La princesse de Galles. -- Fête donnée au roi Murat. -- Audience
de la princesse. -- Notre situation est pénible. -- Message de
monsieur le duc d'Angoulême. -- Inquiétudes pour mon frère. --
Marche de Murat. -- Il est battu à Occhiobello. -- L'abbé de
Janson. -- Henri de Chastellux.
Monsieur Hill nous arriva un matin avec une figure encore plus triste
que de coutume; sa princesse de Galles était en rade. Sous prétexte de
lui céder son appartement, il l'abandonna aux soins de lady William
Bentinck, se jeta dans sa voiture et partit pour Turin. Lady William
en aurait bien fait autant s'il lui avait été possible. La princesse
Caroline s'établit chez monsieur Hill.
Le lendemain, nous vîmes apparaître dans les rues de Gênes un
spectacle que je n'oublierai jamais. Dans une sorte de phaéton, fait
en conque marine, doré, nacré, enluminé extérieurement, doublé en
velours bleu, garni de crépines d'argent, traîné par deux très petits
chevaux pies, menés par un enfant vêtu en amour d'opéra, avec des
paillettes et des tricots couleur de chair, s'étalait une grosse femme
d'une cinquantaine d'années, courte, ronde et haute en couleur. Elle
portait un chapeau rose avec sept ou huit plumes roses flottant au
vent, un corsage rose fort décolleté, une courte jupe blanche qui ne
dépassait guère les genoux, laissait apercevoir de grosses jambes
couvertes de brodequins roses; une écharpe rose, qu'elle était
constamment occupée à draper, complétait le costume.
La voiture était précédée par un grand bel homme monté sur un petit
cheval pareil à l'attelage, vêtu précisément comme le roi Murat auquel
il cherchait à ressembler de geste et d'attitude, et suivie par deux
palefreniers à la livrée d'Angleterre, sur des chevaux de la même
espèce. Cet attelage napolitain était un don de Murat à la princesse
de Galles qui s'exhibait sous ce costume ridicule et dans ce bizarre
équipage. Elle se montra dans les rues de Gênes pendant cette matinée
et celles qui suivirent.
La princesse était dans tout le feu de sa passion pour Murat; elle
aurait voulu l'accompagner dans les camps. Il avait dû user d'autorité
pour la faire partir. Elle n'y avait consenti qu'avec l'espérance de
décider lord William Bentinck à joindre les forces anglaises aux armes
napolitaines. Elle ne s'épargnait pas dans les demandes, les
supplications, les menaces à ce sujet. On peut juger de quel poids
tout cela était auprès de lord William qui, au reste, partit le
surlendemain de son arrivée.
Elle était aussi fort zélée bonapartiste. Cependant elle témoignait
bien quelque crainte que l'Empereur ne compromit le _Roi_, comme elle
appelait exclusivement Murat. Elle s'entoura bien vite de tout ce qui
était dans l'opposition à Gênes et en fit tant, qu'au bout de quelques
jours, le gouvernement sarde la fit prier de chercher un autre asile.
Pendant le dernier carnaval, qu'elle venait de passer à Naples, elle
avait inventé de faire donner un bal de souscription à Murat par les
anglais qui s'y trouvaient. La scène se passait dans une salle
publique. Au moment où Murat arriva, un groupe, formé des plus jolies
anglaises costumées en déesses de l'Olympe, alla le recevoir. Minerve
et Thémis s'emparèrent de lui et le conduisirent sur une estrade dont
les rideaux s'ouvrirent et montrèrent aux spectateurs un groupe de
génies, parmi lesquels figurait une Renommée sous les traits d'une des
jolies ladys Harley. Elle tenait un grand tableau. La Gloire,
représentée par la princesse, plus ridiculement vêtue encore que les
autres, s'avança légèrement, enleva une plume de l'aile de la Renommée
et inscrivit, en grandes lettres d'or, sur le tableau qu'elle
soutenait, le nom des diverses batailles où Murat s'était signalé. Le
public applaudissait en pâmant de rire; la reine de Naples haussa les
épaules. Murat avait assez de bon sens pour être impatienté, mais la
princesse prenait cette mascarade au sérieux comme une ovation
glorieuse pour l'objet de sa passion et pour elle qui savait si
dignement l'honorer. J'ai entendu faire la relation de cette soirée à
lady Charlotte Campbell, celle des dames de la princesse qui l'a
abandonnée la dernière. Elle pleurait de dépit en en parlant, mais son
récit n'en était que plus comique. Il fallait avoir l'héroïne sous les
yeux pour en apprécier pleinement le ridicule.
