CHAPITRE IV

La princesse de Galles. -- Fête donnée au roi Murat. -- Audience

de la princesse. -- Notre situation est pénible. -- Message de

monsieur le duc d'Angoulême. -- Inquiétudes pour mon frère. --

Marche de Murat. -- Il est battu à Occhiobello. -- L'abbé de

Janson. -- Henri de Chastellux.

Monsieur Hill nous arriva un matin avec une figure encore plus triste

que de coutume; sa princesse de Galles était en rade. Sous prétexte de

lui céder son appartement, il l'abandonna aux soins de lady William

Bentinck, se jeta dans sa voiture et partit pour Turin. Lady William

en aurait bien fait autant s'il lui avait été possible. La princesse

Caroline s'établit chez monsieur Hill.

Le lendemain, nous vîmes apparaître dans les rues de Gênes un

spectacle que je n'oublierai jamais. Dans une sorte de phaéton, fait

en conque marine, doré, nacré, enluminé extérieurement, doublé en

velours bleu, garni de crépines d'argent, traîné par deux très petits

chevaux pies, menés par un enfant vêtu en amour d'opéra, avec des

paillettes et des tricots couleur de chair, s'étalait une grosse femme

d'une cinquantaine d'années, courte, ronde et haute en couleur. Elle

portait un chapeau rose avec sept ou huit plumes roses flottant au

vent, un corsage rose fort décolleté, une courte jupe blanche qui ne

dépassait guère les genoux, laissait apercevoir de grosses jambes

couvertes de brodequins roses; une écharpe rose, qu'elle était

constamment occupée à draper, complétait le costume.

La voiture était précédée par un grand bel homme monté sur un petit

cheval pareil à l'attelage, vêtu précisément comme le roi Murat auquel

il cherchait à ressembler de geste et d'attitude, et suivie par deux

palefreniers à la livrée d'Angleterre, sur des chevaux de la même

espèce. Cet attelage napolitain était un don de Murat à la princesse

de Galles qui s'exhibait sous ce costume ridicule et dans ce bizarre

équipage. Elle se montra dans les rues de Gênes pendant cette matinée

et celles qui suivirent.

La princesse était dans tout le feu de sa passion pour Murat; elle

aurait voulu l'accompagner dans les camps. Il avait dû user d'autorité

pour la faire partir. Elle n'y avait consenti qu'avec l'espérance de

décider lord William Bentinck à joindre les forces anglaises aux armes

napolitaines. Elle ne s'épargnait pas dans les demandes, les

supplications, les menaces à ce sujet. On peut juger de quel poids

tout cela était auprès de lord William qui, au reste, partit le

surlendemain de son arrivée.

Elle était aussi fort zélée bonapartiste. Cependant elle témoignait

bien quelque crainte que l'Empereur ne compromit le _Roi_, comme elle

appelait exclusivement Murat. Elle s'entoura bien vite de tout ce qui

était dans l'opposition à Gênes et en fit tant, qu'au bout de quelques

jours, le gouvernement sarde la fit prier de chercher un autre asile.

Pendant le dernier carnaval, qu'elle venait de passer à Naples, elle

avait inventé de faire donner un bal de souscription à Murat par les

anglais qui s'y trouvaient. La scène se passait dans une salle

publique. Au moment où Murat arriva, un groupe, formé des plus jolies

anglaises costumées en déesses de l'Olympe, alla le recevoir. Minerve

et Thémis s'emparèrent de lui et le conduisirent sur une estrade dont

les rideaux s'ouvrirent et montrèrent aux spectateurs un groupe de

génies, parmi lesquels figurait une Renommée sous les traits d'une des

jolies ladys Harley. Elle tenait un grand tableau. La Gloire,

représentée par la princesse, plus ridiculement vêtue encore que les

autres, s'avança légèrement, enleva une plume de l'aile de la Renommée

et inscrivit, en grandes lettres d'or, sur le tableau qu'elle

soutenait, le nom des diverses batailles où Murat s'était signalé. Le

public applaudissait en pâmant de rire; la reine de Naples haussa les

épaules. Murat avait assez de bon sens pour être impatienté, mais la

princesse prenait cette mascarade au sérieux comme une ovation

glorieuse pour l'objet de sa passion et pour elle qui savait si

dignement l'honorer. J'ai entendu faire la relation de cette soirée à

lady Charlotte Campbell, celle des dames de la princesse qui l'a

abandonnée la dernière. Elle pleurait de dépit en en parlant, mais son

récit n'en était que plus comique. Il fallait avoir l'héroïne sous les

yeux pour en apprécier pleinement le ridicule.

