présentant habituellement cette perspective, de placer dans leur point
de vûe les objets différens, que la raison veut qu’ils considérent du
même coup d’œil; l’ordre des devoirs, le choix des plaisirs compatibles
avec le personnage qu’ils auront à remplir, naissent naturellement de la
connoissance qu’ils ont de leur situation; ainsi on ne peut trop fixer
leurs regards vers ces mêmes objets[29], car il faut, en général, pour
réussir dans le monde, un certain accord entre nos goûts, notre ton de
plaisanterie, & ce que nous sommes, qui ne peut être remplacé que par
une supériorité d’esprit donnée à bien peu de personnes. Rien n’expose
davantage à la critique, que de n’avoir pas l’amour propre convenable à
son état, que de ne pas sentir qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne
doit y parvenir que par des moyens qui n’ôtent rien à la considération
où l’on doit naturellement prétendre.
[29] M. Locke remarque qu’on prend rarement cette route; ceux, dit-il,
qui disposent de l’éducation des enfans, se réglent sur ce qu’ils
peuvent enseigner plutôt que sur ce que les enfans ont besoin
d’aprendre de l’étude, _sec. XCVII_.
Examinons d’abord ce que les talens sont aux personnes du premier rang;
les aimer fait une douceur dans leur vie, les récompenser fait une
partie de leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles à les
posséder? elles n’en ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées des
soins pénibles & indispensables qu’il en coûte pour les acquérir, tandis
qu’elles resteroient peut-être au dessous de la médiocrité, on les
accableroit des éloges qui ne sont dûs qu’à la perfection; doivent-elles
augmenter le nombre des piéges, où la flatterie qui les assiége sans
cesse, ne cherche qu’à les attirer? Mais je suppose qu’elles parvinssent
à les posséder dans un degré éminent, ne sont-elles pas, par leur propre
élévation, au dessus de pareils succès? Que leur serviroit un mérite
dont leur suffrage est la plus douce récompense? L’avantage de disputer,
& même de remporter ce prix, est inférieur, pour elles, à la gloire de
le donner.
L’espéce de régle, que je viens de proposer, a, sans doute, ses
exceptions: on voit dans le rang dont je parle, des personnes si
heureusement nées pour la supériorité en tout genre, que l’esprit & les
talens semblent ajouter, en elles, aux prééminences de leur rang même.
A l’égard des hommes destinés à ces premiers emplois, dont les fonctions
sont sérieuses & austéres, il est peu de talens, si vous en exceptez
l’éloquence, qui paroissent leur convenir; faits pour en imposer, pour
attirer la considération & le respect, ils ne peuvent, sans se
rabaisser, être aperçûs par des avantages aussi frivoles, que le sont,
comparés à la gravité de leur état, les talens qui font l’amusement de
la Société. Je ne me fonde ici que sur l’opinion du vulgaire; mais le
vulgaire se trouve dans toutes les conditions: car s’ils n’avoient pour
juges que de bons esprits, loin d’assujettir leur loisir à l’extérieur
grave de leurs fonctions, on aimeroit au contraire dans tous les momens
où ces devoirs pénibles leur donnent quelque relâche, à les voir se
livrer à tous les délassemens convenables aux autres hommes. La raison
devroit-elle se plier à des usages plus sévéres qu’elle-même? Mais
certains usages sont respectés par le sage, quoiqu’il connoisse l’erreur
de leur principe.
Cette exclusion des talens agréables, je dois faire encore cette
observation, n’est pas toujours absolue; il est des hommes qui savent
imprimer le caractére de bienséance à tout ce qu’ils adoptent: un
certain charme répandu dans leur esprit, allie, avec décence, aux
fonctions sérieuses qui les font considérer, les dons qui rendent leur
commerce agréable.
