Il regarda mes vêtements; ils étaient grumeleux de boue et de sang. Sans

dire un mot, il me prit doucement par la main; elle portait des

stigmates d'ongles humains. Il dirigea mon attention vers un objet placé

contre le mur. Je le regardai quelques minutes: c'était une bêche. Avec

un cri je me jetai sur la table et me saisis de la boîte d'ébène. Mais

je n'eus pas la force de l'ouvrir; et, dans mon tremblement, elle

m'échappa des mains, tomba lourdement et se brisa en morceaux; et il

s'en échappa, roulant avec un vacarme de ferraille, quelques instruments

de chirurgie dentaire, et avec eux trente-deux petites choses blanches,

semblables à de l'ivoire, qui s'éparpillèrent çà et là sur le plancher.

LA CHUTE DE LA MAISON USHER

Son coeur est un luth suspendu;

Sitôt qu'on le touche, il résonne.

DE BÉRANGER.

Pendant toute une journée d'automne, journée fuligineuse, sombre et

muette, où les nuages pesaient lourds et bas dans le ciel, j'avais

traversé seul et à cheval une étendue de pays singulièrement lugubre, et

enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la

mélancolique Maison Usher. Je ne sais comment cela se fit,--mais, au

premier coup d'oeil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment

d'insupportable tristesse pénétra mon âme. Je dis insupportable, car

cette tristesse n'était nullement tempérée par une parcelle de ce

sentiment dont l'essence poétique fait presque une volupté, et dont

l'âme est généralement saisie en face des images naturelles les plus

sombres de la désolation et de la terreur. Je regardais le tableau placé

devant moi, et, rien qu'à voir la maison et la perspective

caractéristique de ce domaine,--les murs qui avaient froid,--les

fenêtres semblables à des yeux distraits,--quelques bouquets de joncs

vigoureux,--quelques troncs d'arbres blancs et dépéris,--j'éprouvais cet

entier affaissement d'âme qui, parmi les sensations terrestres, ne peut

se mieux comparer qu'à l'arrière-rêverie du mangeur d'opium,--à son

navrant retour à la vie journalière,--à l'horrible et lente retraite du

voile. C'était une glace au coeur, un abattement, un malaise,--une

irrémédiable tristesse de pensée qu'aucun aiguillon de l'imagination ne

pouvait raviver ni pousser au grand. Qu'était donc,--je m'arrêtai pour y

penser,--qu'était donc ce je ne sais quoi qui m'énervait ainsi en

contemplant la Maison Usher? C'était un mystère tout à fait insoluble,

et je ne pouvais pas lutter contre les pensées ténébreuses qui

s'amoncelaient sur moi pendant que j'y réfléchissais. Je fus forcé de me

rejeter dans cette conclusion peu satisfaisante, qu'il existe des

combinaisons d'objets naturels très-simples qui ont la puissance de nous

affecter de cette sorte, et que l'analyse de cette puissance gît dans

des considérations où nous perdrions pied. Il était possible,

pensais-je, qu'une simple différence dans l'arrangement des matériaux de

la décoration, des détails du tableau, suffît pour modifier, pour

annihiler peut-être cette puissance d'impression douloureuse; et,

agissant d'après cette idée, je conduisis mon cheval vers le bord

escarpé d'un noir et lugubre étang, qui, miroir immobile, s'étalait

devant le bâtiment; et je regardai--mais avec un frisson plus pénétrant

encore que la première fois--les images répercutées et renversées des

joncs grisâtres, des troncs d'arbres sinistres, et des fenêtres

semblables à des yeux sans pensée.

C'était néanmoins dans cet habitacle de mélancolie que je me proposais

de séjourner pendant quelques semaines. Son propriétaire, Roderick

Usher, avait été l'un de mes bons camarades d'enfance; mais plusieurs

années s'étaient écoulées depuis notre dernière entrevue. Une lettre

cependant m'était parvenue récemment dans une partie lointaine du

pays,--une lettre de lui,--dont la tournure follement pressante

n'admettait pas d'autre réponse que ma présence même. L'écriture portait

la trace d'une agitation nerveuse. L'auteur de cette lettre me parlait

d'une maladie physique aiguë,--d'une affection mentale qui

l'oppressait,--et d'un ardent désir de me voir, comme étant son meilleur

et véritablement son seul ami,--espérant trouver dans la joie de ma

société quelque soulagement à son mal. C'était le ton dans lequel toutes

ces choses et bien d'autres encore étaient dites,--c'était cette

ouverture d'un coeur suppliant, qui ne me permettaient pas l'hésitation;

en conséquence, j'obéis immédiatement à ce que je considérais toutefois

comme une invitation des plus singulières.