C'était pour tromper le chagrin que lui causait sa séparation d'avec
Murat que la princesse de Galles avait inventé de faire habiller un de
ses gens, qui le rappelait un peu, précisément comme lui. Ce portrait
animé était Bergami, devenu célèbre depuis, et qui déjà (assurait le
capitaine du bâtiment qui l'avait amené de Livourne) usurpait auprès
de sa royale maîtresse tous les droits de Murat, aussi bien que son
costume; mais cela ne passait encore que pour un mauvais propos de
marin.
Il fallut bien aller rendre les hommages, dus à son rang dans
l'almanach, à cette princesse baladine. Elle nous détestait dans
l'idée que nous étions hostiles au _Roi_; elle se donna la petite joie
d'être fort impertinente. Nous y allâmes avec lady William Bentinck,
le jour et l'heure fixés par elle. Elle nous fit attendre longtemps;
enfin nous fûmes admises sous un berceau de verdure où elle déjeunait
vêtue d'un peignoir tout ouvert et servie par Bergami. Après quelques
mots dits à ma mère, elle affecta de ne parler qu'anglais à lady
William. Elle fut un peu déconcertée de nous voir prendre part à cette
conversation, dont elle pensait nous exclure, et se rabattit à ne
parler que des vertus, des talents royaux et militaires de Murat.
Bientôt après, elle donna audience à mon père et entama un grand
discours sur les succès infaillibles de Murat, sa prochaine jonction
avec l'armée de l'empereur Napoléon et les triomphes qui les
attendaient. Mon père se prit à rire.
«Vous vous moquez de moi, monsieur l'ambassadeur?
--Du tout, madame, c'est Votre Altesse Royale qui veut me faire
prendre le change par son sérieux. De tels discours, tenus par la
princesse de Galles à l'ambassadeur de France, sont trop plaisants
pour qu'elle exige que je les écoute avec gravité.»
Elle prit l'air très offensé et abrégea l'entrevue. Nous n'étions
aucuns tentés de la renouveler. Elle prétendit que mon père avait
contribué à lui faire donner l'ordre de partir; rien n'était plus
faux. Si le gouvernement avait été stimulé par quelqu'un c'était
plutôt par lady William Bentinck qui en était fort importunée. Lord
William et monsieur Hill s'étaient soustraits à cet ennui.
Nous étions dans un état cruel. Rien n'est plus pénible que de se
trouver à l'étranger, avec une position officielle, au milieu d'une
pareille catastrophe, lorsqu'il faut montrer une sérénité qu'on
n'éprouve pas. Personne n'entrait dans nos sentiments de manière à
nous satisfaire. Les uns proclamaient les succès assurés de Bonaparte,
les autres sa chute rapide devant les alliés et l'humiliation des
armes françaises. Il était bien rare que les termes fussent assez bien
choisis pour ne pas nous froisser. Aussi, dès que les événements, par
leur gravité irrécusable, nous eurent délivrés du tourment de jouer la
comédie d'une sécurité que nous n'avions pas conservée un seul
instant, nous nous renfermâmes dans notre intérieur, d'où nous ne
sortîmes plus.
Le marquis de Lur-Saluces, aide de camp de monsieur le duc
d'Angoulême, arriva porteur de ses dépêches. Le prince chargeait mon
père de demander au roi de Sardaigne le secours d'un corps de troupes
qui serait entré par Antibes pour le rejoindre en Provence. Il venait
d'obtenir un succès assez marqué au pont de la Drôme où, surtout, il
avait déployé aux yeux des deux armées une valeur personnelle qui
l'avait très relevé dans les esprits. Il sentait le besoin et la
volonté d'agir vigoureusement. Quand une fois monsieur le duc
d'Angoulême était tiré de sa funeste préoccupation d'obéissance
passive, il ne manquait pas d'énergie. Il était moins nul que
certaines niaiseries, dont on ferait un volume, donneraient lieu de le
croire. C'était un homme très incomplet, mais non pas incapable.
