Asaïd charmé des vertus, de l’esprit, & de la tendresse qu’il trouvoit

en elle, faisoit grace aux imperfections du caractére: Loin d’y opposer

jamais, ni d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette condescendance,

cette douceur, qui naît d’une véritable amitié, que soutient la raison,

& qui n’a rien de la foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop prendre sur

soi, pour faire cesser les torts & les chagrins de ce qu’on aime, il

cédoit, il ramenoit bien-tôt le calme; & insensiblement, ayant vaincu

l’impétuosité de l’humeur, il ne resta que la tendresse; eh quelle

tendresse! Elle n’avoit plus de sentimens, qui ne servissent à le rendre

heureux. Leur Cour ne respiroit que le plaisir, la décence & le zéle:

Tout ce qui les environnoit, sentoit un empressement à leur plaire, qui

ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude. Bonheur inestimable, &

presque toujours ignoré des Souverains! Ils pouvoient quelquefois

oublier qu’ils avoient des Courtisans, & ne se croire entourés que

d’amis aimables & sincéres. Les talens, les arts, chéris & protegés par

eux, avoient, pour principale ambition, la gloire de concourir aux

douceurs de la vie de deux maîtres si respectables; tandis qu’à la Cour

d’Alcimédor, le désir de plaire, n’étoit qu’une crainte de la disgrace,

& que, jusques aux amusemens & aux plaisirs, tout étoit mis au rang des

devoirs austéres: Ainsi les dons de Zulmane, n’avoient produit, à

Alcimédor, d’autre fortune, que de se voir Souverain, sans avoir l’amour

de ses Sujets, & Epoux malheureux, sans aucun motif considérable de se

plaindre de la Princesse.

On auroit crû, qu’avec une conduite si différente, ces deux Princes

n’auroient dû jamais éprouver une commune destinée; mais, tout à coup,

il sortit du fond de la Tartarie, un Peuple de Guerriers, qui parvinrent

jusqu’en Arabie. En vain les autres Souverains joignirent leurs forces à

celles d’Alcimédor & d’Asaïd. Ces hommes inconnus, étoient braves,

disciplinés, & si formidables en nombre, qu’ils accablérent tout ce qui

s’opposa à leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor, ajoûtoit encore à

leur force & à leur valeur, par la haute opinion qu’ils avoient de

l’élévation de son ame. Ce Conquérant s’étant emparé de la Ville

Capitale des Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit été vaincu le

dernier de tous, s’y étoit retiré avec son frere) Aterganor assembla les

hommes les plus considérables des deux Nations, & leur parla ainsi. Je

n’ai pas prétendu vous conquérir, pour vous mettre dans l’esclavage. Je

sai quelles sont vos vertus; elles ont accrû l’ambition que j’avois de

régner dans l’Arabie. Des hommes, tels que vous, ne doivent obéir qu’au

plus grand Roi de la terre, au Monarque de la Tartarie. Peuples, que

j’ai soumis, je ne viens point emporter vos richesses, ni forcer vos

volontés: Conservez vos usages, vos mœurs, & choisissez, vous-mêmes, le

nouveau Maître, qui, sous mon autorité, sera chargé du soin de vous

rendre heureux. J’établis, de ce moment, l’entiére égalité de condition.

Que, pendant douze soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres

distinctions, d’autres égards, que ceux qui seront volontaires: Employez

ces jours, d’une liberté si pure, à vous élire un Souverain; fût-il tiré

du sang le plus obscur, sur la foi de votre choix, il me paroîtra digne

de régner. Le Vainqueur dit ensuite aux deux Princes, qu’il les laissoit

libres dans leur Palais, & il alla camper au milieu de cette redoutable

Armée qui environnoit la Ville.

