'étranger. Il ne pouvait donc écraser les idées constitutionnelles,

si rapidement écloses en France, qu'en lâchant le frein aux passions

populaires qui, sous le nom de liberté ou de nationalité, amènent

promptement la plus hideuse tyrannie.

Rendons justice à l'Empereur; jamais homme au monde n'a eu plus

l'horreur de pareils moyens. Il voulait un gouvernement absolu, mais

réglé et propre à assurer l'ordre public, la tranquillité et l'honneur

du pays. Dès que sa position lui fut complètement dévoilée, il

désespéra de son succès, et le dégoût qu'il en conçut exerça peut-être

quelque influence sur le découragement montré par lui lors de la

catastrophe de Waterloo.

J'ai lieu de croire que, bien peu de jours après son arrivée aux

Tuileries, il cessa de déployer l'énergie qui l'avait accompagné

depuis l'île d'Elbe. Peut-être, s'il avait retrouvé dans ses anciens

serviteurs civils le même enthousiasme que dans les militaires, il

aurait mieux accompli la tâche gigantesque qu'il s'était assignée;

peut-être aussi était-elle impossible.

Je retournai à Turin. Le Pape nous y avait précédés; sa présence donna

lieu à une cérémonie assez curieuse, à laquelle nous assistâmes.

Le Piémont possède le Saint-Suaire. La chrétienté attache un tel prix

à cette relique que le Pape en a seul la disposition. Elle est

enfermée dans une boîte en or, renfermée dans une de cuivre,

renfermée..., enfin il y en a sept, et les sept clefs qui leur

appartiennent sont entre les mains de sept personnes différentes. Le

Pape conserve la clef d'or. Le coffre est placé dans une magnifique

chapelle d'une superbe église, appelée du Saint-Suaire. Des chanoines,

qui prennent le même nom, la desservent. La relique n'est exposée aux

regards des fidèles que dans les circonstances graves et avec des

cérémonies très imposantes. Le Pape envoie un légat tout exprès,

chargé d'ouvrir le coffre et de lui rapporter la clef.

La présence du Saint-Père à Turin et l'importance des événements

inspirèrent le désir de donner aux soldats, à la population et au Roi

la satisfaction d'envisager cette précieuse relique.

Malgré les espérances que le gouvernement sarde conservait, _in

petto_, d'obtenir de tous les côtés la reconnaissance de sa

neutralité, il avait levé rapidement des troupes considérables et très

belles sous le rapport des hommes. On réunit les nouveaux corps sur la

_place du château_, et, après que le Pape eut béni leurs jeunes

drapeaux, on procéda au déploiement du Saint-Suaire.

Le Roi et sa petite Cour, les catholiques du corps diplomatique, les

chevaliers de l'Annonciade, les autres excellences, les cardinaux et

les évêques étaient seuls admis dans la pièce où se préparait la

cérémonie. Nous n'étions pas plus de trente, ma mère, madame Bubna et

moi seules de femmes; aussi étions-nous parfaitement bien placées.

Le coffre fut apporté par le chapitre qui en a la garde. Chaque boîte

fut ouverte successivement, le grand personnage qui en conserve la

clef la remettant à son tour, et un procès-verbal constatant l'état

des serrures longuement et minutieusement rédigé. Ceci se passait

comme une levée de scellé, et sans aucune forme religieuse, seulement

le cardinal qui ouvrait les serrures récitait une prière à chaque

fois.

Lorsqu'on fut arrivé à la dernière cassette, qui est assez grande et

paraît toute brillante d'or, les oraisons et les génuflexions

commencèrent. Le Pape s'approcha d'une table où elle fut déposée par

deux des cardinaux; tout le monde se mit à genoux, et il y eut

beaucoup de formes employées pour l'ouvrir. Elles auraient été mieux

placées dans une église que dans un salon où cette pantomime, vue de

trop près, manquait de dignité.

Enfin le Pape, après avoir approché et retiré ses mains plusieurs

fois, comme s'il craignait d'y toucher, tira de la boîte un grand

morceau de grosse toile maculée. Il la porta, accompagné du Roi qui le

suivait immédiatement et entouré des cardinaux, sur le balcon où il la

déploya. Les troupes se mirent à genoux aussi bien que la population

qui remplissait les rues derrière elles. Toutes les fenêtres étaient

combles de monde; le coup d'oeil était beau et imposant.

