Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme il faloit, pour y représenter
avec dignité, avoir des richesses immenses, deux hommes seuls vinrent se
prosterner devant le Roi. L’un des concurrens, qui s’appelloit Kosroun,
descendoit des Giamites, cette race si ancienne & si illustre dans la
Perse, que peu d’autres osoient lui disputer la prééminence; outre un
avantage si favorable, pour être traité avec distinction par le
Souverain, Kosroun, incapable de manquer à l’honneur, quoiqu’au fond il
n’y fût attaché que par vanité, joignoit encore à une belle figure,
beaucoup d’esprit; mais il étoit né farouche & impérieux; son sérieux
désignoit la fierté, son sourire marquoit une ironie méprisante. Occupé
sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit, en idée, comme si c’eût été
une partie de leur succession, tout ce qui avoit fait leur gloire.
Tharzis, (c’est le nom de son concurrent) descendu d’une ancienne
famille, mais peu connue, s’étoit acquis une considération, telle,
qu’une plus haute naissance que la sienne, n’auroit pû y rien ajouter;
ayant les vertus, & les talens qui rendent digne des grandes places, il
pensoit si modestement sur tout ce qui pouvoit être à sa gloire, il
paroissoit si peu occupé de son esprit, dans les momens où il
réussissoit davantage, qu’on lui pardonnoit, sans peine, une supériorité
qui ne servoit qu’à rendre son commerce plus aimable.
Kosroun, après s’être prosterné avec affectation, (comme si la Cour
avoit eu besoin de son exemple, pour rendre au Souverain ce devoir
indispensable) reçut le talisman, & persuadé que son mérite seul
décidoit suffisamment en sa faveur, voici ce qu’il se contenta d’y
tracer.
_Mes ayeux & moi._
Le talisman passa ensuite dans les mains de Tharzis, qui pensant que ses
grandes richesses étoient le seul titre qui dût le faire préférer à
plusieurs hommes de la Cour, très-dignes comme lui de cette place,
grava, pour motifs de la grace qu’il attendoit du Monarque, ce peu de
mots.
_Vos bontés & mon zéle._
Le Roi resta, quelques momens, dans le silence, observant le talisman;
il se tourna ensuite vers les portiques d’un sallon intérieur, dont
l’accès étoit interdit à tous ses Courtisans: A l’instant, les portiques
s’ouvrirent; on entendit un bruit mêlé du son des instrumens, & des
acclamations qui accompagnent un triomphe; & l’on vit paroître soixante
Vieillards vénérables, qui, après s’être inclinés, avec respect, se
placérent aux deux côtés du Trône, chacun sur un trophée qui venoit de
s’élever. Kosroun, étonné, demanda, en secret, quelles étoient ces
figures bizarres, qui osoient se placer si près du Souverain. Tout garda
le silence.
Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans, ces sages Vieillards qui
m’environnent, plus éclairés que moi, ils vont choisir entre vous.
Kosroun, blessé de cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître
d’autre Juge que son Souverain, & loin de chercher à se rendre
favorables ces mêmes Vieillards, dont sa destinée pouvoit dépendre, il
exposa, sans ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré leur raison;
qu’attachés à des préjugés, des usages qui avoient vieilli avec eux, ils
seroient peut-être injustes, avec le dessein d’être équitables; enfin
son caractére présomptueux & altier, son mépris pour le reste des
hommes, parurent à découvert: Et quelques-uns de ces Vieillards voulant
lui remontrer l’indécence des discours qu’il osoit se permettre, il ne
daigna pas les écouter. Son orgueil alla jusqu’à leur reprocher de
manquer à ce qu’ils devoient au seul homme qui restât de l’illustre race
des Giamites. A ce nom, les Vieillards firent un cri d’indignation;
Sachez, dit le plus vénérable, à qui vous faites ce reproche, c’est aux
Giamites mêmes, que vous parlez; c’étoit eux, effectivement, que le Roi
pour confondre le présomptueux, par les motifs même, qui faisoient
naître sa confiance, avoit évoqués, avec le secours du talisman.
