Là-dessus, le nain se mit à rire (le roi était un farceur trop déterminé

pour trouver à redire au rire de qui que ce fût), et déploya une large,

puissante et épouvantable rangée de dents. Bien mieux, il déclara qu'il

était tout disposé à boire autant de vin qu'on voudrait. Le monarque

s'apaisa, et Hop-Frog, ayant absorbé une nouvelle rasade sans le moindre

inconvénient, entra tout de suite, et avec chaleur, dans le plan de la

mascarade.

--Je ne puis expliquer,--observa-t-il fort tranquillement, et comme s'il

n'avait jamais goûté de vin de sa vie,--comment s'est faite cette

association d'idées; mais _juste_ après que Votre Majesté eut frappé la

petite et lui eut jeté le vin à la face,--_juste après_ que Votre

Majesté eut fait cela, et pendant que le perroquet faisait ce singulier

bruit derrière la fenêtre, il m'est revenu à l'esprit un merveilleux

divertissement;--c'est un des jeux de mon pays, et nous l'introduisons

souvent dans nos mascarades; mais ici il sera absolument nouveau.

Malheureusement ceci demande une société de huit personnes, et...

--Eh! nous sommes huit!--s'écria le roi, riant de sa subtile

découverte;--huit, juste!--moi et mes sept ministres. Voyons! quel est

ce divertissement?

--Nous appelons cela,--dit le boiteux,--les _Huit Orangs-Outangs

Enchaînés_, et c'est vraiment un jeu charmant, quand il est bien

exécuté.

--_Nous_ l'exécuterons,--dit le roi, en se redressant et abaissant les

paupières.

--La beauté du jeu,--continua Hop-Frog,--consiste dans l'effroi qu'il

cause parmi les femmes.

--Excellent!--rugirent en choeur le monarque et son ministère.

--_C'est moi_ qui vous habillerai en orangs-outangs,--continua le

nain;--fiez-vous à moi pour tout cela. La ressemblance sera si frappante

que tous les masques vous prendront pour de véritables bêtes,--et,

naturellement, ils seront aussi terrifiés qu'étonnés.

--Oh! c'est ravissant!--s'écria le roi.--Hop-Frog! nous ferons de toi un

homme!

--Les chaînes ont pour but d'augmenter le désordre par leur tintamarre.

Vous êtes censés avoir échappé en masse à vos gardiens. Votre Majesté ne

peut se figurer l'effet produit, dans un bal masqué, par huit

orangs-outangs enchaînés, que la plupart des assistants prennent pour de

véritables bêtes, se précipitant avec des cris sauvages à travers une

foule d'hommes et de femmes coquettement et somptueusement vêtus. Le

contraste n'a pas son pareil.

--Cela sera!--dit le roi; et le conseil se leva en toute hâte,--car il

se faisait tard,--pour mettre à exécution le plan de Hop-Frog.

Sa manière d'arranger tout ce monde en orangs-outangs était très-simple,

mais très-suffisante pour son dessein. À l'époque où se passe cette

histoire, on voyait rarement des animaux de cette espèce dans les

différentes parties du monde civilisé; et, comme les imitations faites

par le nain étaient suffisamment bestiales et plus que suffisamment

hideuses, on crut pouvoir se fier à la ressemblance.

Le roi et ses ministres furent d'abord insinués dans des chemises et des

caleçons de tricot collants. Puis on les enduisit de goudron. À cet

endroit de l'opération, quelqu'un de la bande suggéra l'idée de plumes;

mais elle fut tout d'abord rejetée par le nain, qui convainquit bien

vite les huit personnages, par une démonstration oculaire, que le poil

d'un animal tel que l'orang-outang était bien plus fidèlement représenté

par du lin. En conséquence, on en étala une couche épaisse par-dessus la

couche de goudron. On se procura alors une longue chaîne. D'abord on la

passa autour de la taille du roi, _et l'on s'y assujettit_; puis, autour

d'un autre individu de la bande, et on l'y assujettit également; puis,

successivement autour de chacun et de la même manière. Quand tout cet

arrangement de chaîne fut achevé, en s'écartant l'un de l'autre aussi

loin que possible, ils formèrent un cercle; et, pour achever la

vraisemblance, Hop-Frog fit passer le reste de la chaîne à travers le

cercle, en deux diamètres, à angles droits, d'après la méthode adoptée

aujourd'hui par les chasseurs de Bornéo qui prennent des chimpanzés ou

d'autres grosses espèces.

