Nous avions prolongé notre veillée assez avant dans la nuit, quand

j'opérai enfin de manière à prendre Glendinning pour mon unique

adversaire. Le jeu était mon jeu favori, l'écarté. Les autres personnes

de la société, intéressées par les proportions grandioses de notre jeu,

avaient laissé leurs cartes et faisaient galerie autour de nous. Notre

parvenu, que j'avais adroitement poussé dans la première partie de la

soirée à boire richement, mêlait, donnait et jouait d'une manière

étrangement nerveuse, dans laquelle son ivresse, pensais-je, était pour

quelque chose, mais qu'elle n'expliquait pas entièrement. En très-peu de

temps il était devenu mon débiteur pour une forte somme, quand, ayant

avalé une longue rasade d'oporto, il fit juste ce que j'avais froidement

prévu,--il proposa de doubler notre enjeu, déjà fort extravagant. Avec

une heureuse affectation de résistance, et seulement après que mon refus

réitéré l'eût entraîné à des paroles aigres qui donnèrent à mon

consentement l'apparence d'une pique, finalement je m'exécutai. Le

résultat fut ce qu'il devait être: la proie s'était complètement

empêtrée dans mes filets; en moins d'une heure, il avait quadruplé sa

dette. Depuis quelque temps, sa physionomie avait perdu le teint fleuri

que lui prêtait le vin; mais alors, je m'aperçus avec étonnement qu'elle

était arrivée à une pâleur vraiment terrible. Je dis: avec étonnement;

car j'avais pris sur Glendinning de soigneuses informations; on me

l'avait représenté comme immensément riche, et les sommes qu'il avait

perdues jusqu'ici, quoique réellement fortes, ne pouvaient pas,--je le

supposais du moins,--le tracasser très-sérieusement, encore moins

l'affecter d'une manière aussi violente. L'idée qui se présenta le plus

naturellement à mon esprit fut qu'il était bouleversé par le vin qu'il

venait de boire; et dans le but de sauvegarder mon caractère aux yeux de

mes camarades, plutôt que par un motif de désintéressement, j'allais

insister péremptoirement pour interrompre le jeu, quand quelques mots

prononcés à côté de moi parmi les personnes présentes, et une

exclamation de Glendinning qui témoignait du plus complet désespoir, me

firent comprendre que j'avais opéré sa ruine totale, dans des conditions

qui avaient fait de lui un objet de pitié pour tous, et l'auraient

protégé même contre les mauvais offices d'un démon.

Quelle conduite eussé-je adoptée dans cette circonstance, il me serait

difficile de le dire. La déplorable situation de ma dupe avait jeté sur

tout le monde un air de gêne et de tristesse; et il régna un silence

profond de quelques minutes, pendant lequel je sentais en dépit de moi

mes joues fourmiller sous les regards brûlants de mépris et de reproche

que m'adressaient les moins endurcis de la société. J'avouerai même que

mon coeur se trouva momentanément déchargé d'un intolérable poids

d'angoisse par la soudaine et extraordinaire interruption qui suivit.

Les lourds battants de la porte de la chambre s'ouvrirent tout grands,

d'un seul coup, avec une impétuosité si vigoureuse et si violente que

toutes les bougies s'éteignirent comme par enchantement. Mais la lumière

mourante me permit d'apercevoir qu'un étranger s'était introduit,--un

homme de ma taille à peu près, et étroitement enveloppé d'un manteau.