L’égalité de condition ordonnée, fit naître une révolution subite; tous

ceux pour qui la servitude, les devoirs, le respect, avoient été un

fardeau, ne songérent plus à le supporter. Entre les personnes

accoutumées à être prévenues, à faire autant de loix de leurs volontés,

plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité dans leur famille. Les

Gardes, les Officiers d’Alcimédor, désertérent tous de son Palais, & un

Palais déserté est plus triste qu’une cabane habitée; ses Courtisans

l’abandonnérent, ne s’occupant plus que de la part qu’ils devoient avoir

à l’élection d’un nouveau maître. Alcimédor & la Princesse son Epouse,

accoutumés à la hauteur & la confiance qu’une longue prospérité fait

naître, ne connoissoient point l’élévation d’ame, qui fait ennoblir

l’adversité; ils restérent seuls, & humiliés. Aterganor voulut jouïr du

spectacle de ces changemens; il aimoit à voir l’abbattement ou la

dignité avec laquelle on soutenoit les grands revers. Il remarqua, dans

les différens états, avec plaisir, des hommes dont toute la

considération avoit disparu avec leur crédit ou leurs titres; qui, d’un

rang distingué, & qui les élevoit, réduits à leur propre mérite,

tomboient confondus & méprisés, dans la foule. Mais quel fut l’excès de

son étonnement, lorsqu’arrivant au Palais d’Asaïd, il chercha

inutilement les marques de la révolution qu’il s’attendoit d’y

reconnoître? Il voit les Gardes dans leur devoir, & les Courtisans,

d’autant plus occupés à marquer leur fidélité à leur Maître, que cet

hommage étoit un gage de leur vertu. Il trouva le Prince & la Princesse

dans une assiette d’ame également éloignée de la fermeté fastueuse, & de

la tristesse humiliante: Ils ne s’entretenoient que du désir de voir

couronner un Souverain, qui rendît heureux des Sujets dont ils

éprouvoient, d’une maniére si admirable, le respect & l’amour. Aterganor

crut être abusé par un songe. O fortuné Asaïd! s’écria-t-il, & vous,

respectable Princesse, que votre gloire est supérieure à la mienne! Vous

m’apprenez que je n’ai point encore régné. Je n’envisageois que la

domination qui naît de la force, qui ne s’entretient que par la crainte,

& qui ne cherche qu’à s’étendre. Vous me faites connoître que la

véritable autorité sur les hommes, a sa source dans leur cœur. Alors les

Députés des deux Nations se présentérent pour proposer le Roi qu’ils

avoient choisi. Tous proclamérent Asaïd; on ne voyoit par-tout que des

larmes de zéle, d’amour & de joie; on n’entendoit que le nom d’Asaïd.

Aterganor, à ce spectacle, descendit du trône; il déposa son sceptre

entre les mains d’Asaïd, & plaçant sa propre couronne sur la tête de la

Princesse: Regnez, leur dit-il, puisque tous les cœurs vous appellent,

non pour reconnoître un Roi supérieur à vous. Oserois-je assujettir ceux

dont j’admire l’exemple, & dont les vertus m’instruisent? Je rens la

Souveraineté à tous les Princes que j’avois vaincus, je n’exercerai ici

qu’un seul droit de l’Empire: Qu’Alcimédor cesse d’être Souverain. Je

réunis, pour vous seul, les Etats que vous aviez partagés avec lui.

Comme Aterganor achevoit ces mots, on entendit un coup de tonnerre,

Zulmane parut sur un char; & pour dérober, aux yeux des mortels, le

Prince à qui ses dons avoient été si peu profitables, elle enleva

Alcimédor, ainsi que sa Princesse, & se perdit dans l’immensité des

airs. Alsime s’offrit, alors, sur un trône brillant des plus vives

couleurs de la lumiére; elle confirma la loi, si juste, qu’Aterganor

venoit de faire, & qui assuroit le bonheur des Peuples que lui avoit

recommandés Zoraïde. Elle reconnut, avec transport, dans la nouvelle

gloire, dont Asaïd étoit environné, les fruits heureux de son éducation;

& c’est depuis cette époque du régne d’Asaïd, que cette Partie de

l’Arabie a été nommée l’Arabie heureuse.

L’ISLE

DE LA LIBERTÉ.

CONTE.

Un Enchanteur, ennuyé d’entendre des hommes condamner, particuliérement,

dans autrui, les défauts qu’ils avoient eux-mêmes, résolut de démasquer

les premiers qui lui tiendroient pareil langage. Il se retira dans une

Isle, & publia que ceux qui viendroient s’y établir, y seroient libres

de faire leur volonté, & n’éprouveroient jamais d’injustices, de la part

des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle répandue, qu’il vit

arriver trois personnages, de l’espéce de ceux qu’il attendoit. Vous

désirez le droit de Citoyens, leur dit-il? je vais vous l’accorder.

