On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer des éclats de rire,

_qu’elles font rire l’esprit_: ce mot n’est plus que précieux, on

l’adopte en pure perte, &c.

On vous avertit que les traits de distractions de M. de B... si bien

contés par La Bruyere, ne le sont plus dans le monde que par les

sots, &c.

Je ne prétens pas conclure de ce que je viens de dire, ni de ce que

j’ajoûterai sur les lieux communs, qu’il faille les exclure de la

conversation; une attention réfléchie, à n’y produire que des traits

recherchés, seroit une autre extrémité plus à charge peut-être encore;

je demande seulement, qu’on y donne les lieux communs pour ce qu’ils

sont; ils n’y déplaisent que quand ils sont amenés sottement, comme des

découvertes; ou qu’on paroît y entendre une finesse que peut-être ils

ont eue, mais que l’usage vulgaire où ils sont tombés, leur a fait

perdre.

Un autre genre de lieux communs, où l’esprit trouve en quelque maniére

occasion de briller, & où les gens sensés regrettent toujours qu’on

l’emploie; ce sont ces théses sur le cœur, ces différences subtilement

frivoles, dont l’examen ne rend l’esprit ni plus solide ni plus délicat,

& dont la solution la plus heureuse, n’est presque jamais qu’une fadeur.

Quel dégoût pour la raison, que d’entendre discuter scrupuleusement,

_lequel est le plus insupportable, d’apprendre la mort, ou l’infidélité

de ce que l’on aime; lequel est le plus tendre, de l’Amant qui voyant sa

Maîtresse dans un grand péril, tombe évanouï, ou de celui qui vole à son

secours?_

Il y a un Recueil intitulé: _Les Arrêts de la Cour d’Amour_, qu’il

faudroit faire apprendre par cœur aux enfans, de la maniére qui les en

dégoûteroit davantage, afin qu’il leur restât pour les théses galantes,

le même éloignement qu’ils gardent, si constamment, pour quelques livres

de Grammaire, dont ils ont été excédés dans leurs Classes.

L’observation que je viens de faire, n’a lieu que pour la conversation;

une analyse fine des sentimens, sera toujours un genre d’ouvrage propre

à faire honneur à l’esprit, & qui trouvera le plus grand nombre de

Lecteurs. Eh! de quels objets plus intéressans peut-on nous occuper, que

de nous découvrir les sources de nos plaisirs & de nos peines?

On doit encore prévenir les jeunes gens sur une autre espéce de lieux

communs. Je parle de ces disputes, tant de fois recommencées, & qui

n’ont peut-être jamais eu de fondement bien raisonnable, telles que la

prééminence entre _Corneille_ & _Racine_, entre _la Musique Italienne_ &

_la Musique Françoise_, & plusieurs autres matiéres à dissertation, sur

lesquelles leur esprit ne commence qu’à s’exercer, & où celui des gens

du monde ne trouve plus de prise, à force de les avoir disséquées. C’est

la nouveauté dont ces sortes de théses frapent leur esprit, qui les en

occupe; s’ils étoient plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a plus

rien de nouveau à dire sur ces matiéres.

Ce seroit aussi une précaution sage que de faire connoître, sur-tout à

ceux qui ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement de certaines

hypothéses fabuleuses, que le vulgaire regarde comme l’effet d’une belle

imagination, & qui sont au contraire, la ressource de ceux dont

l’imagination ne peut rien produire. Ces systémes chimériques, qui n’ont

qu’un faux éclat, ne portent ordinairement que sur deux suppositions,

qui se présentent aux esprits les plus bornés; l’une est de prendre le

contraste des mœurs communes, tel, par exemple, que d’attribuer aux

femmes l’autorité & la conduite des hommes, en donnant à ceux-ci la

pudeur & les foiblesses des femmes; & la seconde, qui suppose un esprit

aussi peu inventif, a pour base ce qu’on appelle _le merveilleux_, comme

de posséder _l’Anneau d’Angélique_, d’avoir _un Génie_ à ses ordres; &

d’entamer, de là, un long & frivole détail des avantages qu’on sauroit

en tirer. Ce n’est pas que ces idées ne puissent être employées avec

succès[38], mais il faut pour cela se garder d’abord de l’habitude d’en

faire usage, parce qu’elles entraînent souvent dans des lieux communs.