Cependant les ténèbres étaient maintenant complètes, et nous pouvions

seulement _sentir_ qu'il se tenait au milieu de nous. Avant qu'aucun de

nous fût revenu de l'excessif étonnement où nous avait tous jetés cette

violence, nous entendîmes la voix de l'intrus:

--Gentlemen,--dit-il,--_d'une voix très-basse_, mais distincte, d'une

voix inoubliable qui pénétra la moelle de mes os,--gentlemen, je ne

cherche pas à excuser ma conduite, parce qu'en me conduisant ainsi, je

ne fais qu'accomplir un devoir. Vous n'êtes sans doute pas au fait du

vrai caractère de la personne qui a gagné cette nuit une somme énorme à

l'écarté à lord Glendinning. Je vais donc vous proposer un moyen

expéditif et décisif pour vous procurer ces très-importants

renseignements. Examinez, je vous prie, tout à votre aise, la doublure

du parement de sa manche gauche et les quelques petits paquets que l'on

trouvera dans les poches passablement vastes de sa robe de chambre

brodée.

Pendant qu'il parlait, le silence était si profond qu'on aurait entendu

tomber une épingle sur le tapis. Quand il eut fini, il partit tout d'un

coup, aussi brusquement qu'il était entré. Puis-je décrire, décrirai-je

mes sensations? Faut-il dire que je sentis toutes les horreurs du damné?

J'avais certainement peu de temps pour la réflexion. Plusieurs bras

m'empoignèrent rudement, et on se procura immédiatement de la lumière.

Une perquisition suivit. Dans la doublure de ma manche on trouva toutes

les figures essentielles de l'écarté, et dans les poches de ma robe de

chambre un certain nombre de jeux de cartes exactement semblables à ceux

dont nous nous servions dans nos réunions, à l'exception que les miennes

étaient de celles qu'on appelle, proprement, _arrondies_, les honneurs

étant très-légèrement convexes sur les petits côtés, et les basses

cartes imperceptiblement convexes sur les grands. Grâce à cette

disposition, la dupe qui coupe, comme d'habitude, dans la longueur du

paquet, coupe invariablement de manière à donner un honneur à son

adversaire; tandis que le grec, en coupant dans la largeur, ne donnera

jamais à sa victime rien qu'elle puisse marquer à son avantage.

Une tempête d'indignation m'aurait moins affecté que le silence

méprisant et le calme sarcastique qui accueillirent cette découverte.

--Monsieur Wilson,--dit notre hôte, en se baissant pour ramasser sous

ses pieds un magnifique manteau doublé d'une fourrure

précieuse,--monsieur Wilson, ceci est à vous. (Le temps était froid, et

en quittant ma chambre j'avais jeté par-dessus mon vêtement du matin un

manteau que j'ôtai en arrivant sur le théâtre du jeu.) Je

présume,--ajouta-t-il en regardant les plis du vêtement avec un sourire

amer,--qu'il est bien superflu de chercher ici de nouvelles preuves de

votre savoir-faire. Vraiment, nous en avons assez. J'espère que vous

comprendrez la nécessité de quitter Oxford,--en tout cas, de sortir à

l'instant de chez moi.

Avili, humilié ainsi jusqu'à la boue, il est probable que j'eusse châtié

ce langage insultant par une violence personnelle immédiate, si toute

mon attention n'avait pas été en ce moment arrêtée par un fait de la

nature la plus surprenante. Le manteau que j'avais apporté était d'une

fourrure supérieure,--d'une rareté et d'un prix extravagant, il est

inutile de le dire. La coupe était une coupe de fantaisie, de mon

invention; car dans ces matières frivoles j'étais difficile, et je

poussais les rages du dandysme jusqu'à l'absurde. Donc, quand M. Preston

me tendit celui qu'il avait ramassé par terre, auprès de la porte de la

chambre, ce fut avec un étonnement voisin de la terreur que je m'aperçus

que j'avais déjà le mien sur mon bras, où je l'avais sans doute placé

sans y penser, et que celui qu'il me présentait en était l'exacte

contrefaçon dans tous ses plus minutieux détails. L'être singulier qui

m'avait si désastreusement dévoilé était, je me le rappelais bien,

enveloppé d'un manteau; et aucun des individus présents, excepté moi,

n'en avait apporté avec lui. Je conservai quelque présence d'esprit, je

pris celui que m'offrait Preston; je le plaçai, sans qu'on y prît garde,

sur le mien; je sortis de la chambre avec un défi et une menace dans le

regard; et le matin même, avant le point du jour, je m'enfuis

précipitamment d'Oxford vers le continent, dans une vraie agonie

d'horreur et de honte.