A quelque état qu’on soit destiné, la connoissance des ouvrages d’esprit
est convenable, & peut-être nécessaire; être instruit, produit deux
avantages; on décide moins, & on décide mieux. Mais comme la lecture ne
donne pas des lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux personnes qui
nous élevent, à y suppléer; elles doivent, par le secours de la
conversation, évitant le ton de précepte, nous instruire sur les
ouvrages d’esprit, de ce que les ouvrages même ne nous apprennent pas
toujours la maniére d’en bien juger. Comment laisse-t-on ignorer aux
gens qui vont entrer dans le monde, le sentiment établi, le plus
généralement, sur le mérite & les défauts d’une certaine quantité de
livres célébres dont ils entendront parler? On les expose à porter de
faux jugemens sur des matiéres décidées, & rien ne déplaît davantage. Ce
manque de connoissance a d’autres inconveniens, que j’exposerai en
parlant des usages du monde.
Il est utile encore de leur donner, de la même maniére, une idée assez
étendue des arts agréables, & particuliérement de ceux qui dépendent
autant du goût, que des régles; outre le plaisir qui est attaché à ces
connoissances, l’esprit y gagne un certain agrément; c’est une qualité
liante de plus, de sentir le prix de ces merveilles, que les arts nous
présentent: je pense enfin qu’on est plus heureux, & qu’on plaît
davantage, quand on est à portée de juger, avec délicatesse, de ce qui
constitue les plaisirs qui rendent la Société aimable, sans blesser
l’honnêteté des mœurs.
Il est vrai que de cette multiplicité de connoissances & de talens
vulgaires, il peut naître, dans quelques jeunes gens, un défaut qui les
rendroit insuportables; les petits esprits s’estiment plutôt par la
quantité d’objets qu’ils embrassent, que par la maniére de les saisir:
on ne le croiroit pas, sans l’expérience, il est plus aisé d’être
modeste, avec une supériorité de lumiéres ou de talens, qu’avec un
assemblage de connoissances communes dont les occasions de faire usage
se succédent presque sans cesse. On a bien du panchant à se croire un
homme universel, parce qu’on est universellement médiocre. L’ennuyeux
commerce que celui des gens qui sont un peu tout ce qu’ils veulent être!
Ils étalent, si volontiers, & avec une confiance si parfaite, toutes les
petites richesses qui les environnent; ils vous en font l’histoire, ils
en vantent eux-mêmes le succès; ils se glorifient même de celles qui
leur manquent: c’est, selon eux, par paresse, par indifférence, qu’ils
ne les ont point acquises. C’est à ceux qui nous élevent, à régler notre
amour propre à cet égard, en nous accoutumant à penser, que le seul
moyen de faire valoir nos avantages, de quelque espéce qu’ils soient,
c’est de les mettre toujours au dessous même de leur véritable prix[30].
[30] La modestie raisonnable par rapport aux grandes qualitez dont on
a donné des preuves, consiste à ne montrer d’opinion de soi-même
qu’à un degré inférieur à celui de l’estime que vous marquent les
autres, mais à l’égard des avantages de peu de mérite, la modestie
doit aller jusques à ne se prêter en rien aux louanges qu’on leur
donne; c’est s’exposer avec les gens à qui les miséres de la vanité
d’autrui sont à charge, que d’écouter avec complaisance des éloges
sur nos petits talens; mais en raconter sérieusement nous-mêmes le
succès, est un véritable ridicule.
Par le secours des entretiens amenés de maniére qu’ils n’auroient pas
l’air de leçons, on pourroit porter plus loin l’éducation à l’égard des
jeunes gens, doués d’une certaine intelligence; ce seroit de leur faire
connoître le terme (autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit de leur
siécle est parvenu par rapport aux Sciences, aux connoissances sublimes,
& aux grands talens. Ils éviteroient, par-là, deux extrémités qui
marquent de la petitesse d’esprit; l’une est de n’admirer les Sciences
que par ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu d’attacher leur prix à
l’utilité dont elles peuvent être à la Société: & l’autre, de les
estimer moins à mesure que le nombre des Savans se multiplie: ainsi, les
accoutumant à ne pas juger l’esprit sur la foi du vulgaire, ils ne
retomberoient pas dans ces redites vagues & si ennuyeuses pour les gens
sensés, sur ce que le siécle _dégénére_; ils verroient que ce qu’on
appelle décadence à cet égard, ne regarde que quelques branches qui ont
décru, à la vérité, mais dont le siécle est dédommagé par d’autres qui
se sont étendues[31].
