Il faisait une des plus chaudes journées de la fin de juin. Tandis que
nous montions la côte pierreuse et peu abritée de la Chalaide, nous
recevions, Bigeard et moi, un soleil torride tombant presque droit d’un
ciel sans nuages. A droite et à gauche, les versants caillouteux des
vignes nous renvoyaient la chaleur; nous entendions de toutes parts ce
bruissement rhythmé des sauterelles, qui semble la vibration de l’air
chaud et tremblotant; de temps à autre, par-dessus nos têtes mouillées
de sueur, nous voyions quelques-uns de ces insectes passer, déployant
leurs ailes rouges ou bleues, qui tranchaient sur le vert intense des
vignes. Mais nous nous moquions de la chaleur; heureux d’être
débarrassés de la sœur Euloge et de vagabonder en plein air, nous nous
amusions de tout, cueillant des seneçons jaunes le long des talus,
courant après les papillons bleus qui tourbillonnaient au bord des
fossés, nous livrant en un mot à toutes les voluptés de l’école
buissonnière.
Au tournant de la côte, les notes aigrelettes et sautillantes d’un
flageolet arrivèrent jusqu’à nous.
--Ça ne peut être que Césarin, dit Bigeard en hâtant le pas, je
reconnais son flageolet... Nous allons nous amuser!
En effet, au bout d’une vingtaine de pas, nous vîmes devant nous le
personnage en question.
Ce Césarin était un gros garçon de trente ans environ, portefaix à ses
heures et vagabond les trois quarts du temps. Il jouissait à Juvigny
d’une grande popularité, due à sa bonne humeur, à son indépendance
d’allures et à sa vie excentrique. Bien que les bourgeois le tinssent
pour un propre à rien et un gueux, on lui passait de nombreuses
peccadilles à cause de son caractère inoffensif et de son entrain. Son
principal défaut était d’aimer plus que de raison le vin gris du cru.
Dès qu’il avait gagné une pièce de trente sous à rentrer du bois ou à
porter les colis du roulage, il plantait là sa besogne pour courir les
bouchons du faubourg et lézarder au soleil; alors c’étaient de franches
lippées et des flûteries sans fin. Il avait la langue bien pendue et
disait aux gens leurs vérités avec cette franchise expansive que donne
une demi-ébriété; les rues retentissaient de ses larges éclats de rire
et des fioritures de son flageolet. Puis, quand il avait dépensé son
dernier sou, il devenait morose, muet comme un poisson, et s’en allait
faire un somme sous un arbre ou sous un auvent. Dès le lendemain, il se
remettait énergiquement au travail, besognant comme un cheval, jusqu’à
ce qu’il eût ramassé de quoi recommencer à gueuser au soleil.
Il s’était arrêté au milieu de la côte et continuait de flûter. Comme
mes parents ne me laissaient pas courir les rues, je ne l’avais jamais
vu de si près et je le contemplais curieusement. C’était un gars solide,
bien musclé, aux robustes épaules, à la figure rubiconde, avec de gros
yeux bleus à fleur de tête et de grosses lèvres sensuelles que cachait à
demi une barbe blonde. Ses cheveux emmêlés sortaient par mèches épaisses
de sa casquette sans visière; sa blouse déchirée montrait une chemise
plus misérable encore, et ses pieds nus passaient à travers les
crevasses de ses souliers ferrés. Bigeard bondissait autour de lui en
criant:
--Césarin, oh! Césarin, joue-nous un air!
Quittant son flageolet et essuyant du revers de sa manche ses lèvres
humides, il nous répondit avec un large sourire:
--De quoi? Eh bien, oui, c’est le Césarin...
Il nous expliqua qu’il allait dans les friches de Véel cueillir de
l’armoise pour M. Péchoin, le pharmacien d’Entre-Deux-Ponts.
--C’est moi qui lui pile ses herbes, poursuivit-il, mais aujourd’hui il
faisait un tel chaud que je ne pouvais plus avaler ma salive, et j’ai bu
un litre chez la mère Surloppe, avant de monter la côte... Ça ne fait de
mal à personne et ça fait du bien à Césarin.--Puis, tout d’un coup
agitant son flageolet et se redressant en face de nous, il s’écria d’une
voix de Stentor:
--Par le flanc gauche, en avant! marche!
Et replaçant le flageolet sur ses lèvres, il se mit à jouer _la
Parisienne_, marquant la mesure de la tête et des bras, tandis que nous
emboîtions le pas derrière lui.
