Quand l’état des enfans est arrêté de bonne heure, il est aisé, en leur

présentant habituellement cette perspective, de placer dans leur point

de vûe les objets différens, que la raison veut qu’ils considérent du

même coup d’œil; l’ordre des devoirs, le choix des plaisirs compatibles

avec le personnage qu’ils auront à remplir, naissent naturellement de la

connoissance qu’ils ont de leur situation; ainsi on ne peut trop fixer

leurs regards vers ces mêmes objets[29], car il faut, en général, pour

réussir dans le monde, un certain accord entre nos goûts, notre ton de

plaisanterie, & ce que nous sommes, qui ne peut être remplacé que par

une supériorité d’esprit donnée à bien peu de personnes. Rien n’expose

davantage à la critique, que de n’avoir pas l’amour propre convenable à

son état, que de ne pas sentir qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne

doit y parvenir que par des moyens qui n’ôtent rien à la considération

où l’on doit naturellement prétendre.

[29] M. Locke remarque qu’on prend rarement cette route; ceux, dit-il,

qui disposent de l’éducation des enfans, se réglent sur ce qu’ils

peuvent enseigner plutôt que sur ce que les enfans ont besoin

d’aprendre de l’étude, _sec. XCVII_.

Examinons d’abord ce que les talens sont aux personnes du premier rang;

les aimer fait une douceur dans leur vie, les récompenser fait une

partie de leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles à les

posséder? elles n’en ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées des

soins pénibles & indispensables qu’il en coûte pour les acquérir, tandis

qu’elles resteroient peut-être au dessous de la médiocrité, on les

accableroit des éloges qui ne sont dûs qu’à la perfection; doivent-elles

augmenter le nombre des piéges, où la flatterie qui les assiége sans

cesse, ne cherche qu’à les attirer? Mais je suppose qu’elles parvinssent

à les posséder dans un degré éminent, ne sont-elles pas, par leur propre

élévation, au dessus de pareils succès? Que leur serviroit un mérite

dont leur suffrage est la plus douce récompense? L’avantage de disputer,

& même de remporter ce prix, est inférieur, pour elles, à la gloire de

le donner.

L’espéce de régle, que je viens de proposer, a, sans doute, ses

exceptions: on voit dans le rang dont je parle, des personnes si

heureusement nées pour la supériorité en tout genre, que l’esprit & les

talens semblent ajouter, en elles, aux prééminences de leur rang même.

A l’égard des hommes destinés à ces premiers emplois, dont les fonctions

sont sérieuses & austéres, il est peu de talens, si vous en exceptez

l’éloquence, qui paroissent leur convenir; faits pour en imposer, pour

attirer la considération & le respect, ils ne peuvent, sans se

rabaisser, être aperçûs par des avantages aussi frivoles, que le sont,

comparés à la gravité de leur état, les talens qui font l’amusement de

la Société. Je ne me fonde ici que sur l’opinion du vulgaire; mais le

vulgaire se trouve dans toutes les conditions: car s’ils n’avoient pour

juges que de bons esprits, loin d’assujettir leur loisir à l’extérieur

grave de leurs fonctions, on aimeroit au contraire dans tous les momens

où ces devoirs pénibles leur donnent quelque relâche, à les voir se

livrer à tous les délassemens convenables aux autres hommes. La raison

devroit-elle se plier à des usages plus sévéres qu’elle-même? Mais

certains usages sont respectés par le sage, quoiqu’il connoisse l’erreur

de leur principe.

Cette exclusion des talens agréables, je dois faire encore cette

observation, n’est pas toujours absolue; il est des hommes qui savent

imprimer le caractére de bienséance à tout ce qu’ils adoptent: un

certain charme répandu dans leur esprit, allie, avec décence, aux

fonctions sérieuses qui les font considérer, les dons qui rendent leur

commerce agréable.

