La vibration du pendule avait lieu dans un plan faisant angle droit avec

ma longueur. Je vis que le croissant avait été disposé pour traverser la

région du coeur. Il éraillerait la serge de ma robe,--puis il

reviendrait et répéterait son opération,--encore,--et encore. Malgré

l'effroyable dimension de la courbe parcourue (quelque chose comme

trente pieds, peut-être plus), et la sifflante énergie de sa descente,

qui aurait suffi pour couper même ces murailles de fer, en somme tout ce

qu'il pouvait faire, pour quelques minutes, c'était d'érailler ma robe.

Et sur cette pensée je fis une pause. Je n'osais pas aller plus loin que

cette réflexion. Je m'appesantis là-dessus avec une attention opiniâtre,

comme si, par cette insistance, je pouvais arrêter _là_ la descente de

l'acier. Je m'appliquai à méditer sur le son que produirait le croissant

en passant à travers mon vêtement,--sur la sensation particulière et

pénétrante que le frottement de la toile produit sur les nerfs. Je

méditai sur toutes ces futilités, jusqu'à ce que mes dents fussent

agacées.

Plus bas,--plus bas encore,--il glissait toujours plus bas. Je prenais

un plaisir frénétique à comparer sa vitesse de haut en bas avec sa

vitesse latérale. À droite,--à gauche,--et puis il fuyait loin, loin, et

puis il revenait,--avec le glapissement d'un esprit damné!--jusqu'à mon

coeur, avec l'allure furtive du tigre! Je riais et je hurlais

alternativement, selon que l'une ou l'autre idée prenait le dessus.

Plus bas,--invariablement, impitoyablement plus bas! Il vibrait à trois

pouces de ma poitrine! Je m'efforçai violemment--furieusement,--de

délivrer mon bras gauche. Il était libre seulement depuis le coude

jusqu'à la main. Je pouvais faire jouer ma main depuis le plat situé à

côté de moi jusqu'à ma bouche, avec un grand effort,--et rien de plus.

Si j'avais pu briser les ligatures au-dessus du coude, j'aurais saisi le

pendule, et j'aurais essayé de l'arrêter. J'aurais aussi bien essayé

d'arrêter une avalanche!

Toujours plus bas!--incessamment,--inévitablement plus bas! Je respirais

douloureusement, et je m'agitais à chaque vibration. Je me rapetissais

convulsivement à chaque balancement. Mes yeux le suivaient dans sa volée

ascendante et descendante, avec l'ardeur du désespoir le plus insensé;

ils se refermaient spasmodiquement au moment de la descente, quoique la

mort eût été un soulagement,--oh! quel indicible soulagement! Et

cependant je tremblais dans tous mes nerfs, quand je pensais qu'il

suffirait que la machine descendît d'un cran pour précipiter sur ma

poitrine, cette hache aiguisée, étincelante. C'était l'_espérance_ qui

faisait ainsi trembler mes nerfs, et tout mon être se replier. C'était

l'espérance,--l'espérance qui triomphe même sur le chevalet,--qui

chuchote à l'oreille des condamnés à mort, même dans les cachots de

l'Inquisition.

Je vis que dix ou douze vibrations environ mettraient l'acier en contact

immédiat avec mon vêtement,--et avec cette observation entra dans mon

esprit le calme aigu et condensé du désespoir. Pour la première fois

depuis bien des heures,--depuis bien des jours peut-être, je _pensai_.

Il me vint à l'esprit que le bandage, ou sangle, qui m'enveloppait était

d'un seul morceau. J'étais attaché par un lien continu. La première

morsure du rasoir, du croissant, dans une partie quelconque de la

sangle, devait la détacher suffisamment pour permettre à ma main gauche

de la dérouler tout autour de moi. Mais combien devenait terrible dans

ce cas la proximité de l'acier. Et le résultat de la plus légère

secousse, mortel! Était-il vraisemblable, d'ailleurs, que les mignons du

bourreau n'eussent pas prévu et paré cette possibilité? Était-il

probable que le bandage traversât ma poitrine dans le parcours du

pendule? Tremblant de me voir frustré de ma faible espérance,

vraisemblablement ma dernière, je haussai suffisamment ma tête pour voir

distinctement ma poitrine. La sangle enveloppait étroitement mes membres

et mon corps dans tous les sens,--_excepté dans le chemin du croissant

homicide_.