Nous allâmes ainsi jusqu’au sommet de la côte, lui toujours jouant, nous
le suivant docilement au pas militaire. Quand nous fûmes dans les
friches, près d’un bouquet de saules, il s’arrêta essoufflé et
cramoisi.--Halte! commanda-t-il.--Sa large face s’épanouit et il
ajouta:--Faut bien rire!--Puis il s’étendit sur le gazon et nous en
fîmes autant. Nous étions abrités par les saules et fort aises de nous
divertir en si joviale compagnie. Césarin arracha une feuille à un
lierre qui rampait à portée de sa main, et, fier de notre admiration,
plaçant la feuille entre ses lèvres, il en tira des sons mélodieux qui
nous plongèrent dans le ravissement. Il imitait successivement le
loriot, l’alouette et le rossignol. Nous ne bougions plus, et je n’étais
pas éloigné de croire Césarin un peu sorcier. Pendant que nous
l’écoutions, il s’était levé de nouveau et se dirigeait, toujours
rossignolant, vers une rangée de cerisiers dont on distinguait les
fruits mûrs et rougissants parmi les branches.
Il suspendit sa musique, guigna les cerises:--Ce sont des bigarreaux,
dit-il en faisant claquer sa langue.--Il tourna la tête à droite et à
gauche, nous lança une œillade significative en posant un doigt sur sa
bouche, puis il embrassa l’un des cerisiers et, jouant des coudes et des
genoux, en un clin d’œil il grimpa jusqu’à la fourche des maîtresses
branches.
Une fois en haut, il happa coup sur coup avec ses lèvres une douzaine de
cerises juteuses qu’il croquait sans même rejeter les noyaux. Quand son
gosier fut suffisamment humecté, il songea enfin à nous, et, cassant des
branches vertes toutes panachées de fruits rouges, il nous les jeta, en
répétant de sa grosse voix joviale:--A vous, petiots! faut bien rire!
Il riait en effet, en continuant de se gargariser avec des bigarreaux.
Nous l’imitions, picorant avec délices les cerises fermes et fraîches
dont les queues faisaient clap! en se détachant du fruit, et nous
criions:--Encore! encore!--à Césarin, qui se balançait dans l’arbre,
tandis que les branches craquaient sous son poids. Il faut croire qu’il
était de la nature des loriots, et que le jus des bigarreaux lui
redonnait de la voix, car tout d’un coup il recommença de faire
l’alouette et le rossignol, et, comme nous nous tenions cois sous les
saules, les oiseaux épars dans la saulaie vinrent, attirés par un
charme, voleter autour des cerisiers. Il y en avait de toute espèce: des
fauvettes à tête noire, des pinsons aux ailes marquées de brun, des
chardonnerets aux plumes ébouriffées, et jusqu’à un gros merle au bec
jaune, qui s’arrêta effrontément sur un cerisier voisin.
J’étais émerveillé, et pour moi cette aventure prenait déjà un air de
féerie.--Césarin est sorcier, murmurai-je à Bigeard; si nous l’emmenions
avec nous chez la Princesse Verte?
Mon camarade cligna de l’œil d’une façon ironique:--Oïe! oïe! oïe!
Césarin chez une princesse! Elle nous mettra à la porte, si elle nous
voit arriver avec un portefaix en souliers percés.
--Pourtant les cerisiers sont à lui.
--A lui? Des belles!... ce sont les cerisiers de Minot-Dourche, le
marchand de toile.
--Mais alors il n’a pas le droit de monter à l’arbre et de manger les
cerises?
--Dame! ni nous non plus... Nous sommes en maraude; si le garde
arrivait, nous serions pincés et nous irions coucher aux _pompes_.
Cette révélation de Bigeard me coupa l’appétit. Les _pompes_ étaient une
sorte de _violon_ où les sapeurs-pompiers remisaient leurs machines et
où la police enfermait parfois les vagabonds et les ivrognes. L’idée de
coucher là avec Césarin me faisait froid dans le dos. Je n’osais plus
toucher aux cerises; je sondais avec inquiétude la grise étendue de la
plaine de Véel. Au bout de quelques minutes, je distinguai un point noir
qui émergeait d’un pli de terrain et qui grossissait à vue d’œil.
--Bigeard, chuchotai-je d’une voix tremblante, vois-tu là-bas?
Mon compagnon releva la tête, mit la main en abat-jour sur ses yeux, et
dit, la bouche pleine:--Oui, je vois un homme qui vient vers nous.
--C’est peut-être Minot-Dourche... ou le garde?
Tandis que Césarin, sur son cerisier, continuait à se balancer en
sifflant à tire-larigot, l’homme devenait de plus en plus distinct; il
avançait visiblement dans notre direction. Bigeard me saisit le bras:
--C’est le garde! reprit-il d’une voix mal assurée, je vois sa plaque
qui reluit au soleil... Sauvons-nous!
--Mais Césarin?
--Tant pis! c’est son affaire... Sauvons-nous, ou gare les _pompes_!
Il avait déjà décampé; je me décidai à le suivre. Toutefois, ému de
compassion pour notre camarade du cerisier, je lui criai de toutes mes
forces:
--Césarin, voici le garde!