_Je fuyais en vain_. Ma destinée maudite m'a poursuivi, triomphante, et

me prouvant que son mystérieux pouvoir n'avait fait jusqu'alors que de

commencer. À peine eus-je mis le pied dans Paris, que j'eus une preuve

nouvelle du détestable intérêt que le Wilson prenait à mes affaires. Les

années s'écoulèrent, et je n'eus point de répit. Misérable!--À Rome,

avec quelle importune obséquiosité, avec quelle tendresse de spectre il

s'interposa entre moi et mon ambition!--Et à Vienne!--et à Berlin!--et à

Moscou! Où donc ne trouvai-je pas quelque amère raison de le maudire du

fond de mon coeur? Frappé d'une panique, je pris enfin la fuite devant

son impénétrable tyrannie, comme devant une peste, et jusqu'au bout du

monde j'ai fui, _j'ai fui en vain_.

Et toujours, et toujours interrogeant secrètement mon âme, je répétais

mes questions: Qui est-il?--D'où vient-il?--Et quel est son

dessein?--Mais je ne trouvais pas de réponses. Et j'analysais alors avec

un soin minutieux les formes, la méthode et les traits caractéristiques

de son insolente surveillance. Mais là encore, je ne trouvais pas

grand-chose qui pût servir de base à une conjecture. C'était vraiment

une chose remarquable que, dans les cas nombreux où il avait récemment

traversé mon chemin, il ne l'eût jamais fait que pour dérouter des plans

ou déranger des opérations qui, s'ils avaient réussi, n'auraient abouti

qu'à une amère déconvenue. Pauvre justification, en vérité, que

celle-là, pour une autorité si impérieusement usurpée! Pauvre indemnité

pour ces droits naturels de libre arbitre si opiniâtrement, si

insolemment déniés!

J'avais aussi été forcé de remarquer que mon bourreau, depuis un fort

long espace de temps, tout en exerçant scrupuleusement et avec une

dextérité miraculeuse cette manie de toilette identique à la mienne,

s'était toujours arrangé, à chaque fois qu'il posait son intervention

dans ma volonté, de manière que je ne pusse voir les traits de sa face.

Quoi que pût être ce damné Wilson, certes un pareil mystère était le

comble de l'affectation et de la sottise. Pouvait-il avoir supposé un

instant que dans mon donneur d'avis à Eton,--dans le destructeur de mon

honneur à Oxford,--dans celui qui avait contrecarré mon ambition à Rome,

ma vengeance à Paris, mon amour passionné à Naples, en Égypte ce qu'il

appelait à tort ma cupidité,--que dans cet être, mon grand ennemi et mon

mauvais génie, je ne reconnaîtrais pas le William Wilson de mes années

de collège,--l'homonyme, le camarade, le rival,--le rival exécré et

redouté de la maison Bransby?--Impossible!--Mais laissez-moi courir à la

terrible scène finale du drame.

Jusqu'alors, je m'étais soumis lâchement à son impérieuse domination. Le

sentiment de profond respect avec lequel je m'étais accoutumé à

considérer le caractère élevé, la sagesse majestueuse, l'omniprésence et

l'omnipotence apparentes de Wilson, joint à je ne sais quelle sensation

de terreur que m'inspiraient certains autres traits de sa nature et

certains privilèges, avait créé en moi l'idée de mon entière faiblesse

et de mon impuissance, et m'avaient conseillé une soumission sans

réserve, quoique pleine d'amertume et de répugnance, à son arbitraire

dictature. Mais, depuis ces derniers temps, je m'étais entièrement

adonné au vin, et son influence exaspérante sur mon tempérament

héréditaire me rendait de plus en plus impatient de tout contrôle. Je

commençai à murmurer,--à hésiter,--à résister. Et fut-ce simplement mon

imagination qui m'induisit à croire que l'opiniâtreté de mon bourreau

diminuerait en raison de ma propre fermeté? Il est possible; mais, en

tout cas, je commençais à sentir l'inspiration d'une espérance ardente,

et je finis par nourrir dans le secret de mes pensées la sombre et

désespérée résolution de m'affranchir de cet esclavage.

