IV

A partir de cette station sur l’acacia, je fus possédé par une idée

fixe: voir de près et feuilleter le livre d’images. Je me figurais que

ce précieux volume devait contenir des histoires merveilleuses. Les

gravures coloriées qui l’illustraient et que j’avais vaguement

entrevues, me donnaient une haute idée de la valeur du livre. Et puis,

l’émotion inexplicable de M. Bastien, ses rires et ses larmes, son culte

pour l’in-octavo, me faisaient soupçonner quelque mystère, dont la

lecture du volume m’aiderait probablement à soulever le voile. Je

supposais que ce livre dont le cousin prenait tant de soin, devait avoir

un rapport secret avec l’évènement tragique qui avait bouleversé la vie

de notre parent. A mesure que je tournais autour de cette idée, je me

sentais empoigné par une curiosité croissante, par un désir enragé de me

mettre en possession de la relique du cousin.

Rien n’égale la force d’expansion d’un désir non satisfait. On a beau

chercher à se soustraire à cette préoccupation dominante, on y est

toujours ramené par un aimant irrésistible. Déjà une fois j’avais été

pris par un de ces désirs qui entrent en maîtres dans notre cerveau, et

qu’on ne peut plus déloger. Il s’agissait d’un volume aperçu à la

vitrine du libraire de Varennes, et sur la couverture bariolée duquel il

y avait ce titre affriolant: _Livre magique_.--Mon imagination allumée

par ces deux mots avait immédiatement pris feu, et je passais des heures

devant l’étalage du marchand, dévorant la couverture des yeux et me

demandant quelles merveilles elle pouvait bien cacher. Ce livre, j’en

rêvais! Il coûtait deux francs: une grosse somme pour moi, qui ne

possédais à la fois que quelques sous.--Cependant les efforts de ma

volonté concentrée sur cet unique désir finirent par triompher des

obstacles qui s’élevaient entre moi et la possession de ce volume

attirant. A force d’amener Scolastique devant l’étalage du libraire,

j’arrivai à obtenir de la parcimonieuse servante qu’elle m’avançât deux

francs pour acheter le _Livre magique_. Je dois avouer du reste, qu’une

fois possesseur de l’objet de mes convoitises, j’éprouvai une

désillusion. Le livre n’avait de magique que son titre, et deux jours

après je le troquai à un de mes camarades pour une bille d’agate.

Néanmoins cette première expérience de ce que peut une volonté tenace

pour transformer une fantaisie en réalité m’avait logé dans la tête une

certaine foi superstitieuse. J’étais persuadé qu’on finit par attirer à

soi par une sorte de charme les choses qu’on veut fortement. C’est

pourquoi je ne désespérais pas d’arriver à mettre la main sur le livre

du cousin Bastien.

En proie à cette dangereuse illusion, et éperonné par mon désir, je ne

quittais plus guère le palier de la chambre bleue, guettant les moindres

absences du cousin pour m’y faufiler. Le bonhomme était matineux; il

faisait son lit lui-même, brossait ses habits et se rendait

ponctuellement chaque jour à la messe de sept heures. C’était à ce

moment-là que je comptais m’emparer du livre. Seulement, comme s’il se

fût méfié de mes intentions, il avait la précaution, en s’en allant, de

fermer sa porte à double tour et d’en emporter la clé. Toutefois il

était fort distrait et il lui arrivait parfois d’oublier son

passe-partout dans la serrure, si bien qu’un matin j’en profitai pour

pénétrer dans son sanctuaire et tâter le terrain.

Je furetai partout sans rien découvrir. Il était évident que le livre

devait être serré dans le coffre du pupitre. J’examinai ce meuble et

j’essayai vainement d’en soulever le couvercle. Hélas! il était

solidement rivé au caisson par une targette de fer qui s’enfonçait dans

un piton et qu’un cadenas rouillé défendait contre les curiosités

indiscrètes. La clé du cadenas étant dans la poche de l’unique gilet du

cousin, j’essayai d’abord d’introduire dans la serrure plusieurs petites

clés dont j’avais eu la précaution de me munir, mais aucune d’elles

n’allait, et je restais fort penaud devant le pupitre fermé...

