À mesure que la nuit devenait plus profonde, l'intérêt de la scène

s'approfondissait aussi pour moi; car non-seulement le caractère général

de la foule était altéré (ses traits les plus nobles s'effaçant avec la

retraite graduelle de la partie la plus sage de la population, et les

plus grossiers venant plus vigoureusement en relief, à mesure que

l'heure plus avancée tirait chaque espèce d'infamie de sa tanière), mais

les rayons des becs de gaz, faibles d'abord quand ils luttaient avec le

jour mourant, avaient maintenant pris le dessus et jetaient sur toutes

choses une lumière étincelante et agitée. Tout était noir, mais

éclatant--comme cette ébène à laquelle on a comparé le style de

Tertullien.

Les étranges effets de la lumière me forcèrent à examiner les figures

des individus; et, bien que la rapidité avec laquelle ce monde de

lumière fuyait devant la fenêtre m'empêchât de jeter plus d'un coup

d'oeil sur chaque visage, il me semblait toutefois que, grâce à ma

singulière disposition morale, je pouvais souvent lire dans ce bref

intervalle d'un coup d'oeil l'histoire de longues années.

Le front collé à la vitre, j'étais ainsi occupé à examiner la foule,

quand soudainement apparut une physionomie (celle d'un vieux homme

décrépit de soixante-cinq à soixante-dix ans),--une physionomie qui tout

d'abord arrêta et absorba toute mon attention, en raison de l'absolue

idiosyncrasie de son expression. Jusqu'alors je n'avais jamais rien vu

qui ressemblât à cette expression, même à un degré très-éloigné. Je me

rappelle bien que ma première pensée, en le voyant, fut que Retzch, s'il

l'avait contemplé, l'aurait grandement préféré aux figures dans

lesquelles il a essayé d'incarner le démon. Comme je tâchais, durant le

court instant de mon premier coup d'oeil, de former une analyse

quelconque du sentiment général qui m'était communiqué, je sentis

s'élever confusément et paradoxalement dans mon esprit les idées de

vaste intelligence, de circonspection, de lésinerie, de cupidité, de

sang-froid, de méchanceté, de soif sanguinaire, de triomphe,

d'allégresse, d'excessive terreur, d'intense et suprême désespoir. Je me

sentis singulièrement éveillé, saisi, fasciné.--Quelle étrange histoire,

me dis-je à moi-même, est écrite dans cette poitrine!--Il me vint alors

un désir ardent de ne pas perdre l'homme de vue,--d'en savoir plus long

sur lui. Je mis précipitamment mon paletot, je saisis mon chapeau et ma

canne, je me jetai dans la rue, et me poussai à travers la foule dans la

direction que je lui avais vu prendre; car il avait déjà disparu. Avec

un peu de difficulté je parvins enfin à le découvrir, je m'approchai de

lui et le suivis de très-près, mais avec de grandes précautions, de

manière à ne pas attirer son attention.

Je pouvais maintenant étudier commodément sa personne. Il était de

petite taille, très-maigre et très-faible en apparence. Ses habits

étaient sales et déchirés; mais, comme il passait de temps à autre dans

le feu éclatant d'un candélabre, je m'aperçus que son linge, quoique

sale, était d'une belle qualité; et, si mes yeux ne m'ont pas abusé, à

travers une déchirure du manteau, évidemment acheté d'occasion, dont il

était soigneusement enveloppé, j'entrevis la lueur d'un diamant et d'un

poignard. Ces observations surexcitèrent ma curiosité, et je résolus de

suivre l'inconnu partout où il lui plairait d'aller.

