Il était alors minuit, et ma tâche tirait à sa fin. J'avais complété ma

huitième, ma neuvième et ma dixième rangée. J'avais achevé une partie de

la onzième et dernière; il ne restait plus qu'une seule pierre à ajuster

et à plâtrer. Je la remuai avec effort; je la plaçai à peu près dans la

position voulue. Mais alors s'échappa de la niche un rire étouffé qui me

fit dresser les cheveux sur la tête. À ce rire succéda une voix triste

que je reconnus difficilement pour celle du noble Fortunato.

La voix disait:

--Ha! ha! ha!--Hé! hé!--Une très-bonne plaisanterie, en vérité!--une

excellente farce! Nous en rirons de bon coeur au palais,--hé! hé!--de

notre bon vin!--hé! hé! hé!

--De l'amontillado!--dis-je.

--Hé! hé!--hé! hé!--oui, de l'amontillado. Mais ne se fait-il pas tard?

Ne nous attendront-ils pas au palais, la signora Fortunato et les

autres? Allons-nous-en.

--Oui,--dis-je,--allons-nous-en.

--_Pour l'amour de Dieu, Montrésor!_

--Oui,--dis-je,--pour l'amour de Dieu!

Mais à ces mots point de réponse; je tendis l'oreille en vain. Je

m'impatientai. J'appelai très-haut:

--Fortunato!

Pas de réponse. J'appelai de nouveau:

--Fortunato!

Rien.--J'introduisis une torche à travers l'ouverture qui restait et la

laissai tomber en dedans. Je ne reçus en manière de réplique qu'un

cliquetis de sonnettes. Je me sentis mal au coeur,--sans doute par suite

de l'humidité des catacombes. Je me hâtai de mettre fin à ma besogne. Je

fis un effort, et j'ajustai la dernière pierre; je la recouvris de

mortier. Contre la nouvelle maçonnerie je rétablis l'ancien rempart

d'ossements. Depuis un demi-siècle aucun mortel ne les a dérangés. _In

pace requiescat!_

LE MASQUE DE LA MORT ROUGE

La _Mort Rouge_ avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais

peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'était le sang,--la

rougeur et la hideur du sang. C'étaient des douleurs aiguës, un vertige

soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution

de l'être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le

visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanité, et lui

fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le progrès, le

résultat de la maladie, tout cela était l'affaire d'une demi-heure.

Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand

ses domaines furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d'amis

vigoureux et allègres de coeur, choisis parmi les chevaliers et les

dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de

ses abbayes fortifiées. C'était un vaste et magnifique bâtiment, une

création du prince, d'un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur

épais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer.

Les courtisans, une fois entrés, se servirent de fourneaux et de solides

marteaux pour souder les verrous. Ils résolurent de se barricader contre

les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de fermer toute issue

aux frénésies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionnée. Grâce à

ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion.

Le monde extérieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant,

c'était folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu à tous

les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des

improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous

toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces

belles choses et la sécurité. Au-dehors, la _Mort Rouge_.

Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et

pendant que le fléau sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le

prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqué de la plus

insolite magnificence.

Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous

décrire les salles où elle eut lieu. Il y en avait sept,--une enfilade

impériale. Dans beaucoup de palais, ces séries de salons forment de

longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont

rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard s'enfonce

jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on

pouvait s'y attendre de la part du duc et de son goût très-vif pour le

bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées, que l'oeil

n'en pouvait guère embrasser plus d'une à la fois. Au bout d'un espace

de vingt à trente yards, il y avait un brusque détour, et à chaque coude

un nouvel aspect. À droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une

haute et étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui

suivait les sinuosités de l'appartement. Chaque fenêtre était faite de

verres coloriés en harmonie avec le ton dominant dans les décorations de

la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extrémité

orientale, par exemple, était tendue de bleu,--et les fenêtres étaient

d'un bleu profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et

les carreaux étaient pourpres. La troisième, entièrement verte, et

vertes les fenêtres. La quatrième, décorée d'orange, était éclairée par

une fenêtre orangée,--la cinquième, blanche,--la sixième, violette.