À peine avais-je laissé retomber ma tête dans sa position première, que

je sentis briller dans mon esprit quelque chose que je ne saurais mieux

définir que la moitié non formée de cette idée de délivrance dont j'ai

déjà parlé, et dont une moitié seule avait flotté vaguement dans ma

cervelle, lorsque je portai la nourriture à mes lèvres brûlantes. L'idée

tout entière était maintenant présente;--faible, à peine viable, à peine

définie,--mais enfin complète. Je me mis immédiatement, avec l'énergie

du désespoir, à en tenter l'exécution.

Depuis plusieurs heures, le voisinage immédiat du châssis sur lequel

j'étais couché fourmillait littéralement de rats. Ils étaient

tumultueux, hardis, voraces,--leurs yeux rouges dardés sur moi, comme

s'ils n'attendaient que mon immobilité pour faire de moi leur proie.--À

quelle nourriture,--pensai-je,--ont ils été accoutumés dans ce puits?

Excepté un petit reste, ils avaient dévoré, en dépit de tous mes efforts

pour les en empêcher, le contenu du plat. Ma main avait contracté une

habitude de va-et-vient, de balancement vers le plat; et, à la longue,

l'uniformité machinale du mouvement lui avait enlevé toute son

efficacité. Dans sa voracité cette vermine fixait souvent ses dents

aiguës dans mes doigts. Avec les miettes de la viande huileuse et épicée

qui restait encore, je frottai fortement le bandage partout où je pus

l'atteindre; puis, retirant ma main du sol, je restai immobile et sans

respirer.

D'abord les voraces animaux furent saisis et effrayés du changement,--de

la cessation du mouvement. Ils prirent l'alarme et tournèrent le dos;

plusieurs regagnèrent le puits; mais cela ne dura qu'un moment. Je

n'avais pas compté en vain sur leur gloutonnerie. Observant que je

restais sans mouvement, un ou deux des plus hardis grimpèrent sur le

châssis et flairèrent la sangle. Cela me parut le signal d'une invasion

générale. Des troupes fraîches se précipitèrent hors du puits. Ils

s'accrochèrent au bois,--ils l'escaladèrent et sautèrent par centaines

sur mon corps. Le mouvement régulier du pendule ne les troublait pas le

moins du monde. Ils évitaient son passage et travaillaient activement

sur le bandage huilé. Ils se pressaient,--ils fourmillaient et

s'amoncelaient incessamment sur moi; ils se tortillaient sur ma gorge;

leurs lèvres froides cherchaient les miennes; j'étais à moitié suffoqué

par leur poids multiplié; un dégoût, qui n'a pas de nom dans le monde,

soulevait ma poitrine et glaçait mon coeur comme un pesant vomissement.

Encore une minute, et je sentais que l'horrible opération serait finie.

Je sentais positivement le relâchement du bandage; je savais qu'il

devait être déjà coupé en plus d'un endroit. Avec une résolution

surhumaine, je restai _immobile_. Je ne m'étais pas trompé dans mes

calculs,--je n'avais pas souffert en vain. À la longue, je sentis que

j'étais _libre_. La sangle pendait en lambeaux autour de mon corps; mais

le mouvement du pendule attaquait déjà ma poitrine; il avait fendu la

serge de ma robe; il avait coupé la chemise de dessous; il fit encore

deux oscillations,--et une sensation de douleur aiguë traversa tous mes

nerfs. Mais l'instant du salut était arrivé. À un geste de ma main, mes

libérateurs s'enfuirent tumultueusement. Avec un mouvement tranquille et

résolu,--prudent et oblique,--lentement et en m'aplatissant,--je me

glissai hors de l'étreinte du bandage et des atteintes du cimeterre.

Pour le moment du moins, _j'étais libre_.