Quoique dans notre enfance nous eussions été camarades intimes, en

réalité, je ne savais pourtant que fort peu de chose de mon ami. Une

réserve excessive avait toujours été dans ses habitudes. Je savais

toutefois qu'il appartenait à une famille très-ancienne qui s'était

distinguée depuis un temps immémorial par une sensibilité particulière

de tempérament. Cette sensibilité s'était déployée, à travers les âges,

dans de nombreux ouvrages d'un art supérieur et s'était manifestée, de

vieille date, par les actes répétés d'une charité aussi large que

discrète, ainsi que par un amour passionné pour les difficultés plutôt

peut-être que pour les beautés orthodoxes, toujours si facilement

reconnaissables, de la science musicale. J'avais appris aussi ce fait

très-remarquable que la souche de la race d'Usher, si glorieusement

ancienne qu'elle fût, n'avait jamais, à aucune époque, poussé de branche

durable; en d'autres termes, que la famille entière ne s'était perpétuée

qu'en ligne directe, à quelques exceptions près, très-insignifiantes et

très-passagères. C'était cette absence,--pensai-je, tout en rêvant au

parfait accord entre le caractère des lieux et le caractère proverbial

de la race, et en réfléchissant à l'influence que dans une longue suite

de siècles l'un pouvait avoir exercée sur l'autre,--c'était peut-être

cette absence de branche collatérale et de transmission constante de

père en fils du patrimoine et du nom qui avaient à la longue si bien

identifié les deux, que le nom primitif du domaine s'était fondu dans la

bizarre et équivoque appellation de _Maison Usher_,--appellation usitée

parmi les paysans, et qui semblait, dans leur esprit, enfermer la

famille et l'habitation de famille.

J'ai dit que le seul effet de mon expérience quelque peu

puérile,--c'est-à-dire d'avoir regardé dans l'étang,--avait été de

rendre plus profonde ma première et si singulière impression. Je ne dois

pas douter que la conscience de ma superstition croissante--pourquoi ne

la définirais-je pas ainsi?--n'ait principalement contribué à accélérer

cet accroissement. Telle est, je le savais de vieille date, la loi

paradoxale de tous les sentiments qui ont la terreur pour base. Et ce

fut peut-être l'unique raison qui fit que, quand mes yeux, laissant

l'image dans l'étang, se relevèrent vers la maison elle-même, une

étrange idée me poussa dans l'esprit,--une idée si ridicule, en vérité,

que, si j'en fais mention, c'est seulement pour montrer la force vive

des sensations qui m'oppressaient. Mon imagination avait si bien

travaillé, que je croyais réellement qu'autour de l'habitation et du

domaine planait une atmosphère qui lui était particulière, ainsi qu'aux

environs les plus proches,--une atmosphère qui n'avait pas d'affinité

avec l'air du ciel, mais qui s'exhalait des arbres dépéris, des

murailles grisâtres et de l'étang silencieux,--une vapeur mystérieuse et

pestilentielle, à peine visible, lourde, paresseuse et d'une couleur

plombée.

Je secouai de mon esprit ce qui ne pouvait être qu'un rêve, et

j'examinai avec plus d'attention l'aspect réel du bâtiment. Son

caractère dominant semblait être celui d'une excessive antiquité. La

décoloration produite par les siècles était grande. De menues fongosités

recouvraient toute la face extérieure et la tapissaient, à partir du

toit, comme une fine étoffe curieusement brodée. Mais tout cela

n'impliquait aucune détérioration extraordinaire. Aucune partie de la

maçonnerie n'était tombée, et il semblait qu'il y eût une contradiction

étrange entre la consistance générale intacte de toutes ses parties et

l'état particulier des pierres émiettées, qui me rappelaient

complètement la spécieuse intégrité de ces vieilles boiseries qu'on a

laissées longtemps pourrir dans quelque cave oubliée, loin du souffle de

l'air extérieur. À part cet indice d'un vaste délabrement, l'édifice ne

donnait aucun symptôme de fragilité. Peut-être l'oeil d'un observateur

minutieux aurait-il découvert une fissure à peine visible, qui, partant

du toit de la façade, se frayait une route en zigzag à travers le mur et

allait se perdre dans les eaux funestes de l'étang.