La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours

noir qui revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en

lourdes nappes sur un tapis de même étoffe et de même couleur. Mais,

dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait

pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates,--d'une couleur

intense de sang.

Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d'or éparpillés

à profusion çà et là ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni

de candélabre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumière de cette sorte dans

cette longue suite de pièces. Mais, dans les corridors qui leur

servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un

énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à

travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une manière

éblouissante. Ainsi se produisaient une multitude d'aspects chatoyants

et fantastiques. Mais, dans la chambre de l'ouest, la chambre noire, la

lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les

carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux

physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange,

que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds

dans son enceinte magique.

C'était aussi dans cette salle que s'élevait, contre le mur de l'ouest,

une gigantesque horloge d'ébène. Son pendule se balançait avec un

tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait

fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'élevait des

poumons d'airain de la machine un son clair, éclatant, profond et

excessivement musical, mais d'une note si particulière et d'une énergie

telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre étaient

contraints d'interrompre un instant leurs accords pour écouter la

musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forcément leurs

évolutions; un trouble momentané courrait dans toute la joyeuse

compagnie; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus

fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient

leurs mains sur leurs fronts, comme dans une méditation ou une rêverie

délirante. Mais, quand l'écho s'était tout à fait évanoui, une légère

hilarité circulait par toute l'assemblée; les musiciens

s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se

juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne

produirait pas en eux la même émotion; et puis, après la fuite des

soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de

l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge,

et c'était le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.

Mais, en dépit de tout cela, c'était une joyeuse et magnifique orgie. Le

goût du duc était tout particulier. Il avait un oeil sûr à l'endroit des

couleurs et des effets. Il méprisait le _décorum_ de la mode. Ses plans

étaient téméraires et sauvages, et ses conceptions brillaient d'une

splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jugé fou. Ses

courtisans sentaient bien qu'il ne l'était pas. Mais il fallait

l'entendre, le voir, le toucher, pour être sûr qu'il ne l'était pas.

Il avait, à l'occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à

la décoration mobilière des sept salons, et c'était son goût personnel

qui avait commandé le style des travestissements. À coup sûr, c'étaient

des conceptions grotesques. C'était éblouissant, étincelant; il y avait

du piquant et du fantastique,--beaucoup de ce qu'on a vu dans _Hernani_.

Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement équipées,

incongrûment bâties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y

avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu du

terrible, et du dégoûtant à foison. Bref, c'était comme une multitude de

rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept salons. Et ces rêves se

contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres; et l'on

eût dit qu'ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs

étranges de l'orchestre étaient l'écho de leurs pas.

Et, de temps en temps, on entend sonner l'horloge d'ébène de la salle de

velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrête, tout se tait, excepté

la voix de l'horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs

postures. Mais les échos de la sonnerie s'évanouissent,--ils n'ont duré

qu'un instant,--et à peine ont-ils fui, qu'une hilarité légère et mal

contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rêves

revivent, et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais,

reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le

rayonnement des trépieds. Mais, dans la chambre qui est là-bas tout à

l'ouest, aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance,

et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang,

et la noirceur des draperies funèbres est effrayante; et à l'étourdi qui

met le pied sur le tapis funèbre l'horloge d'ébène envoie un carillon

plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les

oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des

autres salles.