Il y a si long-temps qu’il passe des exagérations, & des extravagances,

par la tête des hommes, qu’on n’en imagine guéres qui ayent un caractére

de nouveauté. En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on se permet ces

rêveries, observer de ne les point mener trop loin, fussent-elles

ingénieuses: le suffrage de ceux qu’elles amusent, ne dédommage pas du

peu d’opinion qu’on donne de son esprit, & de l’ennui qu’on cause à un

petit nombre de gens, qui sentent combien les idées gigantesques, ou

renversées, sont froides & dénuées d’imagination. En général,

l’imagination n’est point caractérisée par les chiméres, elle se marque

& réussit bien mieux, en mettant la vérité dans son plus beau jour.

[38] Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont la preuve; mais c’est

la maniére dont l’imagination a employé le merveilleux, & non le

merveilleux même, qui en fait le prix.

Il y a d’autres lieux communs qui consistent dans des opinions fausses,

que le vulgaire conserve comme un dépôt, (le surnaturel lui paroissant

toujours croïable)[39] & que quelques personnes d’esprit adoptent, par

paresse d’approfondir. Il seroit utile qu’on en formât des espéces de

tables, afin que ces opinions & l’idée de la chimére qu’elles

renferment, se plaçassent, en même temps, dans notre mémoire. Car

lorsque rien n’interrompt l’habitude que les enfans prennent de penser,

d’après leur Gouvernante, _que les songes sont des présages, ou que

l’Astrologie est la science de l’avenir_, il faut, pour effacer ces

idées, des réflexions que les uns négligent de faire, & dont les autres

ne sont pas capables.

[39] Les présages. Les horoscopes. Les présentimens. La persuasion que

certains songes sont des avertissemens. La ressemblance prétendue

dans les événemens de la vie de deux jumeaux. La vertu des

talismans. Que la Lune fait croître & décroître la cervelle des

animaux: qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande, des

huîtres, des écrevisses, &c. Qu’un animal est plus pesant à jeun

qu’après le repas. Qu’un tambour de peau de brebis se créve au son

d’un tambour de peau de loup, &c. _Voyez Bayle, Pensées diverses,

Tom. 1_. _Voyez aussi Rohault, Physiq. 2. p._

Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une conversation agréable, quoiqu’on

ait toutes les craintes frivoles & les opinions chimériques; c’est la

philosophie de presque toutes les femmes; mais la nature a donné, à

celles qu’elle a destinées à plaire, un charme qui se répand sur tout ce

qu’elles pensent. Leur imagination, telle qu’on nous peint cet art de

féerie, qui fait naître des Palais & des Jardins, où l’instant

d’auparavant on ne voyoit que des rochers & des ronces, embellit tout ce

qu’elle nous présente; tandis que les hommes, pour réussir constamment,

sont réduits à joindre de la solidité aux graces de l’esprit, & que leur

imagination, quelque brillante qu’elle puisse être, ne les sauve pas de

la honte d’une certaine ignorance.

A l’égard des personnes, qui entrent dans le monde, préservées ou

guéries de ces préjugés, elles ne peuvent trop ménager l’amour propre de

celles qui sont accoutumées à les regarder comme des vérités[40], la

plûpart des hommes tiennent à la petitesse de leur esprit, comme

certains Amans idolâtrent une laide maîtresse; on ne pourroit les

éclairer, qu’en leur découvrant leur erreur, & l’art le plus ingénieux

échoue bien souvent, quand il s’agit de désabuser, sans déplaire. Il y

a, à cet égard, un milieu à saisir, qui, nous éloignant également, de

commettre notre jugement avec les personnes éclairées, & de faire

paroître une supériorité qui blesse les esprits communs, nous sauve du

mépris des uns & de la haine des autres.