Kosroun, alors, dépouillé subitement de tout ce qui fondoit sa
considération, ne fut plus aperçû que par ses défauts; il ne vit plus,
pour lui, dans tous les yeux, que le mépris, ou une sorte de pitié,
presqu’aussi humiliante. Apprenez, malheureux Kosroun, continua le
Vieillard, que celui à qui les vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un
sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est desavoué d’eux, & que loin
d’avoir part à leur gloire, il doit être condamné à l’oubli & à la honte
d’être inutile à ces mêmes Concitoyens, dont il dédaigne d’être aimé. Le
Roi, alors, nomma Tharzis, & les Vieillards disparurent. On conçoit
quelle impression cet événement fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux
qui avoient d’illustres ancêtres. Dans la crainte de les voir renaître
tout à coup, on ne songea qu’à se rendre digne d’eux; mais,
malheureusement, le secret de les évoquer s’est perdu, & voici le seul
effet qui reste du pouvoir du charme; quand on marque aux Grands, qui ne
méritent rien, par eux-mêmes, des déférences, ou du respect, une voix,
qu’eux seuls n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas à vous, c’est à
vos Ayeux, que les égards dont vous jouïssez s’adressent.
ALIDOR,
ET THERSANDRE.
CONTE.
Alidor, & Thersandre, étoient jumeaux, & d’une figure qui ne laissoit
rien à désirer. C’étoit encore un autre prodige, que leur parfaite
ressemblance; ils avoient, avec beaucoup d’esprit, l’un & l’autre, les
mêmes traits, la même action, le même son de voix; il sembloit, enfin,
que la nature, ayant formé l’un des deux, avoit été si contente de
l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à l’imiter, sans la moindre
différence. Ayant été adoptés, dès le berceau, par un Enchanteur, & par
une Fée, ils ne manquoient pas d’usage du monde, quoiqu’ils n’eussent
jamais habité qu’une Campagne. Par le secours de la Féerie, les gens
aimables de chaque Nation étoient transportés, tour à tour, dans cette
habitation, sans qu’ils s’en aperçussent, sans que cela dérangeât rien à
leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs; c’étoit pendant la nuit, que
le charme les attiroit; soit qu’ils dormissent ou qu’ils fussent à
table, soit qu’un bal, ou quelque autre fête, les rassemblât; les
personnes, le souper, le lieu, tout étoit enlevé & devenoit le spectacle
du Palais de la Fée, & de l’Enchanteur. Ceux qui avoient été transportés
pendant le sommeil, & qui s’étant réveillés dans le Palais, en avoient
vû les merveilles, s’imaginoient n’avoir fait que dormir, & rêver; on a
été bien long-temps qu’on prenoit ces sortes de voyages pour des songes.
Alidor, & Thersandre passoient ainsi une vie agréable. L’Enchanteur
étoit le meilleur homme du monde; il n’avoit qu’une chose de gênante,
c’est que, comme il pensoit fort peu, il vouloit qu’on pensât pour lui,
qu’on fût, tant que le jour duroit, occupé à l’entretenir. Ce n’étoit
pas des raisonnemens, ni des réflexions qu’il demandoit; il ne vouloit
que de ces choses qu’on entend, sans presque y donner attention; il
exigeoit, par exemple, que vous lui contassiez tous les petits détails
de votre journée, & cent minuties pareilles qui ennuyent, ordinairement,
tout autre que celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter. La
Fée, au contraire, avoit en antipathie quelqu’un qui parloit de soi,
sans nécessité; elle auroit mieux aimé qu’on n’eût eu rien à lui dire;
mais ne voulant contraindre personne, comme Alidor parloit volontiers de
tout ce qui le regardoit, elle l’avoit abandonné à l’Enchanteur, &
s’étoit réservé Thersandre; l’ayant accoutumé, de bonne heure, à ne
point entretenir les autres de ses petites avantures, de ses goûts, de
ses haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit que lui.
Thersandre, & son frere étoient dans leur vingtiéme année, lorsqu’ils
entendirent un Héraut qui crioit à haute voix: _Qui osera mériter
l’honneur d’épouser la fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la moitié
du Royaume?_
_Il vient de naître un homme, ou plûtôt un horrible monstre à deux
têtes, & qui porte écrit sur chaque front, en caractéres de feu_: Qu’on
me donne la Princesse en mariage, ou je renverserai le monde. _Comme il
est fils d’un Enchanteur, il dissipe une Armée par le seul bruit de sa
voix; mais il peut succomber, s’il n’est attaqué que par un petit
nombre. Quiconque l’aura vaincu, & apportera sa dépouille, recevra, au
choix de la Princesse, l’une des récompenses promises._
Le Héraut ayant achevé, il leur remit un rouleau d’écorce d’arbre, sur
lequel ils trouvérent tracé:
PORTRAIT DE LA PRINCESSE.