Quant à ces pièces-là, elles fourmillaient de monde, et le coeur de la

vie y battait fiévreusement. Et la fête tourbillonnait toujours lorsque

s'éleva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit,

la musique s'arrêta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se

fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre de

l'horloge avait cette fois douze coups à sonner; aussi, il se peut bien

que plus de pensée se soit glissée dans les méditations de ceux qui

pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour

cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers

échos du dernier coup fussent noyés dans le silence, avaient eu le temps

de s'apercevoir de la présence d'un masque qui jusque-là n'avait

aucunement attiré l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion

s'étant répandue en un chuchotement à la ronde, il s'éleva de toute

l'assemblée un bourdonnement, un murmure significatif d'étonnement et de

désapprobation,--puis, finalement, de terreur, d'horreur et de dégoût.

Dans une réunion de fantômes telle que je l'ai décrite, il fallait sans

doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle

sensation. La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à

peu près illimitée; mais le personnage en question avait dépassé

l'extravagance d'un Hérode, et franchi les bornes--cependant

complaisantes--du décorum imposé par le prince. Il y a dans les coeurs

des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans

émotion. Même chez les dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort

sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas

jouer. Toute l'assemblée parut alors sentir profondément le mauvais goût

et l'inconvenance de la conduite et du costume de l'étranger. Le

personnage était grand et décharné, et enveloppé d'un suaire de la tête

aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la

physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait

difficilement découvert d'artifice. Et cependant, tous ces fous auraient

peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le

masque avait été jusqu'à adopter le type de la _Mort Rouge_. Son

vêtement était barbouillé de sang,--et son large front, ainsi que tous

les traits de sa face, étaient aspergés de l'épouvantable écarlate.

Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de

spectre,--qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour

mieux soutenir son rôle, se promenait çà et là à travers les

danseurs,--on le vit d'abord convulsé par un violent frisson de terreur

ou de dégoût; mais, une seconde après, son front s'empourpra de rage.

--Qui ose,--demanda-t-il, d'une voix enrouée, aux courtisans debout près

de lui,--qui ose nous insulter par cette ironie blasphématoires?

Emparez-vous de lui, et démasquez-le,--que nous sachions qui nous aurons

à pendre aux créneaux, au lever du soleil!

C'était dans la chambre de l'est ou chambre bleue que se trouvait le

prince Prospero, quand il prononça ces paroles. Elles retentirent

fortement et clairement à travers les sept salons,--car le prince était

un homme impérieux et robuste, et la musique s'était tue à un signe de

sa main.

C'était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de

pâles courtisans à ses côtés. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut

parmi le groupe un léger mouvement en avant dans la direction de

l'intrus, qui fut un instant presque à leur portée, et qui maintenant,

d'un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en plus du

prince. Mais, par suite d'une certaine terreur indéfinissable que

l'audace insensée du masque avait inspirée à toute la société, il ne se

trouva personne pour lui mettre la main dessus; si bien que, ne trouvant

aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne du prince; et pendant

que l'immense assemblée, comme obéissant à un seul mouvement, reculait

du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans

interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l'avait tout d'abord

caractérisé, de la chambre bleue à la chambre pourpre,--de la chambre

pourpre à la chambre verte,--de la verte à l'orange,--de celle-ci à la

blanche,--et de celle-là à la violette, avant qu'on eût fait un

mouvement décisif pour l'arrêter.

Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et

la honte de sa lâcheté d'une minute, s'élança précipitamment à travers

les six chambres, où nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'était

emparée de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'était

approché impétueusement à une distance de trois ou quatre pieds du

fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l'extrémité

de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui

le poursuivait. Un cri aigu partit,--et le poignard glissa avec un

éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero tombait mort une

seconde après.

Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques

se précipita à la fois dans la chambre noire; et, saisissant l'inconnu,

qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre

de l'horloge d'ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans

nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu'ils

avaient empoignés avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme

palpable.

On reconnut alors la présence de la _Mort Rouge_. Elle était venue comme

un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les

salles de l'orgie inondées d'une rosée sanglante, et chacun mourut dans

la posture désespérée de sa chute.

Et la vie de l'horloge d'ébène disparut avec celle du dernier de ces

êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les Ténèbres,

et la Ruine, et la _Mort Rouge_ établirent sur toutes choses leur empire

illimité.