[31] Il est bien rare de voir des estimateurs équitables sur ces
pertes & sur ces compensations. Le foible commun est de dégrader son
siécle pour élever le précédent: d’autres hommes estiment le leur
par préférence; & dans ces deux opinions, c’est presque toujours
l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre l’une ou l’autre,
c’est le rapport qu’elles ont avec les connoissances ou les talens
par lesquels ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine leurs regrets
sur ce qu’on a perdu, ou leur prévention sur ce qui reste.
J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans à ces différens égards, par
des entretiens plûtôt que par la lecture. Les esprits lents & qui n’ont
d’acquit que ce qu’une étude opiniâtre leur en a donné, ont peine,
quelquefois, à estimer le savoir, qui étant en partie le fruit de la
conversation, en a pris l’air facile: ce mérite différe trop du leur, où
l’on reconnoît le travail qu’il a coûté; ils sont au sujet de la
conversation, comme ces hommes élevés dans des pays montueux, qui,
infatigables à parcourir des routes pénibles, se lassent aisément dans
la plaine[32].
[32] Les vûes courtes, je veux dire les esprits bornés & resserrés
dans leur petite sphére, ne peuvent comprendre cette universalité de
talens, que l’on remarque quelquefois dans un même sujet; où ils
voyent l’agrément, ils en excluent la solidité. _La Bruyere, du
mérite personnel_.
Une autre étude peu cultivée, & cependant bien utile, est celle du stile
épistolaire: la plûpart des jeunes gens, entrant dans le monde, & ceux
même qui parlent bien, sont si peu formés à ce stile, qu’ils écrivent à
peine raisonnablement; c’est une façon de décrier soi-même son esprit,
qui lui fait toujours perdre de l’opinion favorable qu’on en avoit
conçue dans la conversation. Ce talent de bien écrire est un moyen de
réussir, dont on a souvent lieu de faire usage; c’est en quelque sorte
une autre maniére de vivre avec les personnes qu’on aime, & à qui l’on
veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer aux enfans le désir d’acquérir
cette ressource, & ne leur pas donner les instructions qui peuvent la
procurer? Quand je propose de les instruire à cet égard, je ne prétens
pas qu’il y ait des régles à leur faire apprendre, ni des formules
ingénieuses à leur prescrire; les unes seroient trop étendues, &
passeroient souvent la portée de leur esprit, & les autres ne
serviroient qu’à le leur gâter. On pourroit seulement leur faire
connoître les défauts qu’ils ont à éviter: je ne parle point de ce qui
concerne le cérémonial; théorie facile, que, sans doute, on ne doit
point leur laisser ignorer.
Il faudroit donc les mettre dans l’habitude d’écrire, non en leur
proposant des sujets imaginaires, qui ne les intéressant point, leur
feroient regarder ce travail, comme une tâche pénible, & leur
donneroient peut-être du faux dans l’esprit; mais en faisant naître des
occasions fréquentes, où ils fussent obligés d’écrire, pour obtenir ce
qu’ils désireroient avec empressement; les accoutumer ensuite à
cultiver, de la même maniére, les liaisons qu’ils auroient formées avec
des gens de leur âge, les familiariser ainsi, successivement, avec les
différentes matiéres qu’ils pourroient traiter dans le cours de leur
vie.
Ce qui constitue une lettre bien écrite, ne consiste pas, seulement,
dans la correction du style, dans la clarté du sens, ni dans
l’exactitude à remplir les loix communes de la politesse ou du respect;
c’est quelquefois en négligeant, à un certain point, quelques-unes de
ces régles, qu’on réussit le mieux; c’est une quantité de nuances, qu’il
faut saisir, soit dans le ton, soit dans l’attention à éviter l’esprit,
ou à en mettre jusqu’à un certain point. Ce sont, enfin, les convenances
particuliéres, de personne à personne, qui forment autant de régles
délicates, qu’on observe mieux, à mesure qu’on a plus de sens &
d’esprit, & qui caractérisent le bon Ecrivain en ce genre: mais cette
habitude, si nécessaire, des bienséances, ne s’acquiert dans une
certaine perfection, que par la connoissance des usages du monde[33].
