J'étais brisé,--brisé jusqu'à la mort par cette longue agonie; et, quand

enfin ils me délièrent et qu'il me fut permis de m'asseoir, je sentis

que mes sens m'abandonnaient. La sentence,--la terrible sentence de

mort,--fut la dernière phrase distinctement accentuée qui frappa mes

oreilles. Après quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer

dans le bourdonnement indéfini d'un rêve. Ce bruit apportait dans mon

âme l'idée d'une rotation,--peut-être parce que dans mon imagination je

l'associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort peu de

temps; car tout d'un coup je n'entendis plus rien. Toutefois, pendant

quelque temps encore, je vis mais avec quelle terrible exagération! Je

voyais les lèvres des juges en robe noire. Elles m'apparaissaient

blanches,--plus blanches que la feuille sur laquelle je trace ces

mots,--et minces jusqu'au grotesque; amincies par l'intensité de leur

expression de dureté,--d'immuable résolution,--de rigoureux mépris de la

douleur humaine. Je voyais que les décrets de ce qui pour moi

représentait le Destin coulaient encore de ces lèvres. Je les vis se

tordre en une phrase de mort. Je les vis figurer les syllabes de mon

nom; et je frissonnai, sentant que le son ne suivait pas le mouvement.

Je vis aussi, pendant quelques moments d'horreur délirante, la molle et

presque imperceptible ondulation des draperies noires qui revêtaient les

murs de la salle. Et alors ma vue tomba sur les sept grands flambeaux

qui étaient posés sur la table. D'abord, ils revêtirent l'aspect de la

Charité, et m'apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient

me sauver; mais alors, et tout d'un coup, une nausée mortelle envahit

mon âme, et je sentis chaque fibre de mon être frémir comme si j'avais

touché le fil d'une pile voltaïque; et les formes angéliques devenaient

des spectres insignifiants, avec des têtes de flamme, et je voyais bien

qu'il n'y avait aucun secours à espérer d'eux. Et alors se glissa dans

mon imagination comme une riche note musicale, l'idée du repos délicieux

qui nous attend dans la tombe. L'idée vint doucement et furtivement, et

il me semble qu'il me fallut un long temps pour en avoir une

appréciation complète; mais, au moment même où mon esprit commençait

enfin à bien sentir et à choyer cette idée, les figures des juges

s'évanouirent comme par magie; les grands flambeaux se réduisirent à

néant; leurs flammes s'éteignirent entièrement; le noir des ténèbres

survint: toutes sensations parurent s'engloutir comme dans un plongeon

fou et précipité de l'âme dans l'Hadès. Et l'univers ne fut plus que

nuit, silence, immobilité.

J'étais évanoui; mais cependant je ne dirai pas que j'eusse perdu toute

conscience. Ce qu'il m'en restait, je n'essaierai pas de le définir, ni

même de le décrire; mais enfin tout n'était pas perdu. Dans le plus

profond sommeil,--non! Dans le délire,--non! Dans

l'évanouissement,--non! Dans la mort,--non! Même dans le tombeau tout

n'est pas perdu. Autrement, il n'y aurait pas d'immortalité pour

l'homme. En nous éveillant du plus profond sommeil, nous déchirons la

toile aranéeuse de quelque rêve. Cependant, une seconde après,--tant

était frêle peut-être ce tissu,--nous ne nous souvenons pas d'avoir

rêvé. Dans le retour de l'évanouissement à la vie, il y a deux degrés:

le premier, c'est le sentiment de l'existence morale ou spirituelle; le

second, le sentiment de l'existence physique. Il semble probable que,

si, en arrivant au second degré, nous pouvions évoquer les impressions

du premier, nous y retrouverions tous les éloquents souvenirs du gouffre

transmondain. Et ce gouffre, quel est-il? Comment du moins

distinguerons-nous ses ombres de celles de la tombe? Mais, si les

impressions de ce que j'ai appelé le premier degré ne reviennent pas à

l'appel de la volonté, toutefois, après un long intervalle,

n'apparaissent-elles pas sans y être invitées, cependant que nous nous

émerveillons d'où elles peuvent sortir? Celui-là qui ne s'est jamais

évanoui n'est pas celui qui découvre d'étranges palais et des visages

bizarrement familiers dans les braises ardentes; ce n'est pas lui qui

contemple, flottantes au milieu de l'air, les mélancoliques visions que

le vulgaire ne peut apercevoir; ce n'est pas lui qui médite sur le

parfum de quelque fleur inconnue,--ce n'est pas lui dont le cerveau

s'égare dans le mystère de quelque mélodie qui jusqu'alors n'avait

jamais arrêté son attention.