Tout en remarquant ces détails, je suivis à cheval une courte chaussée

qui me menait à la maison. Un valet de chambre prit mon cheval, et

j'entrai sous la voûte gothique du vestibule. Un domestique, au pas

furtif, me conduisit en silence à travers maint passage obscur et

compliqué vers le cabinet de son maître. Bien des choses que je

rencontrai dans cette promenade contribuèrent, je ne sais comment, à

renforcer les sensations vagues dont j'ai déjà parlé. Les objets qui

m'entouraient--les sculptures des plafonds, les sombres tapisseries des

murs, la noirceur d'ébène des parquets et les fantasmagoriques trophées

armoriaux qui bruissaient, ébranlés par ma marche précipitée, étaient

choses bien connues de moi. Mon enfance avait été accoutumée à des

spectacles analogues,--et, quoique je les reconnusse sans hésitation

pour des choses qui m'étaient familières, j'admirais quelles pensées

insolites ces images ordinaires évoquaient en moi. Sur l'un des

escaliers, je rencontrai le médecin de la famille. Sa physionomie, à ce

qu'il me sembla, portait une expression mêlée de malignité basse et de

perplexité. Il me croisa précipitamment et passa. Le domestique ouvrit

alors une porte et m'introduisit en présence de son maître.

La chambre dans laquelle je me trouvai était très-grande et très-haute;

les fenêtres, longues, étroites, et à une telle distance du noir

plancher de chêne, qu'il était absolument impossible d'y atteindre. De

faibles rayons d'une lumière cramoisie se frayaient un chemin à travers

les carreaux treillissés, et rendaient suffisamment distincts les

principaux objets environnants; l'oeil néanmoins s'efforçait en vain

d'atteindre les angles lointains de la chambre ou les enfoncements du

plafond arrondi en voûte et sculpté. De sombres draperies tapissaient

les murs. L'ameublement général était extravagant, incommode, antique et

délabré. Une masse de livres et d'instruments de musique gisait

éparpillée çà et là, mais ne suffisait pas à donner une vitalité

quelconque au tableau. Je sentais que je respirais une atmosphère de

chagrin. Un air de mélancolie âpre, profonde, incurable, planait sur

tout et pénétrait tout.