Voilà à quelles extrémités conduit la dangereuse illusion dont je

parlais tout à l’heure. J’étais en train de devenir un voleur, et le

pis, c’est que je ne rougissais pas du vilain métier auquel me poussait

mon idée fixe; au contraire, je m’endurcissais dans le crime, et les

yeux fixés sur les ferrements du caisson, je cherchais une combinaison

ingénieuse pour triompher de l’obstacle que m’opposait le cadenas.

A force de palper le pupitre, je remarquai que le piton était vissé dans

le bois, et je me dis que c’était de ce côté qu’il fallait diriger

l’attaque. Si je parvenais à arracher le piton, le cadenas viendrait

naturellement avec lui. Je me mis à l’œuvre sur-le-champ; mais le bois

de chêne était solide, la vis y était enfoncée profondément, et je ne

réussis qu’à m’écorcher les doigts.--Il faudrait un tournevis!

m’écriai-je mentalement,--et renonçant pour le quart d’heure à de

nouvelles tentatives, je quittai la chambre, afin de me mettre en quête

de l’engin qui jouerait pour moi le rôle du fameux «sésame, ouvre-toi!»

dans la caverne des _Quarante voleurs_.

Ma première visite fut pour notre grenier, où il y avait de tout, et où

un certain flair m’indiquait que je devais trouver l’indispensable

tournevis. Oh! ces vastes greniers de campagne, si pleins de vieilles

choses; ces greniers haut perchés, aux fenêtres sans croisées, où

nichent les hirondelles, où l’air joue librement à travers l’antique

charpente; je plains ceux qui n’en ont pas connu un dans leur

enfance!--Le nôtre était très profond, percé de lucarnes cintrées, par

lesquelles on voyait le ciel où couraient les nuages, les prés où

serpentait la rivière, et au loin les verdures moutonnantes de la forêt

d’Argonne.

Le peu de largeur de ces lucarnes y entretenait une ombre mystérieuse,

encore accrue par un luxe de poutres et de chevrons soutenant la toiture

de tuiles.

Sous cette charpente touffue, dont les madriers brunis gardaient la

trace des coups de hache de l’ouvrier qui les avait équarris en plein

bois, il y avait un fouillis de vieilleries, tout un musée de meubles

invalides et centenaires. A côté d’une longue table où séchaient des

oignons, un coffre de chêne contenait le linge qui attendait la lessive.

Une tapisserie de Flandre, mangée des vers, où l’on distinguait encore

une colonnade grise dans un massif d’arbres bleuâtres, pendait le long

d’une massive armoire d’où s’exhalait une bonne odeur de pommes

mûrissantes.

Il y avait encore une huche remplie d’avoine; une caisse bourrée de

musique du XVIIIe siècle; sur les partitions manuscrites on lisait en

bâtarde les noms d’_Armide_, du _Devin du village_, et des _Indes

galantes_. Un paravent, aux chinoiseries à demi effacées, abritait

derrière ses châssis toute une défroque du temps passé: mules de satin à

hauts talons, fichus à fleurs de soie brochée, jupes de lampas à

ramages, dont les couleurs éteintes faisaient rêver aux grand’mères qui

s’en étaient parées. Plus l’encombrement des vieux meubles augmentait

sous les franges des toiles d’araignée, dans l’angle étroit formé par la

muraille et la toiture, plus l’obscurité s’épaississait; et je

n’avançais à travers le poudreux fouillis qu’avec une religieuse

terreur, me demandant si tout à l’heure je n’allais pas voir sortir de

quelque armoire entre-bâillée le fantôme de l’un des possesseurs défunts

de ces meubles hors d’âge...

Ce jour-là, le désir qui m’aiguillonnait dominait tout autre sentiment,

et je furetais partout sans me préoccuper des revenants, sans avoir le

moindre respect pour ces vénérables débris pleins de craquements

mystérieux. A la fin, je tombai sur une boîte où gisaient pêle-mêle des

ferrailles et des outils de menuisier, et au milieu des clous, des

vrilles et des rabots, je mis la main sur de petites tenailles très

solides, qui me parurent tout à fait propres à la besogne que je

méditais. En pinçant le piton entre les tenailles et en manœuvrant

adroitement, je devais arriver sans peine à le faire sortir du pupitre.