On m'a dit qu'on voyait assez distinctement les marques ensanglantées

de la figure, des pieds, des mains et même de la blessure sur le

saint Linceul. Je n'ai pu en juger, me trouvant placée à une fenêtre

voisine de celle où était le Pape. Il l'exposa en face, à droite et à

gauche; le silence le plus solennel dura pendant ce temps. Au moment

où il se retira, la foule agenouillée se releva en poussant de grandes

acclamations; le canon, les tambours, les vivats annoncèrent que la

cérémonie était finie. Rentré dans le salon, on commença les oraisons.

Le Saint-Père eut la bonté de nous faire demander, par le cardinal

Pacca, si nous voulions faire bénir quelque objet et le faire toucher

au Saint-Suaire. N'ayant pas prévu cette faveur, nous n'étions munies

d'aucun meuble convenable. Cependant nous donnâmes nos bagues et de

petites chaînes que nous portions au col. Le Pape n'y fit aucune

objection et nous jeta un coup d'oeil plein d'aménité et de bonté

paternelle. Nous venions de le voir souvent à Gênes. Lui seul et le

cardinal, qu'il avait dû nommer légat exprès pour l'occasion, avaient

le droit de toucher au Saint-Suaire même. Ils eurent assez de peine à

le replier, mais personne ne pouvait leur offrir assistance.

La première boîte fermée, le Pape en prit la clef, puis les cardinaux

la placèrent dans la seconde enveloppe. Cette cérémonie faite, le

Pape, le Roi et les personnes invitées passèrent dans une pièce où on

avait préparé un déjeuner ou plutôt des rafraîchissements, car il n'y

avait pas de table mise. Les deux souverains y distribuèrent leurs

politesses. On attendit que la clôture de tous les coffres fût

terminée et que les chanoines eussent repris processionnellement le

chemin de l'église, puis chacun se retira.

Je ne me rappelle pas si Jules de Polignac assistait à cette

cérémonie, mais, vers ce temps, il arriva porteur de pleins pouvoirs

de Monsieur, nommé par le roi Louis XVIII lieutenant général du

royaume. Il prétendait être en mesure de lever une légion française, à

cocarde blanche, sur le territoire sarde, mais le gouvernement ne

voulut du tout y consentir. Il obtint à grand'peine la permission de

s'établir sur la frontière pour surveiller de plus près les relations

qu'il conservait dans le Midi. Il s'installa chez un curé des Bauges.

Il était en correspondance presque journalière avec mon père et lui

racontait toutes les pauvretés imaginables.

Les renseignements que mon père recevait d'ailleurs lui faisaient

prévoir des hostilités prochaines. Il avertit Jules de prendre garde à

sa sûreté; celui-ci répondit, en date du 15 juin, qu'il était sûr

d'être averti au moins dix jours avant l'ouverture de la campagne qui

ne pouvait pas commencer avant quatre ou cinq semaines. En le

remerciant de sa sollicitude, il le priait d'être en pleine sécurité,

car il était sûr d'être informé plus tôt et mieux que personne.

Le même courrier apportait une lettre du curé (car c'étaient toujours

des curés!) de Montmélian qui avertissait mon père qu'après avoir

porté sa lettre à la poste, Jules était revenu au presbytère pour

prendre son cheval, qu'au moment où il mettait le pied à l'étrier la

maison avait été investie par une compagnie de soldats français,

entrés dans la ville sans coup férir, et que Jules avait été fait

prisonnier. Le curé en était d'autant plus inquiet que la selle

portait des sacoches remplies d'une correspondance qui compromettait

Jules et tous ses affiliés.

Le curé avait fait porter sa lettre, à travers les montagnes, à un

bureau non encore occupé; cependant celle de Jules, timbrée de

Montmélian, arriva également. C'est encore une occasion où

l'imprévoyance dont ce pauvre monsieur de Polignac paraît si

éminemment doué lui a été fatale. Elle est toujours accompagnée d'une

confiance en lui-même poussée à un degré fabuleux. Comme il joint à

cette outrecuidance une grande témérité, un courage très remarquable,

souvent éprouvé, rien ne l'avertit du danger; il s'y précipite en

aveugle. Mais il faut lui rendre cette justice, qu'une fois arrivé, il

le considère sans faiblesse et subit les conséquences de ses fautes

avec une force d'âme peu commune.

