LA FAUVETTE A TÊTE NOIRE

(_Sylvia atricapilla._)

[Illustration: LA FAUVETTE.]

La fauvette à tête noire est un de nos premiers chanteurs d’avril. Son

nom seul évoque le souvenir des plus douces émotions printanières:--les

premières pousses vertes des lilas, la mielleuse odeur des chatons du

saule, les boutons roses des pêchers en fleurs et la sonnerie des

cloches de Pâques.--Lorsque la leste et courte chanson de la fauvette

égaye les noisetiers et les cerisiers du verger, les écoliers se disent:

«Voilà l’hiver passé!» Et mis soudain en humeur d’école buissonnière,

ils s’en vont par bandes à travers bois, frétillant au soleil comme des

lézards, cherchant des nids et se taillant des sifflets dans les

branches de saules tout humides de sève. Pour mon compte, je n’ai jamais

pu entendre le chant de la fauvette sans repenser à la série de

rustiques plaisirs que ce refrain de bon augure annonçait à mon enfance

turbulente. Souvent, il est vrai, cette première promesse du printemps

était suivie d’amères déceptions, et nous étions leurrés, la fauvette et

moi. «Il n’est, dit le proverbe, si joli mois d’avril qui n’ait son

chapeau de grésil.» Bien des fois, après une précoce flambée de soleil,

la gelée blanche amasse de gros nuages plombés dans le ciel, les

giboulées se succèdent, mêlées de neige fondante; adieu printemps! Il

faut voir alors les fauvettes trop tôt revenues voleter d’un air

consterné, ébouriffant leurs plumes et poussant des cris de détresse.

Les branches n’ont pas encore assez de feuilles pour qu’elles puissent

s’y abriter; elles sont forcées de se rencogner dans un creux d’arbre ou

un angle de mur, et elles se demandent avec angoisse si ce n’est pas

l’hiver qui recommence. Heureusement les beaux jours se décident à

revenir pour tout de bon, et les chansons éclatent dans tous les coins

du jardin. Les fauvettes s’accouplent et le mâle se met à construire le

nid conjugal. La fauvette à tête noire bâtit volontiers le sien dans les

vergers voisins des habitations, au milieu d’un buisson de noisetier ou

d’aubépine. Le nid est posé à la naissance des branches, à peine à trois

pieds du sol. Il est composé à l’extérieur de mousse et d’herbes sèches,

et à l’intérieur de crins finement tressés. Dès qu’il est achevé, la

femelle y pond quatre ou cinq œufs d’un marron très clair, tachetés et

marbrés de brun foncé. Les deux époux surveillent cette ponte avec une

sollicitude ombrageuse; souvent ils se relayent pour couver, et si,

pendant une absence, une main indiscrète vient à toucher aux œufs, le

père et la mère les abandonnent presque toujours. Je me souviens

qu’étant écolier, j’avais découvert un de ces nids dans un vieux

genévrier de notre jardin; je ne pus résister à une fantaisie d’enfant;

Cet âge est sans pitié....

et je dérobai l’un des jolis œufs ponctués de brun. Le lendemain, quand

je revins guetter la couveuse, je trouvai les œufs brisés et le nid

abandonné.--Sitôt que les petits sont éclos, le père et la mère montrent

pour eux un attachement qui persiste pendant toute la saison. Ils

retiennent auprès d’eux et guident jusqu’en automne les jeunes

adolescents. On les voit voltiger en famille le long des lisières: le

père va en éclaireur, et s’il aperçoit dans un buisson une abondante

récolte de groseilles sauvages, de baies de sureau ou de bourdaine, il

avertit sa maisonnée par un cri joyeux et toute la bande accourt pour

faire ripaille.

La mue a lieu en août. C’est alors que les jeunes mâles prennent la toge

virile, ou, pour parler plus exactement, c’est alors que leur tête

commence à se couvrir de cette calotte de plumes noires qui est la

marque distinctive de cette espèce de fauvette, et qui lui a valu en

Allemagne le surnom de _mönch_ (moine). A l’état adulte, ce capuchon

noir couvre le derrière de la tête ainsi que le sommet, et retombe

jusqu’aux yeux de l’oiseau; le tour du cou est d’un gris ardoisé, plus

clair à la gorge, s’éloignant sur la poitrine dans un blanc ombré de

noirâtre; le dos et les ailes sont d’un gris brun, lavé d’une faible

teinte olivâtre. C’est aussi après la mue que les jeunes mâles se

mettent à chanter. De tous les oiseaux de la famille, la fauvette à tête

noire est celui qui a le chant le plus agréable et le plus soutenu. Il

se compose d’une suite de modulations assez courtes, mais vives et

fraîches; quelques notes éclatantes se détachent nettement de cette

mélodie un peu voilée, puis le tout se fond de nouveau dans un

gazouillement discret.--C’est bien là le langage à la fois vif et voilé

des premières émotions printanières, le chant de l’adolescence de

l’année!--quelque chose de tendre et d’ardent, brusquement entrecoupé de

soupirs à demi étouffés. La romance n’est pas de longue haleine; elle

est brève et charmante comme les premiers beaux jours d’avril et comme

ces délicates couleurs roses de l’aube, qui ont un éclat si doux et qui

s’effacent si vite!

Les enchantements de la forêt · 第 20 / 32 题