Il faisait maintenant tout à fait nuit, et un brouillard humide et épais

s'abattait sur la ville, qui bientôt se résolut en une pluie lourde et

continue. Ce changement de temps eut un effet bizarre sur la foule, qui

fut agitée tout entière d'un nouveau mouvement, et se déroba sous un

monde de parapluies. L'ondulation, le coudoiement, le brouhaha,

devinrent dix fois plus forts. Pour ma part, je ne m'inquiétai pas

beaucoup de la pluie,--j'avais encore dans le sang une vieille fièvre

aux aguets, pour qui l'humidité était une dangereuse volupté. Je nouai

un mouchoir autour de ma bouche, et je tins bon. Pendant une demi-heure,

le vieux homme se fraya son chemin avec difficulté à travers la grande

artère, et je marchais presque sur ses talons dans la crainte de le

perdre de vue. Comme il ne tournait jamais la tête pour regarder

derrière lui, il ne fit pas attention à moi. Bientôt il se jeta dans une

rue traversière, qui, bien que remplie de monde, n'était pas aussi

encombrée que la principale qu'il venait de quitter. Ici, il se fit un

changement évident dans son allure. Il marcha plus lentement, avec moins

de décision que tout à l'heure,--avec plus d'hésitation. Il traversa et

retraversa la rue fréquemment, sans but apparent; et la foule était si

épaisse, qu'à chaque nouveau mouvement j'étais obligé de le suivre de

très-près. C'était une rue étroite et longue, et la promenade qu'il y

fit dura près d'une heure, pendant laquelle la multitude des passants se

réduisit graduellement à la quantité de gens qu'on voit ordinairement à

Broadway, près du parc, vers midi,--tant est grande la différence entre

une foule de Londres et celle de la cité américaine la plus populeuse.

Un second crochet nous jeta sur une place brillamment éclairée et

débordante de vie. La première _manière_ de l'inconnu reparut. Son

menton tomba sur sa poitrine, et ses yeux roulèrent étrangement sous ses

sourcils froncés, dans tous les sens, vers tous ceux qui

l'enveloppaient. Il pressa le pas, régulièrement, sans interruption. Je

m'aperçus toutefois avec surprise, quand il eut fait le tour de la

place, qu'il retournait sur ses pas. Je fus encore bien plus étonné de

lui voir recommencer la même promenade plusieurs fois;--une fois, comme

il tournait avec un mouvement brusque, je faillis être découvert.

À cet exercice il dépensa encore une heure, à la fin de laquelle nous

fûmes beaucoup moins empêchés par les passants qu'au commencement. La

pluie tombait dru, l'air devenait froid, et chacun rentrait chez soi.

Avec un geste d'impatience, l'homme errant passa dans une rue obscure,

comparativement déserte. Tout le long de celle-ci, un quart de mille à

peu près, il courut avec une agilité que je n'aurais jamais soupçonnée

dans un être aussi vieux,--une agilité telle que j'eus beaucoup de peine

à le suivre. En quelques minutes, nous débouchâmes sur un vaste et

tumultueux bazar. L'inconnu avait l'air parfaitement au courant des

localités, et il reprit une fois encore son allure primitive, se frayant

un chemin çà et là, sans but, parmi la foule des acheteurs et des

vendeurs.

Pendant une heure et demie, à peu près, que nous passâmes dans cet

endroit, il me fallut beaucoup de prudence pour ne pas le perdre de vue

sans attirer son attention. Par bonheur, je portais des claques en

caoutchouc, et je pouvais aller et venir sans faire le moindre bruit. Il

ne s'aperçut pas un seul instant qu'il était épié. Il entrait

successivement dans toutes les boutiques, ne marchandait rien, ne disait

pas un mot, et jetait sur tous les objets un regard fixe, effaré, vide.

J'étais maintenant prodigieusement étonné de sa conduite, et je pris la

ferme résolution de ne pas le quitter avant d'avoir satisfait en quelque

façon ma curiosité à son égard.

Une horloge au timbre éclatant sonna onze heures, et tout le monde

désertait le bazar en grande hâte. Un boutiquier, en fermant un volet,

coudoya le vieux homme, et à l'instant même je vis un violent frisson

parcourir tout son corps. Il se précipita dans la rue, regarda un

instant avec anxiété autour de lui, puis fila avec une incroyable

vélocité à travers plusieurs ruelles tortueuses et désertes, jusqu'à ce

que nous aboutîmes de nouveau à la grande rue d'où nous étions

partis,--la rue de l'Hôtel D... Cependant elle n'avait plus le même

aspect. Elle était toujours brillante de gaz; mais la pluie tombait

furieusement, et l'on n'apercevait que de rares passants. L'inconnu

pâlit. Il fit quelques pas d'un air morne dans l'avenue naguère

populeuse; puis, avec un profond soupir, il tourna dans la direction de

la rivière, et, se plongeant à travers un labyrinthe de chemins

détournés, arriva enfin devant un des principaux théâtres. On était au

moment de le fermer, et le public s'écoulait par les portes. Je vis le

vieux homme ouvrir la bouche, comme pour respirer, et se jeter parmi la

foule; mais il me sembla que l'angoisse profonde de sa physionomie était

en quelque sorte calmée. Sa tête tomba de nouveau sur sa poitrine; il

apparut tel que je l'avais vu la première fois. Je remarquai qu'il se

dirigeait maintenant du même côté que la plus grande partie du

public,--mais, en somme, il m'était impossible de rien comprendre à sa

bizarre obstination.