Et, levant le pied, je rejoignis Bigeard, qui filait comme un dératé à
travers la plaine.
Pendant un bon quart d’heure, nous trottâmes droit devant nous. Les
champs de blé ou d’avoine, les longs carrés de trèfle incarnat, les
jachères enchevêtrées de ronces, les hautes fougères qui nous montaient
jusqu’à mi-corps, rien ne nous arrêtait. Enfin, haletants, tout en nage
et n’ayant plus de jambes, nous nous rasâmes derrière un buisson pour
reprendre haleine. Après m’être épongé le front, je hasardai la tête
hors du hallier pour examiner les entours. La saulaie, les cerisiers et
le garde avaient disparu; solitude complète. Derrière nous, la plaine
ondulait à perte de vue; à gauche, vers l’horizon, un clocher de village
s’élançait d’un pli de terrain; non loin tourbillonnait un vol de
ramiers. Au-dessus de nos têtes, dans le ciel bleu, des alouettes
montaient en gazouillant toujours plus haut, toujours... comme pour se
baigner plus longtemps dans la lumière du soleil déclinant. Devant nous,
à cent pas, pareilles à une haute muraille verdoyante, s’allongeaient
les lisières du grand bois. Nous pouvions distinguer le fossé, envahi
par des herbes frissonnantes, qui délimitait la forêt du côté de la
plaine. Au delà du talus se dressaient de distance en distance, comme
des sentinelles, les fûts blanchâtres des hêtres de bordure; et, entre
deux bornes grises marbrées de lierre, une tranchée s’ouvrant presque en
face de nous s’enfonçait mystérieusement en pleine futaie.
A la vue de ces vertes profondeurs dont l’ombre fraîche avait quelque
chose d’invitant et où les branches inclinées au vent semblaient nous
faire signe, je me pensais: «La voilà donc, cette forêt aux
enchantements!» En même temps le cœur me battait bien fort à l’idée
d’entrer dans cet inconnu. Le dénouement de l’aventure des cerisiers
m’avait rendu plus réfléchi, et je ne songeais pas sans embarras à la
façon dont je m’y prendrais pour trouver le château de la princesse. Ce
qui me rassurait un peu, c’est que dans mes contes on trouvait toujours
à point un oiseau secourable ou une bonne fée qui vous mettait sur le
droit chemin et vous donnait soit un anneau magique, soit un œuf
enchanté, à l’aide duquel on venait à bout de tous les obstacles. «C’est
égal, me disais-je, en supposant que je trouve le palais de la
princesse, comment m’y prendrai-je pour tuer les dragons qui en gardent
l’entrée?» La vue de Bigeard, qui était en train de se tailler à coups
de couteau une canne dans une cépée d’érables, me redonna de l’aplomb,
et, me dressant droit sur mes pieds, je dis à mon camarade:
--Voici la forêt où demeure la Princesse Verte.
--Ah! reprit-il avec un flegme qui me surprit, tant mieux! ce n’est pas
trop tôt.
--Garde soigneusement ton bâton, ajoutai-je; il nous servira tout à
l’heure.
Il remit son couteau dans la poche de son pantalon, brandit sa canne,
et, franchissant en quelques minutes l’espace qui nous séparait de la
lisière, nous entrâmes enfin dans la tranchée. Nous avions à peine fait
vingt pas que nous nous arrêtâmes de nouveau comme éblouis.
Il y avait de quoi. Jamais rien de plus beau et de plus imposant ne
s’était encore offert à mes yeux. A droite et à gauche, de magnifiques
arbres formaient une sorte de colonnade le long de cette verte avenue
qui fuyait au loin, se rétrécissant toujours, et qui semblait ne
devoir pas finir. Au milieu, un gazon fin et dru recouvrait le sol; au
bord des talus, de grandes digitales élançaient leurs tiges sveltes
chargées de fleurs purpurines et transformaient cette tranchée en une
véritable allée de jardin. Tout au bout, juste dans l’axe du chemin,
le soleil se couchait dans des vapeurs rouges et jetait de longues
flambées de rayons obliques sous les ramures de la futaie déjà plus
sombre. Des papillons aux ailes nacrées passaient et repassaient dans
cette lumière, des insectes bourdonnaient au-dessus des ronces, et
parmi les branches on entendait des gazouillements d’oiseaux,
entrecoupés de mélodieux battements d’ailes.--L’émotion me gagnait, je
reprenais confiance, je croyais plus fermement à mes rêves de féerie
et d’enchantements.--Assurément, si la Princesse Verte habitait
quelque part, ce devait être au fond de cette forêt fleurie, là-bas où
le soleil poudroyait dans une buée de pourpre. Les rougeurs qui
coloraient l’extrémité de l’avenue devaient être le reflet des
toitures d’or d’un palais enchanté...
--J’ai faim! s’exclama tout à coup le prosaïque Bigeard; est-ce que
c’est encore loin chez ta princesse?
