concourent à lui donner, comme les vertus de l’ame, & les connoissances
qui étendent l’esprit; c’est une maniére de l’engager à les porter à
leur perfection, en les tournant au profit de la Société; mais il faut
bien se garder de le flatter sur les distinctions, sur les prérogatives,
qu’il a reçûes gratuitement de sa naissance. Si vous l’entretenez de la
noblesse, ou de l’illustration de ses ayeux[15]; si vous faites valoir à
ses yeux, la supériorité que lui donnent des dignitez, qui en imposeront
aux autres hommes; si vous lui vantez des richesses considérables qui
l’attendent, vous le porterez à penser qu’il a, tel qu’il est, des
secours assurés pour se voir considéré, distingué, respecté; & bien-tôt,
rempli de confiance, il croira n’avoir plus rien à désirer, pour
paroître avantageusement dans le monde. L’expérience, il est vrai, le
détrompera un jour sur le succès qu’il s’étoit promis; il éprouvera
qu’on ne réussit effectivement que par un caractére qui fasse excuser
nos défauts, & rendre justice à nos bonnes qualités. S’il est capable de
retour sur lui-même, il changera de principes, il se fera une étude de
plaire; mais quelle différence d’y être porté par une habitude
contractée dès sa jeunesse, ou par des réflexions tardives &
intéressées! Il lui prendra des momens de paresse, ou de distraction,
dans la nouvelle route qu’il aura résolu de suivre; il manquera à son
extérieur & à ses discours, une certaine grace persuasive, que le
sentiment donne à tout ce qu’il accompagne, & qui ne peut être
entiérement remplacée par l’esprit; il sera long-temps, du moins, à
effacer les premiéres impressions qu’aura données contre lui, le
caractére dont il cherche à se dépouiller: mais supposé que la raison ne
puisse le déterminer à changer de caractére, aveuglé par sa vanité, il
fixera son ambition à faire valoir les avantages qu’il posséde; si c’est
la haute naissance, croyant en conserver la dignité, il n’en fera
paroître que l’orgueil: si c’est la richesse, il en étalera tout le
faste, afin de s’enveloper, (pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources,
mais il ne pourra se faire entiérement illusion. Forcé de reconnoître,
dans mille occasions, qu’être aimé, est un bien nécessaire, & que ce
bien lui est refusé, il affectera vainement de le mépriser; il ne jouïra
pas même de la foible satisfaction de tromper personne à cet égard; on
sait que le dédain marqué avec lequel on regarde les autres hommes,
n’est ordinairement qu’un dépit secret de ne pouvoir leur plaire; à quel
reméde insensé il aura recours, pour se dédommager de n’être ni désiré,
ni accueilli; il finira par se rendre haïssable[16].
[15]
Di-lui...
Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.
RACINE, _Andromaque_, Tragédie.
[16] J’ajouterai encore une autre précaution qu’on pourroit prendre,
pour engager les jeunes gens à chercher dans leur caractére & dans
leur esprit, les moyens d’être considérés; c’est de combattre en eux
le goût démesuré de la parure. La magnificence, dans tout autre
genre, peut avoir un caractére de grandeur, & nous faire aimer,
parce qu’elle procure quelque satisfaction aux autres hommes; mais
celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en décore, personne n’en
jouït avec lui; il me semble qu’il en est de la parure, à l’égard
des gens du monde (je n’en excepte pas les femmes) comme de
l’imagination dans les ouvrages d’esprit; qu’il y en ait une
certaine mesure, c’est une grace qui les fait valoir; qu’elle se
trouve répandue avec profusion, c’est une sorte de délire.
Ne point entretenir les enfans des avantages attachés à leur naissance,
n’est tout au plus que la moitié de l’ouvrage; il est encore essentiel
de les exciter à profiter de leur rang & de leur fortune, pour plaire &
pour se faire aimer; & ce que je propose, n’implique point
contradiction: on peut leur faire envisager ces mêmes distinctions par
des côtés où leur orgueil ne trouve point de prise, & qui frapent leur
raison; mais dans l’éducation ordinaire, on prend la route opposée.
