uniquement par la voie fluviale. Sur terre, le seul moyen de locomotion
était la marche; les ânes servaient seulement de bêtes de somme, et il
est extrêmement rare que les hommes aient songé à monter sur leur dos.
Quant à la litière ou chaise à porteurs, c'était là un luxe que seuls
les grands seigneurs pouvaient s'offrir, quand ils allaient inspecter
leurs domaines. Sur l'eau, nous avons déjà vu les petites nacelles en
papyrus employées pour la chasse et la pêche; les autres bateaux
construits en bois étaient très variés de forme, qu'il s'agît des lourds
et solides bachots, munis de rames et de gouvernails, destinés à faire
de petits trajets et à transporter des marchandises ou des bestiaux, ou
bien des bateaux à rames et à voiles, qui dénotent déjà une grande
habitude de la navigation. Dès le début de la IVe dynastie, on employait
de façon constante, pour remonter le Nil, de longs bateaux aux
extrémités légèrement relevées, portant un gros mât formé de deux
madriers qui s'assujettissent dans les deux bordages et ne se réunissent
qu'à leur partie supérieure; une vergue se hisse au sommet de ce mât,
supportant une voile trapézoïde d'un modèle spécial commandée par deux
bras, gros cordages dont un homme assis à la poupe tient les extrémités.
Des gouvernails en forme de rames, en plus ou moins grand nombre
suivant les dimensions du bateau, servent à donner la direction. Un toit
léger, courant au-dessus du pont, fournit aux passagers un abri
suffisant. Pour descendre le fleuve, on pliait la voile, on abattait le
mât et le bateau suivait le fil du courant, actionné en outre par les
rames. Plus tard, vers la fin de l'Ancien Empire, on voit paraître un
nouveau modèle de barque, la grande nef pontée, au mât simple portant
une voile carrée soutenue par deux vergues; le mode de navigation ne
change du reste pas pour cela, et on continue, comme de nos jours
encore, à remonter le fleuve à la voile, à le redescendre à la rame.
[Illustration: _Fig. 148._ Litière (d'après DAVIES. _Deir et Gebrawi_,
I, pl. VIII).]
[Illustration: _Fig. 149._ Fabrication de nacelles (d'ap. DAVIES.
_Sheikh Saïd_, pl. XII).]
[Illustration: _Fig. 150._ Barque. IVe dyn. (d'ap. JÉQUIER. _Bull. de
l'Inst. fr. du Caire_, t. IX, pl. III).]
Les vaisseaux de mer, plus grands et plus forts sans doute que ceux du
Nil, en diffèrent à peine quant à la forme générale; les mâts, les
voiles, les gouvernails, les rames sont les mêmes, mais il n'y a aucune
superstructure, et un énorme câble, allant de la proue à la poupe,
assure la solidité de la charpente.
[Illustration: _Fig. 151._ Scène du marché (d'apr. LEPSIUS. _Denkmäler_,
II, pl. XCVI).]
Pour avoir un tableau complet de l'état de l'Egypte à cette époque, il
faudrait approfondir encore bien des points sur lesquels nous sommes peu
documentés, ainsi la question très importante du commerce qui, faute de
numéraire, se faisait de gré à gré, par échange, suivant entente entre
les contractants, sans que nous sachions s'il y avait des boutiques ou
seulement des marchés périodiques dans les centres. Nous sommes aussi
assez mal renseignés sur l'exploitation des mines et des carrières et
sur le transport des gros matériaux, qui se faisait à bras d'hommes, sur
traîneaux, de la montagne au fleuve. Cette esquisse sommaire, suffisante
pour le moment, nous permettra de nous rendre compte de ce qu'était,
dans ses grandes lignes tout au moins, la civilisation de l'Egypte sous
les rois memphites et héliopolitains, période qui est la base même de
toute la civilisation pharaonique. Pour les époques suivantes nous
pourrons nous contenter de signaler les transformations, les
perfectionnements apportés au cours des siècles à cet état de choses,
par suite du travail intérieur ou des importations étrangères.
[Illustration: _Fig. 152._ Forage de vases de pierre (d'ap. DE MORGAN.
_Recherches sur les origines de l'Egypte_, I, fig. _497_).]
[Illustration: _Fig. 153._ Sphinx du Moyen Empire (d'après LEGRAIN.
_Statues et statuettes_, I, pl. XX).]
CHAPITRE VI
MOYEN EMPIRE
(2200 à 1500 avant J.-C. environ.)