LE ROI PESTE

HISTOIRE CONTENANT UNE ALLÉGORIE

_Les dieux souffrent et autorisent fort bien chez les rois les choses

qui leur font horreur dans les chemins de la canaille._

BUCKHURST, _Ferrex et Porrex._

Vers minuit environ, pendant une nuit du mois d'octobre, sous le règne

chevaleresque d'Édouard III, deux matelots appartenant à l'équipage du

_Free-and-Easy_, goélette de commerce faisant le service entre l'Écluse

(Belgique) et la Tamise, et qui était alors à l'ancre dans cette

rivière, furent très-émerveillés de se trouver assis dans la salle d'une

taverne de la paroisse Saint-André, à Londres,--laquelle taverne portait

pour enseigne la portraiture du _Joyeux Loup de mer_.

La salle, quoique mal construite, noircie par la fumée, basse de

plafond, et ressemblant d'ailleurs à tous les cabarets de cette époque,

était néanmoins, dans l'opinion des groupes grotesques de buveurs

disséminés çà et là, suffisamment bien appropriée à sa destination.

De ces groupes, nos deux matelots formaient, je crois, le plus

intéressant, sinon le plus remarquable.

Celui qui paraissait être l'aîné, et que son compagnon appelait du nom

caractéristique de _Legs_ (jambes), était aussi de beaucoup le plus

grand des deux. Il pouvait bien avoir six pieds et demi, et une courbure

habituelle des épaules semblait la conséquence nécessaire d'une aussi

prodigieuse stature.--Son superflu en hauteur était néanmoins plus que

compensé par des déficits à d'autres égards. Il était excessivement

maigre, et il aurait pu, comme l'affirmaient ses camarades, remplacer,

quand il était ivre, une flamme de tête de mât, et à jeun le bout-dehors

du foc. Mais évidemment ces plaisanteries et d'autres analogues

n'avaient jamais produit aucun effet sur les muscles cachinnatoires du

loup de mer. Avec ses pommettes saillantes, son grand nez de faucon, son

menton fuyant, sa mâchoire inférieure déprimée et ses énormes yeux

blancs protubérants, l'expression de sa physionomie, quoique empreinte

d'une espèce d'indifférence bourrue pour toutes choses, n'en était pas

moins solennelle et sérieuse, au delà de toute imitation et de toute

description.

Le plus jeune matelot était, dans toute son apparence extérieure,

l'inverse et la réciproque de son camarade. Une paire de jambes arquées

et trapues supportait sa personne lourde et ramassée, et ses bras

singulièrement courts et épais, terminés par des poings plus

qu'ordinaires, pendillaient et se balançaient à ses côtés comme les

ailerons d'une tortue de mer. De petits yeux, d'une couleur non précise,

scintillaient, profondément enfoncés dans sa tête. Son nez restait

enfoui dans la masse de chair qui enveloppait sa face ronde, pleine et

pourprée, et sa grosse lèvre supérieure se reposait complaisamment sur

l'inférieure, encore plus grosse, avec un air de satisfaction

personnelle, augmenté par l'habitude qu'avait le propriétaire desdites

lèvres de les lécher de temps à autre. Il regardait évidemment son grand

camarade de bord avec un sentiment moitié d'ébahissement, moitié de

raillerie; et parfois, quand il le contemplait en face, il avait l'air

du soleil empourpré, contemplant, avant de se coucher, le haut des

rochers de Ben-Nevis.

Cependant les pérégrinations du digne couple dans les différentes

tavernes du voisinage pendant les premières heures de la nuit avaient

été variées et pleines d'événements. Mais les fonds, même les plus

vastes, ne sont pas éternels, et c'était avec des poches vides que nos

amis s'étaient aventurés dans le cabaret en question.