Veut-on inspirer aux enfans nés dans le rang supérieur, ou dans un état
distingué, les qualités qu’ils doivent apporter dans la Société? on se
sert, sans en apercevoir la conséquence, de termes qui réveillent en eux
des idées de vanité sur leur condition, comme si on craignoit qu’ils ne
sentissent pas assez un jour, ce qu’ils ont de plus que les autres
hommes; on dira, par exemple, aux uns, qu’il faut être _affables_ à ceux
qui leur font _la cour_, qu’ils doivent avoir de _la bonté_ pour les
gens qui leur sont attachés; & le mot de _cour_ excepté, on tient à peu
près le même langage aux autres. Il faudroit bien plûtôt, évitant, avec
un soin extrême, toutes ces expressions, dont la vanité des enfans, plus
sensible déja qu’on ne le croit, ne saisit que trop bien l’énergie; il
faudroit, dis-je, n’employer que des termes propres à les rendre
modestes[17]; leur recommander, à titre de devoirs, _l’estime_ & _la
vénération_, pour les hommes d’une vertu distinguée, afin qu’ils ne se
croyent pas supérieurs à tout. _Les égards_, _les déférences_, pour ceux
qui les recherchent, afin qu’ils ne pensent pas qu’un regard jetté au
hazard, ou un sourire d’habitude, soit un accueil assez obligeant; leur
faire sentir qu’ils doivent de _la reconnoissance_ des soins qu’on prend
pour remplir leur loisir, de peur qu’ils ne s’imaginent que tout doit
être occupé de leurs plaisirs; les entretenir _du respect_ qu’ils
doivent à ceux qui les élevent, de _l’amitié_ qu’exige d’eux
l’attachement des gens d’un certain ordre, qui sont à leur service. On
doit s’attacher sans cesse à ne leur faire envisager la grandeur, que
par ce qu’elle a de facile, de doux, de caressant, que par les bienfaits
qu’elle peut procurer ou répandre; ne leur peindre la fortune, que sous
les traits de la libéralité[18]; n’appeller enfin devant eux, tous les
avantages qu’ils possédent, que du nom des vertus qui en peuvent naître.
[17] L’éducation du Collége est la plus salutaire, pour garantir les
enfans du piége de l’orgueil. Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé
de S. PIERRE.
[18] La libéralité est un des devoirs d’une grande naissance. M. la
Marquise de Lambert, _Avis d’une mere à son fils_.
Certaines qualités de la personne & du caractére, telles que les
agrémens de la figure, le naturel dans les actions, & dans le langage,
l’enjouement & la vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne faut point
vanter en présence des enfans qui en sont doués; ce seroit les altérer,
que de les leur faire remarquer en eux; le naturel est une espéce
d’innocence, qui perd entiérement de ce qu’elle est, dès qu’on lui
apprend à se connoître.
Pour donner lieu aux vertus de naître dans les enfans, pour pouvoir
employer avec succès les avantages de leur condition, à leur inspirer le
désir de plaire, il y a des défauts contre lesquels il faut les armer,
sans attendre qu’ils y soient sujets; parce qu’il est bien différent,
par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions déja faites, & qui
peuvent aisément se réveiller, ou de les empêcher de se former; & c’est
par des exemples étrangers, comme l’yvresse de l’esclave qu’on exposoit
aux regards des jeunes Lacédémoniens; c’est par le soin de leur
dépeindre avec force, & avec vérité, (car il ne faut jamais les tromper)
la difformité de ces mêmes défauts, qu’on parvient à leur en inspirer la
haine. Peut-on prendre trop de soins pour les garantir de l’attention
maligne à relever les fautes d’autrui, de l’empressement à faire valoir
ce qu’ils se croyent de bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre à la
volonté d’autrui, dans les choses, qui par elles-mêmes n’ont rien qui
doive répugner; inclinations si ordinaires à l’enfance, & que je regarde
comme la source d’une infinité de moyens de déplaire par la suite dans
la Société?
L’attention qu’on remarque dans les enfans à relever les fautes des
autres, est vraisemblablement le germe de plusieurs inclinations
dangereuses, qui varient dans leurs effets, selon la différence des
caractéres[19]; je conçois que dans les ames vertueuses, ce germe
produit la sévérité impitoyable avec laquelle elles portent leur
jugement sur la conduite des autres: je lui attribuerois aussi la
liberté de s’expliquer, hautement, sur ce qu’on trouve à reprendre dans
les autres hommes; en supposant, que c’est par horreur pour la fausseté,
qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on se montre avec franchise tel
qu’on est. Je le croirois, sur-tout, la cause de ce genre d’esprit
caustique, que l’on colore du nom d’aversion pour le vice, & qui n’est
en effet que la haine du genre humain.
