Le soir même, il fut décidé en famille que le moment était venu de
songer sérieusement à mon instruction et que j’irais en classe chez les
sœurs, le lundi suivant.--Cette perspective ne me souriait guère.
L’école des sœurs de la Doctrine chrétienne ne me disait rien qui
vaille, et la vue seule du costume de ces religieuses me causait une
insurmontable répulsion. Avec leur cornette noire et blanche relevée en
pointe sur le front, leur pectoral de linge empesé retombant carrément
sur le corsage comme un énorme rabat, leur jupe noire où cliquetait un
chapelet, ces sœurs me faisaient l’effet des corneilles et des pies que
je rencontrais dans la plaine de Véel.
Malgré mes répugnances, le lundi, après le dîner de midi, ma grand’mère,
ayant déposé au fond de mon panier deux tartines de confitures, confia à
mon grand-père le soin de me conduire chez les sœurs, dont la maison
était située rue du Bourg. J’allais lentement, inventant je ne sais
quels prétextes pour retarder le moment de l’entrée à l’école. Tout à
coup, au détour de la rue, j’aperçus sur le seuil d’une porte le costume
noir et blanc.
--Voici la sœur qui nous attend, murmura mon grand-père.
La peur me prit; d’un mouvement brusque, je lâchai la main du père
Pâquin, et prenant mes jambes à mon cou, j’allai me réfugier dans la
remise d’un commissionnaire de roulage, où je m’enfouis entre deux
ballots. On eut toutes les peines à m’en tirer; je me débattais et je
pleurais à chaudes larmes. La sœur, qui était venue au-devant de nous,
essayait en vain de me calmer par des caresses, et mon grand-père, ému
de mon désespoir, avait bonne envie de me ramener à la maison; mais il
craignit probablement le courroux de ma grand’mère et finit par me
déposer entre les mains de la religieuse.
Les sœurs de la Doctrine tenaient une école de filles à laquelle était
annexée une classe de bambins de mon âge. Afin de m’apprivoiser, on me
laissa d’abord chez la sœur Alexis, qui était fort douce et qui
apprenait à lire aux plus petites filles. Ce séjour dans la petite
classe, ces blondinettes à figures roses au milieu desquelles j’étais le
seul garçon, l’agréable physionomie ouverte de la sœur qui avait une
bouche pleine de bonté et deux grands yeux bleus souriants, me firent
trouver ce régime beaucoup plus supportable que je ne l’aurais cru. Je
commençais à m’y plaire, quand les religieuses, me jugeant sans doute
suffisamment habitué à l’école, décidèrent que je passerais dans la
classe des garçons, tenue par la sœur Euloge, et alors seulement
commença pour moi le désagréable apprentissage de l’existence scolaire.
La classe des garçons était située au rez-de-chaussée, sur la rue, dans
une pièce enfumée et peinte en jaune à la détrempe. Le long des murs
s’alignaient des bancs de bois, sur lesquels étaient assis, leur livre à
la main, une vingtaine de garçons, dont les plus jeunes avaient six ans
et les aînés neuf à peine.
A l’extrémité opposée à la fenêtre, au-dessous d’un crucifix orné d’un
rameau de buis, se dressaient sur une estrade la table et le pupitre de
la sœur Euloge.
Celle-ci était une fille de trente-cinq ans, au teint bis, aux yeux
noirs surmontés d’épais sourcils, à la lèvre chagrine, au geste brusque,
à la voix masculine et dure.
Sur sa table, à côté d’une pile de livres, il y avait une règle plate et
un _signal_ en fer qu’elle faisait retentir de temps en temps pour
obtenir le silence.
Elle ne perdait pas de vue ses élèves, qui la craignaient comme le feu
et ne bronchaient pas. Ces vingt bambins, dont quelques-uns étaient
assez mal élevés et mal accoutrés, contrastaient trop avec les jolies et
tranquilles petites filles blondes de la sœur Alexis pour que je ne me
sentisse pas tout d’abord mal à mon aise et dépaysé. J’avais le cœur
gros et je renfonçais difficilement mes larmes. La sœur me mit dans les
mains une _Histoire sainte_ par demandes et par réponses, et de sa voix
rude m’indiqua un bout de banc où elle m’invita à m’asseoir, après avoir
marqué de l’ongle la page que je devais apprendre par cœur.