A quelque état qu’on soit destiné, la connoissance des ouvrages d’esprit

est convenable, & peut-être nécessaire; être instruit, produit deux

avantages; on décide moins, & on décide mieux. Mais comme la lecture ne

donne pas des lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux personnes qui

nous élevent, à y suppléer; elles doivent, par le secours de la

conversation, évitant le ton de précepte, nous instruire sur les

ouvrages d’esprit, de ce que les ouvrages même ne nous apprennent pas

toujours la maniére d’en bien juger. Comment laisse-t-on ignorer aux

gens qui vont entrer dans le monde, le sentiment établi, le plus

généralement, sur le mérite & les défauts d’une certaine quantité de

livres célébres dont ils entendront parler? On les expose à porter de

faux jugemens sur des matiéres décidées, & rien ne déplaît davantage. Ce

manque de connoissance a d’autres inconveniens, que j’exposerai en

parlant des usages du monde.

Il est utile encore de leur donner, de la même maniére, une idée assez

étendue des arts agréables, & particuliérement de ceux qui dépendent

autant du goût, que des régles; outre le plaisir qui est attaché à ces

connoissances, l’esprit y gagne un certain agrément; c’est une qualité

liante de plus, de sentir le prix de ces merveilles, que les arts nous

présentent: je pense enfin qu’on est plus heureux, & qu’on plaît

davantage, quand on est à portée de juger, avec délicatesse, de ce qui

constitue les plaisirs qui rendent la Société aimable, sans blesser

l’honnêteté des mœurs.

Il est vrai que de cette multiplicité de connoissances & de talens

vulgaires, il peut naître, dans quelques jeunes gens, un défaut qui les

rendroit insuportables; les petits esprits s’estiment plutôt par la

quantité d’objets qu’ils embrassent, que par la maniére de les saisir:

on ne le croiroit pas, sans l’expérience, il est plus aisé d’être

modeste, avec une supériorité de lumiéres ou de talens, qu’avec un

assemblage de connoissances communes dont les occasions de faire usage

se succédent presque sans cesse. On a bien du panchant à se croire un

homme universel, parce qu’on est universellement médiocre. L’ennuyeux

commerce que celui des gens qui sont un peu tout ce qu’ils veulent être!

Ils étalent, si volontiers, & avec une confiance si parfaite, toutes les

petites richesses qui les environnent; ils vous en font l’histoire, ils

en vantent eux-mêmes le succès; ils se glorifient même de celles qui

leur manquent: c’est, selon eux, par paresse, par indifférence, qu’ils

ne les ont point acquises. C’est à ceux qui nous élevent, à régler notre

amour propre à cet égard, en nous accoutumant à penser, que le seul

moyen de faire valoir nos avantages, de quelque espéce qu’ils soient,

c’est de les mettre toujours au dessous même de leur véritable prix[30].

[30] La modestie raisonnable par rapport aux grandes qualitez dont on

a donné des preuves, consiste à ne montrer d’opinion de soi-même

qu’à un degré inférieur à celui de l’estime que vous marquent les

autres, mais à l’égard des avantages de peu de mérite, la modestie

doit aller jusques à ne se prêter en rien aux louanges qu’on leur

donne; c’est s’exposer avec les gens à qui les miséres de la vanité

d’autrui sont à charge, que d’écouter avec complaisance des éloges

sur nos petits talens; mais en raconter sérieusement nous-mêmes le

succès, est un véritable ridicule.

Par le secours des entretiens amenés de maniére qu’ils n’auroient pas

l’air de leçons, on pourroit porter plus loin l’éducation à l’égard des

jeunes gens, doués d’une certaine intelligence; ce seroit de leur faire

connoître le terme (autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit de leur

siécle est parvenu par rapport aux Sciences, aux connoissances sublimes,

& aux grands talens. Ils éviteroient, par-là, deux extrémités qui

marquent de la petitesse d’esprit; l’une est de n’admirer les Sciences

que par ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu d’attacher leur prix à

l’utilité dont elles peuvent être à la Société: & l’autre, de les

estimer moins à mesure que le nombre des Savans se multiplie: ainsi, les

accoutumant à ne pas juger l’esprit sur la foi du vulgaire, ils ne

retomberoient pas dans ces redites vagues & si ennuyeuses pour les gens

sensés, sur ce que le siécle _dégénére_; ils verroient que ce qu’on

appelle décadence à cet égard, ne regarde que quelques branches qui ont

décru, à la vérité, mais dont le siécle est dédommagé par d’autres qui

se sont étendues[31].