La grande salle dans laquelle le bal devait avoir lieu était une pièce

circulaire, très-élevée, et recevant la lumière du soleil par une

fenêtre unique, au plafond. La nuit (c'était le temps où cette salle

trouvait sa destination spéciale), elle était principalement éclairée

par un vaste lustre, suspendu par une chaîne au centre du châssis, et

qui s'élevait ou s'abaissait au moyen d'un contrepoids ordinaire; mais

pour ne pas nuire à l'élégance, ce dernier passait en dehors de la

coupole et par-dessus le toit.

La décoration de la salle avait été abandonnée à la surveillance de

Tripetta; mais dans quelques détails elle avait probablement été guidée

par le calme jugement de son ami le nain. C'était d'après son conseil

que pour cette occasion le lustre avait été enlevé. L'écoulement de la

cire, qu'il eût été impossible d'empêcher dans une atmosphère aussi

chaude, aurait causé un sérieux dommage aux riches toilettes des

invités, qui, vu l'encombrement de la salle, n'auraient pas pu tous

éviter le centre, c'est-à-dire la région du lustre. De nouveaux

candélabres furent ajustés dans différentes parties de la salle, hors de

l'espace rempli par la foule; et un flambeau, d'où s'échappait un parfum

agréable, fut placé dans la main droite de chacune des cariatides qui

s'élevaient contre le mur, au nombre de cinquante ou soixante en tout.

Les huit orangs-outangs, prenant conseil de Hop-Frog, attendirent

patiemment, pour faire leur entrée, que la salle fût complètement

remplie de masques, c'est-à-dire jusqu'à minuit. Mais l'horloge avait à

peine cessé de sonner, qu'ils se précipitèrent ou plutôt qu'ils

roulèrent tous en masse,--car, empêchés comme ils étaient dans leurs

chaînes, quelques-uns tombèrent et tous trébuchèrent en entrant.

La sensation parmi les masques fut prodigieuse et remplit de joie le

coeur du roi. Comme on s'y attendait, le nombre des invités fut grand,

qui supposèrent que ces êtres de mine féroce étaient de véritables bêtes

d'une certaine espèce, sinon précisément des orangs-outangs. Plusieurs

femmes s'évanouirent de frayeur; et, si le roi n'avait pas pris la

précaution d'interdire toutes les armes, lui et sa bande auraient pu

payer leur plaisanterie de leur sang. Bref, ce fut une déroute générale

vers les portes; mais le roi avait donné l'ordre qu'on les fermât

aussitôt après son entrée, et, d'après le conseil du nain, les clefs

avaient été remises entre _ses_ mains.

Pendant que le tumulte était à son comble, et que chaque masque ne

pensait qu'à son propre salut,--car, en somme, dans cette panique et

cette cohue, il y avait un danger réel,--on aurait pu voir la chaîne qui

servait à suspendre le lustre, et qui avait été également retirée,

descendre, descendre jusqu'à ce que son extrémité recourbée en crochet

fût arrivée à trois pieds du sol.

Peu d'instants après, le roi et ses sept amis, ayant roulé à travers la

salle dans toutes les directions, se trouvèrent enfin au centre et en

contact immédiat avec la chaîne. Pendant qu'ils étaient dans cette

position, le nain, qui avait toujours marché sur leurs talons, les

engageant à prendre garde à la commotion, se saisit de leur chaîne à

l'intersection des deux parties diamétrales. Alors, avec la rapidité de

la pensée, il y ajusta le crochet qui servait d'ordinaire à suspendre le

lustre; et en un instant, retirée comme par un agent invisible, la

chaîne remonta assez haut pour mettre le crochet hors de toute portée,

et conséquemment enleva les orangs-outangs tous ensemble, les uns contre

les autres, et face à face.

Les masques, pendant ce temps, étaient à peu près revenus de leur

alarme; et, comme ils commençaient à prendre tout cela pour une

plaisanterie adroitement concertée, ils poussèrent un immense éclat de

rire, en voyant la position des singes.

--Gardez-les _moi_!--cria alors Hop-Frog; et sa voix perçante se faisait

entendre à travers le tumulte,--gardez-les-moi, je crois que je les

connais, _moi_. Si je peux seulement les bien voir, _moi_, je vous dirai

tout de suite qui ils sont.