A. HISTOIRE
_XIe dynastie_
Une période de troubles intérieurs comme celle qui termina l'Ancien
Empire ne pouvait se prolonger indéfiniment et devait aboutir à une
restauration de la monarchie sur des bases un peu différentes. Nous
avons vu les derniers rois memphites, qui ne disposaient pas d'une force
militaire sérieuse et qui sans doute n'avaient plus l'autorité morale de
leurs prédécesseurs, s'effacer peu à peu devant leurs compétiteurs, les
princes héracléopolitains; ceux-ci n'avaient cependant pas réussi,
malgré l'énergique appui de leurs vassaux, les dynastes de Siout, à
s'installer définitivement sur le trône d'Egypte, ni même à laisser un
nom durable. Pendant ce temps s'élevait dans le sud, dans une province
qui jusqu'alors n'avait joué aucun rôle, celle de Thèbes, une famille
nouvelle, au sang moins pur, mélangé d'éléments soudanais, famille
énergique poursuivant de père en fils, avec opiniâtreté, un seul but, la
restauration, à son profit, de l'unité du royaume égyptien. Ces
seigneurs qui portent tous le nom d'Antef ou de Mentouhotep,
commencèrent petitement: les plus anciens n'ont que leur titre de
monarque puis peu à peu ils s'arrogent le droit d'inscrire leur nom dans
un cartouche, ils se qualifient de rois de la Haute Egypte et finissent
par prendre la titulature complète des rois légitimes. Les premiers
n'étendaient leur domination que sur la moitié méridionale de la Haute
Egypte, mais en même temps ils avaient soumis la Nubie jusqu'à la
deuxième cataracte au moins; les derniers régnèrent sur toute la vallée
du Nil et poussèrent même plus loin, puisqu'ils entreprirent des
expéditions du côté du Sinaï et de la Syrie méridionale.
[Illustration: _Fig. 154._ Mentouhotep IV (?) (d'apr. un bas-relief
provenant de Deir-el-Bahari).]
L'ordre de succession de ces rois, qui forment la XIme dynastie, n'est
pas très clair; leur chronologie l'est encore moins: le papyrus de Turin
donne six rois ayant régné pendant plus de 160 ans, tandis que d'après
Manéthon il y aurait eu 16 rois et 43 ans de règne; il y a dans ces
chiffres des erreurs évidentes, puisque nous savons d'autre part que
certains de ces rois régnèrent au moins 50 ans; on peut donc supposer
que le papyrus ne nomme que les derniers rois de la série, ceux qui
pouvaient être considérés comme souverains légitimes, tandis que
Manéthon indique le nombre total des princes de la famille, et la somme
des années de règne des deux derniers seulement, ceux qui gouvernèrent
sans aucun doute tout le pays. Comme date, nous pouvons placer cette
XIme dynastie thébaine, de façon tout à fait approximative du reste, aux
environs de l'an 2.200 avant J.-C.
_XIIe dynastie_
Nous ne savons dans quelles conditions le dernier roi de cette dynastie,
Mentouhotep V Seankhkara, céda la place de gré ou de force à un homme du
nom d'Amenemhat, qui avait été grand-vizir sous un règne précédent et
qui était sans doute apparenté de près ou de loin à la famille royale.
Usurpateur ou non, le nouveau roi trouva devant lui de nombreux
adversaires qu'il finit par réduire, comme il sut plus tard déjouer un
complot des gens du palais qui en voulaient à sa vie. Amenemhat I était
non seulement un homme d'action, il était aussi un organisateur de
premier ordre, à en juger par l'oeuvre accomplie pendant les 30 ans que
dura son règne. Il supprime définitivement le régime féodal, l'autonomie
des petits princes locaux sur lesquels ses prédécesseurs avaient dû
s'appuyer pour gouverner, il reconstitue l'unité de l'Egypte sous un
seul sceptre, fait régner l'ordre et la paix dans tout le pays, recule
ses frontières grâce à des expéditions heureuses, et fonde une dynastie
qui devait régner 213 ans en tout, et être une des plus brillantes qui
aient occupé le trône de l'Egypte.
[Illustration: _Fig. 155._ Senousrit I (photo. de E. Brugsch-Pacha).]