--Je ne crois pas, répondis-je choqué d’une aussi vulgaire
préoccupation. Mais attends... j’ai encore les deux tartines de mon
goûter: nous allons les partager.
Je tirai de mon sac les deux minces tartines de pain rassis que mon
économe grand’mère avait sobrement enduites de confiture et qui étaient
enveloppées dans un lambeau de journal. Bigeard les lorgnait
sournoisement et, en même temps, il enfonçait d’un air mystérieux ses
mains dans les poches de sa blouse. Au bout d’un instant:
--Moi aussi, murmura-t-il en se dandinant alternativement sur chacun de
ses pieds, moi aussi j’ai quelque chose!...
--Quoi donc?
--Devine! continua-t-il en tirant la langue et en sautant à cloche-pied.
--Montre vite! m’écriai-je impatienté.
--Deux œufs frais que j’ai chipés dans le poulailler des chères sœurs...
Voilà!
Il se décida à en tirer un de chacune de ses poches et à me les laisser
voir de loin. A l’aspect des œufs blancs et frais pondus, l’histoire de
l’_Oiseau bleu_ me revint en mémoire, et je songeai aux merveilleuses
surprises que contenaient les œufs donnés par une bonne fée à Florine.
--Écoute! criai-je à Bigeard, qui s’apprêtait déjà à en percer un pour
le gober... Ces œufs sont peut-être enchantés comme ceux de Florine. Que
dirais-tu si, en les cassant, j’en faisais sortir un carrosse doré ou un
char volant, traîné par des pigeons qui nous conduiraient sans s’arrêter
jusque chez la princesse?
--Hein? répondit Bigeard, en hochant la tête; vas-tu me faire accroire
qu’on puisse tirer un chariot d’un œuf de poule?
--Certainement, affirmai-je; c’est toujours ainsi que les choses se
passent au pays des fées.
--Les œufs des fées, c’est possible; mais les œufs des chères sœurs, je
ne m’y fie pas, et j’aime mieux les avaler.
Afin de le décider, je lui contai tout au long le conte de _l’Oiseau
bleu_. Il ne paraissait qu’à demi convaincu; pourtant je finis par le
fléchir, et il consentit à me confier un œuf, en rechignant.
--Essaye d’abord sur celui-là, dit-il avec méfiance.
Je déposai mes deux tartines sur une pierre plate, puis ayant frotté la
coquille avec mon talisman, je m’écriai:
--Je veux qu’il sorte de cet œuf un carrosse d’acier poli, garni d’or et
attelé de six pigeons ramiers!
Bigeard ouvrait de grands yeux. Je cassai gravement la coquille contre
une pierre... Hélas! il ne sortit que du blanc et du jaune liquides, qui
engluèrent mes doigts et se répandirent sur les ronces. J’étais un peu
penaud de n’avoir pas été mieux servi par les enchanteurs. Quant à
Bigeard, il regardait d’un œil furibond les ronces toutes dégouttantes
de jaune d’œuf.
--Imbécile! s’exclama-t-il irrévérencieusement, te voilà bien avancé, et
mon œuf est perdu!
--C’est à recommencer, répondis-je dépité; peut-être que l’autre...
--L’autre?... viens le prendre un peu voir! L’autre n’est pas pour ton
nez, espèce de Nicodème!
Être appelé Nicodème par ce petit menuisier! c’était trop fort, et je
devins furieux à mon tour.
--Je l’aurai! m’écriai-je d’un ton rageur.
Et je m’élançai vers Bigeard, qui me reçut avec une bourrade. Je la lui
rendis, nous nous prîmes à bras-le-corps, et l’instant d’après nous
roulions sur le gazon, tant et si bien que l’œuf, objet du litige, se
brisa dans la poche de mon adversaire. Cet incident mit fin au combat.
Nous nous relevâmes rouges comme deux coqs, et nous lançant en dessous
des regards irrités.
Bigeard ne pouvait me pardonner la perte de ses deux œufs.
--Je ne joue plus! grogna-t-il d’une voix boudeuse, j’en ai assez, et je
m’en retourne chez nous!... Au moins j’aurai à souper.
--Tu auras le fouet aussi! répliquai-je ironiquement.
Cela le rendit rêveur. Je vis qu’il hésitait, et afin de le reconquérir
tout à fait, je lui abandonnai mes tartines. Il n’en fit que deux
goulées, puis essuyant sa bouche avec sa main:
--Maintenant, dit-il, il ne s’agit plus de s’amuser en route... Où est
le chemin qui mène chez ta princesse?
L’insuccès de l’expérience des œufs avait jeté un peu d’eau glacée sur
mon enthousiasme; néanmoins, sous peine de perdre tout prestige aux yeux
de Bigeard, il fallait payer d’audace, et étendant ma main avec un geste
solennel vers le couchant couleur de rose:
--C’est par là, répondis-je gravement; marchons!