À mon entrée, Usher se leva d'un canapé sur lequel il était couché tout

de son long et m'accueillit avec une chaleureuse vivacité, qui

ressemblait fort,--telle fut, du moins, ma première pensée,--à une

cordialité emphatique,--à l'effort d'un homme du monde ennuyé, qui obéit

à une circonstance. Néanmoins, un coup d'oeil jeté sur sa physionomie me

convainquit de sa parfaite sincérité. Nous nous assîmes, et, pendant

quelques moments, comme il restait muet, je le contemplai avec un

sentiment moitié de pitié et moitié d'effroi. À coup sûr, jamais homme

n'avait aussi terriblement changé, et en aussi peu de temps, que

Roderick Usher! Ce n'était qu'avec peine que je pouvais consentir à

admettre l'identité de l'homme placé en face de moi avec le compagnon de

mes premières années. Le caractère de sa physionomie avait toujours été

remarquable. Un teint cadavéreux,--un oeil large, liquide et lumineux au

delà de toute comparaison,--des lèvres un peu minces et très-pâles, mais

d'une courbe merveilleusement belle,--un nez d'un moule hébraïque,

très-délicat, mais d'une ampleur de narines qui s'accorde rarement avec

une pareille forme,--un menton d'un modèle charmant, mais qui, par un

manque de saillie, trahissait un manque d'énergie morale,--des cheveux

d'une douceur et d'une ténuité plus qu'arachnéennes,--tous ces traits,

auxquels il faut ajouter un développement frontal excessif, lui

faisaient une physionomie qu'il n'était pas facile d'oublier. Mais

actuellement, dans la simple exagération du caractère de cette figure et

de l'expression qu'elle présentait habituellement, il y avait un tel

changement, que je doutais de l'homme à qui je parlais. La pâleur

maintenant spectrale de la peau et l'éclat maintenant miraculeux de

l'oeil me saisissaient particulièrement et m'épouvantaient. Puis il

avait laissé croître indéfiniment ses cheveux sans s'en apercevoir, et,

comme cet étrange tourbillon aranéeux flottait plutôt qu'il ne tombait

autour de sa face, je ne pouvais, même avec de la bonne volonté, trouver

dans leur étonnant style arabesque rien qui rappelât la simple humanité.

Je fus tout d'abord frappé d'une certaine incohérence,--d'une

inconsistance dans les manières de mon ami,--et je découvris bientôt que

cela provenait d'un effort incessant, aussi faible que puéril, pour

maîtriser une trépidation habituelle,--une excessive agitation nerveuse.

Je m'attendais bien à quelque chose dans ce genre, et j'y avais été

préparé non-seulement par sa lettre, mais aussi par le souvenir de

certains traits de son enfance, et par des conclusions déduites de sa

singulière conformation physique et de son tempérament. Son action était

alternativement vive et indolente. Sa voix passait rapidement d'une

indécision tremblante,--quand les esprits vitaux semblaient entièrement

absents,--à cette espèce de brièveté énergique,--à cette énonciation

abrupte, solide, pausée et sonnant le creux,--à ce parler guttural et

rude, parfaitement balancé et modulé, qu'on peut observer chez le

parfait ivrogne ou l'incorrigible mangeur d'opium pendant les périodes

de leur plus intense excitation.

Ce fut dans ce ton qu'il parla de l'objet de ma visite, de son ardent

désir de me voir, et de la consolation qu'il attendait de moi. Il

s'étendit assez longuement et s'expliqua à sa manière sur le caractère

de sa maladie. C'était, disait-il, un mal de famille, un mal

constitutionnel, un mal pour lequel il désespérait de trouver un

remède,--une simple affection nerveuse,--ajouta-t-il

immédiatement,--dont, sans doute, il serait bientôt délivré. Elle se

manifestait par une foule de sensations extranaturelles. Quelques-unes,

pendant qu'il me les décrivait, m'intéressèrent et me confondirent; il

se peut cependant que les termes et le ton de son débit y aient été pour

beaucoup. Il souffrait vivement d'une acuité morbide des sens; les

aliments les plus simples étaient pour lui les seuls tolérables; il ne

pouvait porter, en fait de vêtement, que certains tissus; toutes les

odeurs de fleurs le suffoquaient; une lumière, même faible, lui

torturait les yeux; et il n'y avait que quelques sons particuliers,

c'est-à-dire ceux des instruments à cordes, qui ne lui inspirassent pas

d'horreur.

Je vis qu'il était l'esclave subjugué d'une espèce de terreur tout à

fait anormale.--Je mourrai,--dit-il,--il _faut_ que je meure de cette

déplorable folie. C'est ainsi, ainsi, et non pas autrement, que je

périrai. Je redoute les événements à venir, non en eux-mêmes, mais dans

leurs résultats. Je frissonne à la pensée d'un incident quelconque, du

genre le plus vulgaire, qui peut opérer sur cette intolérable agitation

de mon âme. Je n'ai vraiment pas horreur du danger, excepté dans son

effet positif,--la terreur. Dans cet état d'énervation,--état

pitoyable,--je sens que tôt ou tard le moment viendra où la vie et la

raison m'abandonneront à la fois, dans quelque lutte inégale avec le

sinistre fantôme,--LA PEUR!

J'appris aussi, par intervalles, et par des confidences hachées, des

demi-mots et des sous-entendus, une autre particularité de sa situation

morale. Il était dominé par certaines impressions superstitieuses

relatives au manoir qu'il habitait, et d'où il n'avait pas osé sortir

depuis plusieurs années,--relatives à une influence dont il traduisait

la force supposée en des termes trop ténébreux pour être rapportés

ici,--une influence que quelques particularités dans la forme même et

dans la matière du manoir héréditaire avaient, par l'usage de la

souffrance, disait-il, imprimée sur son esprit,--un effet que le

_physique_ des murs gris, des tourelles et de l'étang noirâtre où se

mirait tout le bâtiment, avait à la longue créé sur le _moral_ de son

existence.