Alors, chevauchant des pieds et des mains sur les têtes de la foule, il

manoeuvra de manière à atteindre le mur; puis, arrachant un flambeau à

l'une des cariatides, il retourna, comme il était venu, vers le centre

de la salle,--bondit avec l'agilité d'un singe sur la tête du roi,--et

grimpa de quelques pieds après la chaîne,--abaissant la torche pour

examiner le groupe des orangs-outangs, et criant toujours:--Je

découvrirai bien vite qui ils sont!

Et alors, pendant que toute l'assemblée,--y compris les singes,--se

tordait de rire, le bouffon poussa soudainement un sifflement aigu; la

chaîne remonta vivement de trente pieds environ,--tirant avec elle les

orangs-outangs terrifiés qui se débattaient, et les laissant suspendus

en l'air entre le châssis et le plancher. Hop-Frog, cramponné à la

chaîne, était remonté avec elle et gardait toujours sa position

relativement aux huit masques, rabattant toujours sa torche vers eux,

comme s'il s'efforçait de découvrir qui ils pouvaient être.

Toute l'assistance fut tellement stupéfiée par cette ascension, qu'il en

résulta un silence profond, d'une minute environ. Mais il fut interrompu

par un bruit sourd, une espèce de grincement rauque, comme celui qui

avait déjà attiré l'attention du roi et de ses conseillers, quand

celui-ci avait jeté le vin à la face de Tripetta. Mais, dans le cas

présent, il n'y avait pas lieu de chercher d'où partait le bruit. Il

jaillissait des dents du nain, qui faisait grincer ces crocs, comme s'il

les broyait dans l'écume de sa bouche, et dardait des yeux étincelant

d'une rage folle vers le roi et ses sept compagnons, dont les figures

étaient tournées vers lui.

--Ah! ah!--dit enfin le nain furibond,--ah! ah! je commence à voir qui

sont ces gens-là maintenant!

Alors, sous prétexte d'examiner le roi de plus près, il approcha le

flambeau du vêtement de lin dont celui-ci était revêtu, et qui se fondit

instantanément en une nappe de flamme éclatante. En moins d'une

demi-minute, les huit orangs-outangs flambaient furieusement, au milieu

des cris d'une multitude qui les contemplait d'en bas, frappée

d'horreur, et impuissante à leur porter le plus léger secours.

À la longue, les flammes, jaillissant soudainement avec plus de

violence, contraignirent le bouffon à grimper plus haut sur sa chaîne,

hors de leur atteinte, et, pendant qu'il accomplissait cette manoeuvre,

la foule retomba, pour un instant encore, dans le silence. Le nain

saisit l'occasion, et prit de nouveau la parole:

--Maintenant,--dit-il,--je vois _distinctement_ de quelle espèce sont

ces masques. Je vois un grand roi et ses sept conseillers privés, un roi

qui ne se fait pas scrupule de frapper une fille sans défense, et ses

sept conseillers qui l'encouragent dans son atrocité. Quant à moi, je

suis simplement Hop-Frog le bouffon,--et _ceci est ma dernière

bouffonnerie!_

Grâce à l'extrême combustibilité du chanvre et du goudron auquel il

était collé, le nain avait à peine fini sa courte harangue que l'oeuvre

de vengeance était accomplie. Les huit cadavres se balançaient sur leurs

chaînes.--masse confuse, fétide, fuligineuse, hideuse. Le boiteux lança

sa torche sur eux, grimpa tout à loisir vers le plafond, et disparut à

travers le châssis.

On suppose que Tripetta, en sentinelle sur le toit de la salle, avait

servi de complice à son ami dans cette vengeance incendiaire, et qu'ils

s'enfuirent ensemble vers leur pays; car on ne les a jamais revus.

LA BARRIQUE D'AMONTILLADO

J'avais supporté du mieux que j'avais pu les mille injustices de

Fortunato; mais, quand il en vint à l'insulte, je jurai de me venger.

Vous cependant, qui connaissez bien la nature de mon âme, vous ne

supposerez pas que j'aie articulé une seule menace. À la longue, je

devais être vengé; c'était un point définitivement arrêté;--mais la

perfection même de ma résolution excluait toute idée de péril. Je devais

non-seulement punir, mais punir impunément. Une injure n'est pas

redressée quand le châtiment atteint le redresseur; elle n'est pas non

plus redressée quand le vengeur n'a pas soin de se faire connaître à

celui qui a commis l'injure.