[31] Il est bien rare de voir des estimateurs équitables sur ces

pertes & sur ces compensations. Le foible commun est de dégrader son

siécle pour élever le précédent: d’autres hommes estiment le leur

par préférence; & dans ces deux opinions, c’est presque toujours

l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre l’une ou l’autre,

c’est le rapport qu’elles ont avec les connoissances ou les talens

par lesquels ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine leurs regrets

sur ce qu’on a perdu, ou leur prévention sur ce qui reste.

J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans à ces différens égards, par

des entretiens plûtôt que par la lecture. Les esprits lents & qui n’ont

d’acquit que ce qu’une étude opiniâtre leur en a donné, ont peine,

quelquefois, à estimer le savoir, qui étant en partie le fruit de la

conversation, en a pris l’air facile: ce mérite différe trop du leur, où

l’on reconnoît le travail qu’il a coûté; ils sont au sujet de la

conversation, comme ces hommes élevés dans des pays montueux, qui,

infatigables à parcourir des routes pénibles, se lassent aisément dans

la plaine[32].

[32] Les vûes courtes, je veux dire les esprits bornés & resserrés

dans leur petite sphére, ne peuvent comprendre cette universalité de

talens, que l’on remarque quelquefois dans un même sujet; où ils

voyent l’agrément, ils en excluent la solidité. _La Bruyere, du

mérite personnel_.

Une autre étude peu cultivée, & cependant bien utile, est celle du stile

épistolaire: la plûpart des jeunes gens, entrant dans le monde, & ceux

même qui parlent bien, sont si peu formés à ce stile, qu’ils écrivent à

peine raisonnablement; c’est une façon de décrier soi-même son esprit,

qui lui fait toujours perdre de l’opinion favorable qu’on en avoit

conçue dans la conversation. Ce talent de bien écrire est un moyen de

réussir, dont on a souvent lieu de faire usage; c’est en quelque sorte

une autre maniére de vivre avec les personnes qu’on aime, & à qui l’on

veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer aux enfans le désir d’acquérir

cette ressource, & ne leur pas donner les instructions qui peuvent la

procurer? Quand je propose de les instruire à cet égard, je ne prétens

pas qu’il y ait des régles à leur faire apprendre, ni des formules

ingénieuses à leur prescrire; les unes seroient trop étendues, &

passeroient souvent la portée de leur esprit, & les autres ne

serviroient qu’à le leur gâter. On pourroit seulement leur faire

connoître les défauts qu’ils ont à éviter: je ne parle point de ce qui

concerne le cérémonial; théorie facile, que, sans doute, on ne doit

point leur laisser ignorer.

Il faudroit donc les mettre dans l’habitude d’écrire, non en leur

proposant des sujets imaginaires, qui ne les intéressant point, leur

feroient regarder ce travail, comme une tâche pénible, & leur

donneroient peut-être du faux dans l’esprit; mais en faisant naître des

occasions fréquentes, où ils fussent obligés d’écrire, pour obtenir ce

qu’ils désireroient avec empressement; les accoutumer ensuite à

cultiver, de la même maniére, les liaisons qu’ils auroient formées avec

des gens de leur âge, les familiariser ainsi, successivement, avec les

différentes matiéres qu’ils pourroient traiter dans le cours de leur

vie.

Ce qui constitue une lettre bien écrite, ne consiste pas, seulement,

dans la correction du style, dans la clarté du sens, ni dans

l’exactitude à remplir les loix communes de la politesse ou du respect;

c’est quelquefois en négligeant, à un certain point, quelques-unes de

ces régles, qu’on réussit le mieux; c’est une quantité de nuances, qu’il

faut saisir, soit dans le ton, soit dans l’attention à éviter l’esprit,

ou à en mettre jusqu’à un certain point. Ce sont, enfin, les convenances

particuliéres, de personne à personne, qui forment autant de régles

délicates, qu’on observe mieux, à mesure qu’on a plus de sens &

d’esprit, & qui caractérisent le bon Ecrivain en ce genre: mais cette

habitude, si nécessaire, des bienséances, ne s’acquiert dans une

certaine perfection, que par la connoissance des usages du monde[33].