V
Nous marchions, nous marchions, et nous n’avions pas encore atteint le
bout de la tranchée; à la place où des rougeurs intenses illuminaient
tout à l’heure l’extrémité de l’avenue, il n’y avait plus que des nuages
passant du rose tendre au jaune safran, puis au lilas pâle: entre les
nuées de plus en plus décolorées, le ciel avait pris des tons vert
d’eau, et une première étoile venait d’y briller comme une paillette
d’argent. Sous les branches de la futaie, il faisait déjà nuit noire, et
dans la tranchée elle-même les objets devenaient plus confus.
--Serons-nous bientôt arrivés? dit Bigeard plaintivement, en traînant
les pieds.
--Dans un petit quart d’heure, répondis-je à tout hasard.
J’essayais encore de faire le brave, mais j’étais fort inquiet, et la
physionomie sévère que prennent les bois au crépuscule m’emplissait
d’une terreur secrète. Par ces longues journées de juin, je m’étais
imaginé que la nuit ne viendrait jamais, ou du moins j’espérais que
quelque agréable aventure nous surprendrait avant la tombée du jour;
mais rien ne se montrait, et je commençais à sentir lourdement le poids
de la responsabilité que j’avais assumée en entraînant Bigeard dans le
«grand bois». Ajoutez à cela que je n’étais pas chaussé pour de longues
courses, et que mes pieds gonflés me faisaient cruellement souffrir. Je
fus tiré de mes préoccupations par une nouvelle exclamation de mon
camarade. Je relevai la tête; nous nous trouvions au milieu d’un
carrefour en étoile, d’où rayonnaient cinq sentiers s’enfonçant sous la
futaie dans des directions opposées.
--Quel chemin faut-il prendre? geignait Bigeard d’un ton grognon.
Je regardais ahuri les cinq sentiers pleins d’une ombre mystérieuse et
je me sentais fort perplexe. A tout hasard, je lui en désignai un à
gauche.
--Je crois, murmurai-je, que c’est celui-ci.
--Comment! tu crois? s’écria-t-il avec humeur; tu n’en es donc pas sûr?
Tu ne connais donc pas ta route?
--Si, si, répondis-je tout en frémissant intérieurement; c’est bien ce
chemin-là.
Je n’avais pas eu de flair: à mesure que nous marchions, ce maudit
sentier devenait plus étroit et plus couvert. La lune n’était pas levée,
et la futaie était complètement ténébreuse; nous ne voyions plus à deux
pas devant nous. Pour comble de male chance, nous entendîmes tout à coup
au loin, dans les profondeurs du bois, un cri lugubre et
prolongé.--Chou! hou! hou!... C’était le cri de la hulotte, qui
ressemble à la plainte d’un enfant en détresse. Je n’étais jamais venu
dans le bois à pareille heure et par conséquent je ne pouvais me rendre
compte de cette clameur pleine d’épouvante. Un frisson me courait dans
le dos et ma gorge se séchait. Bigeard se serrait contre moi et se
cramponnait à mon bras.
--J’ai peur! s’écria-t-il d’une voix larmoyante. Où est le château? où
me mènes-tu?... Je veux m’en aller, je veux retourner chez nous!
Chez nous!... Comme il devait faire bon chez nous, et comme dans ce
moment j’aurais donné toutes les princesses et toutes les fées pour être
assis dans la petite salle à manger de mon grand-père Pâquin, sous la
cage des canaris et en compagnie des personnages du papier de tenture!
Dans la journée, au milieu des distractions et des émotions qui avaient
suivi notre départ de l’école, je n’avais pas trop pensé à la maison.
Maintenant le souvenir des calmes soupers qu’on faisait le soir en
famille m’empoignait en même temps qu’un cuisant remords de ma damnable
conduite. Je me peignais l’inquiétude où ma disparition ne manquerait
pas de plonger mes parents; il me semblait entendre ma grand’mère jeter
les hauts cris et mon brave grand-père se désoler. Plus je pensais à
tout cela, plus je me sentais le cœur gros; fouillant des yeux la futaie
ténébreuse et peu sûre, le sol pierreux, les fourrés pleins de
frémissements équivoques, je songeais avec un chagrin profond au cabinet
vitré où s’étendait, sous des rideaux bleus, mon petit lit bien clos et
bien douillet, et tout à coup je me mis à fondre en larmes.
--Nous sommes perdus! dis-je à Bigeard entre deux sanglots, perdus comme
le pauvre petit Poucet!
Il est probable que Bigeard était tourmenté des mêmes regrets et des
mêmes remords, car il éclata à son tour, et durant un bon moment nous
restâmes là, nous tenant par la main et pleurant comme deux veaux.
Pendant ce temps la hulotte continuait à jeter par intervalles sa
plainte retentissante, qui nous glaçait jusqu’aux os.