_Qu’avec le secours de l’imagination la plus ingénieuse, on se
représente tout ce qui forme une personne charmante, par la figure,
l’esprit & le caractére; qu’ensuite on considére, on entende la
Princesse, on dira: Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce que je
voulois dépeindre._
Mon frere, dit Thersandre, nous ne sommes encore connus que par la
singularité de notre ressemblance. C’est ici l’occasion de nous
signaler. Alidor fut du même sentiment. Ils s’armérent chacun d’un dard,
d’un bouclier & d’une épée; & ayant appris que le Géant, qui parcouroit
cent lieues de pays d’un soleil à l’autre, n’étoit pas loin de leur
château, ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils sur le bord
d’un bois assez proche de leur demeure, qu’ils aperçûrent un Monstre
haut de trente pieds, ayant deux têtes humaines, des aîles de cristal, &
quatre bras armés de griffes fort longues, & dentelées; il ne voloit
pas, mais secouru de ces mêmes aîles, il marchoit avec une rapidité
étonnante, s’appuyant sur une énorme massue.
Malgré la supériorité que paroissoit avoir, sur eux, un colosse si
terrible, comme il avoit quelque chose d’humain, ils crûrent que ce
seroit une lâcheté de l’attaquer ensemble. Ils pensoient que le courage
& l’adresse, étoient un genre de force, supérieur à tout autre, & ayant
tiré au sort, à qui le combattroit le premier, Alidor fut le fortuné. Il
marcha aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé de son arc, tira
plusieurs fléches, dont la pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor les
évita, avec une adresse extrême, & lançant son dard, il fit, à l’une des
têtes du Géant, une légére blessure. Le Monstre, alors, faisant
plusieurs mouvemens de son énorme massue, causa une si grande agitation
dans l’air, qu’Alidor tomba comme si un ouragan l’eût renversé.
Thersandre, voyant son frere hors de combat, courut pour le venger. Le
Géant tenoit un bras levé pour accabler son ennemi vaincu, lorsqu’il
aperçût le nouveau combattant, qui lui crioit de se défendre; & furieux
de ce qu’un adversaire, qu’il trouvoit méprisable, se flattoit de le
mettre en péril, il résolut de lui faire souffrir une mort horrible. On
vit alors jaillir, de ces mêmes caractéres qu’il avoit imprimés sur
chaque front, des serpentaux enflammés, & des fléches brûlantes.
Thersandre, loin d’en être effrayé, se jetta à travers ces dangers; il
lança son dard avec tant de justesse, qu’il fit au Monstre une profonde
blessure. Le Monstre, alors, leva sa massue, mais les forces lui
manquérent, il tomba, & Thersandre lui trancha ces deux formidables
têtes, qui avoient causé tant de frayeur au Roi & à la Princesse,
lorsque le Monstre avoit été la demander en mariage.
Pendant ce combat, Alidor ayant repris ses esprits, Thersandre & lui,
allérent faire part de ce triomphe à l’Enchanteur & à la Fée, qui furent
charmés de ce qu’ils avoient tenté cette grande entreprise de leur
propre mouvement. Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre au Roi la mort
du Monstre. Contez-lui, bien en détail, les circonstances de cette
admirable nouvelle; & recevez les récompenses que vous avez méritées. La
Fée parla différemment à Thersandre; sans doute, lui dit-elle en secret,
vous voulez être l’Epoux de la Princesse? Il faut mériter qu’elle vous
préfére; observez, plus sévérement que jamais, de ne point parler de
vous, lors même que vous l’entretiendrez du service que vous venez de
lui rendre. Thersandre remercia la Fée, rejoignit son frere; ils
partirent.
