A partir de cette station sur l’acacia, je fus possédé par une idée
fixe: voir de près et feuilleter le livre d’images. Je me figurais que
ce précieux volume devait contenir des histoires merveilleuses. Les
gravures coloriées qui l’illustraient et que j’avais vaguement
entrevues, me donnaient une haute idée de la valeur du livre. Et puis,
l’émotion inexplicable de M. Bastien, ses rires et ses larmes, son culte
pour l’in-octavo, me faisaient soupçonner quelque mystère, dont la
lecture du volume m’aiderait probablement à soulever le voile. Je
supposais que ce livre dont le cousin prenait tant de soin, devait avoir
un rapport secret avec l’évènement tragique qui avait bouleversé la vie
de notre parent. A mesure que je tournais autour de cette idée, je me
sentais empoigné par une curiosité croissante, par un désir enragé de me
mettre en possession de la relique du cousin.
Rien n’égale la force d’expansion d’un désir non satisfait. On a beau
chercher à se soustraire à cette préoccupation dominante, on y est
toujours ramené par un aimant irrésistible. Déjà une fois j’avais été
pris par un de ces désirs qui entrent en maîtres dans notre cerveau, et
qu’on ne peut plus déloger. Il s’agissait d’un volume aperçu à la
vitrine du libraire de Varennes, et sur la couverture bariolée duquel il
y avait ce titre affriolant: _Livre magique_.--Mon imagination allumée
par ces deux mots avait immédiatement pris feu, et je passais des heures
devant l’étalage du marchand, dévorant la couverture des yeux et me
demandant quelles merveilles elle pouvait bien cacher. Ce livre, j’en
rêvais! Il coûtait deux francs: une grosse somme pour moi, qui ne
possédais à la fois que quelques sous.--Cependant les efforts de ma
volonté concentrée sur cet unique désir finirent par triompher des
obstacles qui s’élevaient entre moi et la possession de ce volume
attirant. A force d’amener Scolastique devant l’étalage du libraire,
j’arrivai à obtenir de la parcimonieuse servante qu’elle m’avançât deux
francs pour acheter le _Livre magique_. Je dois avouer du reste, qu’une
fois possesseur de l’objet de mes convoitises, j’éprouvai une
désillusion. Le livre n’avait de magique que son titre, et deux jours
après je le troquai à un de mes camarades pour une bille d’agate.
Néanmoins cette première expérience de ce que peut une volonté tenace
pour transformer une fantaisie en réalité m’avait logé dans la tête une
certaine foi superstitieuse. J’étais persuadé qu’on finit par attirer à
soi par une sorte de charme les choses qu’on veut fortement. C’est
pourquoi je ne désespérais pas d’arriver à mettre la main sur le livre
du cousin Bastien.
En proie à cette dangereuse illusion, et éperonné par mon désir, je ne
quittais plus guère le palier de la chambre bleue, guettant les moindres
absences du cousin pour m’y faufiler. Le bonhomme était matineux; il
faisait son lit lui-même, brossait ses habits et se rendait
ponctuellement chaque jour à la messe de sept heures. C’était à ce
moment-là que je comptais m’emparer du livre. Seulement, comme s’il se
fût méfié de mes intentions, il avait la précaution, en s’en allant, de
fermer sa porte à double tour et d’en emporter la clé. Toutefois il
était fort distrait et il lui arrivait parfois d’oublier son
passe-partout dans la serrure, si bien qu’un matin j’en profitai pour
pénétrer dans son sanctuaire et tâter le terrain.
Je furetai partout sans rien découvrir. Il était évident que le livre
devait être serré dans le coffre du pupitre. J’examinai ce meuble et
j’essayai vainement d’en soulever le couvercle. Hélas! il était
solidement rivé au caisson par une targette de fer qui s’enfonçait dans
un piton et qu’un cadenas rouillé défendait contre les curiosités
indiscrètes. La clé du cadenas étant dans la poche de l’unique gilet du
cousin, j’essayai d’abord d’introduire dans la serrure plusieurs petites
clés dont j’avais eu la précaution de me munir, mais aucune d’elles
n’allait, et je restais fort penaud devant le pupitre fermé...