--Ça doit être des loups, pleurnichait Bigeard; s’ils viennent,
qu’est-ce que nous ferons? Les loups mangent le monde quand ils ont
faim.
--Crois-tu? soupirai-je plus mort que vif; et après un moment de
réflexion, j’ajoutai:
--Nous pourrions monter sur un arbre. Sais-tu grimper, toi?
--Oui... quand il fait jour, répondit mon camarade, qui était un enragé
dénicheur d’oiseaux.
Le souvenir de mes lectures me revenait encore au milieu de mes frayeurs
et l’histoire du petit Poucet me suggéra l’idée d’utiliser le talent de
Bigeard, bien que cela me parût terrible de rester seul, tandis qu’il
monterait à la cime d’un chêne.
--Eh bien, repris-je, si tu grimpais tout au haut de l’un de ces arbres,
peut-être découvrirais-tu quelque lumière, et nous irions du côté où
elle luirait demander aux gens de nous laisser passer la nuit dans leur
maison... Essaye, continuai-je d’un ton insinuant, mais ne reste pas
trop longtemps là-haut!
Le conseil parut sage sans doute à Bigeard, car il se décida à tenter la
chose; après avoir tâté plusieurs arbres, il en choisit un dont le tronc
n’était pas trop gros et qui semblait suffisamment élevé. Puis il cracha
bravement dans ses mains et se mit en devoir de grimper. Blotti dans
l’herbe au bord du sentier, j’écarquillais les yeux pour tâcher de le
suivre dans son ascension; mais je ne distinguais pas grand’chose, et
j’en fus réduit à juger du succès de ses efforts par le frottement de
ses talons contre l’écorce rugueuse.
Au bout de deux minutes interminables, la voix de mon compagnon résonna
tout en haut d’une cime ténébreuse.
--Jacques! disait-il, je vois une lumière... là-bas... dans le fond!
--Écoute, lui criai-je à mon tour, remarque bien de quel côté elle
brille et descends vite... Nous irons de ce côté-là.
Peu après je l’entendis qui dégringolait. Le malheureux descendait plus
vite qu’il n’aurait voulu et laissait à l’arbre une bonne partie de son
fond de culotte. Quand il fut en bas, je l’interrogeai sur la direction
de la lumière, mais il lui fut impossible de s’orienter.
C’est alors que je reconnus la différence notable qui existe entre la
poésie et la réalité. Dans le conte de Perrault, le petit Poucet, une
fois au bas de l’arbre, retrouvait facilement «la lueur de chandelle»
qu’il avait aperçue d’en haut. Dans la pratique, le cas était plus
embarrassant. Cependant, comme Bigeard assurait que la lumière devait se
trouver à l’extrémité du sentier, nous résolûmes d’aller de ce côté-là,
et nous nous remîmes en marche, serrés l’un contre l’autre, butant à
chaque minute contre des souches et tressaillant au moindre froissement
des feuilles. A force de marcher, nous atteignîmes enfin un endroit où
le bois s’éclaircissait, et tout d’un coup, entre des feuillages, je vis
la lumière qu’avait aperçue Bigeard du haut de son arbre.
[Illustration: SAIS-TU GRIMPER A UN ARBRE?]
En cet endroit, le bois avait été coupé et le regard pouvait s’étendre
fort loin sur un terrain légèrement incliné, où restaient debout, très
clairsemés, les baliveaux et les _anciens_ qui avaient échappé à la
cognée. De distance en distance, des rangées de rondins empilés se
dressaient comme des murs noirs sur le sol de la coupe, et au delà, à un
bon quart de lieue, la lumière flamboyait, envoyant vers nous un
vaporeux rayonnement qui mettait puissamment en relief les piles de bois
et les arbres épars. Ce n’était pas une maigre clarté comme celle que
jette dans la nuit une lampe ou une chandelle vacillante, mais une lueur
rougeoyante pareille à celle qui s’échappe de la gueule d’un four. Même,
à mesure que nous avancions, il nous semblait que cette lueur se
multipliait, et nous pûmes bientôt compter trois ou quatre foyers
lumineux autour desquels des formes étranges passaient et repassaient
comme des ombres chinoises. En même temps une odeur de fumée âcre se
répandait dans l’air.
Nous nous étions arrêtés indécis, et peu rassurés.
--Ce sont peut-être des ogres qui font cuire de la chair fraîche!
murmurai-je à Bigeard en lui saisissant le bras.
--Laisse-moi donc tranquille avec tes ogres! répliqua mon camarade
impatienté; ça doit être tout bonnement des bûcherons qui font cuire
leur souper; j’en ai déjà vu, un soir que j’étais allé avec mon père
charger un lot de planches dans une coupe. Écoute!... en voilà un qui
chante...
