--Cousin, m’écriai-je en entrant, ne faites pas de mal au Sotret, c’est
moi qui suis coupable!... Ne lui faites pas de mal, je vous en prie!
Mais le cousin ne m’écoutait pas. Il était secoué par un accès de colère
qui donnait à sa figure blanche comme un linge une effrayante expression
de sauvagerie; dans sa main crispée il serrait le malheureux Sotret, et
bredouillait d’une voix rauque:
--Bête de malheur! Bête possédée du diable!
L’écureuil se démenait en effet comme un possédé, et pour se débarrasser
de l’étreinte de M. Bastien, il se servait des seules armes qu’il eût à
sa disposition: ses griffes et ses dents. Il les enfonçait profondément
dans la main du cousin, et le sang coulait jusque sur les lambeaux de
papier qui jonchaient le parquet.
--Grâce! grâce! criai-je de nouveau en me pendant à la redingote de M.
Bastien.
Je ne sais si la douleur ou la vue du sang redoubla la rage du cousin,
mais il serra plus fort. Le Sotret me regarda une dernière fois, comme
pour m’appeler à son secours, puis ses beaux yeux noirs se troublèrent,
il lâcha prise, et M. Bastien le lança violemment sur le parquet.
C’était fini, le pauvre Sotret ne bougeait plus, sa bouche entr’ouverte
montrait encore ses dents aiguës, ses paupières étaient retombées sur
ses yeux ternis, sa queue qu’il étalait si orgueilleusement s’allongeait
flasque et ébouriffée sur les débris du livre d’images. Je poussai un
gémissement et je me jetai à genoux près de l’écureuil mort, en essayant
de le réchauffer dans mes mains. Les émotions par lesquelles je venais
de passer m’avaient mis dans un étrange état nerveux; les sanglots
m’étouffaient, et tout en caressant le corps tiède de mon écureuil, je
criais convulsivement à M. Bastien:
--Bourreau! bourreau!... assassin!
Soudain, à ma grande stupéfaction, je vis le cousin s’agenouiller à côté
de moi. L’expression sauvage de sa figure avait disparu, ses traits
s’étaient détendus, et de grosses larmes tombaient de ses yeux rougis
sur ses joues creuses. En même temps, joignant ses mains encore
tremblantes, il murmurait des paroles décousues, avec un accent navrant:
--Je suis un fou! un fou!... Pardon, petit!... Ma mauvaise colère
m’avait rendu déjà une fois si malheureux..... J’aurais dû m’en
souvenir..... Maudit tempérament! J’avais juré de ne plus
m’emporter..... Cet animal ne savait ce qu’il faisait; c’était son
instinct de ronger, il rongeait..... Et je l’ai tué, comme autrefois
j’ai tué mon pauvre La Bise..... La colère est un mauvais ange, Joseph;
quand nous lui avons obéi une fois, nous ne nous appartenons plus.....
Oui, petit, si j’avais su me contenir, La Bise serait encore près de
moi..... grand, fort, la joie et la compagnie de ma vieillesse!..... Je
n’irais pas comme un vagabond sur les routes, n’osant plus rentrer dans
cette maison où on l’a rapporté tout sanglant, et où il a expiré comme
cette bête vient de passer entre mes mains..... Il était si beau, si
aimant, si vivant: et je l’ai tué comme j’ai tué l’écureuil!... Tiens,
voici tout ce qui me reste de lui.....
En même temps ses maigres doigts rassemblaient les débris du livre
d’images.
--C’était son livre favori, continuait M. Bastien en regardant les
lambeaux de papier épars sur ses genoux; il l’avait eu en prix à son
école, et il l’emportait partout..... Quand je feuilletais le livre, il
me semblait que j’y retrouvais le souffle de mon enfant; je lisais les
lignes crayonnées sur les marges, je regardais les estampes, les
dessins, et je croyais l’entendre lui-même rire aux éclats... Je le
revoyais penché près de la fenêtre, à sa petite table, avec le verre
d’eau et les godets où il trempait ses pinceaux, et tout mon bon temps
ressuscitait..... A présent je n’ai plus rien...., qu’un nouveau crime
sur la conscience!.....
La grosse voix plaintive de M. Bastien me résonnait jusqu’au fond de la
poitrine. En voyant ce vieux visage mouillé de larmes, en écoutant les
confidences si poignantes de ce vieillard, qui me demandait pardon, à
moi, si coupable dans la circonstance, je sentais la rancune causée par
la fin tragique du Sotret s’évanouir pour faire place à un repentir mêlé
de compassion.
Je me jetai brusquement au cou du bonhomme, et l’embrassant de tout mon
cœur:
--Je vous aime bien, moi, cousin, lui dis-je, je vous aimerai toujours,
je resterai près de vous, et si vous voulez, j’essayerai..... de
remplacer La Bise!
Il m’empoigna dans ses bras, m’emporta vers le fauteuil, où il s’assit
en me posant sur ses genoux; puis il couvrit mes cheveux de baisers:--Tu
es un bon enfant, soupira-t-il, oui, reste avec moi..... nous nous
aimerons bien!.....................
La paix une fois conclue, il fut convenu que nous ne soufflerions mot à
personne des circonstances qui avaient précédé et amené la mort du
Sotret. Le cousin voulut assumer complètement la responsabilité du
meurtre de mon écureuil; après avoir enfoui dans son pupitre les restes
du volume du chanoine Schmid, il revissa stoïquement le piton que je lui
avais rendu, puis, comme Scolastique criait d’en bas que le dîner était
prêt: Laisse-moi faire, Joseph, ajouta-t-il, je dirai que j’ai tué le
Sotret dans un moment de colère, et ton père, qui connaît déjà mes
emportements, n’en demandera pas davantage.
Après dîner, nous nous occupâmes tous deux des obsèques de mon cher
écureuil. Je l’enveloppai dans un vieux foulard et le portai tendrement
au fond du jardin, où le cousin le déposa dans un trou creusé au pied
d’un tilleul. Puis M. Bastien, qui était très industrieux, tailla une
pierre en forme de tombe; il y encastra adroitement une vieille ardoise,
sur laquelle il grava cette épitaphe de sa composition:
Ci-gît le Sotret,
Né en avril, mort en septembre.
Arraché prématurément à son nid
Il a été arraché plus vite encore
A la vie.
Ses amis en pleurant
Ont élevé un tombeau
A ses mânes regrettés.
Quand la tombe fut plantée sur la fosse, le cousin y jeta un regard
mélancolique et se retira. Je le vis s’éloigner au fond de l’allée des
framboisiers, relevant soigneusement les basques de sa redingote pour la
préserver de l’humidité, et courbant pensivement la tête. Resté seul
près de la pierre, il me sembla que je n’avais pas assez fait pour
honorer la dépouille du malheureux écureuil, et que mon camarade ne
devait pas être content.
J’allai racler des larmes de résine au tronc de nos sapins, je les
déposai dans les godets de ma boîte à couleurs, et je les fis brûler en
guise d’encens aux quatre angles de la tombe; puis ayant été acheter un
paquet de pétards chez l’épicier, je les braquai en face du tilleul, et
je tirai des salves en l’honneur du défunt.
De cette façon le pauvre petit Sotret eut de belles et dignes
funérailles.