Libre!--et dans la griffe de l'Inquisition! J'étais à peine sorti de mon

grabat d'horreur, j'avais à peine fait quelques pas sur le pavé de la

prison, que le mouvement de l'infernale machine cessa, et que je la vis

attirée par une force invisible à travers le plafond. Ce fut une leçon

qui me mit le désespoir dans le coeur. Tous mes mouvements étaient

indubitablement épiés. Libre!--je n'avais échappé à la mort sous une

espèce d'agonie que pour être livré à quelque chose de pire que la mort

sous quelque autre espèce. À cette pensée, je roulai mes yeux

convulsivement sur les parois de fer qui m'enveloppaient. Quelque chose

de singulier--un changement que d'abord je ne pus apprécier

distinctement--se produisit dans la chambre,--c'était évident. Durant

quelques minutes d'une distraction pleine de rêves et de frissons, je me

perdis dans de vaines et incohérentes conjectures. Pendant ce temps, je

m'aperçus pour la première fois de l'origine de la lumière sulfureuse

qui éclairait la cellule. Elle provenait d'une fissure large à peu près

d'un demi-pouce, qui s'étendait tout autour de la prison à la base des

murs, qui paraissaient ainsi et étaient en effet complètement séparés du

sol. Je tâchai, mais bien en vain, comme on le pense, de regarder par

cette ouverture.

Comme je me relevais découragé, le mystère de l'altération de la chambre

se dévoila tout d'un coup à mon intelligence. J'avais observé que, bien

que les contours des figures murales fussent suffisamment distincts, les

couleurs semblaient altérées et indécises. Ces couleurs venaient de

prendre et prenaient à chaque instant un éclat saisissant et

très-intense, qui donnait à ces images fantastiques et diaboliques un

aspect dont auraient frémi des nerfs plus solides que les miens. Des

yeux de démons, d'une vivacité féroce et sinistre, étaient dardés sur

moi de mille endroits, où primitivement je n'en soupçonnais aucun, et

brillaient de l'éclat lugubre d'un feu que je voulais absolument, mais

en vain, regarder comme imaginaire.

_Imaginaire_!--Il me suffisait de respirer pour attirer dans mes

narines la vapeur du fer chauffé! Une odeur suffocante se répandit dans

la prison! Une ardeur plus profonde se fixait à chaque instant dans les

yeux dardés sur mon agonie! Une teinte plus riche de rouge s'étalait sur

ces horribles peintures de sang! J'étais haletant! Je respirais avec

effort! Il n'y avait pas à douter du dessein de mes bourreaux,--oh! les

plus impitoyables, oh! les plus démoniaques des hommes! Je reculai loin

du métal ardent vers le centre du cachot. En face de cette destruction

par le feu, l'idée de la fraîcheur du puits surprit mon âme comme un

baume. Je me précipitai vers ses bords mortels. Je tendis mes regards

vers le fond. L'éclat de la voûte enflammée illuminait ses plus secrètes

cavités. Toutefois, pendant un instant d'égarement, mon esprit se refusa

à comprendre la signification de ce que je voyais. À la fin, cela entra

dans mon âme,--de force, victorieusement; cela s'imprima en feu sur ma

raison frissonnante. Oh une voix, une voix pour parler!--Oh!

horreur--Oh! toutes les horreurs, excepté celle-là!--Avec un cri, je me

rejetai loin de la margelle, et, cachant mon visage dans mes mains, je

pleurai amèrement.

La chaleur augmentait rapidement, et une fois encore je levai les yeux,

frissonnant comme dans un accès de fièvre. Un second changement avait eu

lieu dans la cellule,--et maintenant ce changement était évidemment dans

la _forme_. Comme la première fois, ce fut d'abord en vain que je

cherchai à apprécier ou à comprendre ce qui se passait. Mais on ne me

laissa pas longtemps dans le doute. La vengeance de l'Inquisition

marchait grand train, déroutée deux fois par mon bonheur, et il n'y

avait pas à jouer plus longtemps avec le Roi des Épouvantements. La

chambre avait été carrée. Je m'apercevais que deux de ses angles de fer

étaient maintenant aigus,--deux conséquemment obtus. Le terrible

contraste augmentait rapidement, avec un grondement, un gémissement

sourd. En un instant, la chambre avait changé sa forme en celle d'un

losange. Mais la transformation ne s'arrêta pas là. Je ne désirais pas,

je n'espérais pas qu'elle s'arrêtât. J'aurais appliqué les murs rouges

contre ma poitrine, comme un vêtement d'éternelle paix.--La mort,--me

dis-je,--n'importe quelle mort, excepté celle du puits!--Insensé!

