(_Parus cæruleus._)
Je ne puis songer à la petite mésange bleue sans me rappeler mes forêts
du Barrois et certaines matinées de la fin de septembre, au temps où
j’étais écolier. Le souvenir du léger frisson que me causait la
fraîcheur glacée de ces premières matinées d’arrière-saison, me revient
encore aujourd’hui avec une sensation délicieuse. Dès la prime aube,
nous partions dans le brouillard, emportant dans notre carnier du pain
de ménage et des noix. Nous foulions d’un pied joyeux les grosses mottes
de terre rouge, recouvertes de toiles d’araignée où perlaient de
mignonnes gouttes d’eau. Des buées blanches rampaient dans les fonds
boisés, mais déjà on devinait à travers la brume, là-haut, un ciel pur
où les alouettes commençaient à chanter. Je crois revoir les lisières du
bois avec leurs fourrés de prunelliers, d’alisiers rougissants et de
pommiers sauvages, à demi effeuillés, dont les pommes vertes faisaient
ployer les branches grises. Nous entrions silencieusement dans le
taillis qui exhalait une bonne odeur de mousse et de champignons, et où
s’enfonçaient mystérieusement d’étroites _sentes_ bordées de ces pièges
que La Fontaine appelait des reginglettes et que nous nommons en
Lorraine des _raquettes_. Il me semble entendre encore le bruit sec de
la _sauterelle_ se détendant soudain sous le poids d’un oisillon
étourdi, et il me semble te revoir, pauvre mésange bleue, pendue par les
pattes à la ficelle de la perfide raquette. Tu agitais convulsivement
tes ailes azurées, tes plumes se hérissaient sur ton poitrail d’un jaune
verdâtre, et la petite tête d’un bleu noir zébré de blanc se soulevait
avec des cris de colère et de désespoir.--Depuis, je n’ai pu m’empêcher
de sourire tristement quand j’ai lu dans de gros livres d’histoire
naturelle que tu avais «une férocité innée, souvent couverte sous le
masque de l’hypocrisie» (J.-J. Virey,--Buffon, _Hist. nat. des
Oiseaux_). Ce n’est pourtant pas toi, mésange bleue, qui as inventé cet
hypocrite et atroce supplice de la reginglette!...
[Illustration: NID DE MÉSANGE.]
En dépit de ce qu’ont pu dire les collaborateurs de Buffon et tous les
ornithologues qui ont parlé du caractère hargneux et cruel de la
mésange, il ne me semble pas plus juste d’accuser la mésange bleue de
férocité, que d’appeler la digitale pourprée empoisonneuse. En usant de
ses ongles forts comme de petites serres, et de son bec dur comme une
pointe de diamant, elle ne fait qu’obéir à cette loi générale que Darwin
a formulée:--la lutte pour l’existence.--Mignonne, délicate, pesant une
once à peine, perdue dans la grande forêt peuplée d’ennemis, la mésange
bleue se trouve dans la triste alternative de manger ou d’être mangée,
et elle s’arrange de son mieux pour l’être le plus tard possible. Notez
qu’elle a une nombreuse famille à nourrir. La femelle pond au mois
d’avril de huit à dix-sept petits œufs blancs, qu’elle dépose dans un
trou de mur ou un creux d’arbre, quelquefois dans le gîte abandonné d’un
écureuil. Elle ouate soigneusement ce nid de hasard d’une moelleuse
doublure de duvet, et, sitôt la couvée éclose, le frêle oiseau montre,
pour repaître et défendre les siens, une vaillance et une force de
volonté admirables. Il faut voir les mésanges voltiger de branche en
branche, avec un gazouillement joyeux, en quête de graines ou de
chrysalides. Infatigables, elles grimpent le long des troncs d’arbres,
s’accrochant aux plus minces brindilles, la tête en bas, afin de mieux
fouiller les fentes de l’écorce et de découvrir autour des branches, ces
bracelets d’œufs que les papillons y déposent. D’un coup de bec, elles
fendent les graines les plus dures, les faînes, les noisettes et même
parfois le crâne des oiseaux leurs ennemis. La mésange bleue surtout est
intrépide, quand il s’agit de protéger son nid. Sans hésiter, elle court
sus à la chouette; gonflant son poitrail emplumé, poussant un strident
cri de guerre, elle s’élance hardiment à la tête de la rôdeuse, cherche
à lui crever les yeux, la griffe jusqu’au sang, et, en somme, bien
souvent l’oblige à battre en retraite.
[Illustration: MÉSANGES.]
Au lieu de calomnier la mésange bleue, l’homme devrait la bénir, car
elle lui rend des services inappréciables. Jugez plutôt:--Elle mange par
jour environ 15 grammes d’œufs de papillons, ce qui donne une moyenne de
20 000 chenilles. On a calculé que sa nourriture annuelle représente six
millions d’œufs ou une quantité équivalente en pucerons et en chenilles.
Chaque couple a une portée de dix à seize petits, dont l’entretien exige
au moins la moitié de la nourriture des parents; voilà donc une seule
famille qui fait une consommation annuelle de 24 millions d’insectes.
(H. de la Blanchère, _Oiseaux utiles et nuisibles_.)--En récompense de
ces services signalés, lorsque en automne les mésanges quittent les
grands bois des montagnes pour descendre dans les taillis et les vergers
des plaines, l’homme tend ses raquettes, prépare ses gluaux, prend par
milliers ces utiles échenilleuses, et, par un surcroît, il va clabaudant
partout que la mésange a un caractère «foncièrement méchant».
[Illustration: MÉSANGE CHARBONNIÈRE.]
Pauvre petite mésange bleue! j’ai moi-même sur la conscience de t’avoir
tendu jadis de ces hypocrites traquenards, qui brisent tes pattes menues
et te font mourir dans une terrible agonie. Aujourd’hui, je te fais
amende honorable à ma façon, et lorsque, en septembre mes flâneries me
ramènent sous bois dans une de ces _tendues_ meurtrières, je détends
sournoisement avec une chiquenaude ces maudites _sauterelles_ sur
lesquelles on t’invite traîtreusement à te poser. Autant de raquettes
devenues inoffensives, autant d’oisillons sauvés de la brochette, de la
_coquelle_ de fonte où les ménagères les font rôtir avec des lardons et
des feuilles de vigne.