Mon voisin sur ce banc était un garçon de neuf ans à la tête toute
frisée, à la mine joufflue, à l’air remuant et de bonne humeur, qui se
nommait Claude Bigeard. Il me regardait avec de gros yeux étonnés et
curieux; ma toilette soignée lui inspira sans doute une certaine
déférence, car il se serra complaisamment pour me faire place et
m’instruisit en quelques mots de l’heure à laquelle on récitait les
leçons et des précautions à prendre pour ne pas exciter l’humeur très
irritable de la sœur Euloge. Sa jovialité, son admiration non dissimulée
pour ma veste de drap et mes bottines me gagnèrent incontinent le cœur,
et après quelques jours nous devînmes une paire d’amis. Bigeard était le
fils d’un menuisier du voisinage; il n’avait pas grand goût pour la
lecture, mais il était fort adroit de ses mains et savait confectionner
quantité de jouets très divertissants. Nul mieux que lui ne s’entendait
à métamorphoser un carré de papier en cocote, en double bateau et
finalement en nacelle à deux bancs. Il avait encore une industrie qui
m’émerveillait: avec un canif et un morceau de bristol, il
confectionnait d’élégantes boîtes à mouches, hermétiquement closes, où
il pratiquait adroitement une petite porte, d’étroites fenêtres, et où
pendant les récréations il enfermait une dizaine de ces insectes, que
nous nourrissions consciencieusement avec de la mie de pain. En
revanche, moi je lui débitais toutes mes histoires de fées; c’était un
auditeur excellent, très naïf, très crédule et qui ne se lassait jamais
d’écouter. Avec lui, je lâchais la bride à mon imagination et je ne
restais jamais à court. Je lui ressassais mes contes les plus
merveilleux de génies, d’enchanteurs, d’ogres et de princesses. Il
écoutait cela, les yeux écarquillés, se grattant la tête. Parfois mes
histoires devenaient tellement fantastiques, que son gros bon sens se
rebiffait, et alors il hasardait timidement une objection bien triviale
qui m’embarrassait un peu; mais je ne me laissais pas démonter
facilement.
--Je te dis que je l’ai lu dans un livre, répliquais-je, et les livres
ne mentent jamais.
C’était surtout ma mystérieuse Princesse Verte qui défrayait nos
conversations. A force de lui en parler, j’avais fini moi-même par
croire que tout ce que je contais existait réellement.
--Et tu l’as vue, cette princesse? me demandait Bigeard en ouvrant ses
gros yeux, tu l’as vue, Jacques?
--Non, répondais-je, pas encore, mais je sais où elle demeure... là-bas,
dans le grand bois du Juré, et du haut d’un arbre où je suis monté, j’ai
aperçu un soir, comme je te vois, les tours de son château... Un jour
j’irai la visiter, et si tu veux, je t’emmènerai.
Au bout d’un mois, nous avions si bien creusé ce sujet, que l’existence
de la Princesse Verte ne faisait plus de doute ni pour lui ni pour moi;
c’était le thème de toutes nos conversations chuchotées en catimini dans
la classe, au milieu d’un chapitre d’histoire sainte. Ces
demi-confidences, dont le charme était encore augmenté par le soin que
nous prenions d’échapper à l’œil vigilant de la sœur Euloge, étaient une
de mes meilleures distractions, surtout dans les matinées d’hiver. Le
poêle ronflait gaiement et jetait une lueur rose sur le crépi jaune du
mur. On entendait au dehors le clic-clac des sabots des passants sur le
pavé de la rue; au-dedans, le bourdonnement sourd des élèves répétant
leurs leçons à mi-voix. Une odeur de pain brûlé et de pommes roussies se
répandait dans la classe et l’emplissait d’une atmosphère somnolente à
laquelle la sœur Euloge elle-même avait grand’peine à résister. Et
pendant ce temps-là mes histoires allaient leur train.
--Le château, disais-je, est bâti tout en marbre et en agate; au milieu,
il y a une salle entièrement revêtue de miroirs, et c’est là que se
tient la princesse.
--Oui; mais, objectait prosaïquement Bigeard, si tout est aussi bien que
ça chez elle, ce doit être une grande dame, et elle nous fera mettre à
la porte quand nous arriverons tout crottés et mal habillés.
--Non, tu ne comprends pas... Elle est enchantée, et quand j’aurai tué
les dragons qui la gardent, elle sera trop heureuse de nous prouver sa
reconnaissance en nous invitant à dîner.
--Qu’est-ce que c’est que des dragons?
--De grandes bêtes vertes qui jettent du feu par les narines.
