Sans doute je devins alors très-pâle;--mais je bavardais encore plus

couramment et en haussant la voix. Le son augmentait toujours,--et que

pouvais-je faire? C'était _un bruit sourd, étouffé, fréquent,

ressemblant beaucoup à ce que ferait une montre enveloppée dans du

coton_. Je respirai laborieusement,--les officiels n'entendaient pas

encore. Je causai plus vite,--avec plus de véhémence; mais le bruit

croissait incessamment.--Je me levai, et je disputai sur des niaiseries,

dans un diapason très-élevé et avec une violente gesticulation; mais le

bruit montait, montait toujours.--Pourquoi ne _voulaient-ils pas_ s'en

aller?--J'arpentai çà et là le plancher lourdement et à grands pas,

comme exaspéré par les observations de mes contradicteurs;--mais le

bruit croissait régulièrement. Ô Dieu! que pouvais-je faire?

J'écumais,--je battais la campagne--je jurais! j'agitais la chaise sur

laquelle j'étais assis, et je la faisais crier sur le parquet; mais le

bruit dominait toujours, et croissait indéfiniment. Il devenait plus

fort,--plus fort!--toujours plus fort! Et toujours les hommes causaient,

plaisantaient et souriaient. Était-il possible qu'ils n'entendissent

pas? Dieu tout-puissant!--Non, non! Ils entendaient!--ils

soupçonnaient!--ils _savaient_,--ils se faisaient un amusement de mon

effroi!--je le crus, et je le crois encore. Mais n'importe quoi était

plus tolérable que cette dérision! Je ne pouvais pas supporter plus

longtemps ces hypocrites sourires! Je sentis qu'il fallait crier ou

mourir!--et maintenant encore, l'entendez-vous?--écoutez! plus

haut!--plus haut!--toujours plus haut!--_toujours plus haut!_

Misérables!--m'écriai-je,--ne dissimulez pas plus longtemps! J'avoue la

chose!--arrachez ces planches! c'est là! c'est là!--, c'est le battement

de son affreux coeur!

BÉRÉNICE

_Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicoe visitarem, curas meas

aliquaritulum fore levatas._

EBN ZAIAT.

Le malheur est divers. La misère sur terre est multiforme. Dominant le

vaste horizon comme l'arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi

variées,--aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues.

Dominant le vaste horizon comme l'arc-en-ciel! Comment d'un exemple de

beauté ai-je pu tirer un type de laideur? du signe d'alliance et de paix

une similitude de la douleur? Mais comme, en éthique, le mal est la

conséquence du bien, de même, dans la réalité, c'est de la joie qu'est

né le chagrin; soit que le souvenir du bonheur passé fasse l'angoisse

d'aujourd'hui, soit que les agonies qui _sont_ tirent leur origine des

extases qui _peuvent avoir été_.

J'ai à raconter une histoire dont l'essence est pleine d'horreur. Je la

supprimerais volontiers, si elle n'était pas une chronique de sensations

plutôt que de faits.

Mon nom de baptême est Egaeus; mon nom de famille, je le tairai. Il n'y

a pas de château dans le pays plus chargé de gloire et d'années que mon

mélancolique et vieux manoir héréditaire. Dès longtemps on appelait

notre famille une race de visionnaires; et le fait est que dans

plusieurs détails frappants,--dans le caractère de notre maison

seigneuriale,--dans les fresques du grand salon,--dans les tapisseries

des chambres à coucher,--dans les ciselures des piliers de la salle

d'armes,--mais plus spécialement dans la galerie des vieux

tableaux,--dans la physionomie de la bibliothèque,--et enfin dans la

nature toute particulière du contenu de cette bibliothèque,--il y a

surabondamment de quoi justifier cette croyance.

Le souvenir de mes premières années est lié intimement à cette salle et

à ses volumes,--dont je ne dirai plus rien. C'est là que mourut ma mère.

