--Sainte mère de Dieu! monsieur Joseph, quel gibier nous rapportez-vous
là? s’écria Scolastique lorsque nous entrâmes dans la cuisine, et qu’à
la lueur de sa petite lampe elle distingua le grouillement fauve des
trois animaux au fond de ma casquette.
Je répliquai de ma voix la plus cajoleuse: Ce sont des écureuils,
Scolastique; n’ayez pas peur, c’est moi qui les élèverai... Seulement,
si vous étiez bien gentille, vous nous donneriez un peu de lait chaud.
--Du laid chaud! vraiment, pour ces bêtes-là?... Ça n’a pas de bon
sens!... Est-il Dieu possible, monsieur Bastien, vous qui êtes un homme
raisonnable, que vous ayez laissé cet enfant rapporter de pareilles
vilenies dans sa casquette?... Ce sont des bêtes qui sentent mauvais et
qui rongent tout!... Patience, quand monsieur Michel rentrera, il aura
tôt fait de les jeter dehors... Des écureuils?... Il ne nous manquait
plus que ça!
Le cousin dut intervenir pour calmer l’exaspération de notre grondeuse
Scolastique. Malgré ses préventions contre les écureuils, le brave homme
pensait sans doute que, lorsqu’on a commis une sottise, il faut avoir le
courage d’en subir les conséquences. Je ne sais comment il s’y prit pour
amadouer notre servante, mais il finit par obtenir d’elle une tasse de
lait. Nous portâmes notre trouvaille dans ma chambre et il me montra
comment il fallait procéder pour sustenter ces trois malheureuses bêtes,
qui jusque-là n’avaient pris de nourriture qu’au sein de leur mère. Il
imbiba de lait une petite éponge, puis avec mille patientes précautions
il la présenta successivement à chaque écureuil; ils avaient faim et peu
à peu ils se décidèrent à sucer l’éponge; quand ils eurent avalé tant
bien que mal le contenu de la tasse, ils se roulèrent en boule au fond
de ma casquette et s’endormirent.
--Il ne faudra pas les brusquer, me recommanda le cousin; jusqu’à ce que
les dents leur soient poussées, tu seras obligé de les nourrir ainsi au
biberon. Cela demandera de la patience et du soin, mais du moment que tu
les as enlevés à leurs parents, tu t’es moralement engagé à les faire
vivre... Tu as maintenant charge d’âmes, mon garçon, continua-t-il en
riant, et tu verras que ce n’est pas une petite affaire!...
Le brave cousin poussa l’héroïsme jusqu’au bout, et de même qu’il avait
calmé l’irritation de Scolastique, il amena mon père à autoriser
l’introduction des trois écureuils dans la maison.
Le lendemain, notre voisin Radel, le ferblantier, qui avait eu dans le
temps un écureuil, me prêta sa cage, que j’installai dans ma chambre.
Cette cage était un véritable édifice dont la vue seule m’enchanta. Elle
avait deux étages!--La partie inférieure contenait un tambour
cylindrique en grillage, qui tournait sur son axe et auquel le moindre
effort de l’animal imprimait un mouvement de rotation; une échelle de
bois faisait communiquer la roue avec l’étage supérieur, où l’on avait
pratiqué une niche en forme de maisonnette, dont le toit s’ouvrait et se
fermait à l’aide d’un crochet. Cette niche fut garnie d’étoupes de
laine, et j’y déposai mes trois nourrissons.--L’éducation des écureuils
devint alors ma grande préoccupation. J’y pensais à toute heure, et je
n’osais presque plus quitter le logis, de peur qu’en mon absence il
n’arrivât quelque malheur à la nichée. Dès le petit matin, je sautais à
bas du lit, j’allais quérir la tasse de lait et l’éponge, et, tirant
successivement les écureuils de leur niche, je leur donnais le biberon.
L’aîné, celui qui avait des mouchetures noires sur la tête et sur la
queue, et que pour cette raison l’on nomme _le charbonnier_,--l’aîné
était le plus fort, et aussi le plus goulu. Il absorbait sa portion de
lait avec une voracité réjouissante, et croissait à vue d’œil. Les deux
autres ne goûtaient que médiocrement cet allaitement artificiel, et ne
suçaient l’éponge qu’en rechignant; aussi ils restaient malingres,
tristes et endormis, ce qui ne laissait pas de me donner des
préoccupations que je confiais au cousin.