C'était à Rome, pendant le carnaval de 18...; j'étais à un bal masqué

dans le palais du duc Di Broglio, de Naples. J'avais fait abus du vin

encore plus que de coutume, et l'atmosphère étouffante des salons

encombrés m'irritait insupportablement. La difficulté de me frayer un

passage à travers la cohue ne contribua pas peu à exaspérer mon humeur;

car je cherchais avec anxiété (je ne dirai pas pour quel indigne motif)

la jeune, la joyeuse, la belle épouse du vieux et extravagant Di

Broglio. Avec une confiance passablement imprudente, elle m'avait confié

le secret du costume qu'elle devait porter; et comme je venais de

l'apercevoir au loin, j'avais hâte d'arriver jusqu'à elle. En ce moment,

je sentis une main qui se posa doucement sur mon épaule,--et puis cet

inoubliable, ce profond, ce maudit _chuchotement_ dans mon oreille!

Pris d'une rage frénétique, je me tournai brusquement vers celui qui

m'avait ainsi troublé, et je le saisis violemment au collet. Il portait,

comme je m'y attendais, un costume absolument semblable au mien: un

manteau espagnol de velours bleu, et autour de la taille une ceinture

cramoisie où se rattachait une rapière. Un masque de soie noire

recouvrait entièrement sa face.

--Misérable!--m'écriai-je d'une voix enrouée par la rage, et chaque

syllabe qui m'échappait était comme un aliment pour le feu de ma

colère,--misérable! imposteur! scélérat maudit! tu ne me suivras plus à

la piste,--tu ne me harcèleras pas jusqu'à la mort! Suis-moi, ou je

t'embroche sur place!

Et je m'ouvris un chemin de la salle de bal vers une petite antichambre

attenante, le traînant irrésistiblement avec moi.

En entrant, je le jetai furieusement loin de moi. Il alla chanceler

contre le mur; je fermai la porte en jurant, et lui ordonnai de

dégainer. Il hésita une seconde; puis, avec un léger soupir, il tira

silencieusement son épée et se mit en garde.

Le combat ne fut certes pas long. J'étais exaspéré par les plus ardentes

excitations de tout genre, et je me sentais dans un seul bras l'énergie

et la puissance d'une multitude. En quelques secondes, je l'acculai par

la force du poignet contre la boiserie, et là, le tenant à ma

discrétion, je lui plongeai, à plusieurs reprises et coup sur coup, mon

épée dans la poitrine avec une férocité de brute.

En ce moment, quelqu'un toucha à la serrure de la porte. Je me hâtai de

prévenir une invasion importune, et je retournai immédiatement vers mon

adversaire mourant. Mais quelle langue humaine peut rendre suffisamment

cet étonnement, cette horreur qui s'emparèrent de moi au spectacle que

virent alors mes yeux. Le court instant pendant lequel je m'étais

détourné avait suffi pour produire, en apparence, un changement matériel

dans les dispositions locales à l'autre bout de la chambre. Une vaste

glace,--dans mon trouble, cela m'apparut d'abord ainsi,--se dressait là

où je n'en avais pas vu trace auparavant; et, comme je marchais frappé

de terreur vers ce miroir, ma propre image, mais avec une face pâle et

barbouillée de sang, s'avança à ma rencontre d'un pas faible et

vacillant.

C'est ainsi que la chose m'apparut, dis-je, mais telle elle n'était pas.