C'était pour tromper le chagrin que lui causait sa séparation d'avec

Murat que la princesse de Galles avait inventé de faire habiller un de

ses gens, qui le rappelait un peu, précisément comme lui. Ce portrait

animé était Bergami, devenu célèbre depuis, et qui déjà (assurait le

capitaine du bâtiment qui l'avait amené de Livourne) usurpait auprès

de sa royale maîtresse tous les droits de Murat, aussi bien que son

costume; mais cela ne passait encore que pour un mauvais propos de

marin.

Il fallut bien aller rendre les hommages, dus à son rang dans

l'almanach, à cette princesse baladine. Elle nous détestait dans

l'idée que nous étions hostiles au _Roi_; elle se donna la petite joie

d'être fort impertinente. Nous y allâmes avec lady William Bentinck,

le jour et l'heure fixés par elle. Elle nous fit attendre longtemps;

enfin nous fûmes admises sous un berceau de verdure où elle déjeunait

vêtue d'un peignoir tout ouvert et servie par Bergami. Après quelques

mots dits à ma mère, elle affecta de ne parler qu'anglais à lady

William. Elle fut un peu déconcertée de nous voir prendre part à cette

conversation, dont elle pensait nous exclure, et se rabattit à ne

parler que des vertus, des talents royaux et militaires de Murat.

Bientôt après, elle donna audience à mon père et entama un grand

discours sur les succès infaillibles de Murat, sa prochaine jonction

avec l'armée de l'empereur Napoléon et les triomphes qui les

attendaient. Mon père se prit à rire.

«Vous vous moquez de moi, monsieur l'ambassadeur?

--Du tout, madame, c'est Votre Altesse Royale qui veut me faire

prendre le change par son sérieux. De tels discours, tenus par la

princesse de Galles à l'ambassadeur de France, sont trop plaisants

pour qu'elle exige que je les écoute avec gravité.»

Elle prit l'air très offensé et abrégea l'entrevue. Nous n'étions

aucuns tentés de la renouveler. Elle prétendit que mon père avait

contribué à lui faire donner l'ordre de partir; rien n'était plus

faux. Si le gouvernement avait été stimulé par quelqu'un c'était

plutôt par lady William Bentinck qui en était fort importunée. Lord

William et monsieur Hill s'étaient soustraits à cet ennui.

Nous étions dans un état cruel. Rien n'est plus pénible que de se

trouver à l'étranger, avec une position officielle, au milieu d'une

pareille catastrophe, lorsqu'il faut montrer une sérénité qu'on

n'éprouve pas. Personne n'entrait dans nos sentiments de manière à

nous satisfaire. Les uns proclamaient les succès assurés de Bonaparte,

les autres sa chute rapide devant les alliés et l'humiliation des

armes françaises. Il était bien rare que les termes fussent assez bien

choisis pour ne pas nous froisser. Aussi, dès que les événements, par

leur gravité irrécusable, nous eurent délivrés du tourment de jouer la

comédie d'une sécurité que nous n'avions pas conservée un seul

instant, nous nous renfermâmes dans notre intérieur, d'où nous ne

sortîmes plus.

Le marquis de Lur-Saluces, aide de camp de monsieur le duc

d'Angoulême, arriva porteur de ses dépêches. Le prince chargeait mon

père de demander au roi de Sardaigne le secours d'un corps de troupes

qui serait entré par Antibes pour le rejoindre en Provence. Il venait

d'obtenir un succès assez marqué au pont de la Drôme où, surtout, il

avait déployé aux yeux des deux armées une valeur personnelle qui

l'avait très relevé dans les esprits. Il sentait le besoin et la

volonté d'agir vigoureusement. Quand une fois monsieur le duc

d'Angoulême était tiré de sa funeste préoccupation d'obéissance

passive, il ne manquait pas d'énergie. Il était moins nul que

certaines niaiseries, dont on ferait un volume, donneraient lieu de le

croire. C'était un homme très incomplet, mais non pas incapable.