--Que veux-tu? me répondait-il, je te l’avais prédit... Ils auraient été
plus heureux si tu les avais laissés dans le trou de hêtre! On ne change
pas impunément l’ordre des choses, et tu verras que tu n’en tireras rien
de bon.
La prédiction de M. Bastien se réalisa, en partie du moins.--Un matin
que j’arrivais avec mon lait et mon éponge, en ouvrant la niche je
trouvai les deux écureuils roux immobiles, et déjà tout froids à côté de
leur frère _le charbonnier_, qui seul était resté vivant. Il dressait sa
tête inquiète au-dessus des deux petits cadavres et dirigeait vers moi
ses yeux noirs déjà vifs. Cette découverte me bouleversa; pour la
première fois j’avais une idée nette de ce que pouvait être la mort.
J’appelai à mon aide M. Bastien, dont la chambre n’était séparée de la
mienne que par un palier. Je n’osais toucher aux deux maigres corps,
dont les pattes s’étaient roidies et dont les poils roux s’étaient
ébouriffés. Il fallut que le cousin les tirât de la boîte et nous
allâmes ensemble les jeter dans la rivière qui coulait au bout de notre
pré.
A partir de ce moment, _le charbonnier_, débarrassé du voisinage de ses
deux frères souffreteux, et resté l’unique possesseur de la niche, se
développa et devint promptement très vigoureux. Il buvait à lui seul
toute la jatte de lait sans le secours de l’éponge, et croissait en
gentillesse et en santé. J’étais même choqué de son indifférente gaieté
et je lui en voulais un peu de porter si gaillardement le deuil de ses
cadets.
--C’est la loi naturelle! soupirait M. Bastien en hochant la tête, les
forts grimpent sur le dos des faibles, et finissent par les étouffer. Là
où il n’y a de place et de substance que pour un, c’est celui qui est le
mieux résistant et le mieux râblé qui prend le dessus; les autres
disparaissent... Tu vas voir comme le camarade va profiter!
[Illustration: LE SOTRET.]
Il profitait en effet. Au bout de trois semaines il commençait à
grignoter du pain et des noix sèches. Lorsque nous atteignîmes la
Sainte-Madeleine, époque où, comme chacun sait, «noix et noisettes sont
pleines,» il était devenu grand comme père et mère, et je priai le
cousin de m’aider à lui trouver un nom. Il me semblait qu’une fois que
j’aurais baptisé l’écureuil, il serait plus complètement à moi.--Je
voulais un joli nom, ayant de la physionomie, facile à retenir, peu
compliqué, afin qu’il devînt rapidement familier à l’animal, et qu’il
s’habituât à répondre à ma voix.
--Appelle-le _Sotret_, dit M. Bastien, ce nom-là lui ira comme un gant.
Il faut vous dire que nos paysans lorrains nomment _Sotret_ une sorte de
lutin habillé de rouge, un esprit familier très alerte et très farceur,
qui, selon la tradition, vit dans le voisinage des habitations et joue
souvent de malins tours aux ménagères. On prétend qu’on le voit parfois
à la brune, dans les vergers, sautant de branche en branche comme un feu
follet et faisant cent sortes de grimaces. De là est venue l’épithète de
_Sotret_ que les bonnes femmes de chez nous appliquent aussi aux enfants
remuants et malicieux.
Je suivis le conseil de M. Bastien et il fut convenu que l’écureuil
s’appellerait désormais _le Sotret_.
Jamais nom ne s’adapta mieux au caractère et aux mœurs d’un personnage.
Le petit animal était un maître espiègle et il semblait avoir du feu
dans les veines. Il ne tenait pas en place. Dès les premières blancheurs
de l’aube il descendait de la niche et se mettait à tourner dans la roue
avec une vivacité fiévreuse, si bien que j’avais pitié de lui, et
trouvant ce manège aussi fastidieux pour lui que pour moi, je finissais
par ouvrir la porte de la cage; alors il gambadait follement dans ma
chambre, sautant sur la commode, courant le long de la corniche de
l’armoire, grimpant aux rideaux. Rien ne pouvait le fixer. A peine
l’avait-on aperçu sur le rebord d’une table qu’on voyait tout d’un coup
passer un tourbillon noir et fauve; c’était _le Sotret_ qui prenait son
élan et d’un bond s’élançait sur la flèche du lit. Sa nourriture
consistait principalement en noix et en amandes; mais dès qu’il eut
goûté à ces dernières, il leur trouva sans doute une saveur plus
délicate, car il rechigna aux noix et ne voulut plus d’autre pitance.