--Et avec quoi les tueras-tu? Tu n’as seulement pas un couteau!
--J’ai un talisman, et je les endormirai...
Patatra!... nous étions réveillés en pleine féerie par un bruit
significatif. C’était la règle plate de la sœur Euloge, tombant avec
fracas à nos pieds. En pareil cas, il fallait rapporter la règle à la
sœur, qui vous en déchargerait un bon coup sur la paume de la main. Nous
regardions avec terreur, Bigeard et moi, la fatale règle tombée entre
nous deux, et lui, me poussant du coude, murmurait:
--C’est pour toi, vas-y!
--Non, vas-y, toi!
--Venez tous les deux! s’écriait la sœur; voilà un quart d’heure que
vous me faites bouillir le sang avec vos bavardages... Monsieur Jacques,
rapportez la règle!
Et il fallait la rapporter! Piteux et penauds, Bigeard et moi nous nous
acheminions lentement vers la table de la sœur Euloge, et je remettais
d’un air contrit à la terrible fille l’instrument de notre supplice.
Elle ne se laissait pas fléchir par nos mines repentantes, et à tour de
rôle nous tendions la main pour recevoir un coup bien appliqué. Bigeard
faisait des façons, il avançait sa main, puis la retirait, et finalement
attrapait le taillant de la règle sur le bout des doigts: ce qui lui
faisait pousser des cris de chouette. Moi, plus stoïque, je présentais
ma main ouverte sans barguigner, et je recevais silencieusement la
férule. J’étouffais mon envie de crier, je renfonçais mes larmes, mais
en mon par-dedans je vouais la féroce sœur Euloge à toutes les
vengeances des enchanteurs et des fées de ma connaissance.
Un supplice qui me semblait bien autrement cruel que le plat de la règle
d’acajou, c’était l’obligation d’apprendre des pages entières de
l’histoire sainte. Au sortir de mes contes de fées, les récits des
aventures du peuple d’Israël me paraissaient froids et terre à terre. A
mon sens, Joseph vendu par ses frères ne valait pas _Cendrillon_. Les
raisins de la terre promise me paraissaient moins merveilleux que les
fleurs de diamant des fameux vergers d’Aladin. Le combat de David avec
Goliath me charmait moins que la lutte rusée du Petit-Poucet avec
l’Ogre, et je n’avais qu’une médiocre estime pour les miracles opérés
par Moïse dans le désert. Les fées en faisaient bien d’autres! Je ne
cachais pas mon peu d’enthousiasme pour ces histoires sacrées, et la
sœur Euloge se vengeait de mes airs irrespectueux, en doublant la
longueur des morceaux qu’elle me condamnait à apprendre. Un matin que
j’avais exprimé tout haut mon dédain pour les tours que David jouait à
Saül, et que Bigeard, comme un écho, avait cru devoir manifester la même
opinion, elle nous donna comme pensum deux pages de l’histoire
d’Absalon. Il fallait les savoir pour onze heures, sinon nous devions
rester à l’école après les autres. Onze heures allaient sonner, et je
n’avais pas encore pu me mettre dans la tête deux lignes de ce texte
ennuyeux. La sœur nous appela près de sa table et ordonna à Bigeard de
commencer. Il récita les dix premières lignes tout d’une haleine, puis
s’arrêta essoufflé, bouche béante, et il fut impossible de lui soutirer
un mot de plus.
--A vous, monsieur Jacques, dit la sœur; qu’advint-il d’Absalon?
Ce qu’il advint d’Absalon, je l’ai su depuis, et je vous jure que son
supplice n’était rien auprès de celui que je souffrais en contemplant la
figure menaçante de mon interrogatrice. J’entendais onze heures sonner à
toutes les horloges; les autres élèves rassemblaient leurs cahiers et
leurs livres et quittaient bruyamment la classe; je me disais que mon
grand-père m’attendait pour me faire faire le tour de la foire, qui
était ce jour-là dans tout son éclat, et, nouvel Absalon, je restais
mentalement accroché au livre que la sœur Euloge agitait nerveusement
dans ses doigts, en me répétant d’un ton comminatoire:
--Qu’advint-il d’Absalon?
Je finis par répondre effrontément:--Je n’en sais rien, chère sœur.
--Ah! vous n’en savez rien, reprit la sœur, en fermant le livre; eh
bien, vous resterez ici avec votre ami Bigeard jusqu’à ce que vous le
sachiez... Et si vous ne le savez pas pour midi, vous dînerez par cœur,
monsieur!