C'est là que je suis né. Mais il serait bien oiseux de dire que je n'ai

pas vécu auparavant,--que l'âme n'a pas une existence antérieure. Vous

le niez?--ne disputons pas sur cette matière. Je suis convaincu et ne

cherche point à convaincre. Il y a d'ailleurs une ressouvenance de

formes aériennes,--d'yeux intellectuels et parlants,--de sons mélodieux

mais mélancoliques; une ressouvenance qui ne veut pas s'en aller; une

sorte de mémoire semblable à une ombre,--vague, variable, indéfinie,

vacillante; et de cette ombre essentielle il me sera impossible de me

défaire, tant que luira le soleil de ma raison.

C'est dans cette chambre que je suis né. Émergeant ainsi au milieu de la

longue nuit qui semblait être, mais qui n'était pas la non-existence,

pour tomber tout d'un coup dans un pays féerique,--dans un palais de

fantaisie,--dans les étranges domaines de la pensée et de l'érudition

monastiques,--il n'est pas singulier que j'aie contemplé autour de moi

avec un oeil effrayé et ardent,--que j'aie dépensé mon enfance dans les

livres et prodigué ma jeunesse en rêveries; mais ce qui est

singulier,--les années ayant marché, et le midi de ma virilité m'ayant

trouvé vivant encore dans le manoir de mes ancêtres,--ce qui est

étrange, c'est cette stagnation qui tomba sur les sources de ma

vie,--c'est cette complète interversion qui s'opéra dans le caractère de

mes pensées les plus ordinaires. Les réalités du monde m'affectaient

comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées

folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon

existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière

existence elle-même.

* * * * *

Bérénice et moi, nous étions cousins, et nous grandîmes ensemble dans le

manoir paternel. Mais nous grandîmes différemment,--moi, maladif et

enseveli dans ma mélancolie,--elle, agile, gracieuse et débordante

d'énergie; à elle, le vagabondage sur la colline,--à moi, les études du

cloître; moi, vivant dans mon propre coeur, et me dévouant, corps et

âme, à la plus intense et à la plus pénible méditation,--elle, errant

insoucieuse à travers la vie, sans penser aux ombres de son chemin, ou à

la fuite silencieuse des heures au noir plumage. Bérénice!--J'invoque

son nom,--Bérénice!--et des ruines grises de ma mémoire se dressent à ce

son mille souvenirs tumultueux! Ah! son image est là vivante devant moi,

comme dans les premiers jours de son allégresse et de sa joie! Oh,

magnifique et pourtant fantastique beauté! Oh! sylphe parmi les bocages

d'Arnheim! Oh! naïade parmi ses fontaines! Et puis,--et puis tout est

mystère et terreur, une histoire qui ne veut pas être racontée. Un

mal,--un mal fatal s'abattit sur sa constitution comme le simoun; et

même pendant que je la contemplais, l'esprit de métamorphose passait sur

elle et l'enlevait, pénétrant son esprit, ses habitudes, son caractère,

et, de la manière la plus subtile et la plus terrible, perturbant même

son identité! Hélas! le destructeur venait et s'en allait;--mais la

victime,--la vraie Bérénice,--qu'est-elle devenue? Je ne connaissais pas

celle-ci, ou du moins je ne la reconnaissais plus comme Bérénice.

Parmi la nombreuse série de maladies amenées par cette fatale et

principale attaque, qui opéra une si horrible révolution dans l'être

physique et moral de ma cousine, il faut mentionner, comme la plus

affligeante et la plus opiniâtre, une espèce d'épilepsie qui souvent se

terminait en catalepsie,--catalepsie ressemblant parfaitement à la mort,

et dont elle se réveillait, dans quelques cas, d'une manière tout à fait

brusque et soudaine. En même temps, mon propre mal,--car on m'a dit que

je ne pouvais pas l'appeler d'un autre nom,--mon propre mal grandissait

rapidement, et, ses symptômes s'aggravant par un usage immodéré de

l'opium, il prit finalement le caractère d'une monomanie d'une forme

nouvelle et extraordinaire. D'heure en heure, de minute en minute, il

gagnait de l'énergie, et à la longue il usurpa sur moi la plus

singulière et la plus incompréhensible domination. Cette monomanie, s'il

faut que je me serve de ce terme, consistait dans une irritabilité

morbide des facultés de l'esprit que la langue philosophique comprend

dans le mot: facultés d'attention. Il est plus que probable que je ne

suis pas compris; mais je crains, en vérité, qu'il ne me soit absolument

impossible de donner au commun des lecteurs une idée exacte de cette

nerveuse _intensité d'intérêt_ avec laquelle, dans mon cas, la faculté

méditative,--pour éviter la langue technique,--s'appliquait et se

plongeait dans la contemplation des objets les plus vulgaires du monde.