C'était mon adversaire,--c'était Wilson qui se tenait devant moi dans

son agonie. Son masque et son manteau gisaient sur le parquet, là où il

les avait jetés. Pas un fil dans son vêtement,--pas une ligne dans toute

sa figure si caractérisée et si singulière,--qui ne fût _mien_,--qui ne

fût _mienne_;--c'était l'absolu dans l'identité!

C'était Wilson, mais Wilson ne chuchotant plus ses paroles maintenant!

si bien que j'aurais pu croire que c'était moi-même qui parlais quand il

me dit:

_--Tu as vaincu, et je succombe. Mais dorénavant tu es mort aussi,--mort

au Monde, au Ciel et à l'Espérance! En moi tu existais,--et vois dans ma

mort, vois par cette image qui est la tienne, comme tu t'es radicalement

assassiné toi-même!_

L'HOMME DES FOULES

_Ce grand malheur de ne pouvoir être seul!_

La Bruyère.

On a dit judicieusement d'un certain livre allemand: _Es loesst sich

nicht lesen_,--il ne se laisse pas lire. Il y a des secrets qui ne

veulent pas être dits. Des hommes meurent la nuit dans leurs lits,

tordant les mains des spectres qui les confessent, et les regardant

pitoyablement dans les yeux;--des hommes meurent avec le désespoir dans

le coeur et des convulsions dans le gosier à cause de l'horreur des

mystères qui _ne veulent pas_ être révélés. Quelquefois, hélas! la

conscience humaine supporte un fardeau d'une si lourde horreur qu'elle

ne peut s'en décharger que dans le tombeau. Ainsi l'essence du crime

reste inexpliquée.

Il n'y a pas longtemps, sur la fin d'un soir d'automne, j'étais assis

devant la grande fenêtre cintrée du café D..., à Londres. Pendant

quelques mois j'avais été malade; mais j'étais alors convalescent, et,

la force me revenant, je me trouvais dans une de ces heureuses

dispositions qui sont précisément le contraire de l'ennui,--dispositions

où l'appétence morale est merveilleusement aiguisée, quand la taie qui

recouvrait la vision spirituelle est arrachée, l'achlys hê prin epêen,--où

l'esprit électrisé dépasse aussi prodigieusement sa puissance

journalière que la raison ardente et naïve de Leibnitz l'emporte sur la

folle et molle rhétorique de Gorgias. Respirer seulement, c'était une

jouissance, et je tirais un plaisir positif même de plusieurs sources

très-plausibles de peine. Chaque chose m'inspirait un intérêt calme,

mais plein de curiosité. Un cigare à la bouche, un journal sur mes

genoux, je m'étais amusé, pendant la plus grande partie de l'après-midi,

tantôt à regarder attentivement les annonces, tantôt à observer la

société mêlée du salon, tantôt à regarder dans la rue à travers les

vitres voilées par la fumée.

Cette rue est une des principales artères de la ville, et elle avait été

pleine de monde toute la journée. Mais à la tombée de la nuit, la foule

s'accrut de minute en minute; et, quand tous les réverbères furent

allumés, deux courants de population s'écoulaient, épais et continus,

devant la porte. Je ne m'étais jamais senti dans une situation semblable

à celle où je me trouvais en ce moment particulier de la soirée, et ce

tumultueux océan de têtes humaines me remplissait d'une délicieuse

émotion toute nouvelle. À la longue, je ne fis plus aucune attention aux

choses qui se passaient dans l'hôtel, et m'absorbai dans la

contemplation de la scène du dehors.

Mes observations prirent d'abord un tour abstrait et généralisateur. Je

regardais les passants par masses, et ma pensée ne les considérait que

dans leurs rapports collectifs. Bientôt, cependant, je descendis au

détail, et j'examinai avec un intérêt minutieux les innombrables

variétés de figure, de toilette, d'air, de démarche, de visage et

d'expression physionomique.

