CHAPITRE VI

Réponse de mon père au premier chambellan du duc de Modène. --

Conduite du maréchal Suchet à Lyon. -- Conduite du maréchal Brune

à Toulon. -- Catastrophe d'Avignon. -- Expulsion des français

résidant en Piémont. -- Je quitte Turin. -- État de la Savoie. --

Passage de Monsieur à Chambéry. -- Fête de la Saint-Louis à Lyon.

-- Pénible aveu. -- Gendarmes récompensés par l'Empereur. -- Les

soldats de l'armée de la Loire. -- Leur belle attitude.

Les forfanteries du Roi et des siens, tout absurdes qu'elles étaient,

portaient pour nous un son fort désagréable. Quelques semaines plus

tard, mon père eut occasion d'en relever une d'une manière très

heureuse. Le duc de Modène vint voir son beau-père; il y eut à cette

occasion réception à la Cour. Mon père s'y trouva auprès d'un groupe

où le premier chambellan de Modène professait hautement la nécessité

et la facilité de partager la France pour assurer le repos de

l'Europe. Il prit la parole et du ton le plus poli:

«Oserai-je vous prier, monsieur le comte, de m'indiquer les documents

historiques où vous avez puisé qu'on peut disposer de la France comme

s'il s'agissait du duché de Modène?»

On peut croire que le premier chambellan resta très décontenancé.

Cette boutade, qui contrastait si fort avec l'urbanité habituelle de

mon père, eut grand succès à Turin où on détestait les prétentions de

l'allemand, duc de Modène.

Les événements de Belgique arrêtèrent la marche des armées françaises

en Savoie, et laissèrent le temps aux autrichiens de réunir à Chambéry

des forces trop considérables pour pouvoir leur résister. L'occupation

de Grenoble, où on ne laissa que des troupes piémontaises, acheva

d'enorgueillir ces conquérants improvisés, et je ne sais si le chagrin

l'emportait sur la colère en pensant à nos canons tombés entre les

pattes des _Barbets_ du Roi. Quoique le fort Barraux tînt toujours, on

avait eu soin d'en laisser évader Jules de Polignac qui rejoignit le

quartier général de Bubna et assista à l'attaque de Grenoble.

Ces souvenirs sont très pénibles pour y revenir volontiers; j'aime

mieux raconter deux faits qui, selon moi, honorent plus nos vieux

capitaines qu'un de ces succès militaires qui leur étaient si

familiers. Ils prouvent leur patriotisme.

Les Alliés admettaient que, partout où ils trouveraient le

gouvernement du roi Louis XVIII reconnu avant leur arrivée, ils

n'exerceraient aucune spoliation. Mais aussi toutes les places où ils

entreraient par force ou par capitulation devaient être traitées comme

pays conquis et le matériel enlevé: Dieu sait s'ils étaient experts à

tels déménagements; Grenoble en faisait foi.

L'avant-garde, sous les ordres du général Bubna, s'approchait de Lyon.

Monsieur de Corcelles, commandant la garde nationale, se rendit auprès

du général, lui offrit de faire prendre à la ville la cocarde

autrichienne ou la cocarde sarde, toutes enfin plutôt que la cocarde

blanche. Mon ami Bubna, qui, tout aimable qu'il était, n'avait pas une

bien sainte horreur pour le bien d'autrui, était trop habile pour

autoriser les _patriotiques_ intentions de monsieur de Corcelles, mais

il ne les repoussa pas tout à fait. Il lui dit que de si grandes

décisions ne s'improvisaient pas; il n'avait point d'instructions à ce

sujet, mais il en demanderait. Sans doute, il ne serait pas

impossible que la maison de Savoie portât le siège de son royaume à

Lyon, tandis que le Piémont pourrait se réunir à la Lombardie. C'était

matière à réflexion; en attendant il ne fallait rien brusquer, et il

conseillait _tout simplement_ de garder la cocarde tricolore. L'armée

autrichienne ferait son entrée le lendemain matin, et il serait temps

de discuter ensuite les intérêts réciproques.