[19] On démêle presque dès le berceau, les passions qui se dévelopent
dans la suite. M. ROLLIN, _Traité des Etudes, Tom. 3_.
Ce défaut n’est, dans la premiére enfance, qu’une malignité peu
raisonnée, à laquelle on se contente d’opposer quelques remontrances
légéres; il seroit à désirer qu’on le combattît par des punitions, &
qu’elles fussent accompagnées de discours propres à fraper l’imagination
des enfans; les peines qu’on leur fait éprouver, ne devant être
employées que comme une idée accessoire, plus capable de fixer dans leur
mémoire les principes salutaires qu’on cherche à y graver; & ce n’est
que quand on y est absolument forcé, & qu’après qu’on a essayé tous les
secrets de l’insinuation, qu’il faut avoir recours à ces sortes de
punitions; _Si une honnête pudeur & la crainte de déplaire sont les
seuls moyens de retenir un enfant dans le devoir_[20], c’est sur-tout à
l’égard des qualités heureuses, qu’on cherche à leur faire acquérir, que
la voie de douceur est convenable: quelle différence dans les effets que
produit la crainte d’être puni, ou celle de déplaire[21]? Je suppose que
la premiére ait vaincu l’opiniâtreté & la négligence, elle n’aura
substitué à leur place, que la docilité timide, & l’exactitude forcée:
cette derniére y aura fait naître la complaisance & le zéle; l’une
n’efface que des défauts, l’autre établit des vertus.
[20] M. Locke, _Traité de l’éducation, sec. LXI_.
[21] Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur & contrainte, & je
tiens que ce qui ne peut se faire par raison & prudence, ne se fait
jamais par la force. Montagne, _Essais, l. 2, ch. VIII_.
A l’égard de ce premier essor de la vanité des enfans, qui les porte à
se vanter de ce qu’ils font de louable, panchant que la mauvaise
éducation non-seulement tolére, mais excite quelquefois en eux; il me
paroît être la source de cette préoccupation de son propre mérite, qui
se marque dans la suite, par le peu d’attention qu’on fait à celui des
autres, de l’habitude de parler de soi, & de plusieurs autres foibles de
cette espéce.
Pour empêcher le progrès de cet orgueil naissant, en approuvant les
enfans de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit utile d’y ajouter une
récompense quand ils ne s’en seroient point vantés: & lorsqu’ayant
l’esprit plus formé, leur vanité s’annonce avec un peu plus de finesse,
il faut, ce me semble, pour le combattre, plus de patience & d’art, que
d’autorité, & de sécheresse. S’il arrive qu’un enfant trouble la
conversation, pour conter, ou pour parler de soi; qu’il vienne étaler
ses talens, quand rien ne lui donne lieu d’en faire usage, ou qu’il
améne, grossiérement, une occasion de les prodiguer; au lieu, de
l’interrompre, d’abord, avec dureté, action qu’il regarderoit peut-être
comme un trait d’humeur[22], ne vaudroit-il pas mieux le traiter
exactement, comme il seroit traité, s’il étoit alors dans le monde[23]?
commencer par l’écouter? lui marquer successivement le sentiment d’ennui
ou d’impatience qu’il cause, afin de l’amener à s’en apercevoir & à se
taire? Il est vrai-semblable, qu’à moins qu’il ne manque entiérement de
sensibilité, il se corrigera d’une confiance qui lui promettoit des
succès, & dont il ne retirera jamais que des dégoûts & de la honte.
[22] Il est bien important d’agir toujours avec un enfant, de maniére
qu’il aperçoive le motif raisonnable qui vous fait le quereller, ou
le punir, ou l’applaudir.
[23] L’éducation, à bien des égards, doit avoir pour objet de produire
par avance en nous, l’effet de l’expérience.
