(_Sylvia Regulus_, Linn.)
[Illustration: ROITELET DÉFENDANT SON NID.]
Le roitelet est le plus petit de nos oiseaux d’Europe. Il est plus menu
encore que son voisin le troglodyte, avec lequel on le confond souvent,
bien qu’ils différent de mœurs, de langage et d’habit. Le troglodyte,
qu’on appelle en Lorraine le _petit-bœuf_, est plus long d’un pouce;
tout son plumage est ondé de brun foncé et de noirâtre, comme celui de
la bécasse; sa queue alerte est sans cesse retroussée en panache; de
plus il a un joli ramage, gai et mélodieux, tandis que le roitelet, sauf
à l’époque de la couvée, ne possède qu’une note aigrelette et stridente,
assez semblable à celle de la sauterelle. Mais si le roitelet ne brille
point par son chant, en revanche il porte sur sa tête les insignes de la
royauté. Son simple vêtement brun olivâtre est relevé par une belle
huppe couleur aurore. Cette crête, aux plumes mobiles, se dresse ou
s’abaisse à volonté par le jeu des muscles de la tête. Elle est bordée
de noir. Une raie blanche à la base de la couronne et un trait noir de
chaque côté de l’œil achèvent de donner au monarque en miniature une
mine résolue et courageuse. Le roitelet est en effet plein de vivacité
et d’énergie; et pas un oiseau n’entreprend plus bravement que lui la
lutte pour l’existence. Il faut le voir, l’été, par les jours chauds,
l’hiver, par les plus grands froids, sautiller de l’arbre au buisson et
du buisson au brin d’herbe, égrenant les ombelles des fenouils,
nettoyant les aiguilles de l’épicéa, fouillant les gerçures des saules
pour y trouver des graines minuscules, des œufs de papillons ou des
larves d’insectes. C’est un grand éplucheur de troncs d’arbres. Il
s’attaque de préférence aux arbres verts: pins, sapins, genévriers, qui
cachent entre leurs aiguilles tout un petit monde d’œufs et de larves.
C’est un maître échenilleur que ce petit roi. On a calculé qu’un
roitelet peut consommer annuellement trois millions d’œufs et de larves.
Il fait son métier en famille, avec ordre et méthode. Toute la troupe
volète de cépée en cépée, dans une direction déterminée par un _sens_
spécial de migration. Un ornithologiste très fin observateur, M. de la
Blanchère, a dit dans son intéressant petit livre sur les _Oiseaux
utiles et nuisibles_, qu’il savait parfaitement par quelle lisière les
roitelets entreraient sous bois à l’automne, et dans quels cantons de la
forêt il les rencontrerait successivement et immanquablement pendant
l’hiver.
[Illustration: C’EST L’ESPRIT FAMILIER DE LA GRANDE FORÊT.]
Ce tout petit oiselet affectionne les grands arbres: les pins sylvestres
où le vent chante de si mélodieux airs, ou bien nos grands sapins des
Vosges où le lichen pend en longues barbes dans les ramures. C’est là
qu’il aime à se sentir bercé, avec toute la perspective de la forêt
moutonnante au-dessus de lui. C’est là qu’il accroche son nid:--une
merveille.--Figurez-vous une boule creuse, tissée délicatement avec des
brins de mousse et des toiles d’araignée, capitonnée à l’intérieur du
duvet le plus chaud et le plus moelleux: duvet de choix, glané dans les
chatons des peupliers, parmi les aigrettes mûres des chardons et les
semences cotonneuses des épilobes. Dans ce nid douillet où l’on ne
pénètre que par un trou étroit, pratiqué sur l’un des côtés, la femelle
pond de sept à onze œufs, pas plus gros que des pois. Il n’y a plus que
les petites gens et les rois pour avoir de si nombreuses familles!
Le roitelet a tout à la fois dans son corps minuscule du sang royal et
du sang plébéien. Par sa taille, ses habitudes laborieuses et sa bonne
humeur, il appartient au menu peuple; mais il porte couronne et règne à
sa façon dans la forêt. C’est une royauté mystérieuse et insaisissable,
analogue à celle de la reine Mab et du nain vert Obéron, mais elle n’en
est pas moins effective. En hiver, quand tous les oiseaux chanteurs ont
émigré, elle se manifeste partout sous la futaie. Le roitelet va et
vient, sautillant comme un feu-follet, dans les grands massifs endormis
où seul il représente le mouvement et la vie. Sur les buissons blancs de
neige on voit tout à coup surgir sa jolie huppe à crête aurore. Il est
si délicat, si subtil qu’il passe à travers les broussailles les plus
enchevêtrées; il se moque du filet des chasseurs et glisse à travers les
mailles les plus étroites. Il se pose sur la moindre brindille sans la
faire plier, se cache tout entier sous une feuille de ronce et court
comme un lézard à travers les ramilles des fagots que les bonnes femmes
rapportent le soir au village. Au lieu de l’engourdir, l’hiver enflamme
encore son sang vif et chaud. Il supporte vaillamment des froids de dix
degrés. Quand les ruisseaux gelés font silence, quand pas une herbe
sèche ne bouge, pas un mulot ne remue, le bûcheron, qui souffle dans ses
doigts avant de reprendre sa cognée, entend soudain un léger cri joyeux
et voit filer entre les branches effeuillées une mignonne apparition à
l’auréole d’or fauve... C’est l’esprit familier de la grande forêt, le
roitelet qui se gausse de la bise et de la neige. En entendant la voix
stridente de ce brave échenilleur, le fendeur de bois se sent moins
seul. Ils échangent tous deux un salut, et le vieux coureur de chênes se
remet plus courageusement à sa rude besogne.