l'objet d'une attention spéciale de la part du gouvernement; la quantité
des terrains cultivables augmente aux dépens des pâturages, grâce à une
méthode d'irrigation toujours en voie de développement. Nous ne savons
pas quels canaux furent creusés à cette époque, mais nous voyons des
rois comme Amenemhat III entreprendre des travaux considérables tels que
le lac Moeris qui était très vraisemblablement destiné, ainsi que
l'affirment les Grecs, à régulariser les irrigations dans la partie la
plus fertile du pays. Le même souverain fit établir un nilomètre sur les
rochers de la deuxième cataracte, à l'extrême frontière de ses états,
pour surveiller l'inondation et en prévoir d'avance les conséquences
pour l'Egypte. Grâce à tous ces efforts et bien que l'outillage ne se
fût guère amélioré, le rendement des terres augmentait dans de grandes
proportions et l'Egypte devenait le plus grand magasin de grain de
l'Orient.
L'élevage tend à diminuer, et l'on ne trouve plus guère que dans
certains cantons où le sol est moins fertile qu'ailleurs et moins apte à
la culture, les immenses troupeaux de bétail à demi sauvage. Il était
réservé aux Hyksos d'introduire dans la faune domestique du pays un
nouvel animal, le cheval, innovation qui devait, comme nous le verrons,
avoir les conséquences les plus importantes pour l'Egypte.
[Illustration: _Fig. 188._ Barque à voile carrée (VIe dyn.) (d'après
JÉQUIER. _Bull. de l'Institut franç. du Caire_, IX, pl. III).]
_Navigation_
L'augmentation des produits du sol devait nécessairement amener le
développement du commerce intérieur et, partant, de la navigation
fluviale, qui était aussi l'objet de la sollicitude du gouvernement,
puisque nous voyons un des rois faire exécuter de grands travaux pour
rendre navigable la première cataracte en y creusant un chenal
suffisamment profond. Les bateaux employés d'ordinaire sont les grandes
barques pontées à voile carrée, dont le modèle date de la fin de
l'Ancien Empire. Quant à la navigation sur la Méditerranée et la mer
Rouge, les documents que nous possédons sont insuffisants pour pouvoir
en faire une étude sérieuse, au moins en ce qui concerne le Moyen
Empire. Il est cependant probable qu'on employait pour cela des bateaux
plus grands et plus forts, mais du même modèle que ceux du Nil.
_Industrie_
Les scènes figurées, en bois stuqué, déposées au fond des caveaux
funéraires, de même que les tableaux peints dans les tombes, nous
montrent que, comme sous l'Ancien Empire, la population de l'Egypte ne
s'adonnait pas exclusivement à l'agriculture, mais que l'industrie y
était aussi en honneur. Les procédés employés sont toujours à peu près
les mêmes procédés simples tels qu'on les retrouve chez tous les peuples
jeunes, où l'on ne se livre pas à la grande industrie et où l'on ne
fabrique les objets qu'au fur et à mesure des besoins.
[Illustration: _Fig. 189._ Menuisiers (d'ap. QUIBELL. _Excavations at
Saqqarah_, II, pl. XVII).]
On remarque entre autres de nombreuses représentations de la fabrication
des étoffes: dans le gynécée même des grands seigneurs, des femmes sont
occupées à filer le lin tandis que d'autres se livrent au tissage; les
métiers employés par ces femmes sont de formes diverses, suivant le
genre d'étoffes qu'elles doivent faire, et ces métiers, d'un mécanisme
simple et pratique, leur permettaient de tisser des toiles d'une finesse
et d'une régularité remarquables, qu'on a retrouvées en grande quantité
dans les tombeaux.
[Illustration: _Fig. 190._ Femmes filant et tissant (d'après NEWBERRY.
_Beni Hasan_, II, pl. IX).]