Cette méthode pourroit avoir lieu dans toutes les occasions où il
s’agiroit de fixer leur attention, ou de combattre leurs caprices; ce
seroit avancer le progrès de leur raison, que de leur parler toujours
comme s’ils étoient raisonnables.
Reprendre les enfans, avec dureté, quand ils parlent ou agissent
inconsidérément, les fraper de cette crainte qui abaisse le courage,
c’est les jetter, souvent, dans une autre extrémité; c’est les rendre
timides. Eh! quelle éducation que celle qui, combattant le panchant,
sans éclairer la raison, ne sauve un défaut que par un autre; supposé
qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci, peut-être le premier
devroit-il paroître préférable? La présomption diminue, il est vrai, le
prix de nos bonnes qualités, mais la timidité les empêche de paroître;
si par la premiére, on révolte les esprits, parce qu’on cherche trop à
les occuper de soi, quelquefois aussi, on leur en impose: par l’autre,
comme on ne les occupe pas assez, on en est ignoré, on est compté pour
rien.
Ordinairement la timidité rend sauvage, & il y a bien de l’inconvénient
à l’être: l’habitude de vivre ensemble est un des principaux liens qui
concilient les hommes; parce qu’elle adoucit insensiblement l’effet que
produisent sur eux les défauts d’autrui; que donnant lieu aux services
mutuels, elle fait naître la confiance, & le besoin de se chercher. Or
les gens qui se livrent rarement à la Societé, sont privés de tous ces
moyens d’y réussir; ils y sont étrangers, ils n’entendent
qu’imparfaitement le langage de ceux qu’ils abordent; car dans la bonne
compagnie même il y régne un peu de ce qu’on apelle _cotterie_. Il y a
de certaines plaisanteries convenues; une finesse arbitraire qu’on
attribue à de certaines expressions, que celui qui n’est pas instruit
des circonstances qui les ont accréditées, trouve froides ou obscures:
sujet à prendre pour une vérité ce qui n’est qu’une ironie, il restera
sérieux où les autres seront livrés à la joie. S’il en étoit quitte pour
n’être point remarqué, si on s’en tenoit avec lui à l’indifférence,
quoique ce partage flatte peu l’amour propre, il y gagneroit encore;
car, comme en général, on trouve plus de plaisir à condamner les gens
qu’à les plaindre, plutôt que d’attribuer le caractére farouche à la
timidité, on le soupçonne, volontiers, de naître d’un mépris secret pour
les autres.
Afin de sentir davantage les inconvéniens de la timidité,
considérons-la, particuliérement, dans les personnes d’esprit qui en
connoissent tout l’abus, & qui dans chaque occasion ont besoin de
nouveaux efforts pour la vaincre; elle y produit un contraste dont on
est avec justice étonné.
Il y a des gens toujours embarrassés, quand ils arrivent dans un lieu,
où il y a beaucoup de monde; ils abordent avec un air entrepris, on voit
qu’ils ne sont point à leur aise, & cette gêne paroît mal fondée; on
cherche à leur faire sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent, on les
rassure avec bonté, & voici l’effet que cette bonté (souvent un peu trop
marquée) leur cause. A quoi croiroit-on que leur esprit s’appliquoit,
tandis qu’on faisoit des efforts pour ne point l’intimider? Il employoit
le temps de son trouble à examiner le tribunal qui l’a d’abord allarmé,
il s’est aperçu que raisonnablement il n’avoit pas tant de sujet de le
craindre, & pour se dédommager de s’en être d’abord laissé imposer, il
passe de nuance en nuance, de l’inquiétude au calme, & du calme à la
critique; il a démêlé l’affectation, la mieux déguisée, d’avoir de
l’esprit, la modestie feinte qui dérobe le plus habilement ce qu’elle a
d’emprunté, il pénétre enfin dans les replis de la vanité; & bien-tôt
cet Aréopage qui avoit besoin, il n’y a qu’un instant, de tempérer sa
dignité, s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement de celui qu’il
craignoit de faire trembler, il se trouve que c’est le Juge qui finit
par être condamné.
J’examinerai, dans un autre endroit, l’effet de la timidité sur les
petits esprits: je reviens à l’opposition opiniâtre à la volonté
d’autrui, qui accompagne ordinairement les premiéres années de
l’enfance; & qui se métamorphosant dans la suite, devient la cause de
l’humeur impérieuse, de l’esprit de contradiction, & des autres défauts
qui forment l’attachement à notre propre volonté, & à notre opinion.