Pendant qu'il marchait, le public se disséminait; son malaise et ses

premières hésitations le reprirent. Pendant quelque temps, il suivit de

très-près un groupe de dix ou douze tapageurs; peu à peu, un à un, le

nombre s'éclaircit et se réduisit à trois individus qui restèrent

ensemble, dans une ruelle étroite, obscure et peu fréquentée. L'inconnu

fit une pause, et pendant un moment parut se perdre dans ses réflexions;

puis, avec une agitation très-marquée, il enfila rapidement une route

qui nous conduisit à l'extrémité de la ville, dans des régions bien

différentes de celles que nous avions traversées jusqu'à présent.

C'était le quartier le plus malsain de Londres, où chaque chose porte

l'affreuse empreinte de la plus déplorable pauvreté et du vice

incurable. À la lueur accidentelle d'un sombre réverbère, on apercevait

des maisons de bois, hautes, antiques, vermoulues, menaçant ruine, et

dans de si nombreuses et si capricieuses directions qu'à peine

pouvait-on deviner au milieu d'elles l'apparence d'un passage. Les pavés

étaient éparpillés à l'aventure, repoussés de leurs alvéoles par le

gazon victorieux. Une horrible saleté croupissait dans les ruisseaux

obstrués. Toute l'atmosphère regorgeait de désolation. Cependant, comme

nous avancions, les bruits de la vie humaine se ravivèrent clairement et

par degrés; et enfin de vastes bandes d'hommes, les plus infâmes parmi

la populace de Londres, se montrèrent, oscillantes çà et là. Le vieux

homme sentit de nouveau palpiter ses esprits, comme une lampe qui est

près de son agonie. Une fois encore il s'élança en avant d'un pas

élastique. Tout à coup, nous tournâmes un coin; une lumière flamboyante

éclata à notre vue, et nous nous trouvâmes devant un des énormes temples

suburbains de l'Intempérance,--un des palais du démon Gin.

C'était presque le point du jour; mais une foule de misérables ivrognes

se pressaient encore en dedans et en dehors de la fastueuse porte.

Presque avec un cri de joie, le vieux homme se fraya un passage au

milieu, reprit sa physionomie primitive, et se mit à arpenter la cohue

dans tous les sens, sans but apparent. Toutefois il n'y avait pas

longtemps qu'il se livrait à cet exercice, quand un grand mouvement dans

les portes témoigna que l'hôte allait les fermer en raison de l'heure.

Ce que j'observai sur la physionomie du singulier être que j'épiais si

opiniâtrement fut quelque chose de plus intense que le désespoir.

Cependant il n'hésita pas dans sa carrière, mais, avec une énergie

folle, il revint tout à coup sur ses pas, au coeur du puissant Londres.

Il courut vite et longtemps, et toujours je le suivais avec un

effroyable étonnement, résolu à ne pas lâcher une recherche dans

laquelle j'éprouvais un intérêt qui m'absorbait tout entier. Le soleil

se leva pendant que nous poursuivions notre course, et quand nous eûmes

une fois encore atteint le rendez-vous commercial de la populeuse cité,

la rue de l'Hôtel D..., celle-ci présentait un aspect d'activité et de

mouvement humains presque égal à ce que j'avais vu dans la soirée

précédente. Et là encore, au milieu de la confusion toujours croissante,

longtemps je persistai dans ma poursuite de l'inconnu. Mais, comme

d'ordinaire, il allait et venait, et de la journée entière il ne sortit

pas du tourbillon de cette rue. Et comme les ombres du second soir

approchaient, je me sentais brisé jusqu'à la mort, et, m'arrêtant tout

droit devant l'homme errant, je le regardai intrépidement en face. Il ne

fit pas attention à moi, mais reprit sa solennelle promenade, pendant

que, renonçant à le poursuivre, je restais absorbé dans cette

contemplation.