[40] Je rêvassois présentement, comme je fais souvent, sur ce combien

l’humaine raison est un instrument libre & vague. Je vois

ordinairement que les hommes, aux faits qu’on leur propose,

s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher

la vérité; ils passent par-dessus les propositions, mais ils

examinent curieusement les conséquences; ils laissent les choses, &

courent aux causes: plaisans causeurs, ils commencent ordinairement

ainsi. Comme est-ce que cela se fait? Mais se fait-il? Faudroit-il

dire? Je trouve quasi par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est

rien, & employerois souvent cette réponse, mais je n’ose. MONTAIGNE,

_Essais_.

Pour faire connoître, dans toute son étendue, la nécessité de

s’assujettir aux usages du monde, & de s’appliquer à connoître le

caractére des personnes qui composent la Société, afin de pouvoir s’en

faire aimer; on ne peut trop préparer les jeunes gens à la sévérité avec

laquelle on les examinera, quand ils paroîtront sur cette grande

scéne[41]. Ils doivent être prévenus qu’ils trouveront deux juges dans

chaque spectateur, la raison, & l’amour propre; l’une, équitable, rend

justice gratuitement; l’autre n’est jamais favorable, qu’à de certaines

conditions. L’amour propre veut qu’on le flatte, qu’on ne perde point de

vûe ses intérêts; & dans la plûpart des jugemens, où il semble que ce

soit la raison qui prononce, il se trouve que l’amour propre a

presqu’entiérement dicté l’arrêt.

[41]

Le premier pas... que l’on fait dans le monde

Est celui d’où dépend le reste de nos jours;

Ridicule une fois, on vous le croit toujours.

L’impression demeure: en vain, croissant en âge,

On change de conduite, on prend un air plus sage:

On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé:

On est suspect encor, quand on est corrigé;

Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse

Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse.

Connoissez donc le monde, & songez qu’aujourd’hui

Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui.

_L’Indiscret, Comédie, scéne 1._

_Conclusion de cet Ouvrage._

C’est dès la premiere année de notre vie, que doit commencer notre

éducation: Et après les principes de la Religion, qui est elle-même la

source de toutes les vertus sociables, rien n’est plus important que

d’établir en nous le désir & les moyens de disposer, en notre faveur,

les esprits, afin de parvenir à nous concilier les cœurs; parce que dans

le commerce ordinaire de la vie, pour être heureux, il faut être aimé;

que pour être aimé, il faut plaire, & qu’on ne plaît qu’autant qu’on

fait contribuer au bonheur des autres.

AVERTISSEMENT.

_Les Contes des Fées, qu’on va trouver à la suite de cet Ouvrage,

seroient sans doute déplacés, s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage

même; mais on reconnoîtra que les idées, les événemens qui constituent

chaque Conte, servent à prouver l’utilité de quelques-uns des principes

répandus dans ces Essais. Mon objet a été d’embrasser une sorte de

Roman, dont toute l’action tendît à établir une ou plusieurs vérités

morales. J’ai cru que le merveilleux de la Féerie concourroit à mettre

ces maximes dans un jour plus agréable. J’ai varié le stile de ces

Contes, selon le genre des sujets & le caractére des personnages; mais

je sens combien je serai loin de la perfection à laquelle est parvenu,

dans de pareils Ouvrages, un de ces Auteurs célébres[42] qu’on relit

sans cesse, & qu’on regarde comme d’excellens modéles, sans qu’on ose

chercher à les imiter, parce qu’on les admire toujours davantage._

[42] Mr. DE FENELON, Archevêque de Cambray. _Voyez_ les Fables qu’il a

composées pour l’éducation de M. le Dauphin. _Tom. 2._ de ses

_Dialogues des Morts, anciens & modernes_.

LES DONS

DES FÉES,

OU

LE POUVOIR

DE L’ÉDUCATION.

CONTE.

Entre les différens Souverains, qui, dans les temps reculés, partagérent

l’Arabie, la Princesse Zoraïde fut célébre par l’amitié qu’elle avoit

contractée avec deux Fées; elle étoit bien digne de plaire à ces

Intelligences, qui n’exerçoient alors leur supériorité sur les mortels,

que dans la vûe de les rendre heureux. Peu de temps après la perte de

son époux, qui lui fut extrêmement sensible, cette Princesse devint mere

de deux fils, & sentant approcher la fin de sa vie, que tout l’art des

Fées ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi.