Réfléchir infatigablement de longues heures, l'attention rivée à quelque

citation puérile sur la marge ou dans le texte d'un livre,--rester

absorbé, la plus grande partie d'une journée d'été, dans une ombre

bizarre s'allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le

plancher,--m'oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite

d'une lampe ou les braises du foyer,--rêver des jours entiers sur le

parfum d'une fleur,--répéter, d'une manière monotone, quelque mot

vulgaire, jusqu'à ce que le son, à force d'être répété, cessât de

présenter à l'esprit une idée quelconque,--perdre tout sentiment de

mouvement ou d'existence physique dans un repos absolu obstinément

prolongé,--telles étaient quelques-unes des plus communes et des moins

pernicieuses aberrations de mes facultés mentales, aberrations qui sans

doute ne sont pas absolument sans exemple, mais qui défient certainement

toute explication et toute analyse.

Encore, je veux être bien compris. L'anormale, intense et morbide

attention ainsi excitée par des objets frivoles en eux-mêmes est d'une

nature qui ne doit pas être confondue avec ce penchant à la rêverie

commun à toute l'humanité, et auquel se livrent surtout les personnes

d'une imagination ardente. Non-seulement elle n'était pas, comme on

pourrait le supposer d'abord, un terme excessif et une exagération de ce

penchant, mais encore elle en était originairement et essentiellement

distincte. Dans l'un de ces cas, le rêveur, l'homme imaginatif, étant

intéressé par un objet généralement non frivole, perd peu à peu son

objet de vue à travers une immensité de déductions et de suggestions qui

en jaillit, si bien qu'à la fin d'une de ces songeries _souvent remplies

de volupté_ il trouve l'_incitamentum_, ou cause première de ses

réflexions, entièrement évanoui et oublié. Dans mon cas, le point de

départ était _invariablement frivole_, quoique revêtant, à travers le

milieu de ma vision maladive, une importance imaginaire et de

réfraction. Je faisais peu de déductions,--si toutefois j'en faisais; et

dans ce cas elles retournaient opiniâtrement à l'objet principe comme à

un centre. Les méditations n'étaient _jamais_ agréables; et, à la fin de

la rêverie, la cause première, bien loin d'être hors de vue, avait

atteint cet intérêt surnaturellement exagéré qui était le trait dominant

de mon mal. En un mot, la faculté de l'esprit plus particulièrement

excitée en moi était, comme je l'ai dit, la faculté de l'attention,

tandis que, chez le rêveur ordinaire, c'est celle de la méditation.

Mes livres, à cette époque, s'ils ne servaient pas positivement à

irriter le mal, participaient largement, on doit le comprendre, par leur

nature imaginative et irrationnelle, des qualités caractéristiques du

mal lui-même. Je me rappelle fort bien, entre autres, le traité du noble

italien Coelius Secundus Curio, _De Amplitudine Beati Regni Dei_; le

grand ouvrage de saint Augustin, _la Cité de Dieu_, et le _De Carne

Christi_, de Tertullien, de qui l'inintelligible pensée:--_Mortuus est

Dei Filius; credibile est quia ineptum est; et sepultus resurrexit;

certum est quia impossibile est_,--absorba exclusivement tout mon temps,

pendant plusieurs semaines d'une laborieuse et infructueuse

investigation.