En effet les paroles d’une chanson entonnée d’une voix pleine et
traînante arrivèrent jusqu’à nous:
Dessous un blanc rosier il y a-t-une princesse
Blanche comme la neige, belle comme le jour;
Trois jolis capitaines vont lui faire la cour.
Le plus jeune des trois la prit par sa main blanche.
--Montez, montez, princesse, dessus mon cheval gris
Et je vous mènerai dans un fort beau logis...
Je ne sais pas pourquoi, mais cette chanson me rendit confiance. On y
parlait d’une princesse, «belle comme le jour», et il me sembla que ce
ne pouvait être que ma Princesse Verte.
--Allons-y, dis-je à Bigeard.
Nous nous dirigeâmes vers les feux, et nous tombâmes dans une _vente_ de
charbonniers; ils étaient assis non loin de leurs fourneaux, autour
d’une marmite où cuisait leur souper.
--Qui va là? s’écria le chanteur, interrompant sa chanson.
--Ne nous faites pas de mal, messieurs, dis-je en m’approchant et en
leur ôtant ma casquette; nous nous sommes perdus dans le bois et nous
sommes fatigués; permettez-nous de nous asseoir auprès de votre feu.
--Tiens, ce sont des gamins de la ville, s’exclama un vieux qui devait
être le maître charbonnier; les ronciers les ont mis dans un bel
état!... Allons, asseyez-vous, les moutards, nous ne vous mangerons
pas... Vous avez grand’faim, je suis sûr?
--Oh oui! soupira Bigeard en s’agenouillant sur un sac vide.
--Les pommes de terre doivent être cuites, reprit le maître. Zacharie,
donne-leur-en à chacun une couple, et coupe-leur un morceau de la miche.
Zacharie souleva le couvercle de la marmite fumante, et nous distribua à
chacun notre ration avec une croûte de pain. Bigeard dévorait; moi, bien
que je fusse fort affamé, je m’interrompais entre chaque bouchée pour
examiner nos hôtes. Leurs longues figures maigres et noircies, leurs
yeux brillants sous la poussière du charbon, me causaient une vague
inquiétude, et je ne touchais qu’avec méfiance à la nourriture qu’ils
nous offraient. La seule boisson était de l’eau fraîche contenue dans un
gros broc de terre brune, au goulot duquel chacun appliquait ses lèvres,
et quand ce fut mon tour, j’éprouvai une désagréable impression à boire
à ce goulot auquel s’étaient mouillées toutes ces bouches noires.
--Allons, petiot, me cria ironiquement Zacharie, ne fais pas de
façons... Avale une gorgée de ce vin de grenouilles;... nous n’avons pas
la gale, _mon fi_!
Ces grosses plaisanteries redoublaient encore mon trouble.
--Ah çà! reprit le maître charbonnier, dites-moi, mes drôles, que
faisiez-vous dans le bois à pareille heure?
--Nous cherchions quelqu’un, répondis-je prudemment.
--Oui, ajouta Bigeard avec une nuance d’incrédulité dans la voix, nous
cherchons la Princesse Verte; savez-vous où elle est?
Les charbonniers se regardèrent avec des sourires qui me parurent
étranges.
--Vous parliez tout à l’heure d’une princesse dans votre chanson,
demandai-je naïvement à celui qui avait chanté; c’est peut-être
celle-là; la connaissez-vous?
--Pardi! oui, je la connais, repartit ce dernier en éclatant de rire.
--Ah!... où demeure-t-elle?
--Dans mon œil, fit-il gravement en portant le doigt à sa paupière.
Je le regardai d’un air effaré, cherchant à comprendre. Il tenait si
bien son sérieux que je m’imaginai qu’il devait y avoir là-dessous
quelque effrayant mystère, et je n’osai plus souffler mot.
Pendant ce temps le charbonnier nous pressait de questions. Il voulait
savoir d’où nous venions et qui nous étions. Bigeard, qui tombait de
sommeil, ne répondait plus qu’en bâillant; moi je me tenais sur la
réserve.
--Allons, je devine ce que c’est, murmura le maître: ce sont deux gamins
qui se sont sauvés de l’école et qui n’osent plus rentrer chez leurs
parents, de peur d’avoir le fouet... Nous en recauserons demain au
jour... En ce moment, ils ont sommeil, et on n’en peut rien tirer... On
va leur préparer un lit avec des sacs et de la bruyère, et ils y
dormiront comme des loirs.
En effet, ils étendirent pour nous, sous un hangar, des bottes de
bruyère et des sacs à charbon vides, où nous nous couchâmes. Bigeard
dormait déjà, et moi je fermais à demi les yeux, guignant les étoiles et
bercé par la voix du compagnon charbonnier qui avait repris sa chanson:
Au milieu du repas la belle a tombé morte;
Sonnez, sonnez, trompettes, tambours du régiment:
Voilà la belle qu’est morte, j’en ai le cœur dolent.
Où faudra l’enterrer, cette aimable princesse?