Voici l’unique condition que j’impose: Dites-moi, chacun, quel est votre

caractére, votre goût dominant; on écrira sur la Liste de nos Insulaires

ce que vous allez dicter, &, dès ce moment, vous pourrez vivre ici de la

maniére qui vous conviendra, sans que personne vous en empêche.

L’un, qui s’appelloit Almon, dit: _Je suis naturel, je hais la

dissimulation, je me montre tel que je suis_, voilà mon caractére. On

écrivit: _Almon est naturel_. _Pour moi_, dit le second, qui se nommoit

Alibé, _J’aime à plaire, à faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis

les talens qui peuvent y contribuer_. On écrivit: _Alibé aime à plaire_.

_Il faut que je l’avoue_, dit le troisiéme, qui avoit nom Zanis, _Je

suis extrémement singulier_. On écrivit: _Zanis est singulier_. Vous

pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur, vous livrer, sans aucune

contrainte, au genre de vie qui vous plaira; allez, on va vous conduire

à l’habitation qui vous est destinée.

Quand ils furent partis, l’Enchanteur dit à ceux qui formoient sa Cour:

Vous voyez avec quelle confiance ces trois hommes viennent d’annoncer

leur caractére; Je vais vous en faire un portrait véritable: Almon, sans

égards pour ce qui convient aux autres, est accoutumé à ne se jamais

contraindre; quoiqu’il ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme, c’est

toujours par caprice; voilà ce qu’il appelle être naturel. Sans dessein

de dominer, il est décidant; il parle par la seule envie de parler; il

interrompt pour dire son avis, & contrarie souvent celui qui vient à le

suivre; en un mot, rempli de défauts contre la Société, & leur donnant

libre carriére; voilà ce qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé, qui

effectivement a bien des talens, ne les emploie que contre lui; il veut

qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être applaudi, & l’être seul; & il

appelle cette sorte de tyrannie, aimer à plaire. A l’égard de Zanis,

toujours occupé à ne ressembler à personne, il rit de ce qui

attristeroit les autres, & regarde d’un œil funeste tout ce qui excite

la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il se croit impénétrable, on voit

qu’il s’est fait le matin une liste des étonnemens, des distractions,

des caprices qu’il aura dans sa journée; indiscret, contredisant,

injuste; il se croit justifié, suffisamment, quand il a dit, _C’est que

je suis singulier_; il croit, même, avoir fait son éloge. Jouïssons sans

qu’ils nous aperçoivent, des avantures qui vont les surprendre. A ces

mots, l’Enchanteur & ses confidens devinrent invisibles.

Almon, en sortant de chez l’Enchanteur, se trouva près d’un superbe

Palais, & découvrit au frontispice une table de Lapis, sur laquelle des

cailloux transparens, formoient cette inscription, qui étoit

éblouïssante.

_Tout le monde a raison._

Almon, frapé de curiosité, entre; & comme il approchoit du vestibule, il

entend un bruit de divers instrumens. Le bruit cesse, deux portiques

s’ouvrent, & il voit paroître deux Hérauts, dont l’habillement étoit

composé de tout ce qui caractérise les différentes conditions des

hommes, & qui marchoient vers lui, tantôt avec une affectation de

gravité, tantôt avec de fausses graces, & quelquefois d’une maniére

comique. _C’est ici le Palais d’Alcanor_, lui dit le premier qui

l’aborda: _Vous pourrez le regarder comme le vôtre_, ajoûta le second; &

tout de suite, reprenant alternativement la parole, sans donner à Almon

le temps de répondre, ils continuérent ainsi: _Cette retraite est

charmante_; ON PEUT S’Y ENNUYER, ET LE DIRE; _On peut, dès qu’on s’y

plaît, y passer les jours entiers_; ON PEUT N’Y VENIR QUE PAR CAPRICE,

RESTER OU DISPAROÎTRE. _Alcanor est sans cesse environné de tout ce qui

fait l’amusement des autres._ ON PEUT CROIRE QUE C’EST POUR LE SIEN

PROPRE QU’IL EN USE AINSI, ET NE LUI EN SAVOIR PAS LE MOINDRE GRÉ. Ce

dialogue achevé, Almon se trouva près de l’appartement; les deux Hérauts

alors lui répétérent trois fois de suite, parlant en même temps: _Ici

tout le monde a raison._

Les Hérauts se retirérent, & Almon entra dans un magnifique sallon. Il

vit un grand nombre d’hommes & de femmes, qui, par leur maintien, leurs

occupations, leurs discours, sembloient se croire seuls. L’un rêve,

l’autre danse; celui-ci parle, & n’est point écouté; celle-là s’examine

dans une glace, & révéle, tout haut, ce qu’en secret son amour propre

lui inspire de bonne opinion d’elle-même: ici on entend dire, j’ai

beaucoup d’esprit; là, je suis une créature parfaite. Enfin ce sont

beaucoup de gens en un même lieu, qui ne forment point de Société.