La XIIme dynastie est donc d'origine thébaine, mais son centre politique
fut toujours celui qu'avait choisi le fondateur de la monarchie
égyptienne, Memphis, abandonnée depuis quelques siècles. C'est dans les
environs immédiats de l'antique capitale que les nouveaux rois
établirent leur résidence et qu'ils construisirent leurs tombeaux. Les
sept rois qui se succèdent de père en fils portent tous, soit le nom
d'Amenemhat, qui est celui du fondateur de la dynastie, soit celui de
Senousrit, qu'on lisait autrefois Ousertesen et qui est en réalité
l'origine du nom grec de Sesostris, ce héros plus légendaire que réel
sur la personne duquel se groupèrent aux basses époques tous les hauts
faits des rois du temps passé dont on avait conservé le souvenir.
[Illustration: _Fig. 156._ Senousrit III (d'après LEGRAIN. _Statues et
statuettes_, I, pl. VI).]
Les vrais Sésostris, ceux de l'histoire, sont du reste aussi des
guerriers et des conquérants, mais leur activité est surtout dirigée
vers le sud. Les plus célèbres d'entre eux, Senousrit I et Senousrit III
parachevèrent l'oeuvre entreprise par Amenemhat I, la conquête de la
Nubie: ils étendent l'autorité effective de l'Egypte jusqu'à la 2e
cataracte, c'est-à-dire reculent d'au moins 400 kilomètres les
frontières de leur royaume. La Nubie est devenue une province
égyptienne, administrée par des fonctionnaires spéciaux, avec de petites
garnisons cantonnées dans les points faibles du pays, où s'élèvent
d'importantes forteresses, celles de Semneh et de Koummeh en
particulier, qui gardent les deux rives de la cataracte, frontière
extrême de la nouvelle province.
Les Pharaons de la XIIme dynastie, bien que très occupés du côté du
Soudan, ne négligent pas pour cela les autres contrées limitrophes; les
Libyens aussi bien que les Syriens habitant les confins de l'Egypte sont
refoulés ou assujettis, et la domination effective du roi s'étend sur
les Oasis, le Sinaï et les contrées désertiques où les travaux dans les
carrières et dans les mines peuvent s'effectuer en toute tranquillité.
[Illustration: _Fig. 157._ Amenemhat III (d'après _Musée Egyptien_, II,
pl. XV).]
Le dernier grand roi de la dynastie, Amenemhat III, attacha son nom à
une oeuvre gigantesque, la création dans le Fayoum,--petit territoire en
contre-bas de la vallée du Nil, du côté ouest,--d'un immense réservoir
destiné à régulariser les irrigations des environs de Memphis et de la
Basse Egypte. C'est le fameux lac Moeris mentionné par Hérodote et les
autres auteurs classiques, qui parlent en même temps avec admiration du
Labyrinthe, le palais construit sur ses bords. Quelle est dans ces
récits la proportion exacte de fable et de réalité, c'est ce qui n'a pu
être encore établi; toujours est-il que maintenant on ne voit plus, de
ce qui devait être jadis le lac Moeris, qu'un lac naturel sans
écoulement, le Birket-Karoun, et au lieu du Labyrinthe, des ruines de
villes, très étendues, mais qui n'ont rien de monumental, deux
pyramides, des colosses, un obélisque; ces restes de constructions
montrent bien l'importance des travaux entrepris par Amenemhat III dans
ce coin de pays, travaux qui furent, sinon aussi merveilleux que se
l'imaginaient les Grecs, du moins considérables.
_XIIIe et XIVe dynasties_
Deux règnes très courts et sans éclat, ceux d'Amenemhat IV et de la
reine Sebeknefrou clôturent cette période si glorieuse et si brillante
pendant laquelle l'Egypte avait atteint un degré de puissance très
supérieur à celui auquel elle était arrivée sous les plus grands rois de
l'Ancien Empire. Nous ne savons quelles sont les circonstances qui
amenèrent la chute de la XIIme dynastie, soit que la race se soit
éteinte naturellement, soit que ces deux derniers souverains aient fait
preuve d'incapacité et se soient laissés supplanter par des compétiteurs
puissants. Avec eux cesse, pour un temps du moins, l'unité de l'Egypte,
et nous nous trouvons en présence de deux familles rivales, l'une de
Thèbes, l'autre de Xoïs dans le Delta, qui forment la XIIIme et la XIVme
dynastie; il semble qu'à un moment donné cette dernière dynastie ait été
considérée comme seule légitime, mais d'un autre côté la puissance des
rois thébains de la XIIIme a certainement été plus grande. Du reste ces
deux séries de rois sont si enchevêtrées qu'on a peine à les distinguer
l'une de l'autre: les monuments de cette époque donnent bien des noms de
rois, rarement des dates, et jamais aucun détail sur le règne des divers
souverains ni sur l'ordre de succession; le papyrus de Turin donnait une
longue liste, malheureusement très fragmentée aujourd'hui, et ne paraît
pas avoir établi de distinction entre ces deux dynasties; les autres
listes royales ne mentionnent que très peu de noms de cette époque.