[33] On néglige assez généralement un art facile qu’on peut honorer du

nom de talent, quand il est porté à une certaine perfection, c’est

de bien lire les ouvrages de prose & de poësie: il y a une sorte de

honte lorsqu’on est dans le cas de lire haut, de s’en acquiter de

mauvaise grace.

Ce qu’on apelle les usages du monde, consiste (si je ne me trompe) dans

la précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, la politesse,

l’empressement ou la retenue, la familiarité ou le respect, l’enjouement

ou le sérieux, le refus ou la complaisance, enfin tous les témoignages

de devoirs ou d’égards qui forment le commerce de la Société. On

pourroit, par quelques observations générales, donner l’idée de ces

usages aux personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur indiquer ce qui s’en

éloigne, plûtôt que la maniére précise de les remplir; mais comme cette

théorie ne les instruiroit que très-imparfaitement, il faut tâcher de

tirer les préceptes des exemples mêmes, les accoutumer, dès la premiére

jeunesse, à remarquer quels sont ces usages dans des personnes qu’on

peut leur proposer pour modéle. Cette connoissance est d’autant plus

indispensable, que tout autre savoir, & l’esprit même, suffisent

rarement pour y suppléer.

Le manque d’habitude des usages du monde, cause ordinairement une

timidité d’une espéce différente, selon que nous avons plus ou moins

d’esprit. Dans cette situation, les gens de bon sens s’embarrassent,

mais sans trop de crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble; ils

connoissent ce qui leur manque, à cet égard, & leur amour propre n’en

est humilié qu’à un degré raisonnable. Dans les petits esprits, cette

ignorance produit la mauvaise honte, foiblesse bien plus reprochable que

le défaut qui l’a fait naître. Cette honte, mal entendue, est un

soulevement de notre orgueil, qui nous porte à affecter de savoir ce que

nous sentons bien que nous ignorons, ou à dissimuler grossiérement notre

ignorance; c’est un manque de courage, qui nous empêche d’avouer un tort

qui seroit à demi effacé, si nous paroissions le connoître, & que nous

augmentons encore, lorsque nous croyons le sauver, par cette fausse

confiance; le défaut nous empêche de plaire, le reméde mal choisi nous

fait mépriser.

C’est cette mauvaise honte, dont il est essentiel de désabuser ceux qui

s’en laissent aveugler; il faut, dans toutes les occasions, la démasquer

en eux avec finesse & avec sévérité, en démêler tous les détours, afin

qu’ils sentent l’illusion de ce prestige, qui n’en impose à personne, &

qu’ils soient bien persuadés que le seul moyen de trouver grace sur les

qualités qu’on désireroit en nous, est d’avouer qu’elles nous manquent.

Si on éleve de jeunes gens, qui, avec de l’esprit, se trouvent une

certaine incapacité de saisir ces usages du monde, soit par un caractére

naturellement sauvage, qui les retire de la Société, soit par un goût

dominant pour les Sciences, qui les rende indifférens & distraits sur

tout le reste, je ne connois qu’une conduite à tenir avec eux, c’est de

les accoutumer à sentir & à avouer, comme je l’ai dit, que c’est un

mérite qui leur manque: mais il faut que ce soit, avec modestie, qu’ils

en conviennent; car il arrive quelquefois, que pour se disculper avec

soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni le langage qui plaît dans le

monde, on s’excite à ne regarder qu’avec mépris cette sorte de science;

on laisse apercevoir qu’on s’applaudit intérieurement de n’avoir point

employé son esprit à cette étude qu’on suppose absolument frivole. On

regarde avec une certaine pitié, qu’on croit philosophique, les succès

que ces agrémens procurent à ceux qui les possédent; & cette ressource

est incontestablement la plus mauvaise. Quand on passe pour avoir de

l’esprit, il est bien moins nuisible de paroître décontenancé, que

méprisant. On voit assez généralement que quand on déplaît, c’est moins

parce que les qualités aimables nous manquent, que par les défauts que

notre vanité, qui en souffre, nous fait substituer à leur place.