Au milieu de mes efforts répétés et intenses, de mon énergique

application à ramasser quelque vestige de cet état de néant apparent

dans lequel avait glissé mon âme, il y a eu des moments où je rêvais que

je réussissais; il y a eu de courts instants, de très-courts instants où

j'ai conjuré des souvenirs que ma raison lucide, dans une époque

postérieure, m'a affirmé ne pouvoir se rapporter qu'à cet état où la

conscience paraît annihilée. Ces ombres de souvenirs me présentent,

très-indistinctement, de grandes figures qui m'enlevaient, et

silencieusement me transportaient en bas,--et encore en bas,--toujours

plus bas,--jusqu'au moment où un vertige horrible m'oppressa à la simple

idée de l'infini dans la descente. Elles me rappellent aussi je ne sais

quelle vague horreur que j'éprouvais au coeur, en raison même du calme

surnaturel de ce coeur. Puis vient le sentiment d'une immobilité

soudaine dans tous les êtres environnants; comme si ceux qui me

portaient,--un cortège de spectres!--avaient dépassé dans leur descente

les limites de l'illimité, et s'étaient arrêtés, vaincus par l'infini

ennui de leur besogne. Ensuite mon âme retrouve une sensation de fadeur

et d'humidité; et puis tout n'est plus que folie,--la folie d'une

mémoire qui s'agite dans l'abominable.

Très-soudainement revinrent dans mon âme son et mouvement,--le mouvement

tumultueux du coeur, et dans mes oreilles le bruit de ses battements.

Puis une pause dans laquelle tout disparaît. Puis, de nouveau, le son,

le mouvement et le toucher,--comme une sensation vibrante pénétrant mon

être. Puis, la simple conscience de mon existence, sans

pensée,--situation qui dura longtemps. Puis, très-soudainement, la

_pensée_, et une terreur frissonnante, et un ardent effort de comprendre

au vrai mon état. Puis un vif désir de retomber dans l'insensibilité.

Puis brusque renaissance de l'âme et tentative réussie de mouvement. Et

alors le souvenir complet du procès, des draperies noires, de la

sentence, de ma faiblesse, de mon évanouissement. Quant à tout ce qui

suivit, l'oubli le plus complet; ce n'est que plus tard et par

l'application la plus énergique que je suis parvenu à me le rappeler

vaguement.

Jusque-là, je n'avais pas ouvert les yeux, je sentais que j'étais couché

sur le dos et sans liens. J'étendis ma main, et elle tomba lourdement

sur quelque chose d'humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant

quelques minutes, m'évertuant à deviner où je pouvais être et _ce que_

j'étais devenu. J'étais impatient de me servir de mes yeux, mais je

n'osais pas. Je redoutais le premier coup d'oeil sur les objets

environnants. Ce n'était pas que je craignisse de regarder des choses

horribles, mais j'étais épouvanté de l'idée de ne rien voir. À la

longue, avec une folle angoisse de coeur, j'ouvris vivement les yeux.

Mon affreuse pensée se trouvait donc confirmée. La noirceur de

l'éternelle nuit m'enveloppait. Je fis un effort pour respirer. Il me

semblait que l'intensité des ténèbres m'oppressait et me suffoquait.

L'atmosphère était intolérablement lourde. Je restai paisiblement

couché, et je fis un effort pour exercer ma raison. Je me rappelai les

procédés de l'Inquisition, et, partant de là, je m'appliquai à en

déduire ma position réelle. La sentence avait été prononcée, et il me

semblait que, depuis lors, il s'était écoulé un long intervalle de

temps. Cependant, je n'imaginai pas un seul instant que je fusse

réellement mort. Une telle idée, en dépit de toutes les fictions

littéraires, est tout à fait incompatible avec l'existence réelle;--mais

où étais-je, et dans quel état? Les condamnés à mort, je le savais,

mouraient ordinairement dans les _auto-da-fé_. Une solennité de ce genre

avait été célébrée le soir même du jour de mon jugement. Avais-je été

réintégré dans mon cachot pour y attendre le prochain sacrifice qui ne

devait avoir lieu que dans quelques mois? Je vis tout d'abord que cela

ne pouvait pas être. Le contingent des victimes avait été mis

immédiatement en réquisition; de plus, mon premier cachot, comme toutes

les cellules des condamnés à Tolède, était pavé de pierres, et la

lumière n'en était pas tout à fait exclue.