Comme cette opposition se montre souvent dans les enfans lorsqu’ils
n’entendent encore qu’une partie de leur langue naturelle, & que les
châtimens pourroient l’irriter, il me paroît bien difficile de la
combattre avec succès. Une étude constante sur la maniére de rompre
cette malheureuse disposition, peut seule en offrir les moyens; & il est
certain que les fausses frayeurs qu’on leur inspire[24], ne font
qu’ajouter un mal de plus, & ne guérissent point la cause de celui qu’on
traite; leur mauvaise humeur est captivée & non pas détruite: mais
puisqu’au moyen des peintures fantastiques par lesquelles on frape leur
imagination, on éprouve qu’on peut les distraire de leur opiniâtreté,
pourquoi ne pas employer des images qui causent cette diversion, sans
imprimer, dans leur entendement, des sujets chimériques de frayeur?
C’est aux personnes qui les élevent à imaginer, à multiplier ces moyens
de diversion, pour rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude seule
est à craindre: je suis persuadé que, dans bien des personnes, plusieurs
dispositions vicieuses se sont évanouïes, parce que l’habitude ne les a
point entretenues[25].
[24] On leur peint un grand homme noir, un dragon qui doit les
dévorer...
[25] Je trouve, dit Montagne, que nos plus grands vices prennent leur
pli dès notre plus tendre enfance; ces semences se germent &
s’élevent après gaillardement, & profitent à force, entre les mains
de la coûtume, _Essais, l. II, ch. XXII_.
Quant au panchant à la contradiction, je pense qu’à mesure que les
enfans ont plus d’esprit, l’éducation peut domter en eux ce défaut, plus
aisément qu’elle ne feroit l’humeur caustique. Comme la contradiction
n’amuse, ni n’exerce l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit à son
tour ne s’occupe point à entretenir un travers, qui ne lui est d’aucun
avantage; il peut, au contraire, par l’éducation, travailler
efficacement à le détruire; au lieu que cette sagacité à discerner, & à
peindre ce qu’on trouve à reprendre dans autrui, est un exercice de
l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit sans doute, séduit par
l’idée de supériorité sur les autres qu’il y attache; & c’est un grand
ouvrage pour la raison de nous arracher aux défauts du caractére, quand
ils font briller notre imagination.
_Des connoissances de l’esprit & des talens qui doivent entrer
préférablement dans l’éducation des enfans pour leur donner les moyens
de plaire._
Entre les différentes études[26] qui doivent précéder le temps où l’on
entre dans le monde, voici celles qui me paroissent tenir davantage à la
matiére que je traite, & l’ordre dans lequel je crois qu’elles doivent
se succéder. _L’intelligence des langues, l’histoire, les exercices &
les talens, la connoissance des ouvrages d’esprit, & des arts agréables:
l’habitude au stile épistolaire, les usages du monde, & la connoissance
des hommes de son siécle._
[26] Plusieurs Ouvrages, justement estimés, qui traitent du choix & de
la méthode des études, semblent avoir épuisé les plus sages vûes sur
cette matiére; mais je prie qu’on se souvienne que je n’envisage ici
les études, que par le secours dont elles peuvent être au désir de
plaire & d’être aimé.
Je ne rappellerai point ici de quelle utilité sont les langues
anciennes, j’exposerai, seulement, que dans l’éducation des enfans
destinés à vivre dans le monde, l’étude de leur langue naturelle me
paroît indispensable; rien ne dégrade tant l’esprit, & ne paroît borner
davantage l’imagination, que de se tromper sur le vrai sens des mots. Je
croirois convenable aussi d’y faire entrer la Langue Angloise &
l’Italienne, afin d’être à portée de suivre la route & le progrès que
fait l’esprit dans les Ouvrages de ces deux Nations.
Après l’étude des Langues, l’Histoire universelle est une carriére qu’il
faut faire parcourir aux jeunes gens; de maniére que dans le cours de
leur vie ils puissent s’y reconnoître, chaque fois qu’ils y seront
ramenés. C’est assez, pour le plus grand nombre, d’en savoir les faits
généraux: mais je comprens, dans cette connoissance de l’Histoire
universelle, celle des principales Nations actuellement répandues dans
les trois autres parties du monde[27], ainsi que l’état présent, mais
moins abrégé des Nations de l’Europe.