Voilà à quelles extrémités conduit la dangereuse illusion dont je
parlais tout à l’heure. J’étais en train de devenir un voleur, et le
pis, c’est que je ne rougissais pas du vilain métier auquel me poussait
mon idée fixe; au contraire, je m’endurcissais dans le crime, et les
yeux fixés sur les ferrements du caisson, je cherchais une combinaison
ingénieuse pour triompher de l’obstacle que m’opposait le cadenas.
A force de palper le pupitre, je remarquai que le piton était vissé dans
le bois, et je me dis que c’était de ce côté qu’il fallait diriger
l’attaque. Si je parvenais à arracher le piton, le cadenas viendrait
naturellement avec lui. Je me mis à l’œuvre sur-le-champ; mais le bois
de chêne était solide, la vis y était enfoncée profondément, et je ne
réussis qu’à m’écorcher les doigts.--Il faudrait un tournevis!
m’écriai-je mentalement,--et renonçant pour le quart d’heure à de
nouvelles tentatives, je quittai la chambre, afin de me mettre en quête
de l’engin qui jouerait pour moi le rôle du fameux «sésame, ouvre-toi!»
dans la caverne des _Quarante voleurs_.
Ma première visite fut pour notre grenier, où il y avait de tout, et où
un certain flair m’indiquait que je devais trouver l’indispensable
tournevis. Oh! ces vastes greniers de campagne, si pleins de vieilles
choses; ces greniers haut perchés, aux fenêtres sans croisées, où
nichent les hirondelles, où l’air joue librement à travers l’antique
charpente; je plains ceux qui n’en ont pas connu un dans leur
enfance!--Le nôtre était très profond, percé de lucarnes cintrées, par
lesquelles on voyait le ciel où couraient les nuages, les prés où
serpentait la rivière, et au loin les verdures moutonnantes de la forêt
d’Argonne.
Le peu de largeur de ces lucarnes y entretenait une ombre mystérieuse,
encore accrue par un luxe de poutres et de chevrons soutenant la toiture
de tuiles.
Sous cette charpente touffue, dont les madriers brunis gardaient la
trace des coups de hache de l’ouvrier qui les avait équarris en plein
bois, il y avait un fouillis de vieilleries, tout un musée de meubles
invalides et centenaires. A côté d’une longue table où séchaient des
oignons, un coffre de chêne contenait le linge qui attendait la lessive.
Une tapisserie de Flandre, mangée des vers, où l’on distinguait encore
une colonnade grise dans un massif d’arbres bleuâtres, pendait le long
d’une massive armoire d’où s’exhalait une bonne odeur de pommes
mûrissantes.
Il y avait encore une huche remplie d’avoine; une caisse bourrée de
musique du XVIIIe siècle; sur les partitions manuscrites on lisait en
bâtarde les noms d’_Armide_, du _Devin du village_, et des _Indes
galantes_. Un paravent, aux chinoiseries à demi effacées, abritait
derrière ses châssis toute une défroque du temps passé: mules de satin à
hauts talons, fichus à fleurs de soie brochée, jupes de lampas à
ramages, dont les couleurs éteintes faisaient rêver aux grand’mères qui
s’en étaient parées. Plus l’encombrement des vieux meubles augmentait
sous les franges des toiles d’araignée, dans l’angle étroit formé par la
muraille et la toiture, plus l’obscurité s’épaississait; et je
n’avançais à travers le poudreux fouillis qu’avec une religieuse
terreur, me demandant si tout à l’heure je n’allais pas voir sortir de
quelque armoire entre-bâillée le fantôme de l’un des possesseurs défunts
de ces meubles hors d’âge...
Ce jour-là, le désir qui m’aiguillonnait dominait tout autre sentiment,
et je furetais partout sans me préoccuper des revenants, sans avoir le
moindre respect pour ces vénérables débris pleins de craquements
mystérieux. A la fin, je tombai sur une boîte où gisaient pêle-mêle des
ferrailles et des outils de menuisier, et au milieu des clous, des
vrilles et des rabots, je mis la main sur de petites tenailles très
solides, qui me parurent tout à fait propres à la besogne que je
méditais. En pinçant le piton entre les tenailles et en manœuvrant
adroitement, je devais arriver sans peine à le faire sortir du pupitre.