Mon père fit préparer une voiture et partit avec monsieur de Saluces
pour Turin. Nous avions appris par celui-ci l'envoi de mon frère en
Espagne. Peu de jours après, le _Moniteur_ contenait des lettres
interceptées de monsieur le duc d'Angoulême à madame la duchesse
d'Angoulême; elles disaient que le jeune d'Osmond en était porteur.
Nous eûmes tout lieu de craindre qu'il eût été arrêté; cette vive
inquiétude dura vingt-sept jours.
Les communications avec le Midi furent interrompues; nous ne savions
ce qui s'y passait que par les gazettes de Paris qui parvenaient
irrégulièrement. C'est de cette façon que nous apprîmes la défaite de
monsieur le duc d'Angoulême, la convention faite avec lui et enfin son
départ de Cette. Le nom de mon frère ne se trouvait nulle part; nous
finîmes par recevoir des lettres de lui, écrites de Madrid. Il allait
le quitter pour rejoindre son prince qu'il croyait en France et
qu'après un long circuit il retrouva à Barcelone.
Monsieur le duc d'Angoulême avait eu le projet d'envoyer mon frère
auprès de Madame, ainsi qu'il le lui disait dans sa lettre, puis il
avait changé d'idée et l'avait expédié au duc de Laval, ambassadeur à
Madrid. C'était là ce qui nous avait occasionné une inquiétude si
grande et si justifiée dans ce premier moment de guerre civile où il
était impossible de prévoir quel serait le sort des prisonniers et la
nature des vengeances exercées de part et d'autre. La suite a prouvé
que les colères étaient épuisées aussi bien que les passions et qu'il
ne restait des premiers temps de la Révolution que la valeur et les
intérêts personnels.
Murat avançait en Italie si rapidement que, déjà, on emballait à
Turin. Nous avions bien le désir, ma mère et moi, d'aller y rejoindre
mon père; il s'y refusait de jour en jour. La question d'économie
devenait importante et se joignait à celle de sécurité pour ne pas
faire un double voyage dans ce moment d'incertitude.
Les demandes de monsieur de Saluces avaient été plus que froidement
accueillies par le gouvernement sarde. Elles n'auraient pu avoir de
succès effectif, puisque la nouvelle de la catastrophe et de
l'embarquement du prince arrivèrent promptement après. Mais, dès lors,
mon père remarqua l'accueil embarrassé que lui fit le ministre et
aperçut une disposition à écarter l'ambassadeur des affaires, tout en
comblant le marquis d'Osmond de politesses.
Comme, dans le même temps, on repoussait tout secours autrichien ou
anglais, il restait évident qu'on espérait négocier séparément et se
maintenir en position de faire valoir sa neutralité à l'Empereur, s'il
réussissait à s'établir. Bubna riait beaucoup de cette politique; il
appelait le roi Victor l'_Auguste allié de l'empereur Napoléon_. Mon
père n'était pas en situation d'en rire, mais lui aussi croyait à
cette préoccupation du cabinet sarde.
Murat, ayant été battu à Occhiobello par les armées autrichiennes,
cessa d'avancer, et nos arrêts furent levés. On annonça officiellement
que l'arrivée de la reine de Sardaigne était remise indéfiniment; nous
retournâmes à Turin.
Avant de quitter Gênes, je veux parler de deux individus que nous y
vîmes passer. Le premier était l'abbé de Janson. Ayant appris le
départ de l'île d'Elbe sur la côte de Syrie, où il se trouvait pèlerin
de Jérusalem, il avait été si bien servi par les vents et par son
activité qu'il était arrivé à Gênes dans un temps presque incroyable.
Il n'y resta que deux heures pour s'informer des événements, retroussa
sa soutane, enfourcha un bidet de poste et courut joindre monsieur le
duc d'Angoulême.
Cet abbé, en costume ecclésiastique, parut fort ridicule aux soldats;
mais lorsque, au combat du pont de la Drôme, on le vit allant jusque
sous la mitraille relever les blessés sur ses épaules, leur porter des
consolations et des secours de toute espèce, avec autant de sang-froid
qu'un grenadier de la vieille garde, _le curé_ (comme ils
l'appelaient) excita leur enthousiasme au plus haut degré. L'abbé de
Janson a depuis mis ce zèle au service de l'intrigue; on ne peut que
le regretter. Devenu évêque de Nancy et un des membres le plus actif
de la Congrégation si fatale à la Restauration, il s'est fait
tellement détester qu'à la Révolution de 1830 il a été expulsé de sa
ville épiscopale.