[27] Pour preuve de l’utilité de cette connoissance, lisez l’histoire
de la Chine par le R. P. du Halde.
Je mets à part l’histoire de notre Nation, qu’il est nécessaire de
posséder avec plus d’étendue, & sur-tout à l’égard des derniers siécles,
qu’on ne peut connoître dans un trop grand détail; parce qu’ils
présentent des objets intéressans[28], étant plus raprochés de nous, &
plus souvent ramenés dans la conversation.
[28] Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait le temps & la force
d’apprendre toutes choses, il faudroit s’appliquer sur-tout à lui
enseigner celles qui doivent être du plus grand & du plus fréquent
usage dans le monde. M. Locke, _Traité de l’éducation, sec. XCVI_.
Les exercices doivent concourir avec les études précédentes; ceux
sur-tout qui peuvent, en formant le corps, lui donner de la grace, sont
d’une nécessité indispensable, à cause de l’impression subite que notre
extérieur fait en notre faveur, ou à notre désavantage. Les agrémens de
l’esprit sont long-temps à détruire le dégoût que des façons rebutantes
ont inspiré; je dis détruire, souvent ils ne font que le pallier: il y
a, dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport de nos yeux à cet égard,
quelque chose qui me paroît avilir beaucoup notre jugement. On se sent,
communément, moins de répugnance pour une personne qui se produit avec
une étourderie confiante, & qui donne lieu de soupçonner qu’elle a peu
de raison, que pour une autre qui se présente avec un air grossier, &
ignoble, quoique sensé. Quand ce ne seroit que pour connoître jusqu’où
le premier donne prise à la critique, on s’en occupe, on l’écoute, on se
remplit, avec plaisir, des motifs qu’on découvre de le mépriser; & le
croiroit-on, c’est le traiter avec moins de dédain encore qu’on ne fait
le second, qui devient comme anéanti; on l’a jugé au premier coup d’œil,
on ne daigne plus s’apercevoir s’il existe; & supposé qu’il ose vous
tirer de la létargie où vous êtes à son égard, qu’il prenne & vous
adresse la parole, il montrera inutilement du sens, & peut-être des
lumiéres; la contradiction aigre sera le meilleur traitement qu’il
éprouve; bien des gens croiroient s’avilir de répondre à un homme
d’esprit qui n’a pas le maintien qui leur en impose.
A l’égard des talens, si l’on ne les examine que par ce qu’ils peuvent
être à notre bonheur, si l’on met en balance ceux qui appartiennent
purement à l’esprit, avec ceux qui semblent n’être point de son ressort,
tels que certains exercices, l’art du chant, de la danse, des
instrumens, &c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils préférables?
Combien d’écueils environnent les premiers! En faire un usage vicieux,
soit que l’envie nous y porte, ou que l’imagination nous égare, n’offre
que de trop fréquens exemples. Sont-ils d’un ordre distingué, ils
excitent dans quelques rivaux la jalousie la plus envenimée, &, tout
bien calculé, ils produisent plus de dégoûts que de satisfaction; au
lieu que les autres ne manquent jamais de succès, quand même ils
seroient médiocres, parce qu’on n’en exige la perfection que dans ceux
dont la profession est d’y parvenir. On ne vous les conteste pas, lors
même qu’ils sont supérieurs, ils deviennent autant de chaînes, qui
attachent d’autant mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment
point leur vanité: enfin si ces derniers rendent moins à notre amour
propre, ils font davantage pour la douceur de notre vie; ils peuvent
remplacer en nous ceux de l’esprit, & ne les étouffent point, s’ils y
naissent avec le caractére de supériorité; car ils sauront bien alors
percer & se faire connoître.
Le choix qu’on doit faire entre les talens de différent genre, offre
encore bien d’autres sujets d’examen; il y a une convenance entre le
rang des personnes qu’on éleve, leur destination, & les talens qu’elles
peuvent avoir avec bienséance, qu’il me paroît indispensable de
consulter.