Le plus grand nombre de ceux qui passaient avaient un maintien convaincu

et propre aux affaires, et ne semblaient occupés qu'à se frayer un

chemin à travers la foule. Ils fronçaient les sourcils et roulaient les

yeux vivement; quand ils étaient bousculés par quelques passants

voisins, ils ne montraient aucun symptôme d'impatience, mais rajustaient

leurs vêtements et se dépêchaient. D'autres, une classe fort nombreuse

encore, étaient inquiets dans leurs mouvements, avaient le sang à la

figure, se parlaient à eux-mêmes et gesticulaient, comme s'ils se

sentaient seuls par le fait même de la multitude innombrable qui les

entourait. Quand ils étaient arrêtés dans leur marche, ces gens-là

cessaient tout à coup de marmotter, mais redoublaient leurs

gesticulations et attendaient, avec un sourire distrait et exagéré, le

passage des personnes qui leur faisaient obstacle. S'ils étaient

poussés, ils saluaient abondamment les pousseurs, et paraissaient

accablés de confusion.--Dans ces deux vastes classes d'hommes, au delà

de ce que je viens de noter, il n'y avait rien de bien caractéristique.

Leurs vêtements appartenaient à cet ordre qui est exactement défini par

le terme: décent. C'étaient indubitablement des gentilshommes, des

marchands, des attorneys, des fournisseurs, des agioteurs,--les

eupatrides et l'ordinaire banal de la société,--hommes de loisir et

hommes activement engagés dans des affaires personnelles, et les

conduisant sous leur propre responsabilité. Ils n'excitèrent pas chez

moi une très-grande attention.

La race des commis sautait aux yeux, et là je distinguai deux divisions

remarquables. Il y avait les petits commis des maisons à

_esbrouffe_,--jeunes messieurs serrés dans leurs habits, les bottes

brillantes, les cheveux pommadés et la lèvre insolente. En mettant de

côté un certain je ne sais quoi de fringant dans les manières qu'on

pourrait définir _genre_ _calicot_, faute d'un meilleur mot, le genre de

ces individus me parut un exact _fac-similé_ de ce qui avait été la

perfection du bon ton douze ou dix-huit mois auparavant. Ils portaient

les grâces de rebut de la _gentry_;--et cela, je crois, implique la

meilleure définition de cette classe.

Quant à la classe des premiers commis de maisons solides, ou des _steady

old fellows_, il était impossible de s'y méprendre. On les reconnaissait

à leurs habits et pantalons noirs ou bruns, d'une tournure confortable,

à leurs cravates et à leurs gilets blancs, à leurs larges souliers

d'apparence solide, avec des bas épais ou des guêtres. Ils avaient tous

la tête légèrement chauve, et l'oreille droite, accoutumée dès longtemps

à tenir la plume, avait contracté un singulier tic d'écartement.

J'observai qu'ils ôtaient ou remettaient toujours leurs chapeaux avec

les deux mains, et qu'ils portaient des montres avec de courtes chaînes

d'or d'un modèle solide et ancien. Leur affectation, c'était la

respectabilité,--si toutefois il peut y avoir une affectation aussi

honorable.

Il y avait bon nombre de ces individus d'une apparence brillante que je

reconnus facilement pour appartenir à la race des filous de la _haute

pègre_ dont toutes les grandes villes sont infestées. J'étudiai

très-curieusement cette espèce de _gentry_, et je trouvai difficile de

comprendre comment ils pouvaient être pris pour des gentlemen par les

gentlemen eux-mêmes. L'exagération de leurs manchettes, avec un air de

franchise excessive, devait les trahir du premier coup.