Monsieur de Corcelles retourna à Lyon et courut rendre compte de sa

démarche et de sa conversation au maréchal Suchet. Celui-ci le traita

comme le dernier des hommes, lui dit qu'il était un misérable, un

mauvais citoyen, que, quant à lui, il aimerait mieux voir la France

réunie sous une main quelconque que perdant un seul village. Il le

chassa de sa présence, lui ôta le commandement de la garde nationale,

fit chercher de tout côté Jules de Polignac, monsieur de Chabrol,

monsieur de Sainneville (l'un préfet, l'autre directeur de la police

avant les Cent-Jours), les installa lui-même dans leurs fonctions et

ne s'éloigna qu'après avoir fait arborer les couleurs royales. Bubna

les trouva déployées le lendemain à son grand désappointement, mais il

n'osa pas s'en plaindre.

Au même temps, les mêmes résultats s'opérèrent à Toulon avec des

circonstances un peu différentes. Le maréchal Brune y commandait. La

garnison était exaltée jusqu'à la passion pour le système impérial et

la ville partageait ses sentiments. Un matin, à l'ouverture des

portes, le marquis de Rivière, l'amiral Ganteaume et un vieil émigré,

le comte de Lardenoy, qui était commandant de Toulon pour le Roi,

suivis d'un seul gendarme et portant tous quatre la cocarde blanche,

forcèrent la consigne, entrèrent au grand trot dans la place et

allèrent descendre chez le maréchal avant que l'étonnement qu'avait

causé leur brusque apparition eût laissé le temps de les arrêter. Ils

parvinrent jusque dans le cabinet où le maréchal était occupé à

écrire. Surpris d'abord, il se remit immédiatement, tendit la main à

monsieur de Rivière qu'il connaissait, et lui dit:

«Je vous remercie de cette preuve de confiance, monsieur le marquis,

elle ne sera pas trompée.»

Les nouveaux arrivés lui montrèrent la déclaration des Alliés, lui

apprirent qu'un corps austro-sarde s'avançait du côté de Nice et

qu'une flotte anglaise se dirigeait sur Toulon. Dans l'impossibilité

de le défendre d'une manière efficace, puisque toute la France était

envahie et le Roi déjà à Paris, le maréchal, en s'obstinant à

conserver ses couleurs, coûterait à son pays l'immense matériel de

terre et de mer contenu dans la place; les Alliés n'épargneraient

rien; ils se hâtaient pour arriver avant qu'il eût reconnu le

gouvernement du Roi. Ces messieurs, se fiant à son patriotisme

éclairé, étaient venus lui raconter la situation telle qu'elle était

et lui juraient sur l'honneur l'exactitude des faits.

Le maréchal lut attentivement les pièces qui les confirmaient, puis il

ajouta:

«Effectivement, messieurs, il n'y a pas un moment à perdre. Je réponds

de la garnison; je ne sais pas ce que je pourrai obtenir de la ville.

En tout cas, nous y périrons ensemble, mais je ne serai pas complice

d'une vaine obstination qui livrerait le port aux spoliations des

anglais.»

Il s'occupa aussitôt de réunir les officiers des troupes, les

autorités de la ville et les meneurs les plus influents du parti

bonapartiste. Il les chapitra si bien que, peu d'heures après, la

cocarde blanche était reprise et le vieux Lardenoy reconnu commandant.

Le marquis de Rivière était homme à apprécier la loyauté du maréchal

et à en être fort touché. Il l'engagea à rester avec eux dans le

premier moment d'effervescence du peuple passionné du Midi. Le

maréchal Brune persista à vouloir s'éloigner; peut-être craignait-il

d'être accusé de trahison par son parti. Quel que fût son motif, il

partit accompagné d'un aide de camp de monsieur de Rivière; il le

renvoya se croyant hors des lieux où il pouvait être reconnu et

recourir quelque danger. On sait l'horrible catastrophe d'Avignon et

comment un peuple furieux et atroce punit la belle action que

l'histoire, au moins, devra consigner dans une noble page. On voudrait

pouvoir dire que la lie de la populace fut seule coupable; mais,

hélas! il y avait parmi les acteurs de cette horrible scène des gens

que l'esprit de parti a tellement protégés que la justice des lois n'a

pu les atteindre. C'est une des vilaines taches de la Restauration.