_Littérature_
De l'Ancien Empire, il ne nous est parvenu aucune oeuvre qu'on puisse
qualifier de littéraire: les textes des pyramides sont de nature
purement religieuse et magique, et les inscriptions tombales comme les
biographies sont des récits très simples qui ne témoignent d'aucune
recherche de style ou de composition. L'époque suivante nous a, par
contre, fourni une longue série d'ouvrages qui, s'ils ne sont pas très
étendus, ont du moins un caractère littéraire très marqué. Ces écrits
sont de toute sorte, de vrais poèmes comme le chant du harpiste ou le
dialogue d'un désespéré avec son âme, des contes comme l'histoire de
Sinouhit et celle du roi Khéops et des magiciens, des morceaux
d'éloquence comme la plaidoirie du paysan, des traités de morale comme
les préceptes de Kaqemna et de Ptahhotep. A côté de cela on trouve
encore de nombreux livres religieux ou magiques, des livres de médecine
et des traités scientifiques. Tous ces ouvrages sont composés dans une
langue très belle et très pure, encore exempte de tout élément étranger,
avec une recherche de style marquée, des phrases simples et claires dans
lesquelles on voit que les scribes égyptiens affectionnaient
l'allitération et le jeu de mots, tout en employant toujours le mot
propre. Ces papyrus, qui nous sont parvenus en très bon état de
conservation, ne constituent pas un des moindres titres de gloire du
Moyen Empire et c'est avec raison qu'on a pu dire de cette période
qu'elle est l'époque classique de la littérature égyptienne.
[Illustration: _Fig. 191._ Une page du papyrus Prisse (d'après JÉQUIER.
_Le papyrus Prisse et ses variantes_, pl. V).]
[Illustration: _Fig. 192._ Bijou de la XIIe dyn. (d'ap. DE MORGAN.
_Fouilles à Dahchour_, I, pl. XX).]
[Illustration: _Fig. 193._ Panneau du char triomphal de Thoutmès IV
(d'après CARTER-NEWBERRY. _Tomb of Thoutmosis IV_, pl. X).]
CHAPITRE VII
NOUVEL EMPIRE
(1500 à 332 avant J.-C.)
A. HISTOIRE
La prise de la forteresse d'Avaris, le dernier retranchement des rois
hyksos dans le Delta, et l'expulsion définitive des souverains sémites
marque la date la plus importante peut-être de toute l'histoire
d'Egypte. Le grand mouvement national, après des siècles de luttes
stériles, avait enfin trouvé dans les princes de la XVIIme dynastie des
chefs capables de le mener à bien; leur triomphe inaugure une ère de
gloire et de puissance telle que l'Egypte n'en avait jamais connu
auparavant, et qui est l'apogée de l'empire pharaonique. Cette date,
plusieurs historiens l'indiquent avec précision, mais leurs données sont
loin de s'accorder, aussi me paraît-il plus prudent de donner ici encore
des chiffres approximatifs et de placer l'expulsion des Hyksos et le
début de la XVIIIme dynastie aux environs de l'an 1500.
_XIIIe dynastie_
Il n'y a aucune solution de continuité, pas même un changement de
famille régnante, entre la XVIIme et la XVIIIme dynastie; seule
l'expulsion des Hyksos en marque la séparation, et le roi qui réussit à
parachever la libération du sol égyptien, Ahmès, est en même temps le
dernier souverain de la XVIIme et le premier de la XVIIIme. Les
fragments de Manéthon qui indiquent comme composant cette dernière
dynastie 15 rois ayant régné 259 ans en tout, non compris Ahmès,
considéré ici comme appartenant au groupe précédent, contiennent
diverses confusions dans les noms de rois; plusieurs de ces souverains
sont dédoublés tandis que d'autres sont réunis sous un seul nom, mais
les chiffres que donne Manéthon correspondent assez bien aux indications
des monuments et leur total peut être considéré comme conforme à la
réalité. La XVIIIme dynastie se placerait donc, approximativement, et
avec un écart possible de 50 ans au plus, entre 1500 et 1200 avant J.-C.
Ahmès ne se borna pas à chasser les Hyksos d'Egypte; il les poursuivit
jusque dans la Syrie méridionale et leur infligea une nouvelle défaite
en s'emparant de la ville dans laquelle ils s'étaient réfugiés, et sans
doute les extermina définitivement, car ils ne reparaissent plus dans
l'histoire.
[Illustration: _Fig. 194._ Aménophis I.--Turin (d'ap. PETRIE.
_Photographs_, No _75_).]