Toutes mes économies passèrent chez l’épicier en achat d’amandes à la
coque, Scolastique ayant déclaré qu’elle mettrait les nôtres sous clé et
que c’était offenser Dieu que de prodiguer à une maligne bête une denrée
dont tant de chrétiens faisaient leur dessert. Les fantaisies gourmandes
du Sotret me coûtaient gros, mais j’avais du plaisir pour mon argent.
Rien d’amusant comme de lui voir croquer une amande: assis sur son train
de derrière, sa queue touffue relevée en panache au-dessus de sa tête
fine, il se servait de ses pattes de devant comme de deux mains pour
porter la dure coquille jusqu’à ses incisives qui faisaient l’office de
lime et de tarière. En deux tours, la coquille limée et percée volait en
éclats. M. le Sotret, qui était un délicat, enlevait ensuite
soigneusement la peau sèche de l’amande et ne commençait à la manger que
lorsqu’elle était bien nettoyée. Alors il la dégustait avec des mines
friandes, promenant de ci et de là ses yeux noirs fureteurs. Quand il
s’était bien régalé et qu’il lui restait encore des provisions, il les
épluchait tranquillement, et allait en tapinois les porter dans un coin
de mon lit, entre la couverture et le sommier. Il s’était ménagé là une
cachette où il se blottissait lui-même dans l’après-midi pour faire la
méridienne, et lorsque, étonné de ne le voir nulle part, j’appelais:
Sotret! Sotret!--il tirait d’entre les draps sa tête futée à oreilles de
souris, me lançait un diabolique regard d’espiègle, puis s’enfouissait
de nouveau dans son trou.
Malheureusement, il n’essayait pas seulement ses dents sur les amandes à
la coque; sa manie de grignoter s’exerçait sur tous les objets
résistants qui tombaient entre ses griffes. Il n’épargnait rien:
porte-plumes, encrier, toupies, dos de livres reliés. Les livres surtout
l’attiraient. L’odeur de la basane et du papier imprimé l’excitait et
redoublait sa frénésie. Un matin, je le surpris faisant de la charpie
avec mon _Epitome_. La perte en soi n’était pas considérable, et j’en
aurais ri tout le premier, si la maligne bête n’avait précisément
déchiré la page que l’abbé Gerdolle m’avait indiquée pour une version.
Je ne pus faire mon devoir et je rapportai une mauvaise note, qui me
valut le pain sec et la retenue pour le lendemain.
Bah! qu’étaient-ce que ces légers déboires auprès des compensations que
me donnait la gentillesse du Sotret? Je l’avais complètement apprivoisé
et nous vivions de pair à compagnon. Il me suivait comme un chien,
trottant par derrière, silencieusement, et à pas de voleurs. Il ne
connaissait que moi, et lorsque je le portais sur mon épaule, il me
mordillait doucement l’oreille en signe d’amitié; mais si quelque
étranger voulait le prendre, il s’enfuyait, la queue horizontale, en
poussant de sourds grognements gutturaux par lesquels il marquait son
effroi et son irritation. Malheur à qui eût tenté de le poursuivre et de
l’arracher à son refuge! Le Sotret, dont les dents étaient aiguës comme
des aiguilles, l’aurait mordu jusqu’au sang, comme la chose arriva un
jour à Scolastique.
Il avait perdu l’habitude de sa cage et n’y prétendait plus rentrer qu’à
la nuit tombante. Parfois même il ne se contentait pas de gambader dans
l’intérieur de la chambre, il sautait sur le rebord de la fenêtre, s’y
promenait d’un air songeur, penchait sa tête pointue, agitait sa queue
et dardait des yeux pleins de convoitise vers les allées vertes et les
arbres du jardin.--Hélas! ainsi que le disait sentencieusement M.
Bastien, la liberté est comme le tabac, quand on en a tâté, on ne peut
plus s’en déshabituer et on veut toujours doubler la dose!...
Un jour, en revenant de chez M. le vicaire, je cherche mon camarade
l’écureuil et je ne l’aperçois nulle part. Je cours à la cachette où il
avait coutume de dormir sous les couvertures, point de Sotret.