J’empochai donc ma trouvaille, je la cachai dans ma chambre, derrière

une pile de livres, et j’attendis une occasion favorable.

Le cousin resta six mortels jours sans omettre de fermer sa porte; mais

un matin qu’il faisait beau temps et qu’il avait prémédité de pousser

jusqu’au bois, après la messe, il retomba dans ses distractions

ordinaires, et oublia sa clef dans la serrure.

Il n’avait pas fait vingt pas hors de la maison que j’étais déjà dans sa

chambre, avec mes tenailles dans la poche de mon pantalon. Le moment

tant attendu était arrivé enfin! Le cousin en avait bien pour deux

heures; Scolastique et ma mère étendaient du linge au jardin, et mon

père était à la justice de paix.

J’allais pouvoir satisfaire ma curiosité, j’étais seul et je ne

craignais pas d’être dérangé pendant l’opération... Quand je dis seul,

pas tout à fait. Le Sotret, qui me suivait comme mon ombre, s’était

glissé traîtreusement derrière moi dans la chambre bleue, où il rôdait

sans bruit. Mais j’étais tellement préoccupé de mon affaire, tellement

pressé d’ouvrir le pupitre, que je ne pris pas même le temps de le

réintégrer dans sa cage.

Me voilà donc m’approchant du bureau sur la pointe des pieds, retenant

mon haleine et sentant dans ma poitrine un assez fort battement de

cœur.--J’enfonce une main dans ma poche, j’en retire les tenailles; de

l’autre je maintiens le cadenas en l’air et je serre la tête du piton

dans les pinces, puis, lentement, en douceur, j’ébranle peu à peu la

tige vissée dans le bois. Je la sens remuer faiblement... Je serre les

tenailles, et, les maniant de toutes mes forces, après plusieurs essais

infructueux, je parviens à faire tourner le piton... Victoire! le voilà

dévissé, je le mets précipitamment en poche avec le cadenas, je soulève

le couvercle et je regarde:--le livre est là, à côté d’une tabatière

ornée du portrait du duc de Berry; je le prends d’une main tremblante;

je suis si ému que j’en ai la chair de poule par tout le corps. Je

rabaisse le couvercle avec de minutieuses précautions, et j’étale le

précieux volume sur le pupitre, tandis que je m’installe dans le

fauteuil de cuir avec un frémissement de joie.

V

Le livre tant convoité était tout simplement un in-octavo relié en

basane marbrée, et à peu près pareil à ceux qu’on donnait encore de mon

temps en prix dans les écoles.

Il contenait un choix de contes du chanoine Schmid, avec une gravure en

tête de chaque histoire. Sur la feuille de garde, je vis d’abord

l’inscription suivante, écrite en gros caractères d’écolier:

Ce livre est à moi

Comme Paris est au roi.

Je tiens à mon livre

Comme le roi à sa ville.

Si vous voulez savoir mon nom,

Regardez dans le petit rond;

Si vous voulez savoir l’année,

Regardez dans le petit carré.

En effet, dans le petit rond, on lisait: «Désiré Bastien», moulé en

belle gothique, et dans le petit carré: «1828».--Comme c’était déjà loin

de nous!

Les estampes avaient été enluminées après coup, probablement par la main

de l’écolier lui-même; cela se voyait aux couleurs crues, débordant les

unes sur les autres, et peu variées: du bleu, du jaune et du rouge, avec

un peu de vert pour les arbres et de rose pour les figures.--Cette

coloration naïve et violente produisait des effets très amusants; mais

ce qui me paraissait encore plus récréatif, c’étaient les illustrations

et les annotations burlesques dont les marges du livre avaient été

enjolivées. Désiré Bastien ne devait pas être un écolier fort soigneux.

Les oreilles des feuillets et les pâtés d’encre semés çà et là le

proclamaient assez haut, mais à coup sûr c’était un esprit ingénieux,

fécond en inventions drôles. Quelle étonnante collection de dessins au

crayon et à la plume! Vaisseaux voguant à pleines voiles sur la mer

houleuse, soldats à pied et à cheval, caricatures de professeurs,

paysages représentant un arbre, un bonhomme bâton en main, et une maison

dont la cheminée lance une fumée en tire-bouchon... Par-ci par-là, des

vers baroques comme ceux-ci, qui résumaient sans doute l’opinion de

Désiré sur l’emploi du temps:

Lundi, mardi, fête;

Mercredi, peut-être;

Jeudi, la Saint-Nicolas,

Vendredi je n’y serai pas,

Samedi je reviendrai;

Et voilà la semaine passée.