Là-dessus elle se leva, défripa sa jupe et sortit de la classe après
nous y avoir enfermés à double tour. Nous nous regardions, Bigeard et
moi, d’un air complètement décontenancé. Mon compagnon de captivité
lança avec fureur son histoire sainte au plafond, j’en fis autant, et
nous nous mîmes à trépigner rageusement sur nos malheureux bouquins.
Quand le premier moment de colère fut passé, l’industrieux Bigeard alla
examiner la serrure, et voyant qu’elle ne cédait pas, il revint vers moi
et me dit d’un ton convaincu:
--Si tu appelais à notre secours un de ces enchanteurs qui n’ont qu’à
souffler sur une porte pour l’ouvrir?... Ce serait le moment, toi qui es
bien avec eux!
Oui, c’était le cas ou jamais d’appeler la féerie à notre aide, mais je
n’étais pas bien sûr que la féerie répondît à mon appel. Pourtant,
voulant conserver mon prestige aux yeux de Bigeard, je répondis avec
aplomb:
--Les enchanteurs que je connais sont occupés à dîner, et ils ne se
dérangent jamais à l’heure des repas.
--Ils mangent, eux, soupira Bigeard; ils ont de la chance!... Nous, nous
dînerons par cœur.
Hélas! et pour surcroît d’ennui, il faisait un beau soleil de juin; nous
entendions les exclamations joyeuses des enfants qui jouaient dans la
rue, et je songeais avec tristesse aux pains d’épice de la foire. Mon
grand-père m’en aurait certainement acheté un aux amandes.
--Maudite porte! m’écriai-je en essayant une poussée contre les
battants.
--Il y a la fenêtre, insinua diaboliquement Bigeard; elle n’est pas bien
haute.
--Je n’oserai jamais.
--Bah! j’en ai escaladé bien d’autres; en deux sauts nous serons dans la
rue; tu vas voir...
Il monta sur un banc, fit jouer l’espagnolette et sauta dans
l’embrasure:
--Viens donc, murmura-t-il, il n’y a rien de plus aisé, et personne ne
nous voit.
L’occasion était trop belle, je le suivis, et nous nous élançâmes sur le
pavé. Une seconde après, nous tirions chacun de notre côté, et j’allais
rejoindre mon grand-père sur le champ de foire.
En me promenant dans les allées des boutiques, j’oubliai vite Absalon et
la sœur Euloge, mais quand, à midi, je fus assis à table entre mes
grands parents, l’idée de rentrer à l’école se présenta à mes yeux sous
des couleurs terriblement noires. Je regardais la pendule avec effroi et
je trouvais que les aiguilles couraient avec un train d’enfer vers une
heure.
--Qu’a donc ce drôle? disait mon grand-père; il ne mange pas.
--Je crois que j’ai un peu mal à la tête, répondis-je hypocritement.
--Bah! ce sont des _giries_, s’écria ma grand’mère; dépêchez-vous,
monsieur, voilà l’heure de l’école... On vous mettra votre dessert dans
votre sac et vous le mangerez là-bas.
J’eus beau essayer de gagner du temps en cherchant mes livres, il fallut
se décider à partir. Je regardais tristement les personnages de la
tapisserie, je les enviais de pouvoir rester là en compagnie des canaris
et de ne pas être obligés de faire connaissance avec la sœur Euloge. Une
heure sonnait à la ville, que j’étais encore dans la galerie. Enfin, je
pris tristement le chemin de l’école et j’entrai dans la classe quand
tout le monde était déjà debout, le long des bancs, et en train de dire
la prière. Je cherchai des yeux mon complice Bigeard; le traître n’était
pas là.
--Ah! vous voici, monsieur Jacques, fit la sœur Euloge, une fois la
prière terminée; veuillez avoir l’obligeance de me dire comment vous
êtes sorti de la classe malgré ma défense?
--Par la fenêtre, chère sœur.
--Vraiment, vous n’êtes pas honteux! Et comment avez-vous osé passer par
la fenêtre comme un voleur?
--J’ai fait comme Bigeard, ma sœur.
--Et si Bigeard vous avait dit de vous jeter à l’eau, vous l’auriez fait
aussi, n’est-ce pas?... Eh bien, je l’ai mis à la porte, allez le
retrouver!
Et la sœur, me prenant par le bras, me mit honteusement dans le couloir.