Ils arrivérent le lendemain à la Cour. Le Roi & la Princesse déja
informés de toutes les circonstances de leur victoire, voulurent, pour
les recevoir avec distinction, leur donner à chacun une audience
particuliére. Alidor, comme l’aîné, parut le premier: sa figure si belle
& si noble, une certaine grace, qui paroissoit dans toutes ses actions,
& l’une des têtes du Monstre qu’il portoit, avec fierté, au bout de son
épée, tout cela formoit un contraste qu’on voyoit avec une sorte
d’admiration. Le Roi & la Princesse en furent frapés. Alidor conta
comment son frere & lui, sur le récit du Héraut, avoient résolu de
chercher le Géant. Il ne songea point à parler du portrait de la
Princesse, mais il dépeignit la figure effrayante du Monstre, & tout le
péril de le combattre, la blessure qu’il lui avoit faite, & enfin
l’effet de ce tourbillon, dont il avoit été renversé, comme d’un coup de
tonnerre.
Pendant ce récit, qu’Alidor orna de traits d’esprit & d’éloquence,
flatté de l’espoir d’obtenir la main de la Princesse, il avoit paru
beaucoup moins occupé d’elle, que de l’éclat de sa propre avanture. Le
Roi, après lui avoir donné toutes sortes de témoignages d’estime: Allez,
lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt, quelle sera votre récompense.
Alidor se retira, & Thersandre fut introduit.
Thersandre ne portoit point une des têtes du Monstre, comme avoit fait
Alidor, il l’avoit déposée dans la salle des Gardes, au pied du faisceau
d’armes. Il parut avec l’extérieur simple, d’un homme qui n’auroit eu
aucune part à l’événement du jour; ce fut toute la différence que la
Princesse aperçût entre son frere & lui; étant, d’ailleurs,
très-surprise de leur ressemblance. Thersandre s’avança, avec beaucoup
de grace, & de modestie; il resta dans le silence, attendant que le Roi
lui parlât, & regardant de temps en temps la Princesse. C’est donc vous,
brave Thersandre, qui avez triomphé du Géant, lui dit le Roi? Mon frere
l’avoit blessé, répondit Thersandre, & depuis sa blessure, il avoit
peine à se défendre. Vous rabaissez beaucoup la gloire de votre combat,
continua le Monarque, mais je suis instruit des périls que vous avez
bravés. Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit Thersandre, sa vie
troubloit le bonheur du Roi, & les beaux jours de la Princesse. C’est
vous qui me les rendez ces beaux jours, dit la Princesse, & vous ne
parlez point de la récompense! Vous venez de l’accorder, Princesse,
répondit Thersandre, vous annoncez que vous allez vivre heureuse.
Cependant, ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de mon Royaume. Il
appartient tout entier à la Princesse, interrompit Thersandre, un don
qui diminueroit de son bonheur, ou de sa gloire, pourroit-il être
regardé comme un bienfait par aucun de vos Sujets? C’est assez, dit le
Roi, vous apprendrez comment je sais reconnoître un service de cette
importance.
Quand Thersandre se fut retiré, le Roi, qui n’aimoit pas moins que
l’Enchanteur, à entendre raconter de belles histoires, dit à sa fille:
Me voilà bien embarrassé; celui-ci ne veut pas de la moitié de mon
Royaume; il mérite, cependant aussi, une grande récompense; mais si tu
te détermines à épouser l’un des deux, vraisemblablement tu ne prendras
pas Thersandre. Il me paroît qu’il a bien moins d’esprit que son frere:
il n’a pas sû nous conter son combat, comme avoit fait si agréablement
Alidor. Mon pere, répondit la Princesse, pardonnez si mon sentiment
n’est pas conforme au vôtre. Thersandre ne me paroît avoir d’avantage
sur Alidor, que l’élévation d’ame, qu’il montre, en n’étant point occupé
de sa victoire: Eh, quelle différence cela met entr’eux! Quiconque peut
n’avoir point de vanité sur l’événement le plus brillant de sa vie, a
sans doute une force d’esprit, une raison supérieure, qui ne se
démentiront jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue en sa faveur, &
que je l’épouserois sans répugnance. Il me semble que je ne trouverois
dans Alidor, qu’un Libérateur, qui se plairoit à me faire souvenir que
je suis sa conquête, qui dès que la moindre inquiétude viendroit le
saisir, me présenteroit la tête du Géant, pour me faire souvenir de ce
que je lui dois, & qui réduiroit ainsi ma tendresse à la reconnoissance.