[33] On néglige assez généralement un art facile qu’on peut honorer du
nom de talent, quand il est porté à une certaine perfection, c’est
de bien lire les ouvrages de prose & de poësie: il y a une sorte de
honte lorsqu’on est dans le cas de lire haut, de s’en acquiter de
mauvaise grace.
Ce qu’on apelle les usages du monde, consiste (si je ne me trompe) dans
la précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, la politesse,
l’empressement ou la retenue, la familiarité ou le respect, l’enjouement
ou le sérieux, le refus ou la complaisance, enfin tous les témoignages
de devoirs ou d’égards qui forment le commerce de la Société. On
pourroit, par quelques observations générales, donner l’idée de ces
usages aux personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur indiquer ce qui s’en
éloigne, plûtôt que la maniére précise de les remplir; mais comme cette
théorie ne les instruiroit que très-imparfaitement, il faut tâcher de
tirer les préceptes des exemples mêmes, les accoutumer, dès la premiére
jeunesse, à remarquer quels sont ces usages dans des personnes qu’on
peut leur proposer pour modéle. Cette connoissance est d’autant plus
indispensable, que tout autre savoir, & l’esprit même, suffisent
rarement pour y suppléer.
Le manque d’habitude des usages du monde, cause ordinairement une
timidité d’une espéce différente, selon que nous avons plus ou moins
d’esprit. Dans cette situation, les gens de bon sens s’embarrassent,
mais sans trop de crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble; ils
connoissent ce qui leur manque, à cet égard, & leur amour propre n’en
est humilié qu’à un degré raisonnable. Dans les petits esprits, cette
ignorance produit la mauvaise honte, foiblesse bien plus reprochable que
le défaut qui l’a fait naître. Cette honte, mal entendue, est un
soulevement de notre orgueil, qui nous porte à affecter de savoir ce que
nous sentons bien que nous ignorons, ou à dissimuler grossiérement notre
ignorance; c’est un manque de courage, qui nous empêche d’avouer un tort
qui seroit à demi effacé, si nous paroissions le connoître, & que nous
augmentons encore, lorsque nous croyons le sauver, par cette fausse
confiance; le défaut nous empêche de plaire, le reméde mal choisi nous
fait mépriser.
C’est cette mauvaise honte, dont il est essentiel de désabuser ceux qui
s’en laissent aveugler; il faut, dans toutes les occasions, la démasquer
en eux avec finesse & avec sévérité, en démêler tous les détours, afin
qu’ils sentent l’illusion de ce prestige, qui n’en impose à personne, &
qu’ils soient bien persuadés que le seul moyen de trouver grace sur les
qualités qu’on désireroit en nous, est d’avouer qu’elles nous manquent.
Si on éleve de jeunes gens, qui, avec de l’esprit, se trouvent une
certaine incapacité de saisir ces usages du monde, soit par un caractére
naturellement sauvage, qui les retire de la Société, soit par un goût
dominant pour les Sciences, qui les rende indifférens & distraits sur
tout le reste, je ne connois qu’une conduite à tenir avec eux, c’est de
les accoutumer à sentir & à avouer, comme je l’ai dit, que c’est un
mérite qui leur manque: mais il faut que ce soit, avec modestie, qu’ils
en conviennent; car il arrive quelquefois, que pour se disculper avec
soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni le langage qui plaît dans le
monde, on s’excite à ne regarder qu’avec mépris cette sorte de science;
on laisse apercevoir qu’on s’applaudit intérieurement de n’avoir point
employé son esprit à cette étude qu’on suppose absolument frivole. On
regarde avec une certaine pitié, qu’on croit philosophique, les succès
que ces agrémens procurent à ceux qui les possédent; & cette ressource
est incontestablement la plus mauvaise. Quand on passe pour avoir de
l’esprit, il est bien moins nuisible de paroître décontenancé, que
méprisant. On voit assez généralement que quand on déplaît, c’est moins
parce que les qualités aimables nous manquent, que par les défauts que
notre vanité, qui en souffre, nous fait substituer à leur place.