comment n'avais-je pas compris _qu'il fallait le puits_, que _ce puits

seul_ était la raison du fer brûlant qui m'assiégeait? Pouvais-je

résister à son ardeur? Et, même en le supposant, pouvais-je me roidir

contre sa pression? Et maintenant, le losange s'aplatissait,

s'aplatissait avec une rapidité qui ne me laissait pas le temps de la

réflexion. Son centre, placé sur la ligne de sa plus grande largeur,

coïncidait juste avec le gouffre béant. J'essayai de reculer,--mais les

murs, en se resserrant, me pressaient irrésistiblement. Enfin, il vint

un moment où mon corps brûlé et contorsionné trouvait à peine sa place,

où il y avait à peine place pour mon pied sur le sol de la prison. Je ne

luttais plus, mais l'agonie de mon âme s'exhala dans un grand et long

cri suprême de désespoir. Je sentis que je chancelais sur le bord,--je

détournai les yeux...

Mais voilà comme un bruit discordant de voix humaines! Une explosion, un

ouragan de trompettes! Un puissant rugissement comme celui d'un millier

de tonnerres! Les murs de feu reculèrent précipitamment! Un bras étendu

saisit le mien comme je tombais, défaillant, dans l'abîme. C'était le

bras du général Lasalle. L'armée française était entrée à Tolède.

L'Inquisition était dans les mains de ses ennemis...

HOP-FROG

Je n'ai jamais connu personne qui eût plus d'entrain et qui fût plus

porté à la facétie que ce brave roi. Il ne vivait que pour les farces.

Raconter une bonne histoire dans le genre bouffon, et la bien raconter,

c'était le plus sûr chemin pour arriver à sa faveur. C'est pourquoi ses

sept ministres étaient tous gens distingués par leurs talents de

farceurs. Ils étaient tous taillés d'après le patron royal,--vaste

corpulence, adiposité, inimitable aptitude pour la bouffonnerie. Que les

gens engraissent par la farce ou qu'il y ait dans la graisse quelque

chose qui prédispose à la farce, c'est une question que je n'ai jamais

pu décider; mais il est certain qu'un farceur maigre peut s'appeler

_rara avis in terris_.

Quant aux raffinements, ou _ombres_ de l'esprit, comme il les appelait

lui-même, le roi s'en souciait médiocrement. Il avait une admiration

spéciale pour la _largeur_ dans la facétie, et il la digérait même en

_longueur_, pour l'amour d'elle. Les délicatesses l'ennuyaient. Il

aurait préféré le _Gargantua_ de Rabelais au _Zadig_ de Voltaire, et

par-dessus tout les bouffonneries en action accommodaient son goût, bien

mieux encore que les plaisanteries en paroles.

À l'époque où se passe cette histoire, les bouffons de profession

n'étaient pas tout à fait passés de mode à la cour. Quelques-unes des

grandes _puissances_ continentales gardaient encore leurs _fous_;

c'étaient des malheureux, bariolés, ornés de bonnets à sonnettes, et qui

devaient être toujours prêts à livrer, à la minute, des bons mots

subtils, en échange des miettes qui tombaient de la table royale.

_Notre roi_, naturellement, avait son fou. Le fait est qu'il _sentait le

besoin_ de quelque chose dans le sens de la folie,--ne fût-ce que pour

contrebalancer la pesante sagesse des sept hommes sages qui lui

servaient de ministres,--pour ne pas parler de lui.

Néanmoins, son fou, son bouffon de profession, n'était pas seulement un

fou. Sa valeur était triplée aux yeux du roi par le fait qu'il était en

même temps nain et boiteux. Dans ce temps-là, les nains étaient à la

cour aussi communs que les fous; et plusieurs monarques auraient trouvé

difficile de passer leur temps,--le temps est plus long à la cour que

partout ailleurs,--sans un bouffon pour les faire rire, et un nain pour

en rire. Mais, comme je l'ai déjà remarqué, tous ces bouffons, dans

quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, sont gras, ronds et massifs,--de

sorte que c'était pour notre roi une ample source d'orgueil de posséder

dans Hop-Frog--c'était le nom du fou,--un triple trésor en une seule

personne.