Il faut qu'on sache que je n'avais donné à Fortunato aucune raison de

douter de ma bienveillance, ni par mes paroles, ni par mes actions. Je

continuai, selon mon habitude, à lui sourire en face, et il ne devinait

pas que mon sourire désormais ne traduisait que la pensée de son

immolation.

Il avait un côté faible,--ce Fortunato,--bien qu'il fût à tous autres

égards un homme à respecter, et même à craindre. Il se faisait gloire

d'être connaisseur en vins. Peu d'Italiens ont le véritable esprit de

connaisseur; leur enthousiasme est la plupart du temps emprunté,

accommodé au temps et à l'occasion; c'est un charlatanisme pour agir sur

les millionnaires anglais et autrichiens. En fait de peintures et de

pierres précieuses, Fortunato, comme ses compatriotes, était un

charlatan;--mais en matière de vieux vins il était sincère. À cet égard,

je ne différais pas essentiellement de lui; j'étais moi-même

très-entendu dans les crus italiens, et j'en achetais considérablement

toutes les fois que je le pouvais.

Un soir, à la brune, au fort de la folie du carnaval, je rencontrai mon

ami. Il m'accosta avec une très-chaude cordialité, car il avait beaucoup

bu. Mon homme était déguisé. Il portait un vêtement collant et mi-parti,

et sa tête était surmontée d'un bonnet conique avec des sonnettes.

J'étais si heureux de le voir que je crus que je ne finirais jamais de

lui pétrir la main. Je lui dis:

--Mon cher Fortunato, je vous rencontre à propos.--Quelle excellente

mine vous avez aujourd'hui!--Mais j'ai reçu une pipe d'amontillado, ou

du moins d'un vin qu'on me donne pour tel, et j'ai des doutes.

--Comment?--dit-il,--de l'amontillado? Une pipe? Pas possible!--Et au

milieu du carnaval!

--J'ai des doutes,--répliquai-je,--et j'ai été assez bête pour payer le

prix total de l'amontillado sans vous consulter. On n'a pas pu vous

trouver, et je tremblais de manquer une occasion.

--De l'amontillado!

--J'ai des doutes.

--De l'amontillado!

--Et je veux les tirer au clair.

--De l'amontillado!

--Puisque vous êtes invité quelque part, je vais chercher Luchesi. Si

quelqu'un a le sens critique, c'est lui. Il me dira...

--Luchesi est incapable de distinguer l'amontillado du xérès.

--Et cependant il y a des imbéciles qui tiennent que son goût est égal

au vôtre.

--Venez, allons!

--Où?

--À vos caves.

--Mon ami, non; je ne veux pas abuser de votre bonté. Je vois que vous

êtes invité. Luchesi...

--Je ne suis pas invité;--partons!

--Mon ami, non. Ce n'est pas la question de l'invitation, mais c'est le

cruel froid dont je m'aperçois que vous souffrez. Les caves sont

insupportablement humides; elles sont tapissées de nitre.

--N'importe, allons! Le froid n'est absolument rien. De l'amontillado!

On vous en a imposé.--Et quant à Luchesi, il est incapable de distinguer

le xérès de l'amontillado.

En parlant ainsi, Fortunato s'empara de mon bras. Je mis un masque de

soie noire, et, m'enveloppant soigneusement d'un manteau, je me laissai

traîner par lui jusqu'à mon palais.

Il n'y avait pas de domestiques à la maison; ils s'étaient cachés pour

faire ripaille en l'honneur de la saison. Je leur avais dit que je ne

rentrerais pas avant le matin, et je leur avais donné l'ordre formel de

ne pas bouger de la maison. Cet ordre suffisait, je le savais bien, pour

qu'ils décampassent en toute hâte, tous, jusqu'au dernier, aussitôt que

j'aurais tourné le dos.

Je pris deux flambeaux à la glace, j'en donnai un à Fortunato, et je le

dirigeai complaisamment, à travers une enfilade de pièces, jusqu'au

vestibule qui conduisait aux caves. Je descendis devant lui un long et

tortueux escalier, me retournant et lui recommandant de prendre bien

garde. Nous atteignîmes enfin les derniers degrés, et nous nous

trouvâmes ensemble sur le sol humide des catacombes des Montrésors.

La démarche de mon ami était chancelante, et les clochettes de son

bonnet cliquetaient à chacune de ses enjambées.

--La pipe d'amontillado?--dit-il.

--C'est plus loin,--dis-je;--mais observez cette broderie blanche qui

étincelle sur les murs de ce caveau.