C’est encore peu que d’être instruit des usages de la Société, si on n’y
joint la connoissance du caractére des hommes qui la composent, si l’on
n’y apporte cet esprit d’examen si nécessaire pour juger sainement des
personnes avec lesquelles on se lie, afin de discerner à quel degré on
doit les chérir, les estimer, ou les craindre.
La connoissance des hommes de son siécle, est donc indispensable,
lorsqu’on veut satisfaire, convenablement, pour eux, & pour soi-même, à
ce qu’on leur doit, ainsi que pour aller avec bienséance, par de-là les
devoirs, s’il est nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres qui
peignent les différens caractéres des hommes, n’offrent, à cet égard,
qu’une théorie souvent peu utile, même aux meilleurs esprits, s’ils ne
l’appliquent en même temps qu’ils l’acquiérent, aux exemples vivans dont
elle leur offre l’image. On trouve assez communément des gens remplis de
beaucoup de lecture, qui connoissent tous les portraits qui ont été
faits des hommes, & ne connoissent pas les hommes mêmes; ils ont présens
tous les caractéres de la Bruyere, ceux du Cardinal de Retz, & se
trompent grossiérement sur le jugement qu’ils portent du caractére des
personnes avec lesquelles ils passent leur vie.
On pourra m’objecter que cette connoissance des hommes de son siécle,
que je recommande, combattroit peut-être dans bien des esprits, ce désir
de leur plaire, que j’ai regardé comme un des principaux objets de
l’éducation. «M’instruire à voir la plûpart des hommes, tels qu’ils
sont, c’est m’exposer, me diroient-ils, à les mépriser, & il y auroit de
l’inconséquence à vouloir plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de la
bassesse à s’y porter par l’intérêt qu’on auroit à en être aimé: Comment
dans cette situation, si je veux plaire, puis-je éviter la fausseté? On
passe sa vie avec des personnes dont l’amour propre n’est point flatté,
si vous ne les louez que par les qualités qui ne leur sont point
contestées, il faut, sous peine de leur inimitié, perdre de vûe ce
qu’elles sont, pour sourire à ce qu’elles s’imaginent être.» Je
répondrai, que plus on est capable de cette droiture d’esprit qui nous
fait sainement connoître en quoi consiste l’humanité, plus on est
persuadé que rien ne nous dispense d’apporter, dans la Société, les
qualités qui l’entretiennent. L’éducation doit faire concourir ces deux
principes, les hommes sont assujettis à bien des défauts, mais il faut
vivre avec les hommes; celui qui est le plus en droit de les condamner,
a lui-même besoin de leur indulgence. Qu’on examine un Misantrope, il
entre souvent plus de vanité dans son caractére, que de véritable haine
pour les vices attachés à la condition humaine: on étale le chagrin avec
lequel on les envisage, comme une espéce de protestation contre la part
qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose médiocre; on pense intimément,
que lorsqu’on a dit, il est bien humiliant d’être homme, on est un homme
supérieur; au lieu que la véritable supériorité seroit de voir les vices
de la Société sans étonnement, & sans être rebuté d’elle[34]. Le Sage ne
pourroit-il pas la regarder comme il fait la santé? Il connoît &
supporte patiemment ses révolutions dont il étudie les causes, afin de
les combattre autant qu’il est en son pouvoir; c’est sans foiblesse
qu’il se contraint pour la ménager, parce que c’est elle qui fait la
principale douceur de la vie.
[34]
Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie
Des moyens d’exercer notre philosophie.
C’est le plus bel emploi que trouve la vertu;
Et si de probité tout étoit revêtu,
Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles,
La plûpart des vertus nous seroient inutiles.
MOLIERE, _act. 5. du Misant., scéne 1_.