Tout à coup une idée terrible chassa le sang par torrents vers mon

coeur, et pendant quelques instants, je retombai de nouveau dans mon

insensibilité. En revenant à moi, je me dressai d'un seul coup sur mes

pieds, tremblant convulsivement dans chaque fibre. J'étendis follement

mes bras au-dessus et autour de moi, dans tous les sens. Je ne sentais

rien; cependant, je tremblais de faire un pas, j'avais peur de me

heurter contre les murs de ma tombe. La sueur jaillissait de tous mes

pores et s'arrêtait en grosses gouttes froides sur mon front. L'agonie

de l'incertitude devint à la longue intolérable, et je m'avançai avec

précaution, étendant les bras et dardant mes yeux hors de leurs orbites,

dans l'espérance de surprendre quelque faible rayon de lumière. Je fis

plusieurs pas, mais tout était noir et vide. Je respirai plus librement.

Enfin il me parut évident que la plus affreuse des destinées n'était pas

celle qu'on m'avait réservée.

Et alors, comme je continuais à m'avancer avec précaution, mille vagues

rumeurs qui couraient sur ces horreurs de Tolède vinrent se presser

pêle-mêle dans ma mémoire. Il se racontait sur ces cachots d'étranges

choses,--je les avais toujours considérées comme des fables,--mais

cependant si étranges et si effrayantes, qu'on ne les pouvait répéter

qu'à voix basse. Devais-je mourir de faim dans ce monde souterrain de

ténèbres,--ou quelle destinée, plus terrible encore peut-être,

m'attendait? Que le résultat fût la mort, et une mort d'une amertume

choisie, je connaissais trop bien le caractère de mes juges pour en

douter; le mode et l'heure étaient tout ce qui m'occupait et me

tourmentait.

Mes mains étendues rencontrèrent à la longue un obstacle solide. C'était

un mur, qui semblait construit en pierres,--très-lisse, humide et froid.

Je le suivis de près, marchant avec la soigneuse méfiance que m'avaient

inspirée certaines anciennes histoires. Cette opération néanmoins ne me

donnait aucun moyen de vérifier la dimension de mon cachot; car je

pouvais en faire le tour et revenir au point d'où j'étais parti sans

m'en apercevoir, tant le mur semblait parfaitement uniforme. C'est

pourquoi je cherchai le couteau que j'avais dans ma poche quand on

m'avait conduit au tribunal; mais il avait disparu, mes vêtements ayant

été changés contre une robe de serge grossière. J'avais eu l'idée

d'enfoncer la lame dans quelque menue crevasse de la maçonnerie, afin de

bien constater mon point de départ. La difficulté cependant était bien

vulgaire; mais d'abord, dans le désordre de ma pensée, elle me sembla

insurmontable. Je déchirai une partie de l'ourlet de ma robe, et je

plaçai le morceau par terre, dans toute sa longueur et à angle droit

contre le mur. En suivant mon chemin à tâtons autour de mon cachot, je

ne pouvais pas manquer de rencontrer ce chiffon en achevant le circuit.

Du moins, je le croyais; mais je n'avais pas tenu compte de l'étendue de

mon cachot ou de ma faiblesse. Le terrain était humide et glissant.

J'allai en chancelant pendant quelque temps, puis je trébuchai, je

tombai. Mon extrême fatigue me décida à rester couché, et le sommeil me

surprit bientôt dans cet état.

En m'éveillant et en étendant un bras, je trouvai à côté de moi un pain

et une cruche d'eau. J'étais trop épuisé pour réfléchir sur cette

circonstance, mais je bus et mangeai avec avidité. Peu de temps après,

je repris mon voyage autour de ma prison, et avec beaucoup de peine

j'arrivai au lambeau de serge. Au moment où je tombai, j'avais déjà

compté cinquante-deux pas, et, en reprenant ma promenade, j'en comptai

encore quarante-huit,--quand je rencontrai mon chiffon. Donc, en tout,

cela faisait cent pas; et, en supposant que deux pas fissent un yard, je

présumai que le cachot avait cinquante yards de circuit. J'avais

toutefois rencontré beaucoup d'angles dans le mur, et ainsi il n'y avait

guère moyen de conjecturer la forme du caveau; car je ne pouvais

m'empêcher de supposer que c'était un caveau.

Je ne mettais pas un bien grand intérêt dans ces recherches,--à coup

sûr, pas d'espoir; mais une vague curiosité me poussa à les continuer.