La conduite des maréchaux Suchet et Brune m'a toujours inspiré

d'autant plus de respect que je n'ai pu me dissimuler qu'elle n'aurait

pas été imitée par des chefs royalistes. Il y en a bien peu d'entre

eux qui n'eussent préféré remettre leur commandement, au risque de

pertes immenses pour la patrie, entre les mains de l'étranger, à faire

replacer eux-mêmes le drapeau tricolore, et, s'il s'en était trouvé,

notre parti les aurait qualifiés de traîtres.

Dans les premiers jours de mars, le roi de Sardaigne avait publié

l'ordre de chasser tous les français de ses États. Les rapides succès

de l'Empereur lui imposèrent trop pour qu'il osât l'exécuter; mais,

dès que sa peur fut un peu calmée par le gain de la bataille de

Waterloo, il donna des ordres péremptoires et trouva des agents

impitoyables. Des français, domiciliés depuis trente ans,

propriétaires, mariés à des piémontaises, furent expulsés de chez eux

par les carabiniers royaux, conduits aux frontières comme des

malfaiteurs, sans qu'on inventât seulement d'articuler contre eux le

moindre reproche. Les femmes et les enfants vinrent porter leurs

larmes à l'ambassade; nous en étions assaillis. Nous ne pouvions que

pleurer avec eux et partager leur profonde indignation.

Mon père faisait officieusement toutes les réclamations possibles. Ses

collègues du corps diplomatique se prêtaient à les appuyer et

témoignaient leur affliction et leur désapprobation de ces cruelles

mesures, mais rien ne les arrêtait. Enfin, mon père reçut un courrier

du prince de Talleyrand pour lui annoncer que le gouvernement du roi

Louis XVIII était reconstitué. Il se rendit aussitôt chez le comte de

Valese et lui déclara que, si ces persécutions injustifiables

continuaient contre les sujets de S. M. T. C., il demanderait

immédiatement ses passeports, qu'il en préviendrait sa Cour et était

sûr d'être approuvé.

Cette démarche sauva quelques malheureux qui avaient obtenu un sursis,

mais la plupart étaient déjà partis ou au moins ruinés par cette

manifestation intempestive de la peur et d'une puérile vengeance

exercée contre des innocents.

Cette circonstance acheva de m'indisposer contre les gouvernements

absolus et arbitraires. La maladie du pays m'avait gagnée à tel point

que je ne respirais plus dans ce triste Turin. J'éprouvais un

véritable besoin de m'en éloigner, au moins pour un temps. Je me

décidai à venir passer quelques semaines à Paris où j'étais appelée

par des affaires personnelles.

Mon père consentit d'autant plus facilement à mon départ qu'il

désirait lui-même avoir, sur ce qui se passait en France, des

renseignements plus exacts que ceux donnés par les gazettes. Les

dépêches étaient rares et toujours peu explicites; ma correspondance

serait détaillée et quotidienne. J'étais faite à me servir de sa

lunette; il ne pouvait avoir un observateur qui lui fût plus commode.

J'ai dit que mon frère avait rejoint son prince à Barcelone; il y

séjourna et l'accompagna à Bourg-Madame. Monsieur le duc d'Angoulême

l'envoya porter ses dépêches au Roi dès qu'il le sut à Paris. Le Roi

le renvoya à son neveu; il lui fallut traverser deux fois l'armée de

la Loire, ce qui ne fut pas sans quelque danger, à ce premier moment.

Toutefois, il remplit heureusement sa double mission et obtint pour

récompense la permission de venir embrasser ses parents. J'attendis

son arrivée et, après avoir passé quelques jours avec lui, je le

précédai sur la route de Paris où il devait venir me rejoindre

promptement.

Je quittai Turin, le 18 août, jour de la Sainte-Hélène, après avoir

souhaité la fête à ma mère pour laquelle mon absence n'avait pas de

compensation et qui en était désolée. Elle devait, le lendemain,

accompagner mon père à Gênes où, pour cette fois, la Reine arriva sans

obstacles. Elle débarqua de Sardaigne avec un costume et des façons

qui ne rappelaient guère l'élégante et charmante duchesse d'Aoste dont

le Piémont conservait le souvenir. Elle s'y est fait détester, je ne

sais si c'est avec justice; je n'ai plus eu de rapports personnels

avec ce pays et on ne peut s'en faire une idée un peu juste qu'en

l'habitant. Il y a toujours une extrême réticence dans les récits

qu'en font les piémontais.