--Ce vieux homme,--me dis-je à la longue,--est le type et le génie du

crime profond. Il refuse d'être seul. _Il est l'homme des foules._ Il

serait vain de le suivre; car je n'apprendrai rien de plus de lui ni de

ses actions. Le pire coeur du monde est un livre plus rebutant que le

_Hortulus animae_[2], et peut-être est-ce une des grandes

miséricordes de Dieu que es loesst sich nicht lesen_,--qu'il ne se

laisse pas lire.

LE COEUR RÉVÉLATEUR

Vrai!--je suis très-nerveux, épouvantablement nerveux,--je l'ai toujours

été; mais pourquoi prétendez-vous que je suis fou? La maladie a aiguisé

mes sens,--elle ne les a pas détruits,--elle ne les a pas émoussés. Plus

que tous les autres, j'avais le sens de l'ouïe très-fin. J'ai entendu

toutes choses du ciel et de la terre. J'ai entendu bien des choses de

l'enfer. Comment donc suis-je fou? Attention! Et observez avec quelle

santé,--avec quel calme je puis vous raconter toute l'histoire.

Il est impossible de dire comment l'idée entra primitivement dans ma

cervelle; mais, une fois conçue, elle me hanta nuit et jour. D'objet, il

n'y en avait pas. La passion n'y était pour rien. J'aimais le vieux

bonhomme. Il ne m'avait jamais fait de mal. Il ne m'avait jamais

insulté. De son or je n'avais aucune envie. Je crois que c'était son

oeil! oui, c'était cela! Un de ses yeux ressemblait à celui d'un

vautour,--un oeil bleu pâle, avec une taie dessus. Chaque fois que cet

oeil tombait sur moi, mon sang se glaçait; et ainsi, lentement,--par

degrés,--je me mis en tête d'arracher la vie du vieillard, et par ce

moyen de me délivrer de l'oeil à tout jamais.

Maintenant, voici le hic! Vous me croyez fou. Les fous ne savent rien de

rien. Mais si vous m'aviez vu! Si vous aviez vu avec quelle sagesse je

procédai!--avec quelle précaution--avec quelle prévoyance,--avec quelle

dissimulation je me mis à l'oeuvre! Je ne fus jamais plus aimable pour

le vieux que pendant la semaine entière qui précéda le meurtre. Et,

chaque nuit, vers minuit, je tournais le loquet de sa porte, et je

l'ouvrais,--oh! si doucement! Et alors, quand je l'avais sûrement

entrebâillée pour ma tête, j'introduisais une lanterne sourde, bien

fermée, bien fermée, ne laissant filtrer aucune lumière; puis je passais

la tête. Oh! vous auriez ri de voir avec quelle adresse je passais ma

tête! Je la mouvais lentement,--très, très-lentement,--de manière à ne

pas troubler le sommeil du vieillard. Il me fallait bien une heure pour

introduire toute ma tête à travers l'ouverture, assez avant pour le voir

couché sur son lit. Ah! un fou aurait-il été aussi prudent?--Et alors,

quand ma tête était bien dans la chambre, j'ouvrais la lanterne avec

précaution,--oh! avec quelle précaution, avec quelle précaution!--car la

charnière criait.--Je l'ouvrais juste pour qu'un filet imperceptible de

lumière tombât sur l'oeil de vautour. Et cela, je l'ai fait pendant sept

longues nuits,--chaque nuit juste à minuit;--mais je trouvai toujours

l'oeil fermé;--et ainsi il me fut impossible d'accomplir l'oeuvre; car

ce n'était pas le vieux homme qui me vexait, mais son mauvais oeil. Et,

chaque matin, quand le jour paraissait, j'entrais hardiment dans sa

chambre, je lui parlais courageusement, l'appelant par son nom d'un ton

cordial et m'informant comment il avait passé la nuit. Ainsi, vous voyez

qu'il eût été un vieillard bien profond, en vérité, s'il avait soupçonné

que, chaque nuit, juste à minuit, je l'examinais pendant son sommeil.

La huitième nuit, je mis encore plus de précaution à ouvrir la porte. La

petite aiguille d'une montre se meut plus vite que ne faisait ma main.