Au moment précis où commence proprement cette histoire, Legs et son

compagnon Hugh Tarpaulin étaient assis, chacun les deux coudes appuyés

sur la vaste table de chêne, au milieu de la salle, et les joues entre

les mains. À l'abri d'un vaste flacon de _humming-stuffnon payé, ils

lorgnaient les mots sinistres: _Pas de craie_[6],--qui non sans

étonnement et sans indignation de leur part, étaient écrits sur la porte

en caractères de craie,--cette impudente craie qui osait se déclarer

absente! Non que la faculté de déchiffrer les caractères

écrits,--faculté considérée parmi le peuple de ce temps comme un peu

moins cabalistique que l'art de les tracer,--eût pu, en stricte justice,

être imputée aux deux disciples de la mer; mais il y avait, pour dire la

vérité, un certain tortillement dans la tournure des lettres,--et dans

l'ensemble je ne sais quelle indescriptible embardée,--qui présageaient,

dans l'opinion des deux marins, une sacrée secousse et un sale temps, et

qui les décidèrent tout d'un coup, suivant le langage métaphorique de

Legs, à veiller aux pompes, à serrer toute la toile et à fuir devant le

vent.

En conséquence, ayant consommé ce qui restait d'ale, et solidement

agrafé leurs courts pourpoints, finalement ils prirent leur élan vers la

rue. Tarpaulin, il est vrai, entra deux fois dans la cheminée, la

prenant pour la porte, mais enfin leur fuite s'effectua heureusement,

et, une demi-heure après minuit, nos deux héros avaient paré au grain et

filaient rondement à travers une ruelle sombre dans la direction de

l'escalier Saint-André, chaudement poursuivis par la tavernière du

_Joyeux Loup de mer._

Bien des années avant et après l'époque où se passe cette dramatique

histoire, toute l'Angleterre, mais plus particulièrement la métropole,

retentissait périodiquement du cri sinistre:--la Peste! La Cité était en

grande partie dépeuplée,--et, dans ces horribles quartiers avoisinant la

Tamise, parmi ces ruelles et ces passages noirs, étroits et immondes,

que le démon de la peste avait choisis, supposait-on alors, pour le lieu

de sa nativité, on ne pouvait rencontrer, se pavanant à l'aise, que

l'effroi, la terreur et la superstition.

Par ordre du roi, ces quartiers étaient condamnés, et il était défendu à

toute personne, sous peine de mort, de pénétrer dans leurs affreuses

solitudes. Cependant, ni le décret du monarque, ni les énormes barrières

élevées à l'entrée des rues, ni la perspective de cette hideuse mort,

qui, presque à coup sûr, engloutissait le misérable qu'aucun péril ne

pouvait détourner de l'aventure, n'empêchaient pas les habitations

démeublées et inhabitées d'être dépouillées, par la main d'une rapine

nocturne, du fer, du cuivre, des plombages, enfin de tout article

pouvant devenir l'objet d'un lucre quelconque.

Il fut particulièrement constaté, à chaque hiver, à l'ouverture annuelle

des barrières, que les serrures, les verrous et les caves secrètes

n'avaient protégé que médiocrement ces amples provisions de vins et

liqueurs, que, vu les risques et les embarras du déplacement, plusieurs

des nombreux marchands ayant boutique dans le voisinage s'étaient

résignés, durant la période de l'exil, à confier à une aussi

insuffisante garantie.

Mais, parmi le peuple frappé de terreur, bien peu de gens attribuaient

ces faits à l'action des mains humaines. Les esprits et les gobelins de

la peste, les démons de la fièvre, tels étaient pour le populaire les

vrais suppôts de malheur; et il se débitait sans cesse là-dessus des

contes à glacer le sang, si bien que toute la masse des bâtiments

condamnés fut à la longue enveloppée de terreur comme d'un suaire, et

que le voleur lui-même, souvent épouvantés par l'horreur superstitieuse

qu'avaient créée ses propres déprédations, laissait le vaste circuit du

quartier maudit aux ténèbres, au silence, à la peste et à la mort.

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 13 / 21 段