LE MARTIN-PÊCHEUR

(_Alcedo ispida_, L.)

Le martin-pêcheur, qu’on appelle dans le Midi _merle d’aigue_, et

_vire-vent_ sur les bords de la Loire, est, croit-on, le même oiseau que

les poètes antiques ont si souvent chanté sous le nom d’_alcyon_.

Suivant le mythe grec, Alkyoné, fille d’Éole, métamorphosée en

martin-pêcheur, errait solitairement le long des rivages, redemandant

avec des cris aigus son amant Ceïx, que Neptune avait fait mourir.

Depuis longtemps cette vieille fable grecque dort oubliée dans les

dictionnaires de mythologie; le martin-pêcheur a échangé son nom

poétique contre un nom plus vulgaire et non moins expressif, mais il est

resté morose et il a gardé son cri plaintif.--Pourquoi les oiseaux des

rivages sont-ils presque toujours tristes? Le héron, le courlis, la

bécassine, sont des mélancoliques; la bergeronnette _lavandière_

elle-même, malgré son gentil sautillement, a, dans son éternel

va-et-vient sur le gravier, la mine inquiète d’une âme en peine. Cette

tristesse tient-elle à l’influence des milieux? Les grands étangs,

bordés de saules échevelés où le vent soupire, les brumes des matins et

des soirs, les sanglots des sources sous bois, portent l’homme à la

mélancolie; ont-ils le même effet sur le système nerveux de l’oiseau? Je

serais tenté de le croire. Toutefois, pour le martin-pêcheur, comme pour

le héron, il y a une autre et plus prosaïque raison de cette disposition

chagrine: c’est l’inquiétude du pain quotidien, l’anxieuse attente de la

proie que ces oiseaux doivent guetter pendant des heures, à la même

place. Quand on n’a rien dans le ventre et qu’il faut croquer le marmot

jusqu’à ce qu’un poisson problématique vienne s’offrir à portée du bec,

on n’est pas enclin à une gaieté folâtre. Ceux qui font ce métier-là en

amateurs, et avec la certitude d’un bon souper au retour, finissent

eux-mêmes par contracter, dans cette longue et immobile attente, une

sorte de mélancolie nerveuse. Les pêcheurs à la ligne ont presque tous

des prédispositions à l’hypochondrie.

[Illustration: LE MARTIN-PÊCHEUR.]

Le martin-pêcheur, lui, passe ses jours à cette quête souvent décevante

de la nourriture. Dès le matin, il file d’un vol rapide en rasant la

surface de l’eau et va se percher sur une branche au-dessus du courant.

Il y reste une heure, deux heures même, guettant le passage d’un _véron_

qui se fait longtemps désirer. Si la place est mauvaise, il reprend sa

volée, et, poussant son cri aigu qu’on entend par-dessus le

bouillonnement des cascades, il vire et revire ainsi pendant des lieues,

à la recherche d’une proie incertaine. Le moyen d’être gai, avec de

pareilles préoccupations, surtout quand on est, comme lui, doué d’un

robuste appétit et d’un tube digestif qui rendrait des points à celui du

canard!

[Illustration: LE MARTIN-PÊCHEUR PASSE SES JOURS A CETTE QUÊTE DE LA

NOURRITURE.]

Les beaux habits ne font pas le bonheur, sans quoi le martin-pêcheur

n’aurait pas tant à se plaindre. La nature l’a habillé des couleurs les

plus rares et les plus éclatantes. Tout son dos et le dessus de sa queue

sont d’un vert lumineux qui, au soleil, a des chatoiements de pierres

fines; les ailes, la tête et le dessus du cou sont ponctués de taches

plus claires, d’un ton semblable à celui des turquoises qui ont verdi;

la gorge et la poitrine sont d’un rouge feu ardent. Malgré cette

magnifique livrée, le martin-pêcheur au repos manque absolument de

prestige. Bas sur pattes, ayant la queue trop courte, le corps épais, la

tête trapue et un profil héronien, il ressemble à un rustaud qui aurait

endossé un habit de cour. Mais, dès qu’il prend son vol, il semble

transfiguré; il file comme une flèche de saphir entre l’eau et la

verdure, et, quand il coupe brusquement le courant, on dirait d’une

lueur d’arc-en-ciel qui passe.

Il niche au bord des ruisseaux et des rivières, dans des creux de racine

ou des trous d’écrevisse, qu’il aménage à son gré. Il en maçonne et

rétrécit l’ouverture, tapisse son nid rudimentaire de débris d’arêtes et

d’écailles de poisson, et sur cette poussière dépose en avril six ou

sept œufs d’un blanc d’ivoire. Ses noces durent peu: ceux qui peinent

pour vivre n’ont guère le temps d’aimer. Toujours travaillé par le

besoin, le martin-pêcheur a une vie brève. Quand l’hiver est rude et que

les cours d’eau sont gelés, il lui faut battre longtemps les rivages

avant de trouver une pitance et plus d’une fois il tombe mourant sur la

rivière glacée. Sonnini rapporte que, pendant le long hiver de 1776, on

trouva des martins-pêcheurs qui s’étaient hasardés jusqu’en plein Paris,

en quête de trous pratiqués dans la glace dont la Seine était couverte.

Du moins, au temps des Grecs, l’alcyon était chanté pendant sa vie et

vénéré même après sa mort. Les anciens le croyaient doué

d’extraordinaires vertus. Il garantissait les gens de la foudre et

faisait grossir les trésors; il donnait la beauté aux femmes, la paix à

la maison, le calme à la mer. Aujourd’hui le martin-pêcheur est à peine

l’objet de quelques vagues superstitions. Les paysans, le voyant

ordinairement posé sur des branches mortes, disent qu’il fait sécher le

bois sur lequel il s’arrête. Du temps de Buffon, comme on remarquait que

le cadavre de cet oiseau est rarement attaqué par les vers, les

ménagères lui attribuaient la vertu d’éloigner les mites, et le

suspendaient au milieu de leurs vêtements de laine.--Lamentable destinée

et triste décadence! Avoir baigné son aile d’azur dans les rayons du

soleil, dans la limpidité des grandes eaux, et finir piteusement dans le

fond d’une garde-robe! Tout se vulgarise et se rapetisse, même les

superstitions. En perdant son doux nom d’alcyon, le malchanceux

martin-pêcheur a perdu jusqu’à ce vague parfum de poésie qui s’attache

et survit à la mort.

Les enchantements de la forêt · 第 18 / 32 题