Mon père fit préparer une voiture et partit avec monsieur de Saluces

pour Turin. Nous avions appris par celui-ci l'envoi de mon frère en

Espagne. Peu de jours après, le _Moniteur_ contenait des lettres

interceptées de monsieur le duc d'Angoulême à madame la duchesse

d'Angoulême; elles disaient que le jeune d'Osmond en était porteur.

Nous eûmes tout lieu de craindre qu'il eût été arrêté; cette vive

inquiétude dura vingt-sept jours.

Les communications avec le Midi furent interrompues; nous ne savions

ce qui s'y passait que par les gazettes de Paris qui parvenaient

irrégulièrement. C'est de cette façon que nous apprîmes la défaite de

monsieur le duc d'Angoulême, la convention faite avec lui et enfin son

départ de Cette. Le nom de mon frère ne se trouvait nulle part; nous

finîmes par recevoir des lettres de lui, écrites de Madrid. Il allait

le quitter pour rejoindre son prince qu'il croyait en France et

qu'après un long circuit il retrouva à Barcelone.

Monsieur le duc d'Angoulême avait eu le projet d'envoyer mon frère

auprès de Madame, ainsi qu'il le lui disait dans sa lettre, puis il

avait changé d'idée et l'avait expédié au duc de Laval, ambassadeur à

Madrid. C'était là ce qui nous avait occasionné une inquiétude si

grande et si justifiée dans ce premier moment de guerre civile où il

était impossible de prévoir quel serait le sort des prisonniers et la

nature des vengeances exercées de part et d'autre. La suite a prouvé

que les colères étaient épuisées aussi bien que les passions et qu'il

ne restait des premiers temps de la Révolution que la valeur et les

intérêts personnels.

Murat avançait en Italie si rapidement que, déjà, on emballait à

Turin. Nous avions bien le désir, ma mère et moi, d'aller y rejoindre

mon père; il s'y refusait de jour en jour. La question d'économie

devenait importante et se joignait à celle de sécurité pour ne pas

faire un double voyage dans ce moment d'incertitude.

Les demandes de monsieur de Saluces avaient été plus que froidement

accueillies par le gouvernement sarde. Elles n'auraient pu avoir de

succès effectif, puisque la nouvelle de la catastrophe et de

l'embarquement du prince arrivèrent promptement après. Mais, dès lors,

mon père remarqua l'accueil embarrassé que lui fit le ministre et

aperçut une disposition à écarter l'ambassadeur des affaires, tout en

comblant le marquis d'Osmond de politesses.

Comme, dans le même temps, on repoussait tout secours autrichien ou

anglais, il restait évident qu'on espérait négocier séparément et se

maintenir en position de faire valoir sa neutralité à l'Empereur, s'il

réussissait à s'établir. Bubna riait beaucoup de cette politique; il

appelait le roi Victor l'_Auguste allié de l'empereur Napoléon_. Mon

père n'était pas en situation d'en rire, mais lui aussi croyait à

cette préoccupation du cabinet sarde.

Murat, ayant été battu à Occhiobello par les armées autrichiennes,

cessa d'avancer, et nos arrêts furent levés. On annonça officiellement

que l'arrivée de la reine de Sardaigne était remise indéfiniment; nous

retournâmes à Turin.

Avant de quitter Gênes, je veux parler de deux individus que nous y

vîmes passer. Le premier était l'abbé de Janson. Ayant appris le

départ de l'île d'Elbe sur la côte de Syrie, où il se trouvait pèlerin

de Jérusalem, il avait été si bien servi par les vents et par son

activité qu'il était arrivé à Gênes dans un temps presque incroyable.

Il n'y resta que deux heures pour s'informer des événements, retroussa

sa soutane, enfourcha un bidet de poste et courut joindre monsieur le

duc d'Angoulême.

Cet abbé, en costume ecclésiastique, parut fort ridicule aux soldats;

mais lorsque, au combat du pont de la Drôme, on le vit allant jusque

sous la mitraille relever les blessés sur ses épaules, leur porter des

consolations et des secours de toute espèce, avec autant de sang-froid

qu'un grenadier de la vieille garde, _le curé_ (comme ils

l'appelaient) excita leur enthousiasme au plus haut degré. L'abbé de

Janson a depuis mis ce zèle au service de l'intrigue; on ne peut que

le regretter. Devenu évêque de Nancy et un des membres le plus actif

de la Congrégation si fatale à la Restauration, il s'est fait

tellement détester qu'à la Révolution de 1830 il a été expulsé de sa

ville épiscopale.