L'autre personne dont je veux noter le passage à Gênes est Henri de
Chastellux. Âgé de 24 ou 25 ans, maître d'une fortune considérable, il
était attaché à l'ambassade de Rome. Ce fut là qu'il apprit la
trahison de son beau-frère, le colonel de La Bédoyère. Il en fut
d'autant plus consterné qu'il aimait tendrement sa soeur et qu'il
comprenait combien elle devait avoir besoin de consolation et de
soutien, dans une pareille position, au milieu d'une famille aussi
exaltée en royalisme que la sienne. Il obtint immédiatement un congé
de son ambassadeur et, après avoir rangé ses papiers, fait ses malles,
emballé ses livres et ses effets, il se jeta dans la carriole d'un
voiturin avec lequel il avait fait marché pour le mener en vingt-sept
jours à Lyon.
Les révolutions ne s'accommodent guère de cette allure. En arrivant à
Turin, monsieur de Chastellux fut informé qu'il ne pouvait continuer
sa route. Il vint à Gênes consulter mon père sur ce qu'il lui restait
à faire. Il fut décidé qu'il irait rejoindre monsieur le duc
d'Angoulême; mon père lui dit qu'il le chargerait de dépêches. En
effet, deux heures après, un secrétaire alla les lui porter; il le
trouva couché sur un lit, lisant Horace.
«Quand partez-vous?
--Je ne sais pas encore. Je n'ai pas pu m'arranger avec les patrons
qu'on m'a amenés, j'en attends d'autres.
--Vous n'allez pas par la Corniche?
--Non, je compte louer une felouque.»
Le secrétaire rapporta les dépêches qu'on expédia par estafette.
Henri de Chastellux s'embarqua le lendemain matin; mais, ayant fait
son arrangement pour coucher à terre toutes les nuits, il n'arriva à
Nice que le cinquième jour. Il y recueillit des bruits inquiétants sur
la position de monsieur le duc d'Angoulême, attendit patiemment leur
confirmation et, au bout de dix à douze jours, nous le vîmes
reparaître à Gênes, n'ayant pas poussé sa reconnaissance au delà de
Nice.
Cette singulière apathie dans un jeune homme qui ne manque pas
d'esprit et que sa situation sociale et ses relations de famille
auraient dû stimuler si vivement dans cette circonstance, comparée à
la prodigieuse activité d'un homme dont la robe aurait semblé l'en
dispenser, nous parut un si singulier contraste que nous en fûmes très
frappés et que j'en ai conservé la mémoire.
Mon père s'était mis en correspondance plus active avec le duc de
Narbonne, ambassadeur à Naples, le duc de Laval, ambassadeur à Madrid,
et le marquis de Rivière qui commandait à Marseille. Il leur faisait
passer les nouvelles qui lui arrivaient de l'Allemagne et du nord de
la France. La légation de Turin se trouvait fort dégarnie de
secrétaires et d'attachés; mon père, en partant de Gênes, me chargea
de ces correspondances. Cela se bornait à expédier le bulletin des
nouvelles qui nous parvenaient, en distinguant celles qui étaient
officielles des simples bruits dont nous étions inondés. Plusieurs de
ces lettres furent interceptées et quelques-unes, je crois, imprimées
dans le _Moniteur_.
La malveillance s'est saisie de cette puérile circonstance pour
établir que je _faisais l'ambassade_. L'impatience que j'ai conçue de
cette sottise m'a tenue volontairement dans l'ignorance des affaires
diplomatiques que mon père a dû traiter depuis lors, et probablement
plus que je ne l'aurais été sans cette ridicule invention. Car, je
crois l'avoir déjà dit, la politique m'amuse; j'en fais volontiers _en
amateur_, pour occuper mon loisir; et, comme je n'ai jamais eu le
besoin de parler des affaires qu'on me confie, mon père me les aurait
communiquées si je l'avais souhaité.