J’empochai donc ma trouvaille, je la cachai dans ma chambre, derrière
une pile de livres, et j’attendis une occasion favorable.
Le cousin resta six mortels jours sans omettre de fermer sa porte; mais
un matin qu’il faisait beau temps et qu’il avait prémédité de pousser
jusqu’au bois, après la messe, il retomba dans ses distractions
ordinaires, et oublia sa clef dans la serrure.
Il n’avait pas fait vingt pas hors de la maison que j’étais déjà dans sa
chambre, avec mes tenailles dans la poche de mon pantalon. Le moment
tant attendu était arrivé enfin! Le cousin en avait bien pour deux
heures; Scolastique et ma mère étendaient du linge au jardin, et mon
père était à la justice de paix.
J’allais pouvoir satisfaire ma curiosité, j’étais seul et je ne
craignais pas d’être dérangé pendant l’opération... Quand je dis seul,
pas tout à fait. Le Sotret, qui me suivait comme mon ombre, s’était
glissé traîtreusement derrière moi dans la chambre bleue, où il rôdait
sans bruit. Mais j’étais tellement préoccupé de mon affaire, tellement
pressé d’ouvrir le pupitre, que je ne pris pas même le temps de le
réintégrer dans sa cage.
Me voilà donc m’approchant du bureau sur la pointe des pieds, retenant
mon haleine et sentant dans ma poitrine un assez fort battement de
cœur.--J’enfonce une main dans ma poche, j’en retire les tenailles; de
l’autre je maintiens le cadenas en l’air et je serre la tête du piton
dans les pinces, puis, lentement, en douceur, j’ébranle peu à peu la
tige vissée dans le bois. Je la sens remuer faiblement... Je serre les
tenailles, et, les maniant de toutes mes forces, après plusieurs essais
infructueux, je parviens à faire tourner le piton... Victoire! le voilà
dévissé, je le mets précipitamment en poche avec le cadenas, je soulève
le couvercle et je regarde:--le livre est là, à côté d’une tabatière
ornée du portrait du duc de Berry; je le prends d’une main tremblante;
je suis si ému que j’en ai la chair de poule par tout le corps. Je
rabaisse le couvercle avec de minutieuses précautions, et j’étale le
précieux volume sur le pupitre, tandis que je m’installe dans le
fauteuil de cuir avec un frémissement de joie.
V
Le livre tant convoité était tout simplement un in-octavo relié en
basane marbrée, et à peu près pareil à ceux qu’on donnait encore de mon
temps en prix dans les écoles.
Il contenait un choix de contes du chanoine Schmid, avec une gravure en
tête de chaque histoire. Sur la feuille de garde, je vis d’abord
l’inscription suivante, écrite en gros caractères d’écolier:
Ce livre est à moi
Comme Paris est au roi.
Je tiens à mon livre
Comme le roi à sa ville.
Si vous voulez savoir mon nom,
Regardez dans le petit rond;
Si vous voulez savoir l’année,
Regardez dans le petit carré.
En effet, dans le petit rond, on lisait: «Désiré Bastien», moulé en
belle gothique, et dans le petit carré: «1828».--Comme c’était déjà loin
de nous!
Les estampes avaient été enluminées après coup, probablement par la main
de l’écolier lui-même; cela se voyait aux couleurs crues, débordant les
unes sur les autres, et peu variées: du bleu, du jaune et du rouge, avec
un peu de vert pour les arbres et de rose pour les figures.--Cette
coloration naïve et violente produisait des effets très amusants; mais
ce qui me paraissait encore plus récréatif, c’étaient les illustrations
et les annotations burlesques dont les marges du livre avaient été
enjolivées. Désiré Bastien ne devait pas être un écolier fort soigneux.
Les oreilles des feuillets et les pâtés d’encre semés çà et là le
proclamaient assez haut, mais à coup sûr c’était un esprit ingénieux,
fécond en inventions drôles. Quelle étonnante collection de dessins au
crayon et à la plume! Vaisseaux voguant à pleines voiles sur la mer
houleuse, soldats à pied et à cheval, caricatures de professeurs,
paysages représentant un arbre, un bonhomme bâton en main, et une maison
dont la cheminée lance une fumée en tire-bouchon... Par-ci par-là, des
vers baroques comme ceux-ci, qui résumaient sans doute l’opinion de
Désiré sur l’emploi du temps:
Lundi, mardi, fête;
Mercredi, peut-être;
Jeudi, la Saint-Nicolas,
Vendredi je n’y serai pas,
Samedi je reviendrai;
Et voilà la semaine passée.