Je crois que le nom de Hop-Frog n'était pas celui dont l'avaient baptisé

ses parrains, mais qu'il lui avait été conféré par l'assentiment unanime

des sept ministres, en raison de son impuissance à marcher comme les

autres hommes[5]. Dans le fait, Hop-Frog ne pouvait se mouvoir qu'avec

une sorte d'allure _interjectionnelle_,--quelque chose entre le saut et

le tortillement,--une espèce de mouvement qui était pour le roi une

récréation perpétuelle et, naturellement, une jouissance; car,

nonobstant la proéminence de sa panse et une bouffissure

constitutionnelle de la tête, le roi passait aux yeux de toute sa cour

pour un fort bel homme.

Mais, bien que Hop-Frog, grâce à la distorsion de ses jambes, ne pût se

mouvoir que très-laborieusement dans un chemin ou sur un parquet, la

prodigieuse puissance musculaire dont la nature avait doué ses bras,

comme pour compenser l'imperfection de ses membres inférieurs, le

rendait apte à accomplir maints traits d'une étonnante dextérité, quand

il s'agissait d'arbres, de cordes, ou de quoi que ce soit où l'on pût

grimper. Dans ces exercices-là, il avait plutôt l'air d'un écureuil ou

d'un petit singe que d'une grenouille.

Je ne saurais dire précisément de quel pays Hop-Frog était originaire.

Il venait sans doute de quelque région barbare, dont personne n'avait

entendu parler,--à une vaste distance de la cour de notre roi. Hop-Frog

et une jeune fille un peu moins naine que lui,--mais admirablement bien

proportionnée et excellente danseuse,--avaient été enlevés à leurs

foyers respectifs, dans des provinces limitrophes, et envoyés en présent

au roi par un de ses généraux chéris de la victoire.

Dans de pareilles circonstances, il n'y avait rien d'étonnant à ce

qu'une étroite intimité se fût établie entre les deux petits captifs. En

réalité, ils devinrent bien vite deux amis jurés. Hop-Frog, qui, bien

qu'il se mît en grands frais de bouffonnerie, n'était nullement

populaire, ne pouvait pas rendre à Tripetta de grands services; mais

elle, en raison de sa grâce et de son exquise beauté--de naine,--elle

était universellement admirée et choyée; elle possédait donc beaucoup

d'influence et ne manquait jamais d'en user, en toute occasion, au

profit de son cher Hop-Frog.

Dans une grande occasion solennelle,--je ne sais plus laquelle,--le roi

résolut de donner un bal masqué; et, chaque fois qu'une mascarade ou

toute autre fête de ce genre avait lieu à la cour, les talents de

Hop-Frog et de Tripetta étaient à coup sûr mis en réquisition. Hop-Frog,

particulièrement, était si inventif en matière de décorations, de types

nouveaux, et de travestissements pour les bals masqués, qu'il semblait

que rien ne pût se faire sans son assistance.

La nuit marquée par la fête était arrivée. Une salle splendide avait été

disposée, sous l'oeil de Tripetta, avec toute l'ingéniosité possible

pour donner de l'éclat à une mascarade. Toute la cour était dans la

fièvre de l'attente. Quant aux costumes et aux rôles, chacun, on le

pense bien, avait fait son choix en cette matière. Beaucoup de personnes

avaient déterminé les rôles qu'elles adopteraient, une semaine ou même

un mois d'avance; et, en somme, il n'y avait incertitude ni indécision

nulle part,--excepté chez le roi et ses sept ministres. Pourquoi

hésitaient-ils? je ne saurais le dire,--à moins que ce ne fût encore une

manière de farce. Plus vraisemblablement, il leur était difficile

d'attraper leur idée, à cause qu'ils étaient si gros! Quoi qu'il en

soit, le temps fuyait et, comme dernière ressource, ils envoyèrent

chercher Tripetta et Hop-Frog.

Quand les deux petits amis obéirent à l'ordre du roi, ils le trouvèrent

prenant royalement le vin avec les sept membres de son conseil privé;

mais le monarque semblait de fort mauvaise humeur. Il savait que

Hop-Frog craignait le vin; car cette boisson excitait le pauvre boiteux

jusqu'à la folie; et la folie n'est pas une manière de sentir bien

réjouissante. Mais le roi aimait ses propres charges et prenait plaisir

à forcer Hop-Frog à boire, et,--suivant l'expression royale,--à _être

gai_.