Dans Thersandre, je découvre, à la fois, un extrême désir de
m’intéresser en sa faveur, avec la crainte généreuse de me rappeller
qu’il m’a servie; il n’envisage, dans ce qu’il a fait pour moi, il ne
sent, que le plaisir d’avoir contribué au bonheur de ma vie, & n’ose
s’en faire un titre pour me plaire. L’un s’applaudiroit sans cesse
d’avoir mérité ma main; l’autre, en la méritant davantage, regardera,
comme une grace, de l’avoir obtenue. Combien la modestie ajoute aux
autres qualités qui rendent aimables! Me voilà détrompé, dit le Roi, je
vois qu’effectivement Thersandre te plaît plus que son frere; demain
nous leur apprendrons leur destinée; envoyons inviter l’Enchanteur & la
Fée qui les aiment, à venir être témoins des effets de notre
reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur & la Fée étant arrivés, le
Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement de la moitié du Royaume;
il ordonna qu’on préparât les fêtes qui doivent précéder l’hyménée;
ensuite il posa sa couronne sur la tête de sa fille, lui remit son
sceptre, & présentant Thersandre: Vous êtes Reine, dit-il, & voilà votre
Libérateur. La Princesse regarda Thersandre, lui donna le sceptre, &
Thersandre tomba à ses pieds; devenu éperduement amoureux d’elle, pour
avancer, d’un moment, le bonheur de recevoir sa foi, il auroit combattu
un nouveau monstre. Enfin ce moment désiré arriva; la Princesse ne
s’étoit point trompée; Thersandre, Epoux & Roi, garda la douceur, la
simplicité de son caractére; on parle encore de la félicité, toujours
égale, dont la vie de ces deux Epoux a été remplie.
LES VOYAGEUSES.
CONTE.
Une Fée avoit trois niéces; l’aînée étoit belle, la seconde jolie, & la
troisiéme laide. La belle étoit si contente, si glorieuse de l’être,
qu’elle n’étoit, qu’elle ne vouloit être que cela; elle n’imaginoit
point d’autre avantage dans le monde. Si elle marchoit, sa contenance
sembloit vous dire: Voyez de quelle air la beauté se proméne;
devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir, s’éveiller, c’étoit en
attitude de belle personne. Quand vous l’entreteniez des choses qui la
regardoient le moins, elle vous répondoit comme si vous lui eussiez
donné des louanges. On lui auroit raconté la mort du grand Pan, ou
l’entreprise des argonautes, qu’elle auroit crû que c’étoit une
allégorie sur ses charmes. La jolie, vive naturellement, fort piquante,
& supérieurement coquette, vouloit que tout fût occupé d’elle, jusqu’aux
femmes; car il faloit, pour être heureuse, se voir l’unique objet de
leur jalousie, de leurs plaintes, de leur aigreur; comme celui de
l’empressement, des soins, des inquiétudes, des préférences de tous les
hommes. On ne cessoit presque pas de parler, afin que les autres femmes
n’eussent pas le temps de montrer de l’esprit; & quand on ne se sentoit
pas ce fond d’enjouement, qui donne si bien l’air de la premiére
jeunesse, on y suppléoit, en prenant l’air de l’étourderie. Il faloit
voir encore comme on affectoit de paroître sensible aux amusemens, afin
de laisser imaginer que si on se permettoit des passions, on les auroit
extrêmement vives: elle tiroit même parti de sa mauvaise humeur; (car
elle en avoit) elle en montroit aussi sans en avoir, & alors, elle
devenoit moqueuse; ainsi c’étoit être, toujours, le personnage qui
attiroit l’attention de toute l’assemblée; enfin, pour achever le
portrait, sensible uniquement par vanité, indifférente dans le cœur,
elle n’exigeoit de l’amitié, ni n’en vouloit rendre, aussi n’en
avoit-elle jamais inspiré.
La laide l’étoit effectivement, mais d’une laideur qui ne ressembloit
point à toutes celles qu’on rencontroit alors assez communément dans le
monde; quand on regardoit ses traits en détail, il n’y en avoit pas un
seul qui ne déplût; à les voir ensemble, c’étoit de moment en moment une
physionomie nouvelle, toujours singuliére, toujours agréable; on jugeoit
que cette variété venoit de beaucoup d’imagination, & que cette
imagination devoit être charmante. Elle l’étoit aussi. La gaieté, la
douceur, la finesse; & sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à rien,
& qui fait tout valoir; voilà, à la fois, son esprit, & son visage; car,
comme je l’ai dit, l’un étoit toujours l’ame de l’autre. Ajoûtez,
qu’elle avoit les plus belles dents du monde, & que le reste de sa
figure étoit fort bien. Voilà toute la personne. J’oubliois ce qui peut
servir le mieux à faire connoître son caractére; elle savoit qu’elle
étoit laide, & ne se doutoit pas qu’elle eût de quoi le faire oublier.