Ou bien une plaisanterie, qui consistait à inscrire au haut d’une page:

«Si vous voulez connaître mon secret, cherchez à la page 17.»

La page 17 renvoyait à la page 64, et ainsi de suite jusqu’à la page 79

où on trouvait le profil d’un monsieur faisant un pied de nez au

lecteur...

--Ma foi! me disais-je, Désiré Bastien ne devait pas engendrer la

mélancolie; quel gai compagnon! Si j’avais vécu de son temps, j’aurais

aimé l’avoir pour ami... C’était probablement ce fils que le cousin

regrette tant... Pauvre homme! et comme c’est grand dommage tout de même

que ce garçon soit mort si jeune!--Et je regardais avec attendrissement

ces pages où l’écolier avait posé sa main, ces coups de crayon qu’il

avait donnés si hardiment, ces taches d’encre qui gardaient encore

l’empreinte d’un doigt d’enfant. On voyait sur le papier noirci les

petites lignes concentriques qu’y avait marquées la peau de l’épiderme;

et le doigt qui s’était appuyé là, où était-il maintenant?...

Comme je réfléchissais à toutes ces choses, j’entendis soudain au bas de

l’escalier la grosse voix de M. Bastien.

--Oïe! oïe, pensai-je, il se sera aperçu de son oubli, et il vient

chercher sa clef!

Je n’eus que le temps de jeter le volume sous le fauteuil et de me

réfugier dans ma chambre.

Les choses s’étaient bien passées comme je le supposais. Arrivé à

l’église, le cousin avait tâté sa poche et constaté l’absence de la

clef, et, la messe une fois dite, il était accouru pour réparer son

oubli. Il monta l’escalier, vit la clef dans la serrure, et, sans

pousser plus loin ses investigations, il se contenta de clore la porte à

double tour, mit son passe-partout en poche, puis redescendit d’un bon

pas afin de rattraper le temps perdu.

Je respirai un peu. L’orage s’éloignait; malheureusement ce n’était que

partie remise. Que dirait M. Bastien lorsque à son retour il trouverait

son pupitre sans cadenas et son cher livre d’images sous le fauteuil?...

Je n’osais y penser et je me consolais en songeant que j’avais une bonne

heure au moins devant moi. N’importe, j’étais fort penaud et je me

mordais les doigts en cherchant un biais pour raccommoder les choses.

Tout à coup, mes yeux étant tombés machinalement sur la cage de

l’écureuil, ma respiration s’arrêta net. Je venais de songer que j’avais

laissé le Sotret dans la chambre bleue, et que M. Bastien l’avait

enfermé.

A cette pensée, une chaleur me passa dans tout le corps.--Me voilà bien,

me dis-je, et cela m’achève!... Cet animal est capable de tout. Dieu

sait quel dégât il va commettre dans la chambre du cousin!--Et

instantanément je me représentai M. Bastien rentrant chez lui, appelant

Scolastique et ma mère pour leur mettre sous les yeux les preuves de mon

crime; j’entendis ma mère racontant mes méfaits à mon père, à son retour

de l’audience, et j’entrevis aussi le châtiment: une désagréable

perspective de pain sec, de retenues et de leçons à apprendre. Je ne

pouvais rester en place, et je résolus de descendre au jardin; j’avais

encore l’espoir, en grimpant sur l’acacia, d’établir une communication

avec l’intérieur de la chambre bleue, et d’empêcher le Sotret d’y mettre

tout à sac. Je me glissai d’abord en tremblant sur le palier, je collai

un œil à la serrure... Impossible de rien voir! J’entendais seulement le

trottinement menu de l’écureuil. Je dégringolai l’escalier quatre à

quatre, et je me hâtai d’escalader l’acacia.

Me voici au milieu des branches, d’où l’on plonge dans la chambre bleue.