--Viens ici, Hop-Frog,--dit-il, comme le bouffon et son amie entraient

dans la chambre;--avale-moi cette rasade à la santé de vos amis absents

(ici Hop-Frog soupira), et sers-nous de ton imaginative. Nous avons

besoin de types,--de _caractères_, mon brave!--de quelque chose de

nouveau--d'extraordinaire. Nous sommes fatigués de cette éternelle

monotonie. Allons, bois!--le vin allumera ton génie!

Hop-Frog s'efforça, comme d'habitude, de répondre par un bon mot aux

avances du roi; mais l'effort fut trop grand. C'était justement le jour

de naissance du pauvre nain, et l'ordre de boire _à ses amis absents_

fit jaillir les larmes de ses yeux. Quelques larges gouttes amères

tombèrent dans la coupe pendant qu'il la recevait humblement de la main

de son tyran.

--Ha! ha! ha!--rugit ce dernier, comme le nain épuisait la coupe avec

répugnance,--vois ce que peut faire un verre de bon vin! Eh! tes yeux

brillent déjà!

Pauvre garçon! Ses larges yeux étincelaient plutôt qu'ils ne brillaient,

car l'effet du vin sur son excitable cervelle était aussi puissant

qu'instantané. Il plaça nerveusement le gobelet sur la table, et promena

sur l'assistance un regard fixe et presque fou. Ils semblaient tous

s'amuser prodigieusement du succès de la _farce_ royale.

--Et maintenant, à l'ouvrage!--dit le premier ministre, un très-gros

homme.

--Oui,--dit le roi;--allons! Hop-Frog, prête-nous ton assistance. Des

types, mon beau garçon! des caractères! nous avons besoin de

_caractère_!--nous en avons tous besoin!--ha! ha! ha!

Et, comme ceci visait sérieusement au bon mot, ils firent, tous sept,

chorus au rire royal. Hop-Frog rit aussi, mais faiblement et d'un rire

distrait.

--Allons! allons!--dit le roi impatienté,--est-ce que tu ne trouves

rien?

--Je tâche de trouver quelque chose de _nouveau_,--répéta le nain d'un

air perdu; car il était tout à fait égaré par le vin.

--Tu tâches!--cria le tyran, férocement.--Qu'entends-tu par ce mot? Ah!

je comprends. Vous boudez, et il vous faut encore du vin. Tiens! avale

ça!--et il remplit une nouvelle coupe et la tendit toute pleine au

boiteux, qui la regarda et respira comme essoufflé.

--Bois, te dis-je!--cria le monstre,--ou par les démons!...

Le nain hésitait. Le roi devint pourpre de rage. Les courtisans

souriaient cruellement. Tripetta, pâle comme un cadavre, s'avança

jusqu'au siège du monarque, et, s'agenouillant devant lui, elle le

supplia d'épargner son ami.

Le tyran la regarda pendant quelques instants, évidemment stupéfait

d'une pareille audace. Il semblait ne savoir que dire ni que faire,--ni

comment exprimer son indignation d'une manière suffisante. À la fin,

sans prononcer une syllabe, il la repoussa violemment loin de lui, et

lui jeta à la face le contenu de la coupe pleine jusqu'aux bords.

La pauvre petite se releva du mieux qu'elle put, et, n'osant pas même

soupirer, elle reprit sa place au pied de la table.

Il y eut pendant une demi-minute un silence de mort, pendant lequel on

aurait entendu tomber une feuille, une plume. Ce silence fut interrompu

par une espèce de grincement sourd, mais rauque et prolongé, qui sembla

jaillir tout d'un coup de tous les coins de la chambre.

--Pourquoi,--pourquoi,--pourquoi faites-vous ce bruit?--demanda le roi,

se retournant avec fureur vers le nain.

Ce dernier semblait être revenu à peu près de son ivresse, et, regardant

fixement, mais avec tranquillité, le tyran en face, il s'écria

simplement:

--Moi,--moi? Comment pourrait-ce être moi?

--Le son m'a semblé venir du dehors,--observa l'un des

courtisans;--j'imagine que c'est le perroquet, à la fenêtre, qui aiguise

son bec aux barreaux de sa cage.

--C'est vrai,--répliqua le monarque, comme très-soulagé par cette

idée;--mais, sur mon honneur de chevalier, j'aurais juré que c'était le

grincement des dents de ce misérable.

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 11 / 21 段