L'empire une fois reconquis, il s'agissait de le réorganiser, car les
préoccupations militaires avaient sans doute absorbé, pendant le siècle
qui venait de s'écouler, toute l'activité des rois nationaux. Ce fut la
tâche du fils et successeur d'Ahmès, Aménophis I, qui s'en acquitta,
pendant son court règne de 13 ans, à la satisfaction universelle,
puisque après sa mort il fut divinisé non seulement de façon officielle,
comme tous les rois, mais par le peuple même de sa capitale: lui et sa
femme Ahmès Nofritari sont considérés comme les patrons de la nécropole
thébaine pendant tout le début du Nouvel Empire. Autant que nous pouvons
en juger, ses successeurs continuèrent son oeuvre et mirent tous leurs
soins à augmenter le bien-être du pays.
Pendant ces longues luttes, l'Egypte était devenue une vraie puissance
militaire; elle possédait une armée bien exercée qu'on ne pouvait
laisser dans l'inaction. Cette armée n'était plus tout à fait la même
que jadis, elle possédait un élément nouveau, la charrerie, et les
Egyptiens avaient rapidement perfectionné cette arme, dont ils devaient
la connaissance aux rois hyksos, et qui était déjà depuis longtemps en
usage chez les Syriens. Les soldats qui montaient ces chars attelés de
deux chevaux combattaient de loin avec leurs flèches et leurs javelines,
et le choc de leurs escadrons compacts pouvait décider du sort des
batailles. L'infanterie était aussi mieux armée, le métal ayant partout
remplacé le silex des anciens temps, et beaucoup de soldats n'étaient
plus à moitié nus comme autrefois, mais vêtus de cottes capitonnées et
de bonnets rembourrés qui les préservaient dans une certaine mesure.
[Illustration: _Fig. 195._ Tête de la momie de Thoutmès I (d'ap.
ELLIOT-SMITH. _Royal Mummies_, pl. XXII).]
Aménophis I avait déjà employé son armée pour de petites expéditions de
frontières contre les Libyens et les nègres, mais ce fut son fils
Thoutmès I qui inaugura l'ère des grandes conquêtes; il envahit la Syrie
et la soumit en grande partie, jusqu'à l'Euphrate, où il posa des
stèles-frontières, puis il poussa avec ses armées très loin dans le
Soudan, sans négliger pour cela d'entreprendre dans l'Egypte même des
travaux importants. A sa mort, après une vingtaine d'années de règne, il
ne laissait pour lui succéder qu'un fils né d'une femme qui n'était pas
de souche royale, Thoutmès II, qui pour légitimer en quelque sorte son
accession au trône, dut épouser sa demi-soeur Hatshepsou, en qui coulait
un sang plus pur. Il continua l'oeuvre de son père, mais n'eut qu'un
règne très court. Après lui la couronne revenait à son très jeune fils
Thoutmès III, né aussi d'une femme de race non royale; sa tante
Hatshepsou profita de sa minorité pour s'emparer de la régence, régna
d'abord en son nom et à côté de lui, puis le relégua dans l'ombre et
s'arrogea le titre de roi d'Egypte.
Sauf une grande expédition maritime au pays de Pount, expédition qui a
du reste un caractère nettement commercial et politique et aucunement
militaire, Hatshepsou concentra toute son activité sur l'Egypte
elle-même, qu'elle administra sagement, avec le concours de ministres
d'une réelle valeur, s'appliquant à faire disparaître les dernières
traces du néfaste passage des rois hyksos. Elle restaura des temples et
en construisit d'autres, comme celui de Deir el Bahari, qui était
consacré à son culte funéraire et qui, étant une des oeuvres artistiques
les plus remarquables de la dynastie, perpétue, aussi bien que le grand
obélisque de Karnak, le souvenir de cette reine qui sut mener à bien
l'oeuvre intérieure des rois ses prédécesseurs, la réorganisation du
pays.
[Illustration: _Fig. 196._ Thoutmès III (d'apr. LEGRAIN. _Statues et
statuettes_, I, pl. XXX).]
Thoutmès III étant arrivé à l'âge de raison, la régente, le «roi
Hatshepsou», comme elle s'appelait elle-même, lui fit épouser sa propre
fille, mais sans lui laisser pour cela la place à laquelle il aurait eu
droit; il était donc assez naturel qu'il conçut envers elle des
sentiments de rancune et que plus tard, quand il fut enfin maître du
pouvoir, il cherchât à diminuer ou même à faire disparaître le souvenir
de son illustre tante. Ce fait très simple a fait naître de longues
contestations parmi les égyptologues au sujet de l'ordre de succession
des premiers rois de la XVIIIme dynastie, et aujourd'hui les discussions
sur ce point n'ont pas encore cessé.