Si c’est l’amour propre qui nous rend si délicats sur les défauts des
autres, & qui nous inspire le panchant de leur faire sentir que nous en
sommes frapés, l’art de l’éducation doit être de se servir de ce même
amour propre, pour établir la vertu opposée à cette fausse haine du
vice. C’est à elle à graver dans le fond de notre ame cette vérité;
celui qui avilit par ses dedains ou par ses discours, le peu d’hommes
qui l’environnent, n’est supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit
nombre dont il se fait haïr. Celui qui, connoissant la nature humaine,
défectueuse comme elle l’est, la considére sans orgueil, & sans se
croire dispensé d’être doux & sociable, a saisi la seule maniére d’être
au-dessus des autres hommes, & jouït du plaisir d’en être aimé.
Avec de pareils principes, qu’il n’est pas difficile d’établir en nous,
la connoissance des hommes de son siécle ne deviendroit pas plus
dangereuse que la sincérité, & quelques autres qualités, qui sont des
vertus en elles-mêmes, mais dont on peut abuser. Il est certain que sans
cette connoissance, on peut, avec beaucoup d’esprit, ne réussir que bien
imparfaitement dans le monde.
Il est vrai que l’éducation ne nous donne pas le fond d’esprit
nécessaire pour bien connoître le vrai caractére, le genre d’amour
propre des gens avec qui nous sommes en Société, ainsi que pour remplir,
avec une certaine supériorité, les usages du monde; mais elle doit nous
faire remarquer, dans autrui, dans nous-mêmes, ce qui blesseroit ces
mêmes usages[35]. Voici à cet égard les erreurs principales contre
lesquelles elle pourroit nous prévenir.
[35] Je ne parle point du savoir vivre, ni de la politesse commune,
qu’il seroit honteux d’ignorer.
Les jeunes gens, je n’en excepte pas même quelques-uns qui ont de
l’esprit, sont sujets, en arrivant dans le monde, à regarder, comme des
traits d’imagination, des maximes de morale rebattue[36], qu’ils placent
curieusement, & qu’ils débitent avec confiance, parce qu’ils pensent
montrer, par là, un esprit de réflexion. Ce n’est pas encore l’abus de
la mémoire le plus à craindre pour eux; il y a une certaine quantité de
phrases & de bons mots fastidieux, qui les séduisent d’abord, soit par
le brillant de l’antithése, soit parce qu’ils ont ouï dire ces prétendus
traits d’esprit, par des personnes qui leur en imposent à quelques
autres égards. Si malheureusement il arrive qu’une certaine paresse à
réfléchir, ou le défaut de goût les accoutume à l’usage facile des lieux
communs, ils déplairont bien davantage par cette sottise empruntée, que
s’ils s’abandonnoient à leur imagination, quelque bornée qu’elle pût
être; ce naturel ingrat, joint à ce faux art avec lequel on le gâte
encore, caractérise sensiblement, à ce qu’il me paroît, la différence
qu’il y a de manquer d’esprit, à être sot: l’un n’est qu’une indigence,
malgré laquelle, on peut être aimable; l’autre est un tort volontaire
que notre orgueil ajoûte à la misére de notre esprit, & qui nous rend
insupportables.
[36] La Morale étant un des principaux objets de l’éducation, on doit
sans doute en imprimer dans le cœur des jeunes gens les maximes les
plus simples & les plus communes, ainsi que celles qui sont plus
réfléchies; mais il faut en même temps leur apprendre que l’usage
qu’ils doivent faire des unes & des autres, est de se conduire par
elles & non de les étaler dans la conversation.
Je désirerois qu’avant que les jeunes gens entrassent dans le monde, on
leur donnât par écrit une énumération[37] de ces véritez triviales, de
ces bons mots, de ces contes qui ne sont ignorés de personne, & qui
déplaisent si fort à entendre répéter.
[37] Voici à peu près la forme que j’y donnerois: _Liste des lieux
communs, qui ne peuvent qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des
traits d’esprit_.
Quand on parle d’être jeune, _dire que c’est un défaut dont on se
corrige tous les jours_.
S’il est question du nombre convenable de personnes pour un souper,
décider qu’il faut être _au-dessus du nombre des Graces, &
au-dessous de celui des Muses_, c’est adopter des platitudes, &c.
Voyez ce que parut à Madame de SEVIGNÉ, un jeune homme d’une
représentation aimable, lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit
grand pour son âge, il répondit: _Méchante herbe croît toujours._