Ce couloir, large, humide et noir, n’était éclairé que par le jour
venant d’une cour intérieure. Dès que mes yeux se furent habitués à
l’obscurité, je cherchai d’abord si Bigeard n’était pas là; mais le
corridor était désert, les sœurs étaient dans leurs classes, on
n’entendait dans toute la maison que le bourdonnement sourd des leçons
qu’on répétait. Où avait bien pu se nicher Bigeard? Je restai un moment
indécis, frottant mes talons l’un contre l’autre, et me demandant ce que
j’allais faire. Des gloussements de poules, partant des bâtiments situés
de l’autre côté de la cour, me rappelèrent qu’il y avait là-bas une
ancienne _foulerie_ peu fréquentée et transformée par les sœurs en
poulailler. De vieux tonneaux et des caisses vides étaient entassés dans
cette sombre remise, et on pouvait, au besoin, s’y cacher de façon à
éviter d’être surpris par une ronde de la supérieure. Je m’éloignai donc
sur la pointe des pieds, je traversai rapidement la cour ensoleillée et
j’arrivai sain et sauf dans la foulerie.
Les poules gloussaient toujours bruyamment; en me tournant du côté du
poulailler, je distinguai Bigeard qui furetait dans l’intérieur du
_caget_ et qui agaçait les malheureuses volatiles avec un brin de fagot.
--Finis donc, murmurai-je, tu vas faire venir la supérieure!
Il referma brusquement la petite porte et me regarda en rajustant la
ceinture de sa blouse.
--Aïe! dit-il, c’est toi, Jacques! tu m’as fait peur.
Les poules ne geignaient plus que faiblement et tout redevenait
silencieux.
--Est-ce qu’on t’a renvoyé aussi? continua Bigeard.
Je répondis affirmativement, et nous nous regardâmes d’un air
mélancolique.
--Nous voilà dans de beaux draps, reprit Bigeard, en grattant sa tête
frisée; les sœurs vont prévenir nos parents... Moi, je sais ce qui
m’attend chez nous. J’aurai une _danse_; aussi je ne suis pas pressé de
rentrer.
De mon côté, je ne songeais pas sans angoisse à la façon dont je serais
reçu dans ma famille. J’entendais d’avance les cris de ma grand’mère,
sans compter que mon père n’était pas plus endurant que celui de
Bigeard.--Qu’allons-nous devenir? murmurai-je; nous ne pouvons pas
rester ici jusqu’à quatre heures... D’ailleurs ça n’est pas amusant!
--Nous pourrions ouvrir la porte de la foulerie, et aller nous promener
sur le champ de foire, insinua Bigeard.
--Non, répliquai-je en hochant la tête, nous n’aurions qu’à rencontrer
quelqu’un de chez nous.
--En ce cas, allons au bois.
--Au bois!--Une idée lumineuse et triomphante venait de pousser dans mon
cerveau.--Écoute, dis-je à Bigeard d’un air inspiré en lui prenant le
bras, tu n’as pas peur?
--Non, mais je veux m’en aller d’ici.
--Eh bien, partons!... Montons au bois du Juré, et là, si tu n’es pas
capon, nous irons tout droit jusqu’au château de la Princesse Verte. Les
jours sont longs, et il n’est pas deux heures; avant que le soleil soit
couché, nous serons arrivés dans le château. Là, je me charge d’entrer,
et, une fois dedans, nous n’avons plus rien à craindre. La princesse
nous donnera ses trésors, nous serons aussi riches que des rois, et nos
parents seront trop heureux que nous revenions partager nos richesses
avec eux. Quant aux sœurs, elles n’auront qu’à filer doux, et nous nous
moquerons joliment de leurs punitions... Ça y est-il?
Bigeard hésitait encore.--Es-tu sûr que la princesse nous ouvre la
porte?
--Très sûr; d’ailleurs j’ai mon talisman.
--Montre voir!
Je fouillai dans ma poche, et j’en tirai un caillou blanc veiné de rose,
que j’avais trouvé dans le pupitre de mon grand-père et auquel
j’attribuais des vertus merveilleuses. La vue de cette jolie pierre
veinée parut décider Bigeard. Mon air convaincu et mon enthousiasme
triomphèrent de ses derniers doutes.
--Soit, filons! dit-il à mi-voix.
Nous soulevâmes doucement, doucement, la _clanche_ de la porte de la
foulerie et nous nous trouvâmes dans la rue pleine de soleil.
--Maintenant, m’écriai-je, de l’air de Fernand Cortez partant pour
Mexico, suis-moi et allons délivrer la Princesse Verte!