Après 22 ans pendant lesquels Hatshepsou avait assumé les charges et les
bénéfices du pouvoir, Thoutmès III devait encore régner seul pendant 48
ans; c'est non seulement un des plus longs règnes qu'enregistre
l'histoire d'Egypte, c'est encore le plus glorieux. Profitant de
quelques années où le joug égyptien avait pesé sur eux avec moins de
force, les princes syriens avaient sans doute reconquis en partie leur
indépendance; aussitôt sur le trône, Thoutmès prit en personne le
commandement de son armée, envahit la Palestine et la Syrie et commença
par une série de victoires cette suite de campagnes qui durent
recommencer chaque printemps, pendant près de vingt ans, jusqu'au moment
où l'autorité du pharaon fut établie de façon absolument effective sur
l'Asie antérieure jusqu'à l'Euphrate tout au moins. Les fils des
princes, emmenés comme otages, étaient une garantie de la fidélité de
leurs pères et de la rentrée régulière des tributs; du côté de la Nubie
il ne paraît pas y avoir eu de difficultés et les peuplades nègres
payaient régulièrement leurs redevances; Chypre, les îles grecques et le
pays de Pount envoyaient aussi leurs produits, peut-être pour faire acte
de vassalité, comme le disent les Egyptiens, mais plus probablement pour
en faire le commerce et obtenir des échanges. Jamais l'Egypte n'avait
été si puissante et si florissante; Thoutmès III puisa largement à ce
trésor qui se renouvelait sans cesse et s'en servit pour entreprendre
des constructions importantes sur tous les points de ses états, depuis
le fond du Soudan et les Oasis jusqu'aux confins de la Syrie, mais
surtout dans sa capitale, Thèbes, qu'il tint à honneur d'embellir et de
développer. C'est dans le temple d'Amon à Karnak, entre autres,
considérablement agrandi par lui, qu'il grava le récit de toutes ses
campagnes, cette source si précieuse pour l'histoire, en même temps que
l'image de la plupart de ses ancêtres. Toute la fin de son règne fut
consacrée à l'accomplissement de ces travaux pacifiques.
[Illustration: _Fig. 197._ Tête de la momie de Thoutmès IV (d'après
ELLIOT-SMITH. _Royal Mummies_, pl. XXIX).]
Aménophis II, son fils, puis Thoutmès IV, son petit-fils, lui
succédèrent sans égaler sa gloire; leurs règnes, de peu de durée,
n'offrent aucun événement mémorable: quelques expéditions en Syrie pour
réprimer des révoltes locales et introniser de nouveaux vassaux, ainsi
que des constructions de peu d'importance, comparées à celles de leur
illustre père et aïeul.
[Illustration: _Fig. 198._ Sphinx d'Aménophis III (d'après LEGRAIN.
_Statues et statuettes_, I, pl. LIII).]
C'est encore une grande figure que celle d'Aménophis III, fils de
Thoutmès IV, qui régna 37 ans, fut un habile diplomate, un politique et
un organisateur de grand talent, en même temps qu'un constructeur
infatigable, un guerrier et un chasseur ne redoutant aucun danger. Il
n'étendit pas les conquêtes de ses ancêtres, mais sut maintenir ses
vassaux dans l'obéissance et il ne semble pas qu'il y ait eu de son
temps la moindre tentative de révolte. Les gouverneurs locaux, qui sont
en général des indigènes, envoient à la cour leurs rapports réguliers,
et les rois voisins de l'Assyrie, de Babylone et de Mitanni cherchent à
entrer en faveur auprès du puissant pharaon, ainsi qu'en témoignent les
fameuses tablettes de Tell el Amarna, les archives de la politique
étrangère à cette époque. Les constructions monumentales deviennent de
plus en plus nombreuses, et les plus beaux temples d'Egypte datent
presque tous de ce règne, qui, au point de vue artistique, a une
importance capitale. Dans son oeuvre si complexe, Aménophis III était
admirablement secondé par son ministre, un homme qui mérita d'être plus
tard divinisé, Amenophis fils de Paapis.