Quittant le mur, je résolus de traverser la superficie circonscrite.

D'abord, j'avançai avec une extrême précaution; car le sol, quoique

paraissant fait d'une matière dure, était traître et gluant. À la longue

cependant, je pris courage, et je me mis à marcher avec assurance,

m'appliquant à traverser en ligne aussi droite que possible. Je m'étais

ainsi avancé de dix ou douze pas environ, quand le reste de l'ourlet

déchiré de ma robe s'entortilla dans mes jambes. Je marchai dessus et

tombai violemment sur le visage.

Dans le désordre de ma chute, je ne remarquai pas tout de suite une

circonstance passablement surprenante, qui cependant, quelques secondes

après, et comme j'étais encore étendu, fixa mon attention. Voici: mon

menton posait sur le sol de la prison, mais mes lèvres et la partie

supérieure de ma tête, quoique paraissant situées à une moindre

élévation que le menton, ne touchaient à rien. En même temps, il me

sembla que mon front était baigné d'une vapeur visqueuse et qu'une odeur

particulière de vieux champignons montait vers mes narines. J'étendis le

bras, et je frissonnai en découvrant que j'étais tombé sur le bord même

d'un puits circulaire, dont je n'avais, pour le moment, aucun moyen de

mesurer l'étendue. En tâtant la maçonnerie juste au-dessous de la

margelle, je réussis à déloger un petit fragment, et je le laissai

tomber dans l'abîme. Pendant quelques secondes, je prêtai l'oreille à

ses ricochets; il battait dans sa chute les parois du gouffre; à la fin,

il fit dans l'eau un lugubre plongeon, suivi de bruyants échos. Au même

instant, un bruit se fit au-dessus de ma tête, comme d'une porte presque

aussitôt fermée qu'ouverte, pendant qu'un faible rayon de lumière

traversait soudainement l'obscurité et s'éteignait presque en même

temps.

Je vis clairement la destinée qui m'avait été préparée, et je me

félicitai de l'accident opportun qui m'avait sauvé. Un pas de plus, et

le monde ne m'aurait plus revu. Et cette mort évitée à temps portait ce

même caractère que j'avais regardé comme fabuleux et absurde dans les

contes qui se faisaient sur l'Inquisition. Les victimes de sa tyrannie

n'avaient pas d'autre alternative que la mort avec ses plus cruelles

agonies physiques, ou la mort avec ses plus abominables tortures

morales. J'avais été réservé pour cette dernière. Mes nerfs étaient

détendus par une longue souffrance, au point que je tremblais au son de

ma propre voix, et j'étais devenu à tous égards un excellent sujet pour

l'espèce de torture qui m'attendait.

Tremblant de tous mes membres, je rebroussai chemin à tâtons vers le

mur,--résolu à m'y laisser mourir plutôt que d'affronter l'horreur des

puits, que mon imagination multipliait maintenant dans les ténèbres de

mon cachot. Dans une autre situation d'esprit, j'aurais eu le courage

d'en finir avec mes misères, d'un seul coup, par un plongeon dans l'un

de ces abîmes; mais maintenant j'étais le plus parfait des lâches. Et

puis il m'était impossible d'oublier ce que j'avais lu au sujet de ces

puits,--que l'extinction _soudaine_ de la vie était une possibilité

soigneusement exclue par l'infernal génie qui en avait conçu le plan.

L'agitation de mon esprit me tint éveillé pendant de longues heures;

mais à la fin je m'assoupis de nouveau. En m'éveillant, je trouvai à

côté de moi, comme la première fois, un pain et une cruche d'eau. Une

soif brûlante me consumait, et je vidai la cruche tout d'un trait. Il

faut que cette eau ait été droguée,--car à peine l'eus-je bue que je

m'assoupis irrésistiblement. Un profond sommeil tomba sur moi,--un

sommeil semblable à celui de la mort. Combien de temps dura-t-il, je

n'en puis rien savoir; mais, quand je rouvris les yeux, les objets

autour de moi étaient visibles. Grâce à une lueur singulière,

sulfureuse, dont je ne pus pas d'abord découvrir l'origine, je pouvais

voir l'étendue et l'aspect de la prison.