Nous fûmes consternés en le sachant prisonnier. La douceur de ses

moeurs, l'urbanité de son langage le rendent fort attachant dans la

vie privée. J'oubliai alors que je l'accusais toujours d'être conduit

par l'ambition et de faire du prie-Dieu un marchepied pour ne plus me

rappeler que l'homme facile et obligeant avec lequel j'étais liée

depuis notre mutuelle enfance, et je pleurai amèrement sur son sort.

Il était impossible de prévoir comment la politique de l'Empereur

l'engagerait à traiter les prisonniers dans la catégorie de Jules, et

lui surtout, que la Restauration avait arraché à la captivité du

régime impérial, se trouvait dans un prédicament tout à part et

périlleux.

Mon père se mit fort en mouvement pour se procurer de ses nouvelles;

il fut longtemps sans pouvoir y réussir. Toutefois, il obtint une

déclaration de tous les ministres, résidant à Turin, qui annonçait des

représailles de la part de leurs souverains si monsieur de Polignac

était traité autrement qu'en prisonnier de guerre. Le cabinet sarde

fut le plus récalcitrant, mais consentit enfin à signer le dernier.

Ces démarches se trouvèrent inutiles. Le maréchal Suchet se souciait

peu de s'illustrer par cette conquête. Il fit mettre monsieur de

Polignac au fort Barraux, lui conseilla de se tenir parfaitement

tranquille et eut l'air de l'y oublier, tout en l'y faisant très bien

traiter. On lui manda de l'envoyer à Paris; il n'en tint compte. Je

ne sais s'il aurait pu prolonger longtemps cette bienveillante

indifférence, mais les événements marchèrent vite.

Le gouvernement piémontais avait si complètement partagé la sécurité

de Jules qu'au même moment où les français s'emparaient de Montmélian,

un autre corps, traversant la montagne, enlevait à Aiguebelle un beau

régiment piémontais qui faisait tranquillement l'exercice avec des

pierres de bois à ses fusils. Ce qu'il y a de plus piquant dans cette

aventure c'est que la même chose était arrivée, au même lieu et de la

même façon, au début de la guerre précédente.

L'émoi fut grand à Turin. On nomma vite monsieur de Saint-Marsan

ministre de la guerre, quoiqu'il eût servi sous le régime français. On

réclama les secours autrichiens avec autant de zèle qu'on en avait mis

à les refuser jusque-là. Mais le général Bubna déclara à monsieur de

Valese qu'il fallait porter la peine de son obstination; il

l'avertissait depuis longtemps que les hostilités étaient prêtes à

éclater et que les négociations occultes et personnelles avec le

gouvernement français, pour établir sa neutralité, seraient sans

succès. Il n'avait pas voulu le croire; maintenant il le prévenait

formellement que, si les français s'étaient emparés du Mont-Cenis

avant qu'il pût l'occuper, ce qui lui paraissait fort probable, il

retirerait ses troupes en Lombardie et abandonnerait le Piémont.

À la suite de cette menace, il déploya une activité prodigieuse pour

la rendre vaine. C'était un singulier homme que ce Bubna. Grand, gros,

boiteux par une blessure, paresseux lorsqu'il n'avait rien à faire, il

passait les trois quarts des journées, couché sur un lit ou sur la

paille dans son écurie, à fumer le plus mauvais tabac du plus mauvais

estaminet. Quand il lui plaisait de venir dans le salon, il y était,

sauf l'odeur de pipe, homme de la meilleure compagnie, conteur

spirituel, fin, caustique, comprenant et employant toutes les

délicatesses du langage. Les affaires civiles ou militaires le

réclamaient-elles? Il ne prenait plus un moment de repos; et ce même

Bubna qui avait passé six mois sans quitter, à peine, la position

horizontale, serait resté soixante-douze heures à cheval sans en

paraître fatigué.

Il me fit la confidence qu'il exagérait un peu ses inquiétudes et la

rigueur de ses projets pour se venger de monsieur de Valese et de ses

hésitations. Comme j'étais très indignée contre celui-ci de la façon

dont il s'éloignait de l'ambassadeur de France, je goûtais fort cette

espièglerie. Mon père, avec son éminente sagesse, ne partageait pas

cette joie; il approuvait monsieur de Valese d'avoir réussi à éviter à

son pays quelques semaines de l'occupation autrichienne. Il

compatissait au désir d'un petit royaume de chercher à obtenir un état

de neutralité, tout en croyant ce résultat impossible.