On jugera sans doute que, dérangée de son équilibre par des choses

insignifiantes, ma raison avait quelque ressemblance avec cette roche

marine dont parle Ptolémée Héphestion, qui résistait immuablement à

toutes les attaques des hommes et à la fureur plus terrible des eaux et

des vents, et qui tremblait seulement au toucher de la fleur nommée

asphodèle. À un penseur inattentif il paraîtra tout simple et hors de

doute que la terrible altération produite dans la condition _morale_ de

Bérénice par sa déplorable maladie dût me fournir maint sujet d'exercer

cette intense et anormale méditation dont j'ai eu quelque peine à

expliquer la nature. Eh bien! il n'en était absolument rien. Dans les

intervalles lucides de mon infirmité, son malheur me causait, il est

vrai, du chagrin; cette ruine totale de sa belle et douce vie me

touchait profondément le coeur; je méditais fréquemment et amèrement sur

les voies mystérieuses et étonnantes par lesquelles une si étrange et si

soudaine révolution avait pu se produire. Mais ces réflexions ne

participaient pas de l'idiosyncrasie de mon mal, et étaient telles

qu'elles se seraient offertes dans des circonstances analogues à la

masse ordinaire des hommes. Quant à ma maladie, fidèle à son caractère

propre, elle se faisait une pâture des changements moins importants,

mais plus saisissants, qui se manifestaient dans le système _physique_

de Bérénice,--dans la singulière et effrayante distorsion de son

identité personnelle.

Dans les jours les plus brillants de son incomparable beauté,

très-sûrement je ne l'avais jamais aimée. Dans l'étrange anomalie de mon

existence, les sentiments ne me sont _jamais_ venus du coeur, et mes

passions sont _toujours_ venues de l'esprit. À travers les blancheurs du

crépuscule,--à midi, parmi les ombres treillissées de la forêt,--et la

nuit dans le silence de ma bibliothèque,--elle avait traversé mes yeux,

et je l'avais vue,--non comme la Bérénice vivante et respirante, mais

comme la Bérénice d'un songe; non comme un être de la terre, un être

charnel, mais comme l'abstraction d'un tel être; non comme une chose à

admirer, mais à analyser; non comme un objet d'amour, mais comme le

thème d'une méditation aussi abstruse qu'irrégulière. Et

_maintenant_,--maintenant je frissonnais en sa présence, je pâlissais à

son approche; cependant, tout en me lamentant amèrement sur sa

déplorable condition de déchéance, je me rappelai qu'elle m'avait

longtemps aimé, et dans un mauvais moment je lui parlai de mariage.

Enfin l'époque fixée pour nos noces approchait, quand, dans une

après-midi d'hiver,--dans une de ces journées intempestivement chaudes,

calmes et brumeuses, qui sont les nourrices de la belle Halcyone,--je

m'assis, me croyant seul, dans le cabinet de la bibliothèque. Mais en

levant les yeux, je vis Bérénice debout devant moi.

Fut-ce mon imagination surexcitée,--ou l'influence brumeuse de

l'atmosphère,--ou le crépuscule incertain de la chambre,--ou le vêtement

obscur qui enveloppait sa taille,--qui lui prêta ce contour si tremblant

et si indéfini? Je ne pourrais le dire. Peut-être avait-elle grandi

depuis sa maladie. Elle ne dit pas un mot; et moi, pour rien au monde,

je n'aurais prononcé une syllabe. Un frisson de glace parcourut mon

corps; une sensation d'insupportable angoisse m'oppressait; une

dévorante curiosité pénétrait mon âme; et, me renversant dans le

fauteuil, je restai quelque temps sans souffle et sans mouvement, les

yeux cloués sur sa personne. Hélas! son amaigrissement était excessif,

et pas un vestige de l'être primitif n'avait survécu et ne s'était

réfugié dans un seul contour. À la fin, mes regards tombèrent ardemment

sur sa figure.

Le front était haut, très-pâle, et singulièrement placide; et les

cheveux, autrefois d'un noir de jais, le recouvraient en partie, et

ombrageaient les tempes creuses d'innombrables boucles, actuellement

d'un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec

la mélancolie dominante de sa physionomie. Les yeux étaient sans vie et

sans éclat, en apparence sans pupilles, et involontairement je détournai

ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres amincies et

recroquevillées. Elles s'ouvrirent, et dans un sourire singulièrement

significatif _les dents_ de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement

à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les

ayant regardées, je fusse mort!

