(_Turdus merula_, L.)
Le merle noir est un oiseau sédentaire. Au rebours de la grive, sa
cousine germaine, il passe l’hiver au pays natal.--Pendant les derniers
grands froids, un matin, en ouvrant ma fenêtre, j’aperçus se détachant
sur la blancheur d’un toit voisin un beau merle mâle, dont la robe noire
tranchait étrangement sur l’épaisse couche de neige. L’oiseau, inquiet
et morfondu, contemplait d’un œil ébloui et effaré ce blanc tapis
uniforme qui recouvrait les balcons, les pavés des cours et les massifs
des jardins. Ce merle parisien, né en plein Luxembourg, n’avait jamais
vu pareil spectacle et semblait perdu au milieu de cette neige. Je lui
jetai des miettes de pain. La chère semblait maigre à ce mangeur de vers
et de fruits, le moindre brin de mouche ou de vermisseau eût mieux fait
son affaire; mais quand on n’a pas ce que l’on aime, et que la faim vous
pique le ventre, ce n’est point le cas de se montrer difficile. Il
grignota du bout de son bec jaune ces reliefs peu succulents, m’envoya
deux ou trois sifflements étranglés en guise de remercîment, et s’en
alla chercher fortune ailleurs.
Nos merles campagnards, plus expérimentés que ce Parisien, sentent venir
les rudes journées d’hiver et se réfugient au plus épais de la forêt, à
proximité de quelque source chaude, dans le voisinage des sapins ou des
genévriers qui leur offrent plus de ressources pour le vivre et le
coucher. Dès que la neige fond et que le froid se détend, ils entrent en
gaieté et lancent à plein gosier ce chant alerte et matinal qui retentit
dans les vergers et les parcs dès la mi-février, et qui est comme le
prélude du printemps. Ils nichent quand l’hiver est à peine fini, et
souvent leur première ponte réussit mal, ainsi qu’en fait foi ce dicton
de nos paysans:
Janvier sec et frileux
Gèle la _merlesse_ sur ses œufs.
[Illustration: ILS LANCENT A PLEIN GOSIER CE CHANT ALERTE ET MATINAL.]
Mais la _merlesse_ ne se décourage pas et, si la ponte reste inféconde,
elle recommence. Les merles construisent leur nid presque à ras de
terre, dans des buissons ou au creux de quelque vieux saule étêté et
trapu. Ce nid est assez semblable à celui des grives: enduit d’une
couche argileuse en dehors, tressé de brins d’herbes et de menues
racines, et matelassé au dedans avec de la mousse. En huit jours,
l’ouvrage est parachevé et la femelle y pond de quatre à six œufs d’un
vert bleuâtre, pointillé de taches couleur de rouille. Elle les couve
seule, tandis que le mâle voltige çà et là et siffle en quêtant des vers
de terre qu’il rapporte, coupés en morceaux, à sa couveuse.--C’est le
menu des jours d’hiver et de printemps; mais quand vient la saison des
fruits, le merle se dédommage de cette nourriture échauffante en
s’abattant sur les cerisiers, où il fait ripaille. Il est très friand de
fruits mûrs et, comme le loriot son compère, il a une prédilection pour
les cerises. En septembre, dès que le raisin mûrit dans les vignes, il y
fait de copieuses vendanges. Le jus des grappes le met en joie et
développe encore sa gaieté expansive et son humeur de boute-en-train.
[Illustration: LE MERLE NOIR.]
Le merle est en effet d’un naturel très sociable, mais avec cette
particularité qu’il fréquente peu les merles ses confrères et que sa
sociabilité s’exerce surtout au profit d’oiseaux plus petits et d’espèce
différente. J’ai observé souvent au Luxembourg, vers le soir, le manège
des merles sur les grandes pelouses qui ont remplacé les massifs de la
Pépinière. Chacun d’eux sautillait légèrement dans l’herbe, escorté de
quatre ou cinq moineaux familiers, qui semblaient très fiers d’être
reçus dans l’intimité du bel oiseau à robe noire. Celui-ci allait et
venait, faisait cent tours et se complaisait à ébaubir ces petites gens
qu’il daignait admettre à partager sa promenade.--Le merle est comme ces
esprits vaniteux, tapageurs et vulgaires, qui préfèrent à la compagnie
de leurs égaux celle de personnes qu’ils peuvent éblouir et dominer à
peu de frais. Il aime à se donner en spectacle, à tenir le dé de la
conversation, mais cela sans gêne, sans vergogne et pour ainsi dire les
coudes sur la table. Il y a en lui du hâbleur et du cabotin.--Un
chasseur, dont la véracité ne m’est pas suspecte, me contait à ce propos
qu’un soir d’automne il avait été témoin d’une scène curieuse. Au bord
d’une vigne, il avait aperçu un merle, ivre de raisin, en compagnie de
cinq ou six grives. Le drôle, mis en bonne humeur par le raisin noir,
s’était perché sur les échalas et donnait la comédie à ces joyeuses
commères. Il dodelinait de la tête, battait des ailes, agitait la queue,
avec des mines grotesques qui divertissaient grandement les
spectatrices, placées à peu de distance et fort attentives.
L’histoire m’a paru d’autant plus vraisemblable que la familiarité des
grives et des merles est un fait positif; on les prend souvent ensemble
dans les mêmes pièges, et Pline, de son temps, en avait déjà fait la
remarque:--_Merulæ et turdi amicæ sunt aves_.
Mais il n’est si bonne compagnie qui ne doive se séparer. Aux premiers
froids, les grives émigrent, et le merle reste seul à grelotter dans les
taillis déserts. C’est fini de rire et le comédien a perdu son public.
Il y a bien encore les mésanges, mais ce sont des revêches personnes,
tout affairées à quêter leur nourriture et qui se soucient peu des
amuseurs. Quant aux roitelets, ils se tiennent sur la réserve et
dédaignent ces vulgaires plaisanteries de table d’hôte. Isolé dans la
grande forêt, le merle se renferme en son par-dedans, et se répète à
lui-même ses grivoiseries, comme un vieil acteur oublié, qui joue encore
pour lui tout seul les scènes où il était le plus applaudi dans son beau
temps.