III

Le soir même, il fut décidé en famille que le moment était venu de

songer sérieusement à mon instruction et que j’irais en classe chez les

sœurs, le lundi suivant.--Cette perspective ne me souriait guère.

L’école des sœurs de la Doctrine chrétienne ne me disait rien qui

vaille, et la vue seule du costume de ces religieuses me causait une

insurmontable répulsion. Avec leur cornette noire et blanche relevée en

pointe sur le front, leur pectoral de linge empesé retombant carrément

sur le corsage comme un énorme rabat, leur jupe noire où cliquetait un

chapelet, ces sœurs me faisaient l’effet des corneilles et des pies que

je rencontrais dans la plaine de Véel.

Malgré mes répugnances, le lundi, après le dîner de midi, ma grand’mère,

ayant déposé au fond de mon panier deux tartines de confitures, confia à

mon grand-père le soin de me conduire chez les sœurs, dont la maison

était située rue du Bourg. J’allais lentement, inventant je ne sais

quels prétextes pour retarder le moment de l’entrée à l’école. Tout à

coup, au détour de la rue, j’aperçus sur le seuil d’une porte le costume

noir et blanc.

--Voici la sœur qui nous attend, murmura mon grand-père.

La peur me prit; d’un mouvement brusque, je lâchai la main du père

Pâquin, et prenant mes jambes à mon cou, j’allai me réfugier dans la

remise d’un commissionnaire de roulage, où je m’enfouis entre deux

ballots. On eut toutes les peines à m’en tirer; je me débattais et je

pleurais à chaudes larmes. La sœur, qui était venue au-devant de nous,

essayait en vain de me calmer par des caresses, et mon grand-père, ému

de mon désespoir, avait bonne envie de me ramener à la maison; mais il

craignit probablement le courroux de ma grand’mère et finit par me

déposer entre les mains de la religieuse.

Les sœurs de la Doctrine tenaient une école de filles à laquelle était

annexée une classe de bambins de mon âge. Afin de m’apprivoiser, on me

laissa d’abord chez la sœur Alexis, qui était fort douce et qui

apprenait à lire aux plus petites filles. Ce séjour dans la petite

classe, ces blondinettes à figures roses au milieu desquelles j’étais le

seul garçon, l’agréable physionomie ouverte de la sœur qui avait une

bouche pleine de bonté et deux grands yeux bleus souriants, me firent

trouver ce régime beaucoup plus supportable que je ne l’aurais cru. Je

commençais à m’y plaire, quand les religieuses, me jugeant sans doute

suffisamment habitué à l’école, décidèrent que je passerais dans la

classe des garçons, tenue par la sœur Euloge, et alors seulement

commença pour moi le désagréable apprentissage de l’existence scolaire.

La classe des garçons était située au rez-de-chaussée, sur la rue, dans

une pièce enfumée et peinte en jaune à la détrempe. Le long des murs

s’alignaient des bancs de bois, sur lesquels étaient assis, leur livre à

la main, une vingtaine de garçons, dont les plus jeunes avaient six ans

et les aînés neuf à peine.

A l’extrémité opposée à la fenêtre, au-dessous d’un crucifix orné d’un

rameau de buis, se dressaient sur une estrade la table et le pupitre de

la sœur Euloge.

Celle-ci était une fille de trente-cinq ans, au teint bis, aux yeux

noirs surmontés d’épais sourcils, à la lèvre chagrine, au geste brusque,

à la voix masculine et dure.

Sur sa table, à côté d’une pile de livres, il y avait une règle plate et

un _signal_ en fer qu’elle faisait retentir de temps en temps pour

obtenir le silence.

Elle ne perdait pas de vue ses élèves, qui la craignaient comme le feu

et ne bronchaient pas. Ces vingt bambins, dont quelques-uns étaient

assez mal élevés et mal accoutrés, contrastaient trop avec les jolies et

tranquilles petites filles blondes de la sœur Alexis pour que je ne me

sentisse pas tout d’abord mal à mon aise et dépaysé. J’avais le cœur

gros et je renfonçais difficilement mes larmes. La sœur me mit dans les

mains une _Histoire sainte_ par demandes et par réponses, et de sa voix

rude m’indiqua un bout de banc où elle m’invita à m’asseoir, après avoir

marqué de l’ongle la page que je devais apprendre par cœur.