L'autre personne dont je veux noter le passage à Gênes est Henri de

Chastellux. Âgé de 24 ou 25 ans, maître d'une fortune considérable, il

était attaché à l'ambassade de Rome. Ce fut là qu'il apprit la

trahison de son beau-frère, le colonel de La Bédoyère. Il en fut

d'autant plus consterné qu'il aimait tendrement sa soeur et qu'il

comprenait combien elle devait avoir besoin de consolation et de

soutien, dans une pareille position, au milieu d'une famille aussi

exaltée en royalisme que la sienne. Il obtint immédiatement un congé

de son ambassadeur et, après avoir rangé ses papiers, fait ses malles,

emballé ses livres et ses effets, il se jeta dans la carriole d'un

voiturin avec lequel il avait fait marché pour le mener en vingt-sept

jours à Lyon.

Les révolutions ne s'accommodent guère de cette allure. En arrivant à

Turin, monsieur de Chastellux fut informé qu'il ne pouvait continuer

sa route. Il vint à Gênes consulter mon père sur ce qu'il lui restait

à faire. Il fut décidé qu'il irait rejoindre monsieur le duc

d'Angoulême; mon père lui dit qu'il le chargerait de dépêches. En

effet, deux heures après, un secrétaire alla les lui porter; il le

trouva couché sur un lit, lisant Horace.

«Quand partez-vous?

--Je ne sais pas encore. Je n'ai pas pu m'arranger avec les patrons

qu'on m'a amenés, j'en attends d'autres.

--Vous n'allez pas par la Corniche?

--Non, je compte louer une felouque.»

Le secrétaire rapporta les dépêches qu'on expédia par estafette.

Henri de Chastellux s'embarqua le lendemain matin; mais, ayant fait

son arrangement pour coucher à terre toutes les nuits, il n'arriva à

Nice que le cinquième jour. Il y recueillit des bruits inquiétants sur

la position de monsieur le duc d'Angoulême, attendit patiemment leur

confirmation et, au bout de dix à douze jours, nous le vîmes

reparaître à Gênes, n'ayant pas poussé sa reconnaissance au delà de

Nice.

Cette singulière apathie dans un jeune homme qui ne manque pas

d'esprit et que sa situation sociale et ses relations de famille

auraient dû stimuler si vivement dans cette circonstance, comparée à

la prodigieuse activité d'un homme dont la robe aurait semblé l'en

dispenser, nous parut un si singulier contraste que nous en fûmes très

frappés et que j'en ai conservé la mémoire.

Mon père s'était mis en correspondance plus active avec le duc de

Narbonne, ambassadeur à Naples, le duc de Laval, ambassadeur à Madrid,

et le marquis de Rivière qui commandait à Marseille. Il leur faisait

passer les nouvelles qui lui arrivaient de l'Allemagne et du nord de

la France. La légation de Turin se trouvait fort dégarnie de

secrétaires et d'attachés; mon père, en partant de Gênes, me chargea

de ces correspondances. Cela se bornait à expédier le bulletin des

nouvelles qui nous parvenaient, en distinguant celles qui étaient

officielles des simples bruits dont nous étions inondés. Plusieurs de

ces lettres furent interceptées et quelques-unes, je crois, imprimées

dans le _Moniteur_.

La malveillance s'est saisie de cette puérile circonstance pour

établir que je _faisais l'ambassade_. L'impatience que j'ai conçue de

cette sottise m'a tenue volontairement dans l'ignorance des affaires

diplomatiques que mon père a dû traiter depuis lors, et probablement

plus que je ne l'aurais été sans cette ridicule invention. Car, je

crois l'avoir déjà dit, la politique m'amuse; j'en fais volontiers _en

amateur_, pour occuper mon loisir; et, comme je n'ai jamais eu le

besoin de parler des affaires qu'on me confie, mon père me les aurait

communiquées si je l'avais souhaité.

Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 14 / 72 题