Ou bien une plaisanterie, qui consistait à inscrire au haut d’une page:
«Si vous voulez connaître mon secret, cherchez à la page 17.»
La page 17 renvoyait à la page 64, et ainsi de suite jusqu’à la page 79
où on trouvait le profil d’un monsieur faisant un pied de nez au
lecteur...
--Ma foi! me disais-je, Désiré Bastien ne devait pas engendrer la
mélancolie; quel gai compagnon! Si j’avais vécu de son temps, j’aurais
aimé l’avoir pour ami... C’était probablement ce fils que le cousin
regrette tant... Pauvre homme! et comme c’est grand dommage tout de même
que ce garçon soit mort si jeune!--Et je regardais avec attendrissement
ces pages où l’écolier avait posé sa main, ces coups de crayon qu’il
avait donnés si hardiment, ces taches d’encre qui gardaient encore
l’empreinte d’un doigt d’enfant. On voyait sur le papier noirci les
petites lignes concentriques qu’y avait marquées la peau de l’épiderme;
et le doigt qui s’était appuyé là, où était-il maintenant?...
Comme je réfléchissais à toutes ces choses, j’entendis soudain au bas de
l’escalier la grosse voix de M. Bastien.
--Oïe! oïe, pensai-je, il se sera aperçu de son oubli, et il vient
chercher sa clef!
Je n’eus que le temps de jeter le volume sous le fauteuil et de me
réfugier dans ma chambre.
Les choses s’étaient bien passées comme je le supposais. Arrivé à
l’église, le cousin avait tâté sa poche et constaté l’absence de la
clef, et, la messe une fois dite, il était accouru pour réparer son
oubli. Il monta l’escalier, vit la clef dans la serrure, et, sans
pousser plus loin ses investigations, il se contenta de clore la porte à
double tour, mit son passe-partout en poche, puis redescendit d’un bon
pas afin de rattraper le temps perdu.
Je respirai un peu. L’orage s’éloignait; malheureusement ce n’était que
partie remise. Que dirait M. Bastien lorsque à son retour il trouverait
son pupitre sans cadenas et son cher livre d’images sous le fauteuil?...
Je n’osais y penser et je me consolais en songeant que j’avais une bonne
heure au moins devant moi. N’importe, j’étais fort penaud et je me
mordais les doigts en cherchant un biais pour raccommoder les choses.
Tout à coup, mes yeux étant tombés machinalement sur la cage de
l’écureuil, ma respiration s’arrêta net. Je venais de songer que j’avais
laissé le Sotret dans la chambre bleue, et que M. Bastien l’avait
enfermé.
A cette pensée, une chaleur me passa dans tout le corps.--Me voilà bien,
me dis-je, et cela m’achève!... Cet animal est capable de tout. Dieu
sait quel dégât il va commettre dans la chambre du cousin!--Et
instantanément je me représentai M. Bastien rentrant chez lui, appelant
Scolastique et ma mère pour leur mettre sous les yeux les preuves de mon
crime; j’entendis ma mère racontant mes méfaits à mon père, à son retour
de l’audience, et j’entrevis aussi le châtiment: une désagréable
perspective de pain sec, de retenues et de leçons à apprendre. Je ne
pouvais rester en place, et je résolus de descendre au jardin; j’avais
encore l’espoir, en grimpant sur l’acacia, d’établir une communication
avec l’intérieur de la chambre bleue, et d’empêcher le Sotret d’y mettre
tout à sac. Je me glissai d’abord en tremblant sur le palier, je collai
un œil à la serrure... Impossible de rien voir! J’entendais seulement le
trottinement menu de l’écureuil. Je dégringolai l’escalier quatre à
quatre, et je me hâtai d’escalader l’acacia.
Me voici au milieu des branches, d’où l’on plonge dans la chambre bleue.