Je m'étais grandement mépris sur sa dimension. Les murs ne pouvaient pas

avoir plus de vingt-cinq yards de circuit. Pendant quelques minutes

cette découverte fut pour moi un immense trouble; trouble bien puéril,

en vérité,--car, au milieu des circonstances terribles qui

m'entouraient, que pouvait-il y avoir de moins important que les

dimensions de ma prison? Mais mon âme mettait un intérêt bizarre dans

des niaiseries, et je m'appliquai fortement à me rendre compte de

l'erreur que j'avais commise dans mes mesures. À la fin, la vérité

m'apparut comme un éclair. Dans ma première tentative d'exploration,

j'avais compté cinquante-deux pas, jusqu'au moment où je tombai; je

devais être alors à un pas ou deux du morceau de serge; dans le fait,

j'avais presque accompli le circuit du caveau. Je m'endormis alors,--et,

en m'éveillant, il faut que je sois retourné sur mes pas,--créant ainsi

un circuit presque double du circuit réel. La confusion de mon cerveau

m'avait empêché de remarquer que j'avais commencé mon tour avec le mur à

ma gauche, et que je finissais avec le mur à ma droite.

Je m'étais aussi trompé relativement à la forme de l'enceinte. En tâtant

ma route, j'avais trouvé beaucoup d'angles, et j'en avais déduit l'idée

d'une grande irrégularité; tant est puissant l'effet d'une totale

obscurité sur quelqu'un qui sort d'une léthargie ou d'un sommeil! Ces

angles étaient simplement produits par quelques légères dépressions ou

retraits à des intervalles inégaux. La forme générale de la prison était

un carré. Ce que j'avais pris pour de la maçonnerie semblait maintenant

du fer, ou tout autre métal, en plaques énormes, dont les sutures et les

joints occasionnaient les dépressions. La surface entière de cette

construction métallique était grossièrement barbouillée de tous les

emblèmes hideux et répulsifs auxquels la superstition sépulcrale des

moines a donné naissance. Des figures de démons, avec des airs de

menace, avec des formes de squelettes, et d'autres images d'une horreur

plus réelle souillaient les murs dans toute leur étendue. J'observai que

les contours de ces monstruosités étaient suffisamment distincts, mais

que les couleurs étaient flétries et altérées, comme par l'effet d'une

atmosphère humide. Je remarquai alors le sol, qui était en pierre. Au

centre bâillait le puits circulaire, à la gueule duquel j'avais échappé;

mais il n'y en avait qu'un seul dans le cachot.

Je vis tout cela indistinctement et non sans effort,--car ma situation

physique avait singulièrement changé pendant mon sommeil. J'étais

maintenant couché sur le dos, tout de mon long, sur une espèce de

charpente de bois très-basse. J'y étais solidement attaché avec une

longue bande qui ressemblait à une sangle. Elle s'enroulait plusieurs

fois autour de mes membres et de mon corps, ne laissant de liberté qu'à

ma tête et à mon bras gauche; mais encore me fallait-il faire un effort

des plus pénibles pour me procurer la nourriture contenue dans un plat

de terre posé à côté de moi sur le sol. Je m'aperçus avec terreur que la

cruche avait été enlevée. Je dis: avec terreur, car j'étais dévoré d'une

intolérable soif. Il me sembla qu'il entrait dans le plan de mes

bourreaux d'exaspérer cette soif,--car la nourriture contenue dans le

plat était une viande cruellement assaisonnée.

Je levai les yeux, et j'examinai le plafond de la prison. Il était à une

hauteur de trente ou quarante pieds, et, par sa construction, il

ressemblait beaucoup aux murs latéraux. Dans un de ses panneaux, une

figure des plus singulières fixa toute mon attention. C'était la figure

peinte du Temps, comme il est représenté d'ordinaire, sauf qu'au lieu

d'une faux il tenait un objet qu'au premier coup d'oeil je pris pour

l'image peinte d'un énorme pendule, comme on en voit dans les horloges

antiques. Il y avait néanmoins dans l'aspect de cette machine quelque

chose qui me fit la regarder avec plus d'attention. Comme je l'observais

directement, les yeux en l'air,--car elle était placée juste au-dessus

de moi,--je crus la voir remuer. Un instant après, mon idée fut

confirmée. Son balancement était court, et naturellement très-lent. Je

l'épiai pendant quelques minutes, non sans une certaine défiance, mais

surtout avec étonnement. Fatigué à la longue de surveiller son mouvement

fastidieux, je tournai mes yeux vers les autres objets de la cellule.

Un léger bruit attira mon attention, et, regardant le sol, je vis

quelques rats énormes qui le traversaient. Ils étaient sortis par le

puits, que je pouvais apercevoir à ma droite. Au même instant, comme je

les regardais, ils montèrent par troupes, en toute hâte, avec des yeux

voraces, affriandés par le fumet de la viande. Il me fallait beaucoup

d'efforts et d'attention pour les en écarter.