Je laisse deux enfans au berceau, tous deux destinés par nos loix à

régner en même temps: vous connoissez mieux que nous, ce que les vertus,

ou les défauts des Souverains, répandent de biens ou de maux sur leurs

Sujets. Vous m’avez trop aimée, pour me refuser, dans mes derniers

instans, la douceur de me flatter que mes enfans feront le bonheur des

Etats que je leur laisse; vous allez les douer l’un & l’autre, des

qualités qui rendent les hommes dignes de la suprême autorité.

L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane, s’approcha du berceau, &

touchant de sa baguette l’aîné des deux Princes; Enfant, né pour régner,

dit-elle, une puissante Fée te doue; elle te donne _l’esprit, la valeur,

& la probité_. A ces mots, elle embrassa la Reine, & vola dans l’Empire

des Fées, graver sur la Table d’émeraude, où sont inscrits les dons

qu’elles font aux Souverains, ceux dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on

nommoit ce Prince) venoit d’être favorisé.

Alsime, c’est la seconde Fée, resta dans le silence, portant

alternativement ses regards sur les deux Princes. Quoi! dit Zoraïde, mon

second fils n’obtiendra-t-il rien de votre puissance? Tandis que son

frere brillera de toutes les qualités qui font les vrais Monarques,

celui-ci ne montrera-t-il que des vertus communes? Est-ce dans ce moment

(le seul qui me reste peut-être) que je dois cesser d’être chére à la

plus secourable des Fées, à la généreuse Alsime?

Que vous êtes dans l’erreur, répondit la Fée! mon silence ne présageoit

rien de funeste pour le Prince Asaïd votre second fils; je cherchois à

démêler, dans l’avenir, quelle sera la destinée de son frere; il semble

que Zulmane l’ait doué de tout ce qui doit rendre un Prince accompli,

tous ses dons auront leur effet; mais seront-ils suffisans?

Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur le succès qu’elle en espére!

J’employerai bien mieux ma science en faveur d’Asaïd. Dans ce moment où

il ne fait que de naître, ce seroit peut-être en vain que je le douerois

des plus heureuses qualités; les impressions qu’il recevra, dans la

suite, des objets dont il sera environné, mille obstacles différens,

pourroient altérer l’effet de mes dons, si je l’abandonnois à lui-même.

Elle prit alors le Prince entre ses bras: O précieux enfant de la

mortelle que j’ai le plus chérie, dit-elle, je verserai, sans cesse,

dans ton ame ces Philtres imperceptibles qui dévelopent les vertus, &

qui étouffent les semences des vices: Je ne te perdrai pas un instant de

vûe, jusqu’au temps où tu seras digne de régner.

A cette promesse, si intéressante, Zoraïde sentit un transport de joie,

qui, en terminant sa vie, en rendit les derniers instans délicieux. La

Fée, qu’elle tenoit embrassée, vit son ame, qui, s’élevant sur ses aîles

immortelles, retournoit au centre de la lumiére, d’où elle étoit

descendue.

Alsime prit les rênes du Gouvernement pendant l’enfance des deux

Princes, & respectant l’ouvrage de Zulmane, elle ne s’occupa, à l’égard

de l’aîné, que du soin de veiller à la conservation de sa vie, &

réserva, pour le second, tous les secrets de son art, qui servoient à

embellir les ames.

Les deux Souverains avancérent insensiblement en âge; Alcimédor marqua

de bonne heure le mépris des dangers, ou plutôt il parut s’y exposer

sans les connoître; il montra toujours plus d’esprit qu’on n’en devoit

naturellement attendre des différens âges, où il passoit successivement;

mais on démêloit qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme un talent par

lequel il étoit dominé, & non une lumiére dont il fît usage au gré de sa

raison. On reconnut, enfin, qu’il ne lui manquoit aucun des dons que

Zulmane lui avoit faits; mais qu’il s’en faloit bien que ces dons ne

remplissent l’idée qu’on en avoit conçue: cependant personne n’osoit lui

donner des conseils, par respect pour la Fée qui l’avoit doué.