_Les rois hérétiques_
Le personnage le plus énigmatique de toute l'histoire d'Egypte est le
fils et successeur de ce grand roi, celui qui commença par porter le nom
d'Aménophis IV; sa mère, la reine Thii, une Egyptienne de basse ou tout
au moins de moyenne naissance, avait déjà réussi à prendre à la cour de
son mari une place très importante et tout à fait inaccoutumée, et nous
devons sans doute attribuer à son influence la réforme religieuse qui
caractérise ce règne et qui devait amener une perturbation profonde dans
toute l'Egypte et le déclin rapide de cette glorieuse dynastie. La
principale cause de cette révolution profonde bien qu'éphémère, était la
raison politique: le clergé d'Amon, dieu de Thèbes, bien plus favorisé
par les grands conquérants que ceux des autres sanctuaires du pays,
était devenu singulièrement fort, et sa puissance pouvait
contre-balancer celle des rois, ce qui arriva du reste quelques siècles
plus tard. Désireux de se débarrasser du pouvoir de plus en plus
menaçant des grands prêtres d'Amon, et obéissant peut-être aussi à une
certaine tendance mystique de son caractère, Aménophis IV imagina un
moyen radical: il supprima purement et simplement le dieu de ses pères,
devenu gênant. Détruire les immenses sanctuaires construits par ses
ancêtres eût été au-dessus de ses forces, aussi se contenta-t-il de les
fermer, d'en chasser les prêtres, et de faire marteler le nom d'Amon
dans toutes les inscriptions, fût-ce même dans le cartouche de son père
ou dans le sien propre. Puis il abandonna Thèbes avec toute sa cour, et
fonda dans la Moyenne Egypte une ville nouvelle, sous les auspices du
nouveau dieu qu'il venait d'inventer et qui devait remplacer tous les
dieux d'Egypte, Aten, le disque solaire, ou plutôt le dieu tout-puissant
qui se manifeste par l'intermédiaire du soleil. Ce monothéisme en même
temps teinté mysticisme et de matérialisme correspondait trop peu aux
idées égyptiennes du temps pour pouvoir durer, mais il offre un intérêt
tout particulier, puisque nous n'avons dans toute l'antiquité classique
et orientale, aucun autre exemple d'une réforme religieuse analogue.
L'idée première de ce culte n'est cependant pas absolument originale
mais dérive du culte d'un des plus anciens dieux égyptiens, Rà
d'Héliopolis, le Soleil; il y a donc probablement aussi dans la réforme
d'Aménophis IV, une réaction des anciens dieux, ou tout au moins de
leur sacerdoce, contre le nouveau venu qui les avait supplantés tous,
Amon le dieu de Thèbes et des dynasties thébaines.
[Illustration: _Fig. 199._ Buste de Khounaten (d'après BÉNÉDITE. _Monum.
Piot_, XIII, pl. I).]
[Illustration: _Fig. 200._ Adoration d'Aten. Tell el Amarna (d'apr. une
photographie de l'auteur).]
En même temps qu'il changeait de religion, le roi prenait un nouveau
nom, Khounaten, «la splendeur du disque solaire». Sa nouvelle capitale
de Khout-aten, «l'horizon du disque», avec ses grands palais, son
temple d'Aten, ses villas dont on a retrouvé les ruines, devait avoir un
aspect tout particulier, grâce à la nouvelle tendance artistique qui se
manifestait chez les sculpteurs et les peintres et qui était due sans
doute à l'inspiration du roi lui-même, réagissant jusque dans ce domaine
contre les habitudes et la routine. Les artistes égyptiens de l'époque
cherchent à faire disparaître de leurs oeuvres cette sorte de raideur et
de solennité qui de nos jours inspire encore à première vue, à ceux qui
ne sont pas initiés à l'art égyptien, un sentiment d'étonnement et même
de répulsion; ils serrent de plus près la nature dans la ligne comme
dans le mouvement, et dans leur inexpérience de ce nouveau mode
d'expression, ils en arrivent parfois à des exagérations qui produisent
une impression étrange. Ainsi la figure même du roi est représentée avec
le crâne démesurément long, le nez et le menton proéminents, le cou
mince, la poitrine étroite, le ventre et les cuisses énormes; les
membres de sa famille, les courtisans eux-mêmes imitent dans leurs
portraits ces formes étranges et on pourrait croire, à voir ce type
nouveau si répandu, que toute la population de l'Egypte s'est modifiée
d'un jour à l'autre. Il y a à côté de cela des scènes si parfaites de
sentiment et d'intimité, des décorations peintes d'une variété si
merveilleuse, que nous sommes obligés de reconnaître dans ces
représentants d'un art nouveau des artistes qui sont au moins égaux,
peut-être même supérieurs à leurs devanciers.