Un petit vent d’est agite la cime et fait frissonner les souples rameaux
dont les folioles se retroussent et palpitent comme de petites ailes. Je
me penche, et, tout pâle, je jette un regard anxieux vers la fenêtre
entrouverte. A travers l’entre-bâillement, je vois l’intérieur de la
chambre comme si j’y étais. Le livre d’images est toujours gisant entre
les pieds du fauteuil de cuir; l’écureuil gambade sur le lit, la queue
en l’air, la mine éveillée. Je l’appelle doucement et d’une voix
insinuante:--Sotret!... Petit, petit!--En même temps, je lui montre une
provision d’amandes. Il lève la tête, m’aperçoit, pousse deux ou trois
gloussements pour me dire: C’est bien, je suis là, mais rien ne presse
et ce n’est pas mon heure de déjeuner.--Puis il saute sur l’un des
montants du lit, et là, en équilibre, sans plus s’inquiéter de moi que
si je n’existais pas, il procède à sa toilette, passe une patte sur sa
joue, gratte son dos, lisse ses poils, épluche sa tête...
--Auras-tu bientôt fini, vilaine bête?--Je lui fais des signes
énergiques, mais il n’en a cure, et continue de se pourlécher.--Dans le
jardin plein de soleil, le vent balance mollement les linges qui sèchent
sur les cordes tendues d’un arbre à l’autre; la rosée du matin fume dans
les prés semés de colchiques violets, et la rivière bleuit entre les
saules. Une mésange chante d’une voix fine au milieu des sureaux, et la
brise d’automne m’apporte les rumeurs lointaines du bourg: bruits de
chaînes dans les tonneaux qu’on rince pour la vendange, martellements
sur l’enclume du forgeron, cris d’enfants qui jouent à l’entrée du
pont.--Et je songe à une partie de billes que je devais faire ce matin
avec le fils du greffier.--Il s’agit bien de billes à présent!... Après
mon équipée et l’orage qui va éclater tout à l’heure, Dieu sait ce qui
me pend à l’oreille... La prison peut-être, n’est-ce pas là où on met
ceux qui volent avec effraction?... Je suis pris tout à coup d’un
frisson en pensant au mur maussade _du violon_, voisin de l’hôtel de
ville, où l’on enferme les vagabonds et les ivrognes. Je revois la porte
massive avec son revêtement de gros clous, la muraille crevassée, et le
noir soupirail où des barreaux noueux s’entrecroisent d’une façon
rébarbative.
Je jette un nouveau coup d’œil dans la chambre. Sur le châlit, le Sotret
se lèche et se relèche toujours, comme s’il préparait sa toilette pour
aller à la fête. Il se nettoie à fond, sans se hâter, et cependant,
miséricorde! comme les minutes filent! Tout à l’heure le cousin va
rentrer, l’audience va finir, et ce sera mon tour. Oh! si les secondes
pouvaient durer des heures! Si toutes les horloges pouvaient
s’arrêter!... Mais le temps ne chôme pas, les minutes s’envolent, et
voici justement l’horloge de Saint-Nicolas qui sonne dix heures. En bas,
dans la cuisine, dont la croisée est ouverte, j’entends un bruit de
vaisselle. C’est Scolastique qui s’occupe du dîner. Elle remonte la
crémaillère et y pend la marmite. C’est aujourd’hui le jour de la soupe
aux choux, et un pressentiment me dit que je n’y goûterai pas... Le pain
sec, un pain arrosé de mes larmes, voilà ce qui m’attend! Les voix
montent jusque dans les ramures de l’acacia:
--Scolastique, savez-vous où est Joseph?
--Ma foi, non, je ne l’ai pas vu depuis ce matin... Il court sur la
place, bien sûr, avec ses petits camarades.
--Quel vif argent que ce Joseph! On n’a pas plus tôt le dos tourné que
le voilà dans la rue à polissonner.
--Bah! il est comme les autres, n’est-ce pas? C’est de son âge; il fait
le diable à quatre, mais il n’a pas pour deux liards de méchanceté!
--Oh! pour cela non, c’est un bon enfant...