A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit dévelopé que par une gradation

ordinaire; mais dans ses différens progrès (graces aux premiéres

impressions qu’il avoit reçûes de la Fée, & qui, par ses soins, se

perfectionnoient tous les jours) il prenoit un caractére aimable. Ce

n’étoit point ce que la supériorité a d’éblouissant, qui éclatoit en

lui, on y découvroit ce qui la caractérise bien davantage, une raison

éclairée, égale, & assaisonnée d’agrément. La Fée lui avoit fait deux

présens d’un prix inestimable; l’un étoit une glace, dont voici la

merveilleuse propriété: il ne faloit que s’y considérer fixement, après

s’être fait une habitude de la regarder, on s’y voyoit, en même temps,

tel qu’on étoit, & tel qu’on croyoit être. L’autre, étoit une sorte de

microscope, qui faisoit distinguer dans les objets les plus attirans, ce

qu’ils avoient de trompeur, & de chimérique. Il semble qu’à faire un

usage habituel de ce secret, comme presque tous les plaisirs sont mêlés

d’illusions, on dût tomber bien-tôt dans une indifférence insipide; mais

le microscope ne grossissoit que les illusions dangereuses, pour la

Société; celles qui ne pouvoient nuire qu’à nous-mêmes, il laissoit à

notre raison le soin de les apercevoir. Ces dons précieux sont restés

sur la terre, mais on a presque entiérement renversé la maniére d’en

faire usage.

Les deux Princes, ayant atteint dix-huit ans, la Fée déclara que de cet

instant ils restoient chargés, l’un & l’autre, du poids redoutable du

Gouvernement. Il ne m’est plus permis, dit-elle à Asaïd, de rester

auprès de vous; mais je descendrai souvent de la Région lumineuse d’où

les Fées considérent, d’un coup d’œil, tous les événemens de la terre;

je viendrai jouir, avec le Prince que j’ai formé, & que j’aime, de la

félicité qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces mots, elle s’éleva

dans les airs, portée sur un nuage d’azur, & disparut.

La puissance souveraine se trouva donc partagée, également, entre

Alcimédor & Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un pour l’autre; tous

deux désiroient régner avec équité; tous deux agissoient dans cette même

vûe; mais leur caractére n’avoit aucune ressemblance; & il arrive

souvent, qu’avec des principes communs, & même des lumiéres égales, la

différence du caractére des hommes, en met une bien grande dans leur

conduite. Alcimédor, inébranlable dans ses projets, dès qu’ils lui

paroissoient équitables, n’examinoit jamais assez les inconveniens qui

en pourroient naître. Son ambition se tournoit-elle vers la gloire, son

courage ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans; sa probité

ne lui auroit pas permis de faire usage, pour y parvenir, de moyens

injustes; mais tout ce qui pouvoit être un sujet de guerre légitime, lui

paroissoit une nécessité de l’entreprendre. Par-tout où la force pouvoit

être employée, sans injustice, il la préféroit à des voyes douces, qui,

avec plus de temps, auroient amené les mêmes succès. Son frere,

accoutumé par degrés, dès l’enfance, à ne considérer, dans les

prérogatives du Trône, que les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain

d’exercer, ne se permettoit aucune idée de gloire, qui ne fût compatible

avec le bonheur de ses Sujets. Il pensoit que la véritable puissance

doit s’imposer elle-même des bornes; il regardoit, comme autant de

triomphes, ces effets favorables que la prudence & le temps épargnent à

l’autorité; la Cour, le Peuple, bénissoient sa conduite, autant qu’ils

voyoient celle de son frere avec trouble & inquiétude.