Mon voisin sur ce banc était un garçon de neuf ans à la tête toute

frisée, à la mine joufflue, à l’air remuant et de bonne humeur, qui se

nommait Claude Bigeard. Il me regardait avec de gros yeux étonnés et

curieux; ma toilette soignée lui inspira sans doute une certaine

déférence, car il se serra complaisamment pour me faire place et

m’instruisit en quelques mots de l’heure à laquelle on récitait les

leçons et des précautions à prendre pour ne pas exciter l’humeur très

irritable de la sœur Euloge. Sa jovialité, son admiration non dissimulée

pour ma veste de drap et mes bottines me gagnèrent incontinent le cœur,

et après quelques jours nous devînmes une paire d’amis. Bigeard était le

fils d’un menuisier du voisinage; il n’avait pas grand goût pour la

lecture, mais il était fort adroit de ses mains et savait confectionner

quantité de jouets très divertissants. Nul mieux que lui ne s’entendait

à métamorphoser un carré de papier en cocote, en double bateau et

finalement en nacelle à deux bancs. Il avait encore une industrie qui

m’émerveillait: avec un canif et un morceau de bristol, il

confectionnait d’élégantes boîtes à mouches, hermétiquement closes, où

il pratiquait adroitement une petite porte, d’étroites fenêtres, et où

pendant les récréations il enfermait une dizaine de ces insectes, que

nous nourrissions consciencieusement avec de la mie de pain. En

revanche, moi je lui débitais toutes mes histoires de fées; c’était un

auditeur excellent, très naïf, très crédule et qui ne se lassait jamais

d’écouter. Avec lui, je lâchais la bride à mon imagination et je ne

restais jamais à court. Je lui ressassais mes contes les plus

merveilleux de génies, d’enchanteurs, d’ogres et de princesses. Il

écoutait cela, les yeux écarquillés, se grattant la tête. Parfois mes

histoires devenaient tellement fantastiques, que son gros bon sens se

rebiffait, et alors il hasardait timidement une objection bien triviale

qui m’embarrassait un peu; mais je ne me laissais pas démonter

facilement.

--Je te dis que je l’ai lu dans un livre, répliquais-je, et les livres

ne mentent jamais.

C’était surtout ma mystérieuse Princesse Verte qui défrayait nos

conversations. A force de lui en parler, j’avais fini moi-même par

croire que tout ce que je contais existait réellement.

--Et tu l’as vue, cette princesse? me demandait Bigeard en ouvrant ses

gros yeux, tu l’as vue, Jacques?

--Non, répondais-je, pas encore, mais je sais où elle demeure... là-bas,

dans le grand bois du Juré, et du haut d’un arbre où je suis monté, j’ai

aperçu un soir, comme je te vois, les tours de son château... Un jour

j’irai la visiter, et si tu veux, je t’emmènerai.

Au bout d’un mois, nous avions si bien creusé ce sujet, que l’existence

de la Princesse Verte ne faisait plus de doute ni pour lui ni pour moi;

c’était le thème de toutes nos conversations chuchotées en catimini dans

la classe, au milieu d’un chapitre d’histoire sainte. Ces

demi-confidences, dont le charme était encore augmenté par le soin que

nous prenions d’échapper à l’œil vigilant de la sœur Euloge, étaient une

de mes meilleures distractions, surtout dans les matinées d’hiver. Le

poêle ronflait gaiement et jetait une lueur rose sur le crépi jaune du

mur. On entendait au dehors le clic-clac des sabots des passants sur le

pavé de la rue; au-dedans, le bourdonnement sourd des élèves répétant

leurs leçons à mi-voix. Une odeur de pain brûlé et de pommes roussies se

répandait dans la classe et l’emplissait d’une atmosphère somnolente à

laquelle la sœur Euloge elle-même avait grand’peine à résister. Et

pendant ce temps-là mes histoires allaient leur train.

--Le château, disais-je, est bâti tout en marbre et en agate; au milieu,

il y a une salle entièrement revêtue de miroirs, et c’est là que se

tient la princesse.

--Oui; mais, objectait prosaïquement Bigeard, si tout est aussi bien que

ça chez elle, ce doit être une grande dame, et elle nous fera mettre à

la porte quand nous arriverons tout crottés et mal habillés.

--Non, tu ne comprends pas... Elle est enchantée, et quand j’aurai tué

les dragons qui la gardent, elle sera trop heureuse de nous prouver sa

reconnaissance en nous invitant à dîner.

--Qu’est-ce que c’est que des dragons?

--De grandes bêtes vertes qui jettent du feu par les narines.

--Et avec quoi les tueras-tu? Tu n’as seulement pas un couteau!