Il se retourna vers moi et me regarda dans les yeux avec deux globes

vitreux qui distillaient les larmes de l'ivresse.

--Le nitre?--demanda-t-il à la fin.

--Le nitre,--répliquai-je.--Depuis combien de temps avez-vous attrapé

cette toux?

--Euh! euh! euh!--euh! euh! euh!--euh! euh! euh!--euh!!!

Il fut impossible à mon pauvre ami de répondre avant quelques minutes.

--Ce n'est rien,--dit-il enfin.

--Venez,--dis-je avec fermeté,--allons-nous-en; votre santé est

précieuse. Vous êtes riche, respecté, admiré, aimé; vous êtes heureux,

comme je le fus autrefois; vous êtes un homme qui laisserait un vide.

Pour moi, ce n'est pas la même chose. Allons-nous-en; vous vous rendrez

malade. D'ailleurs, il y a Luchesi...

--Assez,--dit-il;--la toux, ce n'est rien. Cela ne me tuera pas. Je ne

mourrai pas d'un rhume.

--C'est vrai,--c'est vrai,--répliquai-je,--et en vérité je n'avais pas

l'intention de vous alarmer inutilement;--mais vous devriez prendre des

précautions. Un coup de ce médoc vous défendra contre l'humidité.

Ici j'enlevai une bouteille à une longue rangée de ses compagnes qui

étaient couchées par terre, et je fis sauter le goulot.

--Buvez,--dis-je, en lui présentant le vin.

Il porta la bouteille à ses lèvres, en me regardant du coin de l'oeil.

Il fit une pause, me salua familièrement (les grelots sonnèrent), et

dit:

--Je bois aux défunts qui reposent autour de nous!

--Et moi, à votre longue vie!

Il reprit mon bras, et nous nous remîmes en route.

--Ces caveaux,--dit-il,--sont très-vastes.

--Les Montrésors,--répliquai-je,--étaient une grande et nombreuse

famille.

--J'ai oublié vos armes.

--Un grand pied d'or sur champ d'azur; le pied écrase un serpent rampant

dont les dents s'enfoncent dans le talon.

--Et la devise?

--_Nemo me impune lacessit._

--Fort beau!--dit-il. Le vin étincelait dans ses yeux, et les sonnettes

tintaient. Le médoc m'avait aussi échauffé les idées. Nous étions

arrivés à travers des murailles d'ossements empilés, entremêlés de

barriques et de pièces de vin, aux dernières profondeurs des catacombes.

Je m'arrêtai de nouveau, et cette fois je pris la liberté de saisir

Fortunato par un bras, au-dessus du coude.

--Le nitre!--dis-je;--voyez, cela augmente. Il pend comme de la mousse

le long des voûtes. Nous sommes sous le lit de la rivière. Les gouttes

d'humidité filtrent à travers les ossements. Venez, partons, avant qu'il

soit trop tard. Votre toux...

--Ce n'est rien,--dit-il,--continuons. Mais, d'abord, encore un coup de

médoc.

Je cassai un flacon de vin de Graves, et je le lui tendis. Il le vida

d'un trait. Ses yeux brillèrent d'un feu ardent. Il se mit à rire, et

jeta la bouteille en l'air avec un geste que je ne pus pas comprendre.

Je le regardai avec surprise. Il répéta le mouvement,--un mouvement

grotesque.

--Vous ne comprenez pas?--dit-il.

--Non,--répliquai-je.

--Alors vous n'êtes pas de la loge.

--Comment?

--Vous n'êtes pas maçon.

--Si! si!--dis-je,--si! si!

--Vous? impossible! vous maçon?

--Oui, maçon,--répondis-je.

--Un signe!--dit-il.

--Voici,--répliquai-je, en tirant une truelle de dessous les plis de mon

manteau.

--Vous voulez rire,--s'écria-t-il, en reculant de quelques pas.--Mais

allons à l'amontillado.

--Soit,--dis-je, en replaçant l'outil sous ma roquelaure, et lui offrant

de nouveau mon bras. Il s'appuya lourdement dessus. Nous continuâmes

notre route à la recherche de l'amontillado. Nous passâmes sous une

rangée d'arceaux fort bas; nous descendîmes; nous fîmes quelques pas,

et, descendant encore, nous arrivâmes à une crypte profonde, où

l'impureté de l'air faisait rougir plutôt que briller nos flambeaux.