Je m'arrêtai quelques jours à Chambéry. J'y appris les circonstances

exactes de la trahison des troupes et surtout celle de monsieur de La

Bédoyère. Il était évident qu'il travaillait d'avance son régiment et

que les événements de Grenoble avaient été rien moins que spontanés.

Les esprits étaient fort échauffés en Savoie. L'ancienne noblesse

désirait ardemment rentrer sous le sceptre de la maison de Savoie. La

bourgeoisie aisée ou commerçante, tous les industriels voulaient

rester français. Les paysans étaient prêts à crier: «Vive le Roi

sarde!» dès que leurs curés le leur ordonneraient. Jusqu'alors les

voeux, les craintes et les répugnances s'exprimaient encore tout bas;

on se bornait à se détester cordialement de part et d'autre.

Peu avant les Cent-Jours, Monsieur avait fait un voyage dans le Midi;

sa grâce et son obligeance lui avaient procuré de grands succès. À

Chambéry, il logea chez monsieur de Boigne et le traita avec bonté. Le

lendemain, avant de partir, le duc de Maillé lui remit de la part du

prince six croix d'honneur, à distribuer dans la ville. Monsieur de

Boigne n'avait pas fait de mauvais choix; mais, cela dépendait de lui.

Les diplômes avaient été remplis des noms qu'il indiquait, sans autre

renseignement.

Il paraît que, dans tout ce voyage, Monsieur payait ainsi son écot à

ses hôtes. On a cru que la prodigalité avec laquelle on a semé la

croix d'honneur en 1814 avait un but politique et qu'on voulait la

discréditer. Je ne le pense pas; seulement elle n'avait aucun prix aux

yeux de nos princes et ils la donnaient comme peu de valeur. On

conçoit à quel point cela devait irriter les gens qui avaient versé

leur sang pour l'obtenir.

C'est par cette ignorance du pays, plus que par propos délibéré, que

les princes de la maison de Bourbon choquaient souvent, sans s'en

douter, les intérêts et les préjugés nationaux nés pendant leur longue

absence. Ils ne se donnaient pas la peine de les apprendre ni de s'en

informer, bien persuadés qu'ils se tenaient d'être rentrés dans leur

patrimoine. Jamais ils n'ont pu comprendre qu'ils occupaient une

place, à charge d'âmes, qui imposait du travail et des devoirs.

J'arrivai à Lyon le 25 août. Avec l'assistance de la garnison

autrichienne, on y célébrait bruyamment la fête de la Saint-Louis. La

ville était illuminée; on tirait un feu d'artifice; la population

entière semblait y prendre part. On se demandait ce qu'était devenue

cette autre foule qui, naguère, avait accueilli Bonaparte avec de si

grands transports. J'ai assisté à tant de péripéties dans les

acclamations populaires que je me suis souvent adressé cette question.

Je crois que ce sont les mêmes masses, mais diversement électrisées

par un petit noyau de personnes exaltées, qui changent et sont

entraînées dans des sens différents; mais la même foule est également

de bonne foi dans ses diverses palinodies.

Me voici arrivée à une confession bien pénible. Je pourrais

l'épargner, puisqu'elle ne regarde que moi et qu'un sentiment intime;

mais je me suis promis de dire la vérité sur tout le monde; je la

cherche aussi en moi. Il faut qu'on sache jusqu'où la passion de

l'esprit de parti peut dénaturer le coeur.

En arrivant à l'hôtel de l'Europe, je demandai les gazettes; j'y lus

la condamnation de monsieur de La Bédoyère et j'éprouvai un mouvement

d'horrible joie. «Enfin, me dis-je, voilà un de ces misérables

traîtres puni!» Ce mouvement ne fut que passager; je me fis

promptement horreur à moi-même; mais, enfin, il a été assez positif

pour avoir pesé sur ma conscience. C'est depuis ce moment, depuis le

dégoût et le remords qu'il m'inspire, que j'ai abjuré, autant qu'il

dépend de moi, les passions de l'esprit de parti et surtout ses

vengeances.