C’est encore peu que d’être instruit des usages de la Société, si on n’y

joint la connoissance du caractére des hommes qui la composent, si l’on

n’y apporte cet esprit d’examen si nécessaire pour juger sainement des

personnes avec lesquelles on se lie, afin de discerner à quel degré on

doit les chérir, les estimer, ou les craindre.

La connoissance des hommes de son siécle, est donc indispensable,

lorsqu’on veut satisfaire, convenablement, pour eux, & pour soi-même, à

ce qu’on leur doit, ainsi que pour aller avec bienséance, par de-là les

devoirs, s’il est nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres qui

peignent les différens caractéres des hommes, n’offrent, à cet égard,

qu’une théorie souvent peu utile, même aux meilleurs esprits, s’ils ne

l’appliquent en même temps qu’ils l’acquiérent, aux exemples vivans dont

elle leur offre l’image. On trouve assez communément des gens remplis de

beaucoup de lecture, qui connoissent tous les portraits qui ont été

faits des hommes, & ne connoissent pas les hommes mêmes; ils ont présens

tous les caractéres de la Bruyere, ceux du Cardinal de Retz, & se

trompent grossiérement sur le jugement qu’ils portent du caractére des

personnes avec lesquelles ils passent leur vie.

On pourra m’objecter que cette connoissance des hommes de son siécle,

que je recommande, combattroit peut-être dans bien des esprits, ce désir

de leur plaire, que j’ai regardé comme un des principaux objets de

l’éducation. «M’instruire à voir la plûpart des hommes, tels qu’ils

sont, c’est m’exposer, me diroient-ils, à les mépriser, & il y auroit de

l’inconséquence à vouloir plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de la

bassesse à s’y porter par l’intérêt qu’on auroit à en être aimé: Comment

dans cette situation, si je veux plaire, puis-je éviter la fausseté? On

passe sa vie avec des personnes dont l’amour propre n’est point flatté,

si vous ne les louez que par les qualités qui ne leur sont point

contestées, il faut, sous peine de leur inimitié, perdre de vûe ce

qu’elles sont, pour sourire à ce qu’elles s’imaginent être.» Je

répondrai, que plus on est capable de cette droiture d’esprit qui nous

fait sainement connoître en quoi consiste l’humanité, plus on est

persuadé que rien ne nous dispense d’apporter, dans la Société, les

qualités qui l’entretiennent. L’éducation doit faire concourir ces deux

principes, les hommes sont assujettis à bien des défauts, mais il faut

vivre avec les hommes; celui qui est le plus en droit de les condamner,

a lui-même besoin de leur indulgence. Qu’on examine un Misantrope, il

entre souvent plus de vanité dans son caractére, que de véritable haine

pour les vices attachés à la condition humaine: on étale le chagrin avec

lequel on les envisage, comme une espéce de protestation contre la part

qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose médiocre; on pense intimément,

que lorsqu’on a dit, il est bien humiliant d’être homme, on est un homme

supérieur; au lieu que la véritable supériorité seroit de voir les vices

de la Société sans étonnement, & sans être rebuté d’elle[34]. Le Sage ne

pourroit-il pas la regarder comme il fait la santé? Il connoît &

supporte patiemment ses révolutions dont il étudie les causes, afin de

les combattre autant qu’il est en son pouvoir; c’est sans foiblesse

qu’il se contraint pour la ménager, parce que c’est elle qui fait la

principale douceur de la vie.

[34]

Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie

Des moyens d’exercer notre philosophie.

C’est le plus bel emploi que trouve la vertu;

Et si de probité tout étoit revêtu,

Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles,

La plûpart des vertus nous seroient inutiles.

MOLIERE, _act. 5. du Misant., scéne 1_.

Si c’est l’amour propre qui nous rend si délicats sur les défauts des

autres, & qui nous inspire le panchant de leur faire sentir que nous en

sommes frapés, l’art de l’éducation doit être de se servir de ce même

amour propre, pour établir la vertu opposée à cette fausse haine du

vice. C’est à elle à graver dans le fond de notre ame cette vérité;

celui qui avilit par ses dedains ou par ses discours, le peu d’hommes

qui l’environnent, n’est supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit

nombre dont il se fait haïr. Celui qui, connoissant la nature humaine,

défectueuse comme elle l’est, la considére sans orgueil, & sans se

croire dispensé d’être doux & sociable, a saisi la seule maniére d’être

au-dessus des autres hommes, & jouït du plaisir d’en être aimé.