Il étoit difficile que des Souverains, si différens par le caractére,

vécussent long-temps dans l’union parfaite, qui étoit nécessaire pour le

bien du Gouvernement. En effet, il nâquit bien-tôt, entr’eux, un sujet

de division. Alcimédor ayant découvert qu’ils avoient d’anciens droits

sur un Royaume voisin, possédé alors par le Prince Mutalib, proposa

d’armer pour le faire valoir. Asaïd se refusa à ce projet: Mon frere,

dit-il, l’ambition la plus glorieuse pour nous, n’est pas de devenir

plus puissans; nous le sommes assez, étant supérieurs aux autres Princes

d’Arabie. Que nous serviroient de nouvelles Provinces, & de nouvelles

richesses? Elles ne nous donneroient pas de nouvelles vertus. Pourquoi

exposer des Sujets, qui nous aiment, pour en soumettre d’autres, qui ne

nous regarderoient que comme des Tyrans? Rien n’ose troubler notre

tranquillité; nous sommes respectés; faut-il, sans sujet, nous montrer

redoutables? Asaïd parla en vain, & voyant que son frere persistoit dans

ses desseins, il lui proposa de séparer leur Etat en deux Souverainetez

différentes; ce partage accepté, à peine fut-il entiérement terminé,

qu’Alcimédor entreprit la guerre; elle fut malheureuse. Vaincu, au lieu

d’être Conquérant, il eut recours à Asaïd; il demanda des troupes, pour

venger sa défaite; mais Asaïd préféra de lui procurer un secours plus

salutaire. Il fit alliance avec le Prince qu’Alcimédor avoit attaqué; &

devenant, pour l’avenir, un garant contre les attentats de son frere, la

paix fut conclue. Le sceau de cette paix étoit un double mariage;

Mutalib, ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée épouseroit

Alcimédor, & qu’Asaïd seroit uni à la seconde. Bien-tôt les fêtes de

l’hymen succédérent aux troubles de la guerre, & la présence d’Alsime

acheva de donner, à cette cérémonie, tout l’éclat qui pouvoit

l’embellir.

Les deux Princesses, qui ne se ressembloient, ni par la figure, ni par

l’esprit, étoient ornées de bien des qualités rares. Celle qu’épousa

Alcimédor, avoit en partage tous ces traits réguliers, dont l’assemblage

forme ce qu’on est convenu d’appeler la beauté; mais quand on avoit dit

qu’elle étoit extrêmement belle, il ne restoit plus rien à ajouter à

l’éloge de sa figure. Ce qui fut remarqué bien davantage, c’est qu’elle

se trouva avoir, exactement, le même esprit, & le même caractére qu’on

découvroit dans Alcimédor; & cette conformité fit penser aux deux Cours,

que ces Epoux passeroient, ensemble, une vie extrêmement heureuse.

L’événement fut tout-à-fait contraire: Tous deux, ne voulant qu’être

sévérement justes & équitables, étoient sans complaisance, dès qu’ils

croyoient leur opinion ou leurs desseins raisonnables: Tous deux, avec

beaucoup d’esprit, trouvoient, dans leur entretien, des sujets de

dégoût, d’éloignement, & d’inimitié: Chacun, par amour de la sincérité,

ne ménageoit point la vanité de l’autre, même à l’égard des objets

indifférens, quand il voyoit un juste motif de la mortifier; &, par

cette conduite, ils furent bien-tôt réduits au simple commerce de

convenance, & de représentation.

La destinée d’Asaïd devint bien différente, & ce fut son ouvrage. La

Princesse, à qui l’hymen l’unissoit, & dont il fut toujours aimé

éperduement, avoit tout ce qui peut remplir le cœur, & exercer la raison

d’un époux; sa figure ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde

communément comme la beauté; mais les femmes mêmes avouoient, en la

voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit être faite comme elle.

D’ailleurs, par les graces de l’esprit & du caractére, charmante pour

les personnes qui lui étoient indifférentes, elle devenoit, à l’égard de

ce qu’elle aimoit, du commerce le plus épineux & le plus difficile: Née

sincére & avec un cœur extrémement sensible, le sérieux, ou la joie, les

égards, les devoirs, la raison même, prenoient en elle toute

l’impétuosité des passions: Pénétrante sur ce qui se passoit dans une

ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit pas dans la complaisance

qu’on lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle qu’elle faisoit si

naturellement paroître; si elle ne trouvoit pas dans l’amitié, dans la

confiance, cette délicatesse, cette étendue sans réserve, qui

caractérisoit la sienne; elle passoit aux reproches, à la douleur, au

désespoir; sa société, enfin, étoit alternativement délicieuse &

insupportable.

Essais sur la necessité et les moyens de plaire · 第 6 / 9 段