Alcanor, assis sur une espéce de Trône, paroissoit n’être point occupé

des autres; & les autres ne l’étoient point de lui. Dans des momens, il

étoit environné d’un cercle, où tous parloient ensemble, quelquefois

c’étoit un silence taciturne qu’on y voyoit régner. Almon, qui n’avoit

été remarqué de personne, vint s’asseoir auprès d’Alcanor, lorsque

l’entretien se tournoit sur l’éloge de la politesse. Si vous en êtes,

dit Almon, en interrompant, à définir la politesse des habitans de cette

Isle, la conversation tombera bien-tôt: Je serois bien fâché de vous

empêcher de penser comme il vous plaît, répondit Alcanor, avec un air de

circonspection; mais, comme je hais la dissimulation, je vous avouerai

que votre opinion me paroît la plus dénuée de sens commun, de jugement,

de raison, d’esprit; la politesse ne consiste que dans de certains

usages convenus, & vous ignorez les nôtres? Et je les ignorerai,

repartit Almon, à moins que pour m’acquiter avec vous, je n’apprenne à

répondre d’une maniére fort désobligeante. Désobligeante! dit l’épouse

d’Alcanor, avec un sourire d’amitié, elle n’est que naturelle, & je vous

avertis (car j’aime mes voisins) qu’à en juger autrement, vous paroissez

ridicule; & vous faites bien, on se montre ici tel qu’on est. Almon

voulut répliquer. Si vous insistez, interrompit la Dame, vous serez un

sot, je vous le dis, parce que je le pense, & que je hais la

dissimulation. L’Enchanteur parut alors. Quelle insupportable liberté

que celle de votre Isle! s’écria Almon; on n’y éprouve, m’aviez-vous

dit, aucune injustice de la part de vos Citoyens! Sans doute, répondit

l’Enchanteur, c’est vous qui êtes injuste. Vous avez déclaré que vous

étiez naturel, & j’approuve que vous le soyez; mais croyez-vous avoir le

privilége exclusif de l’être? Apprenez que c’est aussi le caractére de

tous nos habitans. Pouvez-vous vous plaindre des gens qui vous

ressemblent? Mais sortez d’erreur, Almon, & que les scénes qui viennent

de vous déplaire, vous instruisent; il n’y a point de Société qui pût

s’entretenir, si les hommes se montroient toujours tels qu’ils sont: il

n’est permis de s’abandonner à son naturel, que quand ce naturel

s’accorde avec les usages, & les vertus qui lient la Société. Je le

vois, dit Almon, frapé de ces vérités; Madame m’avoit bien promis que

j’allois n’être qu’un sot; je le suis, je commence à le connoître, & je

veux rester parmi vous, afin de m’en convaincre, au point de ne l’être

bien-tôt plus, si je puis. Je répons de vous, continua l’Enchanteur,

sans même que mon art s’en mêle; avec de l’esprit & un vrai désir de

plaire, on se corrige bien-tôt de ses défauts. Venez être témoin des

avantures de vos camarades, elles serviront encore à vous instruire. A

ces mots, ils furent transportés dans une maison, où Alibé venoit d’être

présenté. C’étoit le rendez-vous de la bonne compagnie. A peine Alibé

fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation, & ce fut pour étaler

toutes ses connoissances, pour montrer beaucoup d’esprit, & pour parler

de soi; comme s’il n’y avoit eu dans le monde d’autre mérite que le

sien, ou que celui des autres ne dût consister qu’à savoir lui rendre

hommage. On l’écouta d’abord, en lui donnant tous ces témoignages

équivoques d’applaudissement, tels qu’un certain sourire de

complaisance, qu’on place, souvent, sans avoir entendu ce qu’on loue; un

mot dénué de sens, & qu’on répéte, d’après la personne qui parle, comme

si ce mot étoit un oracle; un regard, qu’on adresse à celui des

écoutans, qui passe pour avoir le plus d’esprit, comme pour lui faire

part de l’admiration où l’on est de ce qu’on vient d’entendre; & Alibé

augmentoit de bonne opinion de lui-même, & d’envie de parler. Bien-tôt,

pour commencer à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit des traits