* * * * *

Une porte en se fermant me troubla, et, levant les yeux, je vis que ma

cousine avait quitté la chambre. Mais la chambre dérangée de mon

cerveau, le _spectre_ blanc et terrible de ses dents ne l'avait pas

quittée et n'en voulait pas sortir. Pas une piqûre sur leur

surface,--pas une nuance dans leur émail,--pas une pointe sur leurs

arêtes que ce passager sourire n'ait suffi à imprimer dans ma mémoire!

Je les vis _même alors_ plus distinctement que je ne les avais vues

_tout à l'heure_.--Les dents!--les dents!--Elles étaient là,--et puis

là,--et partout,--visibles, palpables devant moi; longues, étroites et

excessivement blanches, avec les lèvres pâles se tordant autour,

affreusement distendues comme elles étaient naguère. Alors arriva la

pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son

irrésistible et étrange influence. Dans le nombre infini des objets du

monde extérieur, je n'avais de pensées que pour les dents. J'éprouvais à

leur endroit un désir frénétique. Tous les autres sujets, tous les

intérêts divers furent absorbés dans cette unique contemplation.

Elles--elles seules,--étaient présentes à l'oeil de mon esprit, et leur

individualité exclusive devint l'essence de ma vie intellectuelle. Je

les regardais dans tous les jours. Je les tournais dans tous les sens.

J'étudiais leur caractère. J'observais leurs marques particulières. Je

méditais sur leur conformation. Je réfléchissais à l'altération de leur

nature. Je frissonnais en leur attribuant dans mon imagination une

faculté de sensation et de sentiment, et même, sans le secours des

lèvres, une puissance d'expression morale. On a fort bien dit de

mademoiselle Sallé que _tous ses pas étaient des sentiments_, et de

Bérénice je croyais plus sérieusement que _toutes les dents étaient des

idées. Des idées!_--ah! voilà la pensée absurde qui m'a perdu! _Des

idées!_--ah! _voilà donc pourquoi_ je les convoitais si follement! Je

sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix et rétablir

ma raison.

Et le soir descendit ainsi sur moi,--et les ténèbres vinrent,

s'installèrent, et puis s'en allèrent,--et un jour nouveau parut,--et

les brumes d'une seconde nuit s'amoncelèrent autour de moi,--et toujours

je restais immobile dans cette chambre solitaire,--toujours assis,

toujours enseveli dans ma méditation,--et toujours le _fantôme_ des

dents maintenait son influence terrible, au point qu'avec la plus

vivante et la plus hideuse netteté il flottait çà et là à travers la

lumière et les ombres changeantes de la chambre. Enfin, au milieu de mes

rêves, éclata un grand cri d'horreur et d'épouvante, auquel succéda,

après une pause, un bruit de voix désolées, entrecoupées par de sourds

gémissements de douleur ou de deuil. Je me levai, et, ouvrant une des

portes de la bibliothèque, je trouvai dans l'antichambre une domestique

tout en larmes, qui me dit que Bérénice n'existait plus! Elle avait été

prise d'épilepsie dans la matinée; et maintenant, à la tombée de la

nuit, la fosse attendait sa future habitante, et tous les préparatifs de

l'ensevelissement étaient terminés.

* * * * *

Le coeur plein d'angoisse, et oppressé par la crainte, je me dirigeai

avec répugnance vers la chambre à coucher de la défunte. La chambre

était vaste et très-sombre, et à chaque pas je me heurtais contre les

préparatifs de la sépulture. Les rideaux du lit, me dit un domestique,

étaient fermés sur la bière, et dans cette bière, ajouta-t-il à voix

basse, gisait tout ce qui restait de Bérénice.

Qui donc me demanda si je ne voulais pas voir le corps?--Je ne vis

remuer les lèvres de personne; cependant la question avait été bien

faite, et l'écho des dernières syllabes traînait encore dans la chambre.

Il était impossible de refuser, et, avec un sentiment d'oppression, je

me traînai à côté du lit. Je soulevai doucement les sombres draperies

des courtines; mais, en les laissant retomber, elles descendirent sur

mes épaules, et, me séparant du monde vivant, elles m'enfermèrent dans

la plus étroite communion avec la défunte.