Leur tante, qui n’avoit employé son art qu’à se perfectionner la raison,
qu’elle regardoit comme le premier de tous les dons, auroit bien voulu
pouvoir en faire part à ses niéces; elle quittoit souvent le pays des
Fées, pour venir vivre avec elles. Il est temps que vous choisissiez un
état, leur dit-elle un jour; si vous étiez mes filles, vous seriez Fées
comme moi; mais à mes niéces, je ne puis donner de ma Féerie, que
quelques secours pour leur faire un grand établissement. Voyons,
d’abord, quelle figure vous voulez avoir; car il dépend de moi de
changer la vôtre. L’aînée répondit à cette proposition avec un air de
dédain; Ne perdez point à cela l’excellence de votre art, ma tante, rien
ne presse. Je me consulterai, dit la seconde, avec un sourire lorgneur,
qui marquoit une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse, & la
mieux enracinée. Pour moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que gagner à
un changement; tenez ma tante, que je prenne la figure sous laquelle je
vous inspirerai le plus d’amitié pour moi. Et la Fée de l’embrasser.
Mademoiselle, n’imagine donc point de modéle sur lequel ma tante pût la
former, ajoûta l’aînée, comme par bonté pour cette pauvre cadette. Vous
pouvez vous flatter, ma tante, (continua la seconde, qui avoit pris de
l’humeur de ce que la laide avoit été embrassée) que son changement
(quel qu’il soit) fera beaucoup d’honneur à votre art. Il me vient une
autre idée, dit la Fée, si nous allions voyager dans quelques Royaumes
étrangers, vous sauriez ce qu’on penseroit du mérite que vous avez
actuellement; vous connoîtriez aussi les différentes conditions où l’on
peut vivre heureux, & vous vous décideriez ensuite. Le projet fut
unanimement approuvé; la Fée trouva convenable que dans le voyage, elles
passassent pour niéces de Fées; c’étoit le moyen d’être par-tout fort
bien reçûes. Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées, afin que tout
soit dans la bonne foi, que nous gardions notre nom ordinaire,
c’est-à-dire, la belle, la jolie, & la laide; vous savez qu’on nous
appelle ainsi depuis le berceau. La Fée y consentit; & pour n’être point
accablée de toutes les demandes ridicules qu’on viendroit lui faire, si
elle s’annonçoit comme Fée, elle voulut ne paroître que la Gouvernante
de ses niéces.
On part, & pendant le voyage, dès qu’on étoit dans une grande Ville, les
deux aînées ne manquoient pas de répéter, cent fois à propos de rien:
Mais que fait la laide? Ecoutez, ma tante, ce que dit la laide. On
prétend même, qu’elles portoient dans une petite cage de satin, dont les
barreaux étoient de pelluche, une petite Perruche, à voix aigre, &
perçante, qui répétoit cent fois dans une heure: La laide, la laide, la
laide; & c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il est certain, du
moins, que depuis qu’on avoit donné à leur sœur, étant encore au
berceau, le triste nom de laide, elles seules le lui avoient fidélement
conservé; tous ceux qui l’environnoient, en avoient chacun imaginé un
autre. L’un l’appelloit _Zimzime_, ce qui en langage de Fée, veut dire,
_mieux que belle_. L’autre, _Claride_, c’est-à-dire, _qui ne
l’aimeroit?_ & ainsi de quantité d’autres noms. Si elle n’en avoit eu
qu’un déterminé, elle y auroit perdu, quelque beau qu’il eût été; il est
vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que tout bas devant ses sœurs, de peur
de les mettre en colére, & qu’elle-même ne vouloit pas les entendre;
mais l’appeller, comme par méprise, d’un de ces noms, c’étoit lui dire
une chose obligeante, & on profitoit de toutes les occasions de se
méprendre; car comme on craignoit, parce qu’elle étoit extrêmement
modeste, qu’elle ne se crût du genre de laideur que ses sœurs lui
reprochoient si volontiers, on s’appliquoit à lui persuader le
contraire, & cela, parce qu’elle cherchoit à être aimée.