--J’ai un talisman, et je les endormirai...

Patatra!... nous étions réveillés en pleine féerie par un bruit

significatif. C’était la règle plate de la sœur Euloge, tombant avec

fracas à nos pieds. En pareil cas, il fallait rapporter la règle à la

sœur, qui vous en déchargerait un bon coup sur la paume de la main. Nous

regardions avec terreur, Bigeard et moi, la fatale règle tombée entre

nous deux, et lui, me poussant du coude, murmurait:

--C’est pour toi, vas-y!

--Non, vas-y, toi!

--Venez tous les deux! s’écriait la sœur; voilà un quart d’heure que

vous me faites bouillir le sang avec vos bavardages... Monsieur Jacques,

rapportez la règle!

Et il fallait la rapporter! Piteux et penauds, Bigeard et moi nous nous

acheminions lentement vers la table de la sœur Euloge, et je remettais

d’un air contrit à la terrible fille l’instrument de notre supplice.

Elle ne se laissait pas fléchir par nos mines repentantes, et à tour de

rôle nous tendions la main pour recevoir un coup bien appliqué. Bigeard

faisait des façons, il avançait sa main, puis la retirait, et finalement

attrapait le taillant de la règle sur le bout des doigts: ce qui lui

faisait pousser des cris de chouette. Moi, plus stoïque, je présentais

ma main ouverte sans barguigner, et je recevais silencieusement la

férule. J’étouffais mon envie de crier, je renfonçais mes larmes, mais

en mon par-dedans je vouais la féroce sœur Euloge à toutes les

vengeances des enchanteurs et des fées de ma connaissance.

Un supplice qui me semblait bien autrement cruel que le plat de la règle

d’acajou, c’était l’obligation d’apprendre des pages entières de

l’histoire sainte. Au sortir de mes contes de fées, les récits des

aventures du peuple d’Israël me paraissaient froids et terre à terre. A

mon sens, Joseph vendu par ses frères ne valait pas _Cendrillon_. Les

raisins de la terre promise me paraissaient moins merveilleux que les

fleurs de diamant des fameux vergers d’Aladin. Le combat de David avec

Goliath me charmait moins que la lutte rusée du Petit-Poucet avec

l’Ogre, et je n’avais qu’une médiocre estime pour les miracles opérés

par Moïse dans le désert. Les fées en faisaient bien d’autres! Je ne

cachais pas mon peu d’enthousiasme pour ces histoires sacrées, et la

sœur Euloge se vengeait de mes airs irrespectueux, en doublant la

longueur des morceaux qu’elle me condamnait à apprendre. Un matin que

j’avais exprimé tout haut mon dédain pour les tours que David jouait à

Saül, et que Bigeard, comme un écho, avait cru devoir manifester la même

opinion, elle nous donna comme pensum deux pages de l’histoire

d’Absalon. Il fallait les savoir pour onze heures, sinon nous devions

rester à l’école après les autres. Onze heures allaient sonner, et je

n’avais pas encore pu me mettre dans la tête deux lignes de ce texte

ennuyeux. La sœur nous appela près de sa table et ordonna à Bigeard de

commencer. Il récita les dix premières lignes tout d’une haleine, puis

s’arrêta essoufflé, bouche béante, et il fut impossible de lui soutirer

un mot de plus.

--A vous, monsieur Jacques, dit la sœur; qu’advint-il d’Absalon?

Ce qu’il advint d’Absalon, je l’ai su depuis, et je vous jure que son

supplice n’était rien auprès de celui que je souffrais en contemplant la

figure menaçante de mon interrogatrice. J’entendais onze heures sonner à

toutes les horloges; les autres élèves rassemblaient leurs cahiers et

leurs livres et quittaient bruyamment la classe; je me disais que mon

grand-père m’attendait pour me faire faire le tour de la foire, qui

était ce jour-là dans tout son éclat, et, nouvel Absalon, je restais

mentalement accroché au livre que la sœur Euloge agitait nerveusement

dans ses doigts, en me répétant d’un ton comminatoire:

--Qu’advint-il d’Absalon?

Je finis par répondre effrontément:--Je n’en sais rien, chère sœur.

--Ah! vous n’en savez rien, reprit la sœur, en fermant le livre; eh

bien, vous resterez ici avec votre ami Bigeard jusqu’à ce que vous le

sachiez... Et si vous ne le savez pas pour midi, vous dînerez par cœur,

monsieur!