Jamais, avant cette nuit, je n'avais senti toute l'étendue de mes

facultés,--de ma sagacité. Je pouvais à peine contenir mes sensations de

triomphe. Penser que j'étais là, ouvrant la porte, petit à petit, et

qu'il ne rêvait même pas de mes actions ou de mes pensées secrètes! À

cette idée, je lâchai un petit rire; et peut-être l'entendit-il, car il

remua soudainement sur son lit comme s'il se réveillait. Maintenant,

vous croyez peut-être que je me retirai,--mais non. Sa chambre était

aussi noire que de la poix, tant les ténèbres étaient épaisses,--car les

volets étaient soigneusement fermés, de crainte des voleurs,--et,

sachant qu'il ne pouvait pas voir l'entrebâillement de la porte, je

continuai à la pousser davantage, toujours davantage.

J'avais passé ma tête, et j'étais au moment d'ouvrir la lanterne, quand

mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et le vieux homme se

dressa sur son lit, criant:--Qui est là?

Je restai complètement immobile et ne dis rien. Pendant une heure

entière, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne

l'entendis pas se recoucher. Il était toujours sur son séant, aux

écoutes;--juste comme j'avais fait pendant des nuits entières, écoutant

les horloges-de-mort dans le mur.

Mais voilà que j'entendis un faible gémissement, et je reconnus que

c'était le gémissement d'une terreur mortelle. Ce n'était pas un

gémissement de douleur ou de chagrin;--oh! non,--c'était le bruit sourd

et étouffé qui s'élève du fond d'une âme surchargée d'effroi. Je

connaissais bien ce bruit. Bien des nuits, à minuit juste, pendant que

le monde entier dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant

avec son terrible écho les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je

le connaissais bien. Je savais ce qu'éprouvait le vieux homme, et

j'avais pitié de lui, quoique j'eusse le rire dans le coeur. Je savais

qu'il était resté éveillé, depuis le premier petit bruit, quand il

s'était retourné dans son lit. Ses craintes avaient toujours été

grossissant. Il avait tâché de se persuader qu'elles étaient sans cause,

mais il n'avait pas pu. Il s'était dit à lui-même:--Ce n'est rien, que

le vent dans la cheminée;--ce n'est qu'une souris qui traverse le

parquet;--ou: c'est simplement un grillon qui a poussé son cri.--Oui, il

s'est efforcé de se fortifier avec ces hypothèses; mais tout cela a été

vain. _Tout a été vain_, parce que la Mort qui s'approchait avait passé

devant lui avec sa grande ombre noire, et qu'elle avait ainsi enveloppé

sa victime. Et c'était l'influence funèbre de l'ombre inaperçue qui lui

faisait sentir,--quoiqu'il ne vît et n'entendît rien,--qui lui faisait

_sentir_ la présence de ma tête dans la chambre.

Quand j'eus attendu un long temps très-patiemment, sans l'entendre se

recoucher, je me résolus à entrouvrir un peu la lanterne,--mais si peu,

si peu que rien. Je l'ouvris donc,--si furtivement, si furtivement que

vous ne sauriez imaginer,--jusqu'à ce qu'enfin un seul rayon pâle, comme

un fil d'araignée, s'élançât de la fente et s'abattît sur l'oeil de

vautour.

Il était ouvert,--tout grand ouvert,--et j'entrai en fureur aussitôt que

je l'eus regardé. Je le vis avec une parfaite netteté,--tout entier d'un

bleu terne et recouvert d'un voile hideux qui glaçait la moelle dans mes

os; mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du

vieillard; car j'avais dirigé le rayon, comme par instinct, précisément

sur la place maudite.

Et maintenant, ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de la

folie n'est qu'une hyperacuité des sens?--Maintenant, je vous le dis, un

bruit sourd, étouffé, fréquent vint à mes oreilles, semblable à celui

que fait une montre enveloppée dans du coton. Ce _son-là_, je le

reconnus bien aussi. C'était le battement du coeur du vieux. Il accrut

ma fureur, comme le battement du tambour exaspère le courage du soldat.