Les joueurs de profession,--et j'en découvris un grand nombre,--étaient

encore plus aisément reconnaissables. Ils portaient toutes les espèces

de toilettes, depuis celle du parfait _maquereau_, joueur de gobelets,

au gilet de velours, à la cravate de fantaisie, aux chaînes de cuivre

doré, aux boutons de filigrane, jusqu'à la toilette cléricale, si

scrupuleusement simple que rien n'était moins propre à éveiller le

soupçon. Tous cependant se distinguaient par un teint cuit et basané,

par je ne sais quel obscurcissement vaporeux de l'oeil, par la

compression et la pâleur de la lèvre. Il y avait, en outre, deux autres

traits qui me les faisaient toujours deviner:--un ton bas et réservé

dans la conversation, et une disposition plus qu'ordinaire du pouce à

s'étendre jusqu'à faire angle droit avec les doigts.--Très-souvent, en

compagnie de ces fripons, j'ai observé quelques hommes qui différaient

un peu par leurs habitudes; cependant c'étaient toujours des oiseaux de

même plumage. On peut les définir: des gentlemen qui vivent de leur

esprit. Ils se divisent pour dévorer le public en deux bataillons,--le

genre dandy et le genre militaire. Dans la première classe, les

caractères principaux sont longs cheveux et sourires; et dans la

seconde, longues redingotes et froncements de sourcils.

En descendant l'échelle de ce qu'on appelle _gentility_, je trouvai des

sujets de méditation plus noirs et plus profonds. Je vis des colporteurs

juifs avec des yeux de faucon étincelants dans des physionomies dont le

reste n'était qu'abjecte humilité; de hardis mendiants de profession

bousculant des pauvres d'un meilleur titre, que le désespoir seul avait

jetés dans les ombres de la nuit pour implorer la charité; des invalides

tout faibles et pareils à des spectres sur qui la mort avait placé une

main sûre, et qui clopinaient et vacillaient à travers la foule,

regardant chacun au visage avec des yeux pleins de prières, comme en

quête de quelque consolation fortuite, de quelque espérance perdue; de

modestes jeunes filles qui revenaient d'un labeur prolongé vers un

sombre logis, et reculaient plus éplorées qu'indignées devant les

oeillades des drôles dont elles ne pouvaient même pas éviter le contact

direct; des prostituées de toute sorte et de _tout

âge_,--l'incontestable beauté dans la primeur de sa féminéité, faisant

rêver de la statue de Lucien dont la surface était de marbre de Paros,

et l'intérieur rempli d'ordures,--la lépreuse en haillons, dégoûtante et

absolument déchue,--la vieille sorcière, ridée, peinte, plâtrée, chargée

de bijouterie, faisant un dernier effort vers la jeunesse,--la pure

enfant à la forme non mûre, mais déjà façonnée par une longue

camaraderie aux épouvantables coquetteries de son commerce, et brûlant

de l'ambition dévorante d'être rangée au niveau de ses aînées dans le

vice; des ivrognes innombrables et indescriptibles, ceux-ci déguenillés,

chancelants, désarticulés, avec le visage meurtri et les yeux

ternes,--ceux-là avec leurs vêtements entiers, mais sales, une crânerie

légèrement vacillante, de grosses lèvres sensuelles, des faces

rubicondes et sincères,--d'autres vêtus d'étoffes qui jadis avaient été

bonnes, et qui maintenant encore étaient scrupuleusement brossées,--des

hommes qui marchaient d'un pas plus ferme et plus élastique que nature,

mais dont les physionomies étaient terriblement pâles, les yeux

atrocement effarés et rouges, et qui, tout en allant à grands pas à

travers la foule, agrippaient avec des doigts tremblants tous les objets

qui se trouvaient à leur portée; et puis des pâtissiers, des

commissionnaires, des porteurs de charbon, des ramoneurs; des joueurs

d'orgue, des montreurs de singes, des marchands de chansons, ceux qui

vendaient avec ceux qui chantaient; des artisans déguenillés et des

travailleurs de toutes sortes épuisés à la peine,--et tous pleins d'une

activité bruyante et désordonnée qui affligeait l'oreille par ses

discordances et apportait à l'oeil une sensation douloureuse.

Nouvelles histoires extraordinaires · 第 5 / 21 段