Je pourrais, à la rigueur, me chercher une excuse dans tout ce que je

venais d'apprendre à Chambéry sur la conduite de monsieur de La

Bédoyère, dans les tristes résultats que sa coupable trahison avait

attirés, dans l'aspect de la patrie déchirée et envahie par un million

d'étrangers; mais rien n'excuse, dans un coeur féminin, la pensée

d'une sanglante vengeance, et il faut en renvoyer l'horreur à qui il

appartient, à l'esprit de parti, monstre dont on ne peut trop

repousser les approches quand on vit dans un temps de révolution et

qu'on veut conserver quelque chose d'humain.

Je passai deux jours à Lyon où se trouvaient réunies plusieurs

personnes avec lesquelles j'étais liée parmi les français et les

étrangers. On me donna les détails des événements de Paris. Les avis

étaient divers sur le rôle qu'y avait joué Fouché, mais tout le monde

s'accordait à dire qu'il était entré dans le conseil de Louis XVIII à

la sollicitation de Monsieur, excité par les plus exaltés du parti

émigré. C'est à Lyon que me furent racontés les faits que j'ai

rapportés sur la conduite du maréchal Suchet. J'appris aussi une

circonstance qui me frappa.

Lorsque Monsieur fit cette triste expédition, au moment du retour de

l'île d'Elbe, il fut obligé de quitter la ville par la route de Paris,

tandis que toute la garnison et les habitants se précipitaient sur

celle de Grenoble au-devant de Napoléon. Deux gendarmes, seuls de

l'escorte commandée, se présentèrent pour accompagner sa voiture. Le

lendemain, ils furent dénoncés à l'Empereur. Il les fit rechercher et

leur donna de l'avancement. On ne peut nier que cet homme n'eût

l'instinct gouvernemental.

Mon séjour à Lyon avait été forcé; il fallait attendre que la route

fût _libre_, c'est-à-dire complètement occupée par des garnisons

étrangères. Je conserve encore le passeport à l'aide duquel j'ai

traversé notre triste patrie dans ces jours de détresse. Il est

curieux par la quantité de _visas_, en toutes langues, dont il est

couvert.

Si ces formalités étaient pénibles, les routes offraient un spectacle

consolant pour un coeur français, malgré son amertume. C'était la

magnifique attitude de nos soldats licenciés. Réunis par bandes de

douze ou quinze, vêtus de leur uniforme, propres et soignés comme en

jour de parade, le bâton blanc à la main, ils regagnaient leurs

foyers, tristes mais non accablés et conservant une dignité dans les

revers qui les montrait dignes de leurs anciens succès.

J'avais laissé l'Italie infestée de brigands créés par la petite

campagne de Murat. Le premier groupe de soldats de la Loire que je

rencontrai, en me rappelant ce souvenir, m'inspira un peu de crainte;

mais, dès que je les eus envisagés, je ne ressentis plus que l'émotion

de la sympathie. Eux-mêmes semblaient la comprendre. Les plus en avant

des bandes que je dépassais me regardaient fixement comme pour

chercher à deviner à quoi j'appartenais, mais les derniers me

saluaient toujours. Ils m'inspiraient ce genre de pitié que le poète a

qualifiée de _charmante_ et que la magnanimité commande forcément

quand on n'a pas perdu tout sentiment généreux.

Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de plus beau dans l'histoire

que la conduite générale de l'armée et l'attitude personnelle des

soldats à cette époque. La France a droit de s'en enorgueillir. Je

n'attendis pas le jour de la justice pour en être enthousiasmée et,

dès lors, je les considérais avec respect et vénération. Il est bien

remarquable en effet, que, dans un moment où plus de cent cinquante

mille hommes furent renvoyés de leurs drapeaux et rejetés, sans état,

dans le pays, il n'y eut pas un excès, pas un crime commis dans toute

la France qui pût leur être imputé. Les routes restèrent également

sûres; les châteaux conservèrent leur tranquillité; les villes, les

bourgs et les villages acquirent des citoyens utiles, des ouvriers

intelligents, des chroniqueurs intéressants.

Rien ne fait plus l'éloge de la conscription que cette noble conduite

des soldats qu'elle a produits; je la crois unique dans les siècles.

J'étais ennemie des soldats de Waterloo. Je les qualifiais, à juste

titre, de traîtres depuis trois mois, mais je n'eus pas fait une

journée de route sans être fière de mes glorieux compatriotes.

Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 16 / 72 题