Là-dessus elle se leva, défripa sa jupe et sortit de la classe après

nous y avoir enfermés à double tour. Nous nous regardions, Bigeard et

moi, d’un air complètement décontenancé. Mon compagnon de captivité

lança avec fureur son histoire sainte au plafond, j’en fis autant, et

nous nous mîmes à trépigner rageusement sur nos malheureux bouquins.

Quand le premier moment de colère fut passé, l’industrieux Bigeard alla

examiner la serrure, et voyant qu’elle ne cédait pas, il revint vers moi

et me dit d’un ton convaincu:

--Si tu appelais à notre secours un de ces enchanteurs qui n’ont qu’à

souffler sur une porte pour l’ouvrir?... Ce serait le moment, toi qui es

bien avec eux!

Oui, c’était le cas ou jamais d’appeler la féerie à notre aide, mais je

n’étais pas bien sûr que la féerie répondît à mon appel. Pourtant,

voulant conserver mon prestige aux yeux de Bigeard, je répondis avec

aplomb:

--Les enchanteurs que je connais sont occupés à dîner, et ils ne se

dérangent jamais à l’heure des repas.

--Ils mangent, eux, soupira Bigeard; ils ont de la chance!... Nous, nous

dînerons par cœur.

Hélas! et pour surcroît d’ennui, il faisait un beau soleil de juin; nous

entendions les exclamations joyeuses des enfants qui jouaient dans la

rue, et je songeais avec tristesse aux pains d’épice de la foire. Mon

grand-père m’en aurait certainement acheté un aux amandes.

--Maudite porte! m’écriai-je en essayant une poussée contre les

battants.

--Il y a la fenêtre, insinua diaboliquement Bigeard; elle n’est pas bien

haute.

--Je n’oserai jamais.

--Bah! j’en ai escaladé bien d’autres; en deux sauts nous serons dans la

rue; tu vas voir...

Il monta sur un banc, fit jouer l’espagnolette et sauta dans

l’embrasure:

--Viens donc, murmura-t-il, il n’y a rien de plus aisé, et personne ne

nous voit.

L’occasion était trop belle, je le suivis, et nous nous élançâmes sur le

pavé. Une seconde après, nous tirions chacun de notre côté, et j’allais

rejoindre mon grand-père sur le champ de foire.

En me promenant dans les allées des boutiques, j’oubliai vite Absalon et

la sœur Euloge, mais quand, à midi, je fus assis à table entre mes

grands parents, l’idée de rentrer à l’école se présenta à mes yeux sous

des couleurs terriblement noires. Je regardais la pendule avec effroi et

je trouvais que les aiguilles couraient avec un train d’enfer vers une

heure.

--Qu’a donc ce drôle? disait mon grand-père; il ne mange pas.

--Je crois que j’ai un peu mal à la tête, répondis-je hypocritement.

--Bah! ce sont des _giries_, s’écria ma grand’mère; dépêchez-vous,

monsieur, voilà l’heure de l’école... On vous mettra votre dessert dans

votre sac et vous le mangerez là-bas.

J’eus beau essayer de gagner du temps en cherchant mes livres, il fallut

se décider à partir. Je regardais tristement les personnages de la

tapisserie, je les enviais de pouvoir rester là en compagnie des canaris

et de ne pas être obligés de faire connaissance avec la sœur Euloge. Une

heure sonnait à la ville, que j’étais encore dans la galerie. Enfin, je

pris tristement le chemin de l’école et j’entrai dans la classe quand

tout le monde était déjà debout, le long des bancs, et en train de dire

la prière. Je cherchai des yeux mon complice Bigeard; le traître n’était

pas là.

--Ah! vous voici, monsieur Jacques, fit la sœur Euloge, une fois la

prière terminée; veuillez avoir l’obligeance de me dire comment vous

êtes sorti de la classe malgré ma défense?

--Par la fenêtre, chère sœur.

--Vraiment, vous n’êtes pas honteux! Et comment avez-vous osé passer par

la fenêtre comme un voleur?

--J’ai fait comme Bigeard, ma sœur.

--Et si Bigeard vous avait dit de vous jeter à l’eau, vous l’auriez fait

aussi, n’est-ce pas?... Eh bien, je l’ai mis à la porte, allez le

retrouver!

Et la sœur, me prenant par le bras, me mit honteusement dans le couloir.