J’appelle, et ne vois rien venir. Tout à coup, en passant près de la
croisée ouverte, je crois ouïr un gloussement significatif qui semble
descendre du faîte du toit; je lève la tête, et je découvre enfin, au
milieu des feuilles de l’acacia voisin, la queue empanachée de mon
vagabond de Sotret.
Le plein air paraissait l’avoir grisé; il sautait ou plutôt il volait de
branche en branche, se servant de sa queue largement étalée, comme d’une
aile; avide de faire connaissance avec le monde nouveau du jardin, il
montait toujours plus haut jusqu’aux dernières ramures de l’arbre,
grignotant çà et là les gousses mûres de l’acacia et poussant de minute
en minute de petits grognements de satisfaction.
En un clin d’œil, je fus dans le jardin, au pied de l’arbre. D’une voix
tantôt caressante, tantôt impérative, j’appelais: «Sotret! Sotret!»
Point d’affaires; il se moquait de moi, tournant autour des branches,
montant, redescendant et toujours mettant malicieusement entre lui et
moi le tronc de l’arbre comme un écran, d’où surgissait parfois sa fine
tête d’espiègle. J’avais apporté une poignée d’amandes princesses et je
les lui montrais dans le creux de ma main pour l’engager à revenir; mais
il préférait décidément les fruits sauvages de la liberté aux grasses
lippées de la servitude, et en façon de bravade ironique, il laissait
tomber du haut de son perchoir les débris des gousses brunes qu’il
épluchait à belles dents.
Je ne fis ni une ni deux, j’empoignai l’acacia rugueux à bras le corps
et j’y grimpai, résolu à poursuivre le Sotret jusque dans ses derniers
retranchements. Lui, se doutant de mes intentions, bondit jusqu’au fin
bout des branches flexibles de la cime, et s’y balançant comme dans un
hamac, il me darda une nouvelle œillade diabolique, comme pour me dire:
«Viens m’y prendre!»
J’avais déjà atteint la naissance des grosses branches et je me trouvais
au niveau de la fenêtre sans rideaux de M. Bastien, lorsque, en jetant
par hasard un coup d’œil dans l’intérieur de la chambre, je fus
brusquement détourné de l’objet de ma poursuite par un curieux spectacle
qui absorba toute mon attention.
De la fourche où j’étais juché, le regard plongeait de haut en bas dans
la pièce nue et claire, et à travers les vitres soigneusement lavées
j’aperçus très distinctement le cousin assis dans son fauteuil de cuir,
devant le bureau dont l’entablement supportait un vieux et massif
pupitre en bois noir. M. Bastien, tête nue, le front penché et une main
en abat-jour sur ses yeux, feuilletait lentement un volume in-octavo
dont je distinguais alternativement les pages imprimées et les gravures
coloriées. Le cousin avait l’air d’un homme qui est en extase ou qui
rêve. Son rêve était tantôt joyeux et tantôt pénible, car parfois il
souriait, parfois il essuyait une larme, avant de tourner un feuillet;
ou bien, s’arrêtant à considérer une page ou une gravure, il s’animait
et parlait tout haut. Quelquefois même il posait précipitamment ses
lèvres sur les marges du livre et les baisait violemment. C’était une
scène étrange. On aurait dit que le volume était devenu un être vivant,
et que le cousin dialoguait avec lui comme avec une grande personne. A
épier tout ce manège, j’avais complètement oublié mon écureuil. Le
fantasque animal, voyant qu’on ne s’occupait plus de lui, avait changé
d’humeur. Sautant de branche en branche, il s’était rapproché lentement;
finalement il avait sauté sur mon épaule, et aussi intrigué que moi, il
semblait fort affairé à regarder ce qui se passait dans la chambre
bleue.
--Voilà donc, pensais-je, pourquoi M. Bastien se claquemure dans sa
chambre!... C’est pour lire un livre d’images. Ce volume doit contenir
de bien intéressantes histoires, puisqu’elles l’émeuvent au point de le
faire pleurer... Les enluminures ont l’air d’être amusantes... Je
donnerais bien quelque chose pour les voir de près!...
Tout en ruminant ces choses dans mon cerveau, je me penchais le plus que
je pouvais pour mieux distinguer ce qui se passait dans la chambre. Je
ne sais si le cousin se douta qu’il était épié ou si quelque bruit du
dehors vint le distraire, mais tout à coup il referma le volume, en
baisa de nouveau le plat de la reliure avec ferveur, comme on baise une
relique, puis brusquement le livre disparut sous le couvercle du
pupitre.