Toute l'atmosphère de la chambre sentait la mort; mais l'air particulier

de la bière me faisait mal, et je m'imaginais qu'une odeur délétère

s'exhalait déjà du cadavre. J'aurais donné des mondes pour échapper,

pour fuir la pernicieuse influence de la mortalité, pour respirer une

fois encore l'air pur des cieux éternels. Mais je n'avais plus la

puissance de bouger, mes genoux vacillaient sous moi, et j'avais pris

racine dans le sol, regardant fixement le cadavre rigide étendu tout de

son long dans la bière ouverte.

Dieu du ciel! est-ce possible? Mon cerveau s'est-il égaré? ou le doigt

de la défunte a-t-il remué dans la toile blanche qui l'enfermait?

Frissonnant d'une inexprimable crainte, je levai lentement les yeux pour

voir la physionomie du cadavre. On avait mis un bandeau autour des

mâchoires; mais, je ne sais comment, il s'était dénoué. Les lèvres

livides se tordaient en une espèce de sourire, et à travers leur cadre

mélancolique les dents de Bérénice, blanches, luisantes, terribles, me

_regardaient_ encore avec une trop vivante réalité. Je m'arrachai

convulsivement du lit, et, sans prononcer un mot, je m'élançai comme un

maniaque hors de cette chambre de mystère, d'horreur et de mort.

* * * * *

Je me retrouvai dans la bibliothèque; j'étais assis, j'étais seul. Il me

semblait que je sortais d'un rêve confus et agité. Je m'aperçus qu'il

était minuit, et j'avais bien pris mes précautions pour que Bérénice fût

enterrée après le coucher du soleil; mais je n'ai pas gardé une

intelligence bien positive ni bien définie de ce qui s'est passé durant

ce lugubre intervalle. Cependant ma mémoire était pleine

d'horreur,--horreur d'autant plus horrible qu'elle était plus

vague,--d'une terreur que son ambiguïté rendait plus terrible. C'était

comme une page effrayante du registre de mon existence, écrite tout

entière avec des souvenirs obscurs, hideux et inintelligibles. Je

m'efforçai de les déchiffrer, mais en vain. De temps à autre, cependant,

semblable à l'âme d'un son envolé, un cri grêle et perçant,--une voix de

femme,--semblait tinter dans mes oreilles. J'avais accompli quelque

chose;--mais qu'était-ce donc? Je m'adressais à moi-même la question à

haute voix, et les échos de la chambre me chuchotaient en manière de

réponse:--_Qu'était-ce donc?_

Sur la table, à côté de moi, brûlait une lampe, et auprès était une

petite boîte d'ébène. Ce n'était pas une boîte d'un style remarquable,

et je l'avais déjà vue fréquemment, car elle appartenait au médecin de

la famille; mais comment était-elle venue _là_, sur ma table, et

pourquoi frissonnai-je en la regardant? C'étaient là des choses qui ne

valaient pas la peine d'y prendre garde; mais mes yeux tombèrent à la

fin sur les pages ouvertes d'un livre, et sur une phrase soulignée.

C'étaient les mots singuliers, mais fort simples, du poëte Ebn Zaiat:

_Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicae visitarem, curas meas

aliquantulum fore levatas._--D'où vient donc qu'en les lisant mes

cheveux se dressèrent sur ma tête et que mon sang se glaça dans mes

veines?

On frappa un léger coup à la porte de la bibliothèque, et, pâle comme un

habitant de la tombe, un domestique entra sur la pointe du pied. Ses

regards étaient égarés par la terreur, et il me parla d'une voix

très-basse, tremblante, étranglée. Que me dit-il?--J'entendis quelques

phrases par-ci par-là. Il me raconta, ce me semble, qu'un cri effroyable

avait troublé le silence de la nuit,--que tous les domestiques s'étaient

réunis,--qu'on avait cherché dans la direction du son,--et enfin sa voix

basse devint distincte à faire frémir quand il me parla d'une violation

de sépulture,--d'un corps défiguré, dépouillé de son linceul, mais

respirant encore,--palpitant encore,--_encore vivant_!

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 7 / 21 段