Au jardin de son père il y a trois fleurs de lis;
Nous prierons Dieu pour elle, qu’elle aille en paradis...
[Illustration: C’ÉTAIT UN GRAND DIABLE ÉLANCÉ COMME UNE GAULE.]
Cette mélancolique chanson, modulée sur un ton de complainte, ne me
donnait pas beaucoup de confiance. Pourtant je finis par m’assoupir. Je
ne sais pas au juste combien de temps je dormis, mais je fus réveillé
brusquement par une sensation de fraîcheur à laquelle je n’étais pas
accoutumé. La nuit devait déjà être avancée, car le dernier quartier de
la lune se levait tout rouge au-dessus des arbres, à l’extrémité de la
coupe. Tandis que j’ouvrais les yeux, sans trop me rendre compte de
l’endroit où je me trouvais, j’entendis un bruit de voix non loin du
hangar, et, à l’obscure lueur lunaire, je distinguai le maître
charbonnier qui causait avec un inconnu, dont la mine étrange me frappa
et me réveilla complètement.
C’était un grand diable élancé comme une gaule et maigre à l’avenant; il
portait en sautoir un de ces longs fusils qu’on nomme _canardières_; il
était vêtu de deux peaux de bique et coiffé d’un méchant feutre
recroquevillé; ses pieds étaient enveloppés dans des feuilles de
fougères ficelées avec des brins de joncs et destinées sans doute à
amortir le bruit de ses pas.
Le charbonnier et lui s’entretenaient à mi-voix, mais dans le silence de
la nuit on distinguait parfaitement les paroles qu’ils échangeaient. Je
prêtai l’oreille, et voici ce que j’entendis:
--Où sont-ils? demandait l’homme aux brodequins de fougères.
--Là, sous le hangar, dans la bruyère, répondit le maître.
«Sous le hangar...» c’était de nous sans doute qu’il s’agissait, et je
redoublai d’attention.
--Bon!... il faudra les décarcasser cette nuit, de peur des gardes...
as-tu un bon couteau?
--Oui, Zacharie l’a aiguisé hier contre une _pierre morte_, et il coupe
comme un _damas_... Tu emporteras les quatre membres au village, et nous
garderons les bas morceaux pour faire une fricassée.
Je sentais mes cheveux se hérisser d’horreur. Assurément ces gens-là
étaient des ogres, ainsi que je l’avais craint, et il n’était question
ni plus ni moins que de nous hacher menu comme chair à pâté.
Je commençais à trembler de tous mes membres, quand le charbonnier
reprit:
--Avant de te mettre à la besogne, viens boire un coup dans la hutte. Il
n’y a rien de tel qu’une lampée d’eau-de-vie de marc pour donner du
nerf...
Je les vis tourner autour des fourneaux et gagner la hutte, qui était
située à l’autre extrémité du chantier.
Dès qu’ils eurent disparu, je secouai Bigeard, qui dormait à poings
fermés, et je le réveillai.
--Hein! quoi encore? grogna-t-il en s’étirant... Qu’est-ce qu’il y a?
--Parle plus bas, murmurai-je d’une voix étranglée... Il y a que nous
sommes chez des ogres et qu’ils veulent nous manger.
--Tu es bête avec tes ogres, fit-il pour toute réponse en se retournant
sur la bruyère; laisse-moi dormir!
Mais j’insistai et, pour le convaincre, je lui contai brièvement ce que
j’avais entendu de la conversation du charbonnier avec le grand diable à
la canardière. Cela finit cependant par le remuer.
--Ce sont des brigands, dit-il en se dressant sur son séant et tout d’un
coup il se mit à pleurer tout bas.
--Il ne s’agit pas de chigner, repris-je énergiquement, mais de profiter
de ce qu’ils ont le dos tourné. Nous pouvons nous glisser derrière les
piles de rondins et de là gagner la forêt... Sauvons-nous vite!
Je parvins à le mettre sur ses pieds, je lui pris la main, et tous deux,
courbant le dos, nous sortîmes du hangar et nous nous glissâmes dans la
grande herbe humide de rosée... Nous marchions quasi à quatre pattes,
retenant notre souffle et choisissant de préférence les endroits herbus
qui pouvaient amortir le bruit de nos pas. Nous nous piquions les doigts
aux ronces et aux pieds de chardons, mais la peur nous empêchait d’être
douillets. Nous pûmes enfin atteindre sans encombre une lisière et, une
fois sous bois, nous nous redressâmes. Je me retournai.--Au sommet de la
coupe, les six fourneaux à charbon découpaient leurs masses noires
piquetées de points rouges, et, entre deux grands arbres ébranchés, la
lune à demi rongée nous regardait d’un air ironique.
--Ils ne se sont encore aperçus de rien, dis-je à Bigeard. Maintenant
prenons nos jambes à notre cou, et filons.