d’imagination, on le louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa

mémoire; s’il passoit à des recherches, qui ne supposent que de

l’érudition, on admiroit en lui l’excellence du génie; s’il faisoit des

plaisanteries de mauvais goût, ou des contes usés, on le félicitoit

d’avoir si bien l’esprit & le langage du monde; enfin on l’accabloit de

louanges déplacées, & d’abord il n’entendit que les louanges; l’amour

propre, même dans un homme d’esprit, est quelquefois si sottement

crédule! Alibé s’aperçut ensuite, que ces louanges étoient à

contre-sens; mais il pensa que c’étoit manque de justesse d’esprit dans

les gens qui l’applaudissoient, & leur sût gré de l’intention. Il les

reprenoit, avec bonté, quand il les voyoit ainsi se méprendre; il leur

enseignoit, d’une façon détournée, la maniére de le louer

convenablement. L’assemblée jouïssoit du plaisir de voir croître

l’orgueil & le ridicule d’Alibé: mais ce n’étoit pas assez pour elle, il

faloit qu’il sentît sa situation. Tout d’un coup chacun change avec lui

de conduite; il venoit d’annoncer le récit d’une avanture

très-singuliére qui lui étoit arrivée: il commence, un homme

l’interrompt, & à propos de singularité, raconte un songe

très-extraordinaire qu’il a fait la nuit précédente. Alibé se contraint,

s’impatiente; il saisit enfin une occasion de proposer des vers assez

heureux qu’il a composés. Au mot de vers, un autre en récite de

nouveaux, & voilà Alibé réduit à l’ennui d’écouter, ou du moins au dépit

de se taire. Enfin il se voit environné de talens qui le persécutent,

parce qu’ils sont applaudis, & qu’il ne trouve pas le moindre jour, pour

faire briller les siens; il n’y peut plus tenir, il sort indigné du peu

d’égards qu’on a dans cette maison, pour le mérite d’autrui. Il va chez

l’Enchanteur, qui, pour toute réponse à ses plaintes, lui présente le

Livre sur lequel on avoit inscrit son caractére; il l’ouvre, & lit:

Alibé, comme il croit être, _Il aime à plaire_. Alibé, comme il est, _Il

ne veut que briller_. Alibé referme le Livre, regarde en pitié

l’Enchanteur, & court se rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible

que jamais, dit l’Enchanteur, quelques connoissances, divers talens

médiocres, & peu d’esprit, c’est de cet assemblage que la fatuité a pris

naissance.

Il ne manquoit à l’Enchanteur que de voir Zanis sur la scéne, il eut

bien-tôt satisfaction. Comme Zanis passoit sur une grande place, une

troupe de gens, parés d’une maniére bizarre, l’entourent, & l’engagent à

monter dans un char. On connoît votre mérite, lui dit-on, vous êtes

digne du triomphe. Ils le conduisent, ainsi, dans une espéce de Temple,

où il trouve une nombreuse assemblée. Il se présente avec une ferme

résolution d’être plus singulier que jamais: maintien recherché, propos

hazardés, tout est mis en œuvre, & n’est point remarqué; il voit que,

bien loin d’étonner personne, il est regardé comme un homme à

l’ordinaire. Cela le décontenance; il reprend courage, il avance une

maxime inouïe, tout le monde est de son opinion, on connoissoit cette

façon de penser, elle est commune. Son embarras se renouvelle, il conte,

il exagére, on commence à l’écouter; mais un autre prend la parole, &

tient des discours si outrés, que Zanis est presque réduit à se trouver

raisonnable; enfin il se retire avec le dépit d’avoir été unanimement

loué sur la justesse de son esprit, & sur la retenue de son imagination.

Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur (car rien n’est si

humiliant que la déraison affectée en pure perte); dans ce trouble

d’esprit, il est abordé par un petit homme, qui, avec tout l’ajustement,

& le maintien d’un vieillard, avoit à peine dix-huit ans. Je vois bien

que vous êtes un homme simple, un esprit sensé, lui dit le faux

vieillard. On vous a bien étonné dans la maison dont vous sortez? Vous

n’êtes pas encore assez instruit de l’humeur capricieuse de nos

Citoyens; ce sont des espéces de fous, qui s’imaginent que c’est un

grand mérite que d’étonner les autres par une conduite singuliére, &

vous sentez bien quelle est la sottise de penser ainsi? Les usages

communs sont des conventions sages, qui épargnent, à notre esprit, le

soin de s’exercer sur des objets qui ne méritent pas de l’occuper.

Concevez combien on rétrécit son imagination, combien on l’avilit, quand

on la tient sans cesse appliquée à nous faire marcher, ou rire, ou tenir

nos coudes différemment des autres hommes; à nous faire paroître

impatiens ou tranquilles, passionnés ou indifférens, par contenance, à

nous faire dire oui ou non, d’une maniére remarquable? Vous verrez ici

bien des scénes qui vous surprendront, vous n’en verrez peut-être pas

une qui vous amuse. A force de se singulariser à tous égards, nos

Insulaires ont épuisé les moyens les plus bizarres d’y parvenir; &

imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance qui se répéte! Pour moi,

revenu de la sotte ambition de paroître extraordinaire, je baille au

seul souvenir de ce qu’elle m’a fait faire; & pour ne plus retomber dans

un pareil égarement, je me suis imposé tous les assujettissemens, & en

même temps, tous les avantages de la vieillesse. Je méne constamment la

vie sage & retirée, qui lui est propre; je passe les journées au coin de

mon feu dans mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu de ma

famille; je ne sors qu’un moment à midi, pour me promener au soleil, &

ne songe pas s’il y a dans le monde des fous, qui veulent se distinguer,

& servir de spectacle aux autres. Le sage vieillard étala tout de suite

une quantité de maximes rebattues sur la simplicité des premiers hommes,

& qui commençoient toutes par _Autrefois_. Zanis écoutoit avec un secret

dépit, de l’étonnement que lui causoit cet homme, qui extravaguoit par

principe. Cette scéne finie, plusieurs autres, aussi peu attendues, se

succédérent, & remplirent la journée de Zanis; s’il vouloit rêver ou

parler, il étoit interrompu; désiroit-il se mettre à table, on lui

donnoit une comédie; enfin, outré de la persécution que lui faisoient

souffrir les fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit, il courut chez

l’Enchanteur: Laissez-moi partir, dit-il, vos habitans se donnent pour

extraordinaires, & ils ne sont que contrarians, capricieux, extravagans.

Vous faites leur portrait & le vôtre, répondit l’Enchanteur, au lieu de

vous vanter d’être singulier, que ne me disiez-vous de bonne foi: Je

meurs d’envie de le paroître; l’un est bien différent de l’autre. Les

gens naturellement singuliers, plaisent ordinairement dans la Société,

au lieu que celui qui ne l’est que par étude, outrant bien-tôt son

personnage, ne tarde guére à ennuyer, & finit par être insupportable;

mais j’ai voulu vous désabuser, & non vous punir. Tout ce qui vous est

arrivé, ainsi qu’à Almon, n’étoit que prestige; retournez, l’un &

l’autre, dans votre Patrie, & n’oubliez jamais, s’il est possible, que

le naturel qui déplaît doit se cacher, & que l’ambition d’être

extraordinaire, méne insensiblement à la folie.

LES AYEUX,

OU

LE MERITE PERSONNEL.

CONTE.

Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un usage singulier sur la maniére

de briguer & d’obtenir les grandes places. Lorsqu’il s’en trouvait une à

remplir, tous ceux qui pouvoient y prétendre, se présentoient, en même

temps, devant le Souverain: là, sur un talisman composé par les Génies,

ils gravoient, avec un diamant, les titres qui leur donnoient lieu

d’espérer la préférence; & tel étoit le pouvoir du talisman, que, si

pour se faire valoir, on y traçoit quelques faits, quelques éloges de

soi-même, qui blessassent la vérité, les caractéres, en cet endroit,

changeoient de couleur, lorsque le talisman passoit entre les mains du

Monarque. Le Roi, qui étoit le Prince de son siécle le plus équitable,

n’avoit trouvé que cet expédient, pour n’être jamais trompé par la

vraisemblance.

Essais sur la necessité et les moyens de plaire · 第 7 / 9 段