Un petit vent d’est agite la cime et fait frissonner les souples rameaux

dont les folioles se retroussent et palpitent comme de petites ailes. Je

me penche, et, tout pâle, je jette un regard anxieux vers la fenêtre

entrouverte. A travers l’entre-bâillement, je vois l’intérieur de la

chambre comme si j’y étais. Le livre d’images est toujours gisant entre

les pieds du fauteuil de cuir; l’écureuil gambade sur le lit, la queue

en l’air, la mine éveillée. Je l’appelle doucement et d’une voix

insinuante:--Sotret!... Petit, petit!--En même temps, je lui montre une

provision d’amandes. Il lève la tête, m’aperçoit, pousse deux ou trois

gloussements pour me dire: C’est bien, je suis là, mais rien ne presse

et ce n’est pas mon heure de déjeuner.--Puis il saute sur l’un des

montants du lit, et là, en équilibre, sans plus s’inquiéter de moi que

si je n’existais pas, il procède à sa toilette, passe une patte sur sa

joue, gratte son dos, lisse ses poils, épluche sa tête...

--Auras-tu bientôt fini, vilaine bête?--Je lui fais des signes

énergiques, mais il n’en a cure, et continue de se pourlécher.--Dans le

jardin plein de soleil, le vent balance mollement les linges qui sèchent

sur les cordes tendues d’un arbre à l’autre; la rosée du matin fume dans

les prés semés de colchiques violets, et la rivière bleuit entre les

saules. Une mésange chante d’une voix fine au milieu des sureaux, et la

brise d’automne m’apporte les rumeurs lointaines du bourg: bruits de

chaînes dans les tonneaux qu’on rince pour la vendange, martellements

sur l’enclume du forgeron, cris d’enfants qui jouent à l’entrée du

pont.--Et je songe à une partie de billes que je devais faire ce matin

avec le fils du greffier.--Il s’agit bien de billes à présent!... Après

mon équipée et l’orage qui va éclater tout à l’heure, Dieu sait ce qui

me pend à l’oreille... La prison peut-être, n’est-ce pas là où on met

ceux qui volent avec effraction?... Je suis pris tout à coup d’un

frisson en pensant au mur maussade _du violon_, voisin de l’hôtel de

ville, où l’on enferme les vagabonds et les ivrognes. Je revois la porte

massive avec son revêtement de gros clous, la muraille crevassée, et le

noir soupirail où des barreaux noueux s’entrecroisent d’une façon

rébarbative.

Je jette un nouveau coup d’œil dans la chambre. Sur le châlit, le Sotret

se lèche et se relèche toujours, comme s’il préparait sa toilette pour

aller à la fête. Il se nettoie à fond, sans se hâter, et cependant,

miséricorde! comme les minutes filent! Tout à l’heure le cousin va

rentrer, l’audience va finir, et ce sera mon tour. Oh! si les secondes

pouvaient durer des heures! Si toutes les horloges pouvaient

s’arrêter!... Mais le temps ne chôme pas, les minutes s’envolent, et

voici justement l’horloge de Saint-Nicolas qui sonne dix heures. En bas,

dans la cuisine, dont la croisée est ouverte, j’entends un bruit de

vaisselle. C’est Scolastique qui s’occupe du dîner. Elle remonte la

crémaillère et y pend la marmite. C’est aujourd’hui le jour de la soupe

aux choux, et un pressentiment me dit que je n’y goûterai pas... Le pain

sec, un pain arrosé de mes larmes, voilà ce qui m’attend! Les voix

montent jusque dans les ramures de l’acacia:

--Scolastique, savez-vous où est Joseph?

--Ma foi, non, je ne l’ai pas vu depuis ce matin... Il court sur la

place, bien sûr, avec ses petits camarades.

--Quel vif argent que ce Joseph! On n’a pas plus tôt le dos tourné que

le voilà dans la rue à polissonner.

--Bah! il est comme les autres, n’est-ce pas? C’est de son âge; il fait

le diable à quatre, mais il n’a pas pour deux liards de méchanceté!

--Oh! pour cela non, c’est un bon enfant...

Cela me serre le cœur d’entendre faire mon éloge dans un pareil moment,

quand je sens le cadenas et le piton qui me rabotent la peau à travers

la doublure de mon pantalon. Mes yeux sondent impatiemment la chambre

bleue; ils vont du pupitre au livre d’images, et du livre à l’écureuil.