Cela me serre le cœur d’entendre faire mon éloge dans un pareil moment,
quand je sens le cadenas et le piton qui me rabotent la peau à travers
la doublure de mon pantalon. Mes yeux sondent impatiemment la chambre
bleue; ils vont du pupitre au livre d’images, et du livre à l’écureuil.
Bon! il a fini sa toilette, il est posé maintenant sur ses quatre pattes
et a l’air de se demander ce qu’il pourrait bien imaginer pour passer le
temps. Voilà le moment d’essayer de rechef de l’attirer vers la fenêtre.
--Sotret! Pst! Pst!--Il m’a entendu, il saute à bas du lit et tourne sa
tête vers la croisée... Ah! enfin, il vient!... Il vient lentement, sans
se hâter, le nez au vent, la queue horizontale, comme quelqu’un qui
flâne, mais enfin il arrive. Je le suis du regard, aussi avidement qu’un
joueur de quilles suit sa boule. Toute ma force de volonté, tout mon
désir de l’attirer vers moi doivent être concentrés dans mes yeux...
Hein? le voilà qui s’arrête à mi-chemin, au niveau du fauteuil... Mon
Dieu, ayez pitié de nous, l’animal a vu le livre d’images!...
Je me souviens de son goût dépravé pour les reliures et le papier
imprimé, je songe avec épouvante au sort de mon _Epitome_, et j’accentue
plus encore ma pantomime, je redouble mes appels...
Mais c’est fini!... Toute l’attention du Sotret est maintenant absorbée
par l’in-octavo relié en basane. Il s’en approche, le flaire un moment,
le pousse hors du fauteuil, et, accroupi sur ses pattes de derrière,
donne un premier coup de dent à la couverture. Cela le met en appétit,
il tourne autour du volume et commence maintenant à attaquer la
tranche.--Comme je lui lancerais volontiers le cadenas, et le piton
avec, si je ne craignais de casser les vitres!... Je n’ai plus une
goutte de sang dans les veines.--Sotret! animal! mauvais drôle!--Je lui
prodigue toutes les injures de mon répertoire... Pas trop haut encore,
car j’ai peur que le bruit n’amène quelqu’un dans le jardin... Je
m’agite sur mon arbre, je me hisse jusqu’à l’extrémité de la branche la
plus voisine de la muraille, et je cherche s’il y aurait moyen de sauter
de là jusque sur le rebord de la fenêtre, afin d’empêcher un pareil
forfait de s’accomplir; mais arrivé à l’endroit où la branche commence à
plier, je m’aperçois qu’un bon pied me sépare encore de la corniche
extérieure du mur. Si je m’élance, je manquerai mon coup et je tomberai
piteusement sur le pavé; voilà tout.--Je mesure la distance, je sonde le
vide qui est au-dessous, et ce calcul peu rassurant me démontre
l’impossibilité de tenter l’aventure. Me voilà donc forcé d’assister,
sans bouger, au massacre du livre de M. Bastien.
Massacre est le mot. Grisé par l’odeur de la colle et du papier, le
maudit Sotret déchirait le livre à belles dents. Entre ses griffes, les
estampes enluminées, les dessins et les annotations du pauvre Désiré
Bastien s’en allaient en charpie; le parquet tout autour était jonché
comme d’une neige de papier réduit en miettes. Parfois le Sotret,
s’arrêtant au milieu de son infernale besogne, relevait la tête, dardait
de mon côté ses yeux noirs malicieux comme pour me narguer, puis
recommençait avec plus d’acharnement. J’en pleurais de rage, de terreur
et de pitié; je n’avais plus même la force de mettre le holà! J’étais
atterré, je serrais convulsivement la branche de l’acacia pour ne pas
tomber.....
Tout d’un coup le Sotret dresse deux oreilles inquiètes; la porte
s’ouvre et j’aperçois M. Bastien qui entre.....
Ah! saints du Paradis! ses yeux tombent d’abord sur le corps du délit et
j’entends un épouvantable juron.--Je n’ai plus le courage de regarder ce
qui va se passer, je ferme les yeux..... mais quelques secondes après un
cri aigu me les fait rouvrir.--M. Bastien a saisi l’écureuil qui se
débat.--Je saute à bas de l’arbre, je cours comme un fou dans l’escalier
et je me précipite dans la chambre bleue.