Tout au fond de cette crypte, on en découvrait une autre moins

spacieuse. Ses murs avaient été revêtus avec les débris humains, empilés

dans les caves au-dessus de nous, à la manière des grandes catacombes de

Paris. Trois côtés de cette seconde crypte étaient encore décorés de

cette façon. Du quatrième les os avaient été arrachés et gisaient

confusément sur le sol, formant en un point un rempart d'une certaine

hauteur. Dans le mur, ainsi mis à nu par le déplacement des os, nous

apercevions encore une autre niche, profonde de quatre pieds environ,

large de trois, haute de six ou sept. Elle ne semblait pas avoir été

construite pour un usage spécial, mais formait simplement l'intervalle

entre deux des piliers énormes qui supportaient la voûte des catacombes,

et s'appuyait à l'un des murs de granit massif qui délimitaient

l'ensemble.

Ce fut en vain que Fortunato, élevant sa torche malade, s'efforça de

scruter la profondeur de la niche. La lumière affaiblie ne nous

permettait pas d'en apercevoir l'extrémité.

--Avancez,--dis-je,--c'est là qu'est l'amontillado. Quant à Luchesi...

--C'est un être ignare!--interrompit mon ami, prenant les devants et

marchant tout de travers, pendant que je suivais sur ses talons. En un

instant, il avait atteint l'extrémité de la niche, et, trouvant sa

marche arrêtée par le roc, il s'arrêta stupidement ébahi. Un moment

après, je l'avais enchaîné au granit. Sur la paroi il y avait deux

crampons de fer, à la distance d'environ deux pieds l'un de l'autre,

dans le sens horizontal. À l'un des deux était suspendue une courte

chaîne, à l'autre un cadenas. Ayant jeté la chaîne autour de sa taille,

l'assujettir fut une besogne de quelques secondes. Il était trop étonné

pour résister. Je retirai la clef, et reculai de quelques pas hors de la

niche.

--Passez votre main sur le mur,--dis-je;--vous ne pouvez pas ne pas

sentir le nitre. Vraiment, il est très-humide. Laissez-moi vous

_supplier_ une fois encore de vous en aller.--Non?--Alors, il faut

positivement que je vous quitte. Mais je vous rendrai d'abord tous les

petits soins qui sont en mon pouvoir.

--L'amontillado!--s'écria mon ami, qui n'était pas encore revenu de son

étonnement.

--C'est vrai,--répliquai-je,--l'amontillado.

Tout en prononçant ces mots, j'attaquais la pile d'ossements dont j'ai

déjà parlé. Je les jetai de côté, et je découvris bientôt une bonne

quantité de moellons et de mortier. Avec ces matériaux, et à l'aide de

ma truelle, je commençai activement à murer l'entrée de la niche.

J'avais à peine établi la première assise de ma maçonnerie, que je

découvris que l'ivresse de Fortunato était en grande partie dissipée. Le

premier indice que j'en eus fut un cri sourd, un gémissement, qui sortit

du fond de la niche. _Ce n'était pas le cri d'un homme ivre!_ Puis il y

eut un long et obstiné silence. Je posai la seconde rangée, puis la

troisième, puis la quatrième; et alors j'entendis les furieuses

vibrations de la chaîne. Le bruit dura quelques minutes, pendant

lesquelles, pour m'en délecter plus à l'aise, j'interrompis ma besogne

et m'accroupis sur les ossements. À la fin, quand le tapage s'apaisa, je

repris ma truelle, et j'achevai sans interruption la cinquième, la

sixième et la septième rangée. Le mur était alors presque à la hauteur

de ma poitrine. Je fis une nouvelle pause, et, élevant les flambeaux

au-dessus de la maçonnerie, je jetai quelques faibles rayons sur le

personnage inclus.

Une suite de grands cris, de cris aigus, fit soudainement explosion du

gosier de la figure enchaînée, et me rejeta pour ainsi dire violemment

en arrière. Pendant un instant j'hésitai,--je tremblai. Je tirai mon

épée, et je commençai à fourrager à travers la niche; mais un instant de

réflexion suffit à me tranquilliser. Je posai la main sur la maçonnerie

massive du caveau, et je fus tout à fait rassuré. Je me rapprochai du

mur. Je répondis aux hurlements de mon homme. Je leur fis écho et

accompagnement,--je les surpassai en volume et en force. Voilà comme je

fis, et le braillard se tint tranquille.

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 12 / 21 段