[Illustration: _Fig. 201._ Peinture de Tell el Amarna (d'ap. PETRIE.
_Tell-el-Amarna_, pl. I).]
[Illustration: _Fig. 202._ Tablette de Tell el Amarna (d'apr. SCHEIL.
_Bulletin de l'Inst. français du Caire_, II, pl. VIII).]
L'intimité, ou tout au moins l'apparence d'intimité qui règne entre les
membres de la famille royale est une des choses qui contribuent
peut-être le plus à nous donner de la sympathie pour cet étrange
souverain qui prenait en tout le contre-pied de ses devanciers. Qu'il
sorte en voiture, la reine et les six princesses l'escortent; qu'il
reçoive des ambassadeurs étrangers, qu'il distribue des récompenses à
ses sujets, qu'il officie dans le temple d'Aten, toujours sa femme et
ses filles se tiennent à côté de lui, le caressant ou l'enlaçant
tendrement.
[Illustration: _Fig. 203._ Toutankhamon (d'ap. LEGRAIN. _Statues et
statuettes_, I, pl. LVII).]
Très occupé par cette transformation radicale du pays, suivant ses
doctrines et ses théories nouvelles, Khounaten n'eut pas le loisir de
surveiller activement ses possessions asiatiques; il eût fallu y envoyer
fréquemment des expéditions armées pour contenir les éléments toujours
plus ou moins en effervescence de ces populations auxquelles on avait
laissé une autonomie presque complète, et c'est justement ce qui ne fut
pas fait. Dans les lettres des gouverneurs de ces pays, qui se trouvent
parmi les tablettes de Tell el Amarna, nous voyons sans cesse des
demandes de secours contre les insurgés qui deviennent de jour en jour
plus forts, et les rois étrangers parlent à Khounaten sur un ton moins
humble et moins respectueux que dix ans plus tôt, à son père. Le lien se
relâchait peu à peu, l'empire si puissamment organisé commençait à
s'effriter, par suite du caprice d'un homme qui se croyait sans doute un
génie, mais qui n'avait pas compris qu'une transformation intégrale
comme la sienne serait fatalement préjudiciable au pays.
[Illustration: _Fig. 204._ Horemheb (d'apr. LEGRAIN. _Statues et
statuettes_, I, pl. LX).]
Nous ne savons pas exactement combien de temps régna Khounaten, mais sa
réforme ne lui survécut que peu d'années; ses deux successeurs
immédiats, qui étaient ses gendres, commencèrent par suivre la même voie
que lui, puis le second d'entre eux, auquel une découverte retentissante
vient de donner une renommée mondiale, fut forcé d'en revenir à la
tradition séculaire de l'Egypte, rouvrit les sanctuaires de Thèbes et
changea son nom de Toutankhaten en celui de Toutankhamon. Aucun fait
saillant n'illustra ces règnes, pas plus que celui d'Aï qui vint
ensuite. La grande tâche de la réorganisation devait incomber à un
autre, à un homme qui occupait depuis longtemps une haute position dans
le pays, qui devait appartenir de près ou de loin à la famille royale,
et qui monta sur le trône sous le nom d'Horemheb. Il fit des expéditions
en Nubie pour rétablir dans les pays du sud le prestige de l'Egypte, fit
des constructions en maints endroits et embellit les sanctuaires
désertés pendant un temps, mais surtout il rétablit en tous points
l'ancien ordre de choses et promulgua une série de lois pour réprimer la
violence et l'arbitraire, et assurer la protection des faibles. C'est
avec cette noble figure que se termine la XVIIIme dynastie.
_XIXe dynastie_