Il pouvait bien s'être écoulé une demi-heure, peut-être même une

heure,--car je ne pouvais mesurer le temps que

très-imparfaitement,--quand je levai de nouveau les yeux au-dessus de

moi. Ce que je vis alors me confondit et me stupéfia. Le parcours du

pendule s'était accru presque d'un yard; sa vélocité, conséquence

naturelle, était aussi beaucoup plus grande. Mais ce qui me troubla

principalement fut l'idée qu'il était visiblement _descendu_. J'observai

alors,--avec quel effroi, il est inutile de le dire,--que son extrémité

inférieure était formée d'un croissant d'acier étincelant, ayant environ

un pied de long d'une corne à l'autre; les cornes dirigées en haut, et

le tranchant inférieur évidemment affilé comme celui d'un rasoir. Comme

un rasoir aussi, il paraissait lourd et massif, s'épanouissant, à partir

du fil, en une forme large et solide. Il était ajusté à une lourde verge

de cuivre, et le tout _sifflait_ en se balançant à travers l'espace.

Je ne pouvais pas douter plus longtemps au sort qui m'avait été préparé

par l'atroce ingéniosité monacale. Ma découverte du puits était devinée

par les agents de l'Inquisition,--le puits, dont les horreurs avaient

été réservées à un hérétique aussi téméraire que moi,--_le puits_,

figure de l'enfer, et considéré par l'opinion comme l'_Ultima Thule_ de

tous leurs châtiments! J'avais évité le plongeon par le plus fortuit des

accidents, et je savais que l'art de faire du supplice un piège et une

surprise formait une branche importante de tout ce fantastique système

d'exécutions secrètes. Or, ayant manqué ma chute dans l'abîme, il

n'entrait pas dans le plan démoniaque de m'y précipiter; j'étais donc

voué--et cette fois sans alternative possible,--à une destruction

différente et plus douce.--Plus douce! J'ai presque souri dans mon

agonie en pensant à la singulière application que je faisais d'un pareil

mot.

Que sert-il de raconter les longues, longues heures d'horreur plus que

mortelles durant lesquelles je comptai les oscillations vibrantes de

l'acier? Pouce par pouce,--ligne par ligne,--il opérait une descente

graduée et seulement appréciable à des intervalles qui me paraissaient

des siècles,--et toujours il descendait,--toujours plus bas,--toujours

plus bas! Il s'écoula des jours, il se peut que plusieurs jours se

soient écoulés, avant qu'il vînt se balancer assez près de moi pour

m'éventer avec son souffle âcre. L'odeur de l'acier aiguisé

s'introduisait dans mes narines. Je priai le ciel,--je le fatiguai de ma

prière,--de faire descendre l'acier plus rapidement. Je devins fou,

frénétique, et je m'efforçai de me soulever, d'aller à la rencontre de

ce terrible cimeterre mouvant. Et puis, soudainement je tombai dans un

grand calme,--et je restai étendu, souriant à cette mort étincelante,

comme un enfant à quelque précieux joujou.

Il se fit un nouvel intervalle de parfaite insensibilité; intervalle

très-court, car, en revenant à la vie, je ne trouvai pas que le pendule

fût descendu d'une quantité appréciable. Cependant, il se pourrait bien

que ce temps eût été long,--car je savais qu'il y avait des démons qui

avaient pris note de mon évanouissement, et qui pouvaient arrêter la

vibration à leur gré. En revenant à moi, j'éprouvai un malaise et une

faiblesse--oh! inexprimables,--comme par suite d'une longue inanition.

Même au milieu des angoisses présentes, la nature humaine implorait sa

nourriture. Avec un effort pénible, j'étendis mon bras gauche aussi loin

que mes liens me le permettaient, et je m'emparai d'un petit reste que

les rats avaient bien voulu me laisser. Comme j'en portais une partie à

mes lèvres, une pensée informe de joie,--d'espérance,--traversa mon

esprit. Cependant, qu'y avait-il de commun entre moi et l'espérance?

C'était, dis-je, une pensée informe;--l'homme en a souvent de semblables

qui ne sont jamais complétées. Je sentis que c'était une pensée de

joie,--d'espérance; mais je sentis aussi qu'elle était morte en

naissant. Vainement je m'efforçai de la parfaire,--de la rattraper. Ma

longue souffrance avait presque annihilé les facultés ordinaires de mon

esprit. J'étais un imbécile,--un idiot.

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 10 / 21 段