Il admettait toutefois, mais non sans hésitation, qu'une bonne part de

la mélancolie singulière dont il était affligé pouvait être attribuée à

une origine plus naturelle et beaucoup plus positive,--à la maladie

cruelle et déjà ancienne,--enfin, à la mort évidemment prochaine d'une

soeur tendrement aimée,--sa seule société depuis de longues années,--sa

dernière et sa seule parente sur la terre.--Sa mort,--dit-il avec une

amertume que je n'oublierai jamais,--me laissera,--moi, le frêle et le

désespéré,--dernier de l'antique race des Usher.--Pendant qu'il parlait,

lady Madeline,--c'est ainsi qu'elle se nommait,--passa lentement dans

une partie reculée de la chambre, et disparut sans avoir pris garde à ma

présence. Je la regardai avec un immense étonnement, où se mêlait

quelque terreur; mais il me sembla impossible de me rendre compte de mes

sentiments. Une sensation de stupeur m'oppressait, pendant que mes yeux

suivaient ses pas qui s'éloignaient. Lorsque enfin une porte se fut

fermée sur elle, mon regard chercha instinctivement et curieusement la

physionomie de son frère;--mais il avait plongé sa face dans ses mains,

et je pus voir seulement qu'une pâleur plus qu'ordinaire s'était

répandue sur les doigts amaigris, à travers lesquels filtrait une pluie

de larmes passionnées.

La maladie de lady Madeline avait longtemps bafoué la science de ses

médecins. Une apathie fixe, un épuisement graduel de sa personne, et des

crises fréquentes, quoique passagères, d'un caractère presque

cataleptique, en étaient les diagnostics très-singuliers. Jusque-là,

elle avait bravement porté le poids de la maladie et ne s'était pas

encore résignée à se mettre au lit; mais, sur la fin du soir de mon

arrivée au château, elle cédait--comme son frère me le dit dans la nuit

avec une inexprimable agitation,--à la puissance écrasante du fléau, et

j'appris que le coup d'oeil que j'avais jeté sur elle serait

probablement le dernier,--que je ne verrais plus la dame, vivante du

moins.

Pendant les quelques jours qui suivirent, son nom ne fut prononcé ni par

Usher ni par moi; et durant cette période je m'épuisai en efforts pour

alléger la mélancolie de mon ami. Nous peignîmes et nous lûmes ensemble;

ou bien j'écoutais, comme dans un rêve, ses étranges improvisations sur

son éloquente guitare. Et ainsi, à mesure qu'une intimité de plus en

plus étroite m'ouvrait plus familièrement les profondeurs de son âme, je

reconnaissais plus amèrement la vanité de tous mes efforts pour ramener

un esprit, d'où la nuit, comme une propriété qui lui aurait été

inhérente, déversait sur tous les objets de l'univers physique et moral

une irradiation incessante de ténèbres.

Je garderai toujours le souvenir de maintes heures solennelles que j'ai

passées seul avec le maître de la Maison Usher. Mais j'essaierais

vainement de définir le caractère exact des études ou des occupations

dans lesquelles il m'entraînait ou me montrait le chemin. Une idéalité

ardente, excessive, morbide, projetait sur toutes choses sa lumière

sulfureuse. Ses longues et funèbres improvisations résonneront

éternellement dans mes oreilles. Entre autres choses, je me rappelle

douloureusement une certaine paraphrase singulière,--une perversion de

l'air, déjà fort étrange, de la dernière valse de Von Weber. Quant aux

peintures que couvait sa laborieuse fantaisie, et qui arrivaient, touche

par touche, à un vague qui me donnait le frisson, un frisson d'autant

plus pénétrant que je frissonnais sans savoir pourquoi,--quant à ces

peintures, si vivantes pour moi, que j'ai encore leurs images dans mes

yeux,--j'essaierais vainement d'en extraire un échantillon suffisant,

qui pût tenir dans le compas de la parole écrite. Par l'absolue

simplicité, par la nudité de ses dessins, il arrêtait, il subjuguait

l'attention. Si jamais mortel peignit une idée, ce mortel fut Roderick

Usher. Pour moi, du moins,--dans les circonstances qui

m'entouraient,--il s'élevait, des pures abstractions que

l'hypocondriaque s'ingéniait à jeter sur sa toile, une terreur intense,

irrésistible, dont je n'ai jamais senti l'ombre dans la contemplation

des rêveries de Fuseli lui-même, éclatantes sans doute, mais encore trop

concrètes.