Il est certain que la résistance apportée par le cabinet à la rentrée

des autrichiens sur le territoire piémontais compensa, aux yeux des

habitants, beaucoup des torts qu'on reprochait au gouvernement. La

population les avait pris en haine et ils lui avaient enseigné à

regretter les troupes françaises: «Les français disait-elle, nous

pressuraient beaucoup, mais ils mangeaient chez nous et avec nous ce

qu'ils prenaient, au lieu que les allemands prennent plus encore et

emportent tout.»

Cela était vrai de l'administration aussi bien que des chefs et des

soldats. Elle faisait venir d'Autriche jusqu'aux fers des chevaux,

n'achetait rien dans les pays occupés; mais, en revanche, emportait

tout, même les gonds et les verrous des portes et fenêtres dans les

casernes que les troupes abandonnaient. Les fourgons qui suivent un

corps autrichien évacuant un pays _allié_ sont curieux à voir par leur

nombre fabuleux et par la multitude d'objets de toute espèce qu'ils

contiennent pêle-mêle. Ces convois excitaient la colère des peuples

italiens, victimes de ce système de spoliation générale.

La nouvelle de l'entrée en campagne sur la frontière de Belgique et de

la bataille de Ligny livrée le 16 nous parvint avec une grande

rapidité à travers la France et à l'aide du télégraphe qui l'avait

apportée à Chambéry. Mais il fallut attendre l'arrivée d'un courrier

régulier pour nous conter celle de Waterloo. Après celle-là, celles

que nous étions contraints à appeler les bonnes nouvelles se

succédèrent aussi rapidement que les mauvaises trois mois avant. Il

fallait bien s'en réjouir, mais ce n'était pas sans saignement de

coeur.

Le roi de Sardaigne avait la tête tournée de voir le corps piémontais

entrer en France avec l'armée autrichienne, et se croyait déjà un

conquérant. Sa magnanimité se contentait du Rhône pour frontière. Il

donnait bien quelques soupirs à Lyon, mais il se consolait par l'idée

que c'était une ville _mal pensante_.

J'ai déjà dit qu'il était très accessible; il recevait tout le monde,

était fort parlant, surtout dans ce moment d'exaltation. Il n'y avait

pas un moine, ni un paysan qu'il ne retînt pour leur raconter ses

projets militaires.

Étant duc d'Aoste, il avait fait une campagne dans la vallée de

Barcelonnette et avait conservé une grande admiration pour l'agilité

et le courage de ses habitants: aussi voulait-il aller prendre

Briançon, par escalade, à la tête de ses _Barbets_, comme il les

appelait. Il développa ce plan au général Frimont lorsqu'il passa pour

prendre le commandement en chef de l'armée autrichienne. Bubna,

présent à cette entrevue, racontait à faire mourir de rire

l'étonnement calme de l'alsacien Frimont cherchant vainement ses yeux

pour découvrir ce qu'il pensait de ces extravagances et obligé par sa

malice à y répondre seul. Heureusement le Roi se laissa choir d'une

chaise sur laquelle il était grimpé pour prendre d'assaut une jarre à

tabac placée sur une armoire. Il se fit assez de mal, se démit le

poignet, et Briançon fut sauvé.

Le physique de ce pauvre prince rendait ses rodomontades encore plus

ridicules. Il ressemblait en laid à monsieur le duc d'Angoulême. Il

était encore plus petit, encore plus chétif; ses bras étaient plus

longs, ses jambes plus grêles, ses pieds plus plats, sa figure plus

grimaçante; enfin il atteignait davantage le type du singe auquel tous

deux aspiraient. Il souffrit horriblement de son poignet qui fut mal

remis par une espèce de carabin ramené de Sardaigne. Rossi, un des

plus habiles chirurgiens de l'Europe, était consigné au seuil du

château pour l'avoir franchi sous le gouvernement français. Toutefois,

la douleur se fit sentir; au bout de dix à douze jours, Rossi fut

appelé, le poignet bien remis et le Roi soulagé.

Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 15 / 72 题