Avec de pareils principes, qu’il n’est pas difficile d’établir en nous,

la connoissance des hommes de son siécle ne deviendroit pas plus

dangereuse que la sincérité, & quelques autres qualités, qui sont des

vertus en elles-mêmes, mais dont on peut abuser. Il est certain que sans

cette connoissance, on peut, avec beaucoup d’esprit, ne réussir que bien

imparfaitement dans le monde.

Il est vrai que l’éducation ne nous donne pas le fond d’esprit

nécessaire pour bien connoître le vrai caractére, le genre d’amour

propre des gens avec qui nous sommes en Société, ainsi que pour remplir,

avec une certaine supériorité, les usages du monde; mais elle doit nous

faire remarquer, dans autrui, dans nous-mêmes, ce qui blesseroit ces

mêmes usages[35]. Voici à cet égard les erreurs principales contre

lesquelles elle pourroit nous prévenir.

[35] Je ne parle point du savoir vivre, ni de la politesse commune,

qu’il seroit honteux d’ignorer.

Les jeunes gens, je n’en excepte pas même quelques-uns qui ont de

l’esprit, sont sujets, en arrivant dans le monde, à regarder, comme des

traits d’imagination, des maximes de morale rebattue[36], qu’ils placent

curieusement, & qu’ils débitent avec confiance, parce qu’ils pensent

montrer, par là, un esprit de réflexion. Ce n’est pas encore l’abus de

la mémoire le plus à craindre pour eux; il y a une certaine quantité de

phrases & de bons mots fastidieux, qui les séduisent d’abord, soit par

le brillant de l’antithése, soit parce qu’ils ont ouï dire ces prétendus

traits d’esprit, par des personnes qui leur en imposent à quelques

autres égards. Si malheureusement il arrive qu’une certaine paresse à

réfléchir, ou le défaut de goût les accoutume à l’usage facile des lieux

communs, ils déplairont bien davantage par cette sottise empruntée, que

s’ils s’abandonnoient à leur imagination, quelque bornée qu’elle pût

être; ce naturel ingrat, joint à ce faux art avec lequel on le gâte

encore, caractérise sensiblement, à ce qu’il me paroît, la différence

qu’il y a de manquer d’esprit, à être sot: l’un n’est qu’une indigence,

malgré laquelle, on peut être aimable; l’autre est un tort volontaire

que notre orgueil ajoûte à la misére de notre esprit, & qui nous rend

insupportables.

[36] La Morale étant un des principaux objets de l’éducation, on doit

sans doute en imprimer dans le cœur des jeunes gens les maximes les

plus simples & les plus communes, ainsi que celles qui sont plus

réfléchies; mais il faut en même temps leur apprendre que l’usage

qu’ils doivent faire des unes & des autres, est de se conduire par

elles & non de les étaler dans la conversation.

Je désirerois qu’avant que les jeunes gens entrassent dans le monde, on

leur donnât par écrit une énumération[37] de ces véritez triviales, de

ces bons mots, de ces contes qui ne sont ignorés de personne, & qui

déplaisent si fort à entendre répéter.

[37] Voici à peu près la forme que j’y donnerois: _Liste des lieux

communs, qui ne peuvent qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des

traits d’esprit_.

Quand on parle d’être jeune, _dire que c’est un défaut dont on se

corrige tous les jours_.

S’il est question du nombre convenable de personnes pour un souper,

décider qu’il faut être _au-dessus du nombre des Graces, &

au-dessous de celui des Muses_, c’est adopter des platitudes, &c.

Voyez ce que parut à Madame de SEVIGNÉ, un jeune homme d’une

représentation aimable, lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit

grand pour son âge, il répondit: _Méchante herbe croît toujours._

Essais sur la necessité et les moyens de plaire · 第 5 / 9 段