Bon! il a fini sa toilette, il est posé maintenant sur ses quatre pattes

et a l’air de se demander ce qu’il pourrait bien imaginer pour passer le

temps. Voilà le moment d’essayer de rechef de l’attirer vers la fenêtre.

--Sotret! Pst! Pst!--Il m’a entendu, il saute à bas du lit et tourne sa

tête vers la croisée... Ah! enfin, il vient!... Il vient lentement, sans

se hâter, le nez au vent, la queue horizontale, comme quelqu’un qui

flâne, mais enfin il arrive. Je le suis du regard, aussi avidement qu’un

joueur de quilles suit sa boule. Toute ma force de volonté, tout mon

désir de l’attirer vers moi doivent être concentrés dans mes yeux...

Hein? le voilà qui s’arrête à mi-chemin, au niveau du fauteuil... Mon

Dieu, ayez pitié de nous, l’animal a vu le livre d’images!...

Je me souviens de son goût dépravé pour les reliures et le papier

imprimé, je songe avec épouvante au sort de mon _Epitome_, et j’accentue

plus encore ma pantomime, je redouble mes appels...

Mais c’est fini!... Toute l’attention du Sotret est maintenant absorbée

par l’in-octavo relié en basane. Il s’en approche, le flaire un moment,

le pousse hors du fauteuil, et, accroupi sur ses pattes de derrière,

donne un premier coup de dent à la couverture. Cela le met en appétit,

il tourne autour du volume et commence maintenant à attaquer la

tranche.--Comme je lui lancerais volontiers le cadenas, et le piton

avec, si je ne craignais de casser les vitres!... Je n’ai plus une

goutte de sang dans les veines.--Sotret! animal! mauvais drôle!--Je lui

prodigue toutes les injures de mon répertoire... Pas trop haut encore,

car j’ai peur que le bruit n’amène quelqu’un dans le jardin... Je

m’agite sur mon arbre, je me hisse jusqu’à l’extrémité de la branche la

plus voisine de la muraille, et je cherche s’il y aurait moyen de sauter

de là jusque sur le rebord de la fenêtre, afin d’empêcher un pareil

forfait de s’accomplir; mais arrivé à l’endroit où la branche commence à

plier, je m’aperçois qu’un bon pied me sépare encore de la corniche

extérieure du mur. Si je m’élance, je manquerai mon coup et je tomberai

piteusement sur le pavé; voilà tout.--Je mesure la distance, je sonde le

vide qui est au-dessous, et ce calcul peu rassurant me démontre

l’impossibilité de tenter l’aventure. Me voilà donc forcé d’assister,

sans bouger, au massacre du livre de M. Bastien.

Massacre est le mot. Grisé par l’odeur de la colle et du papier, le

maudit Sotret déchirait le livre à belles dents. Entre ses griffes, les

estampes enluminées, les dessins et les annotations du pauvre Désiré

Bastien s’en allaient en charpie; le parquet tout autour était jonché

comme d’une neige de papier réduit en miettes. Parfois le Sotret,

s’arrêtant au milieu de son infernale besogne, relevait la tête, dardait

de mon côté ses yeux noirs malicieux comme pour me narguer, puis

recommençait avec plus d’acharnement. J’en pleurais de rage, de terreur

et de pitié; je n’avais plus même la force de mettre le holà! J’étais

atterré, je serrais convulsivement la branche de l’acacia pour ne pas

tomber.....

Tout d’un coup le Sotret dresse deux oreilles inquiètes; la porte

s’ouvre et j’aperçois M. Bastien qui entre.....

Ah! saints du Paradis! ses yeux tombent d’abord sur le corps du délit et

j’entends un épouvantable juron.--Je n’ai plus le courage de regarder ce

qui va se passer, je ferme les yeux..... mais quelques secondes après un

cri aigu me les fait rouvrir.--M. Bastien a saisi l’écureuil qui se

débat.--Je saute à bas de l’arbre, je cours comme un fou dans l’escalier

et je me précipite dans la chambre bleue.

Les enchantements de la forêt · 第 14 / 32 题