Mais je me contins encore, et je restai sans bouger. Je respirais à

peine. Je tenais la lanterne immobile. Je m'appliquais à maintenir le

rayon droit sur l'oeil. En même temps, la charge infernale du coeur

battait plus fort; elle devenait de plus en plus précipitée, et à chaque

instant de plus en plus haute. La terreur du vieillard _devait_ être

extrême! Ce battement, dis-je, devenait de plus en plus fort à chaque

minute!--Me suivez-vous bien? Je vous ai dit que j'étais nerveux; je le

suis en effet. Et maintenant, au plein coeur de la nuit, parmi le

silence redoutable de cette vieille maison, un si étrange bruit jeta en

moi une terreur irrésistible. Pendant quelques minutes encore je me

contins et restai calme. Mais le battement devenait toujours plus fort,

toujours plus fort! Je croyais que le coeur allait crever. Et voilà

qu'une nouvelle angoisse s'empara de moi:--le bruit pouvait être entendu

par un voisin! L'heure du vieillard était venue! Avec un grand hurlement

j'ouvris brusquement la lanterne et m'élançai dans la chambre. Il ne

poussa qu'un cri,--un seul. En un instant, je le précipitai sur le

parquet, et je renversai sur lui tout le poids écrasant du lit. Alors je

souris avec bonheur voyant ma besogne fort avancée. Mais pendant

quelques minutes, le coeur battit avec un son voilé. Cela toutefois ne

me tourmenta pas; on ne pouvait l'entendre à travers le mur. À la

longue, il cessa. Le vieux était mort. Je relevai le lit, et j'examinai

le corps. Oui, il était roide, roide mort. Je plaçai ma main sur le

coeur, et l'y maintins plusieurs minutes. Aucune pulsation. Il était

roide mort. Son oeil désormais ne me tourmenterait plus.

Si vous persistez à me croire fou, cette croyance s'évanouira quand je

vous décrirai les sages précautions que j'employai pour dissimuler le

cadavre. La nuit avançait, et je travaillai vivement, mais en silence.

Je coupai la tête, puis les bras, puis les jambes.

Puis j'arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je déposai

le tout entre les voliges. Puis je replaçai les feuilles si habilement,

si adroitement, qu'aucun oeil humain--pas même _le sien_!--n'aurait pu y

découvrir quelque chose de louche. Il n'y avait rien à laver,--pas une

souillure,--pas une tache de sang. J'avais été trop bien avisé pour

cela. Un baquet avait tout absorbé,--ha! ha!

Quand j'eus fini tous ces travaux, il était quatre heures,--il faisait

toujours aussi noir qu'à minuit. Pendant que le timbre sonnait l'heure,

on frappa à la porte de la rue. Je descendis pour ouvrir, avec un coeur

léger,--car qu'avais-je à craindre _maintenant_? Trois hommes entrèrent

qui se présentèrent, avec une parfaite suavité, comme officiers de

police. Un cri avait été entendu par un voisin pendant la nuit; cela

avait éveillé le soupçon de quelque mauvais coup: une dénonciation avait

été transmise au bureau de police, et ces messieurs (les officiers)

avaient été envoyés pour visiter les lieux.

Je souris,--car qu'avais-je à craindre? Je souhaitai la bienvenue à ces

gentlemen.--Le cri, dis-je, c'était moi qui l'avais poussé dans un rêve.

Le vieux bonhomme, ajoutai-je, était en voyage dans le pays. Je promenai

mes visiteurs par toute la maison. Je les invitai à chercher, à _bien_

chercher. À la fin, je les conduisis dans _sa_ chambre. Je leur montrai

ses trésors, en parfaite sûreté, parfaitement en ordre. Dans

l'enthousiasme de ma confiance, j'apportai des sièges dans la chambre,

et les priai de s'y reposer de leur fatigue, tandis que moi-même, avec

la folle audace d'un triomphe parfait, j'installai ma propre chaise sur

l'endroit même qui recouvrait le corps de la victime.

Les officiers étaient satisfaits. Mes manières les avaient convaincus.

Je me sentais singulièrement à l'aise. Ils s'assirent, et ils causèrent

de choses familières auxquelles je répondis gaiement. Mais, au bout de

peu de temps, je sentis que je devenais pâle, et je souhaitai leur

départ. Ma tête me faisait mal, et il me semblait que les oreilles me

tintaient; mais ils restaient toujours assis, et toujours ils causaient.

Le tintement devint plus distinct;--il persista et devint encore plus

distinct; je bavardai plus abondamment pour me débarrasser de cette

sensation; mais elle tint bon et prit un caractère tout à fait

décidé,--tant qu'à la fin je découvris que le bruit n'était pas dans mes

oreilles.

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 6 / 21 段