Ce couloir, large, humide et noir, n’était éclairé que par le jour

venant d’une cour intérieure. Dès que mes yeux se furent habitués à

l’obscurité, je cherchai d’abord si Bigeard n’était pas là; mais le

corridor était désert, les sœurs étaient dans leurs classes, on

n’entendait dans toute la maison que le bourdonnement sourd des leçons

qu’on répétait. Où avait bien pu se nicher Bigeard? Je restai un moment

indécis, frottant mes talons l’un contre l’autre, et me demandant ce que

j’allais faire. Des gloussements de poules, partant des bâtiments situés

de l’autre côté de la cour, me rappelèrent qu’il y avait là-bas une

ancienne _foulerie_ peu fréquentée et transformée par les sœurs en

poulailler. De vieux tonneaux et des caisses vides étaient entassés dans

cette sombre remise, et on pouvait, au besoin, s’y cacher de façon à

éviter d’être surpris par une ronde de la supérieure. Je m’éloignai donc

sur la pointe des pieds, je traversai rapidement la cour ensoleillée et

j’arrivai sain et sauf dans la foulerie.

Les poules gloussaient toujours bruyamment; en me tournant du côté du

poulailler, je distinguai Bigeard qui furetait dans l’intérieur du

_caget_ et qui agaçait les malheureuses volatiles avec un brin de fagot.

--Finis donc, murmurai-je, tu vas faire venir la supérieure!

Il referma brusquement la petite porte et me regarda en rajustant la

ceinture de sa blouse.

--Aïe! dit-il, c’est toi, Jacques! tu m’as fait peur.

Les poules ne geignaient plus que faiblement et tout redevenait

silencieux.

--Est-ce qu’on t’a renvoyé aussi? continua Bigeard.

Je répondis affirmativement, et nous nous regardâmes d’un air

mélancolique.

--Nous voilà dans de beaux draps, reprit Bigeard, en grattant sa tête

frisée; les sœurs vont prévenir nos parents... Moi, je sais ce qui

m’attend chez nous. J’aurai une _danse_; aussi je ne suis pas pressé de

rentrer.

De mon côté, je ne songeais pas sans angoisse à la façon dont je serais

reçu dans ma famille. J’entendais d’avance les cris de ma grand’mère,

sans compter que mon père n’était pas plus endurant que celui de

Bigeard.--Qu’allons-nous devenir? murmurai-je; nous ne pouvons pas

rester ici jusqu’à quatre heures... D’ailleurs ça n’est pas amusant!

--Nous pourrions ouvrir la porte de la foulerie, et aller nous promener

sur le champ de foire, insinua Bigeard.

--Non, répliquai-je en hochant la tête, nous n’aurions qu’à rencontrer

quelqu’un de chez nous.

--En ce cas, allons au bois.

--Au bois!--Une idée lumineuse et triomphante venait de pousser dans mon

cerveau.--Écoute, dis-je à Bigeard d’un air inspiré en lui prenant le

bras, tu n’as pas peur?

--Non, mais je veux m’en aller d’ici.

--Eh bien, partons!... Montons au bois du Juré, et là, si tu n’es pas

capon, nous irons tout droit jusqu’au château de la Princesse Verte. Les

jours sont longs, et il n’est pas deux heures; avant que le soleil soit

couché, nous serons arrivés dans le château. Là, je me charge d’entrer,

et, une fois dedans, nous n’avons plus rien à craindre. La princesse

nous donnera ses trésors, nous serons aussi riches que des rois, et nos

parents seront trop heureux que nous revenions partager nos richesses

avec eux. Quant aux sœurs, elles n’auront qu’à filer doux, et nous nous

moquerons joliment de leurs punitions... Ça y est-il?

Bigeard hésitait encore.--Es-tu sûr que la princesse nous ouvre la

porte?

--Très sûr; d’ailleurs j’ai mon talisman.

--Montre voir!

Je fouillai dans ma poche, et j’en tirai un caillou blanc veiné de rose,

que j’avais trouvé dans le pupitre de mon grand-père et auquel

j’attribuais des vertus merveilleuses. La vue de cette jolie pierre

veinée parut décider Bigeard. Mon air convaincu et mon enthousiasme

triomphèrent de ses derniers doutes.

--Soit, filons! dit-il à mi-voix.

Nous soulevâmes doucement, doucement, la _clanche_ de la porte de la

foulerie et nous nous trouvâmes dans la rue pleine de soleil.

--Maintenant, m’écriai-je, de l’air de Fernand Cortez partant pour

Mexico, suis-moi et allons délivrer la Princesse Verte!

Les enchantements de la forêt · 第 5 / 32 题