Il est une des conceptions fantasmagoriques de mon ami où l'esprit

d'abstraction n'avait pas une part aussi exclusive, et qui peut être

esquissée, quoique faiblement, par la parole. C'était un petit tableau

représentant l'intérieur d'une cave ou d'un souterrain immensément long,

rectangulaire, avec des murs bas, polis, blancs, sans aucun ornement,

sans aucune interruption. Certains détails accessoires de la composition

servaient à faire comprendre que cette galerie se trouvait à une

profondeur excessive au-dessous de la surface de la terre. On

n'apercevait aucune issue dans son immense parcours; on ne distinguait

aucune torche, aucune source artificielle de lumière; et cependant une

effusion de rayons intenses roulait de l'un à l'autre bout et baignait

le tout d'une splendeur fantastique et incompréhensible.

J'ai dit un mot de l'état morbide du nerf acoustique qui rendait pour le

malheureux toute musique intolérable, excepté certains effets des

instruments à cordes. C'étaient peut-être les étroites limites dans

lesquelles il avait confiné son talent sur la guitare qui avaient, en

grande partie, imposé à ses compositions leur caractère fantastique.

Mais, quant à la brûlante facilité de ses improvisations, on ne pouvait

s'en rendre compte de la même manière. Il fallait évidemment qu'elles

fussent et elles étaient, en effet, dans les notes aussi bien que dans

les paroles de ses étranges fantaisies,--car il accompagnait souvent sa

musique de paroles improvisées et rimées,--le résultat de cet intense

recueillement et de cette concentration des forces mentales, qui ne se

manifestent, comme je l'ai déjà dit, que dans les cas particuliers de la

plus haute excitation artificielle. D'une de ces rapsodies je me suis

rappelé facilement les paroles. Peut-être m'impressionna-t-elle plus

fortement, quand il me la montra, parce que, dans le sens intérieur et

mystérieux de l'oeuvre, je découvris pour la première fois qu'Usher

avait pleine conscience de son état,--qu'il sentait que sa sublime

raison chancelait sur son trône. Ces vers, qui avaient pour titre _Le

Palais hanté_, étaient, à très-peu de chose près, tels que je les cite:

_I_

_Dans la plus verte de nos vallées,_

_Par les bons anges habitée,_

_Autrefois un beau et majestueux palais,_

_--Un rayonnant palais--dressait son front._

_C'était dans le domaine du monarque Pensée,_

_C'était là qu'il s'élevait!_

_Jamais Séraphin ne déploya son aile_

_Sur un édifice à moitié aussi beau._

_II_

_Des bannières blondes, superbes, dorées,_

_À son dôme flottaient et ondulaient;_

_(C'était,--tout cela, c'était dans le vieux,_

_Dans le très-vieux temps,)_

_Et, à chaque douce brise qui se jouait_

_Dans ces suaves journées,_

_Le long des remparts chevelus et pâles,_

_S'échappait un parfum ailé._

_III_

_Les voyageurs, dans cette heureuse vallée,_

_À travers deux fenêtres lumineuses, voyaient_

_Des esprits qui se mouvaient harmonieusement_

_Au commandement d'un luth bien accordé,_

_Tout autour d'un trône, où, siégeant_

_--Un vrai Porphyrogénète, celui-là!--_

_Dans un apparat digne de sa gloire,_

_Apparaissait le maître du royaume._

_IV_

_Et tout étincelante de nacre et de rubis_

_Était la porte du beau palais,_

_Par laquelle coulait à flots, à flots, à flots,_

_Et pétillait incessamment_

_Une troupe d'Échos dont l'agréable fonction_

_Était simplement de chanter,_

_Avec des accents d'une exquise beauté,_

_L'esprit et la sagesse de leur roi._

_V_

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 8 / 21 段