Enfin Manéthon ne cite pas un seul nom, mais donne à la XIIIme dynastie
60 rois et 453 ans de règne, et à la XIVme, 76 rois et 184 ans, chiffres
qui sont peut-être exagérés quant au nombre d'années, mais qui
paraissent correspondre à la réalité, en ce qui concerne le nombre de
rois qui occupèrent le trône.
[Illustration: _Fig. 158._ Neferhotep. Bologne (d'ap. PETRIE.
_Photographs_, No _38_).]
Nous sommes donc peu renseignés sur cette période, et c'est à peine s'il
convient de rappeler le souvenir des Neferhotep et des Sebekhotep, les
quelques souverains qui nous paraissent être les figures les plus
marquantes de la série et dont les règnes sont plus longs que ceux des
autres et les monuments que nous avons d'eux plus abondants et plus
importants. L'examen des noms mêmes de tous ces rois montre clairement
que ces deux dynasties ne se composent pas seulement de deux familles
homogènes, mais de groupes très différents d'origine ou d'individus
isolés qui se succèdent sans lien apparent, et ne sont même sans doute
pas tous de vrais Egyptiens; ainsi l'un d'eux s'appelle Nehasi, «le
nègre», et d'autres, comme Khendi et Khenzer, à en juger par leurs noms,
pourraient être d'origine babylonienne.
_Les Hyksos_
C'est précisément à cette époque, où l'Egypte n'était plus suffisamment
puissante pour résister aux ennemis du dehors, que surgirent les Hyksos
ou rois pasteurs, chefs de bandes ou de tribus sémites, originaires
sans doute de Palestine ou de Syrie, qui pénétrèrent dans la vallée du
Nil par la frontière nord-est, entre Péluse et Suez, s'établirent et se
fortifièrent dans le Delta, rayonnèrent de là dans tout le pays, y
établirent une autorité durable et s'arrogèrent même le titre officiel
de rois d'Egypte. Cette invasion est en somme le résultat d'une de ces
poussées des peuples d'Orient vers l'Occident qui sont si fréquentes
dans l'histoire et qui chaque fois amenèrent des perturbations
considérables; celle-ci fut déterminée par la descente des Elamites en
Mésopotamie, qui provoqua également le départ d'Abraham pour la
Palestine.
[Illustration: _Fig. 159._ Tête d'un roi hyksos (d'apr. NAVILLE.
_Bubastis_, pl. XI).]
La domination des rois pasteurs dura longtemps et s'exerça, suivant les
monuments, plus ou moins loin vers le sud, contrebalancée seulement par
un petit noyau qu'on pourrait qualifier de nationaliste et qui se
groupait dans la Thébaïde, autour des derniers rois de la XIIIme
dynastie, puis des princes qui fondent la XVIIme et préparent la
revanche qui doit inaugurer le Nouvel Empire. Ces étrangers s'étaient
rapidement égyptianisés; ils avaient adopté les coutumes de leurs sujets
plus civilisés qu'eux et cherchèrent à gouverner comme les anciens rois
autochtones, mais ils ne réussirent pas à laisser une trace vraiment
durable de leur passage au pouvoir. Nous ne connaissons aucun édifice
important qui puisse avoir été construit par eux, à part peut-être les
murs d'enceinte en briques de leur capitale, la ville fortifiée
d'Avaris, à l'est du Delta, et leurs noms ne nous sont parvenus que sur
quelques petits objets ou sur des statues antérieures qu'ils s'étaient
appropriées. Ils encouragèrent les sciences et la littérature, ainsi que
nous l'apprennent certains papyrus, mais d'un autre côté, il est bien
probable que c'est aux premiers de ces rois qu'il faut attribuer le
pillage systématique des tombeaux royaux antérieurs.
_XVIIe dynastie_
Enfin il s'éleva une nouvelle race de princes thébains qui, d'abord
vassaux des rois Hyksos, prirent en main la tâche de délivrer leur pays
de la domination étrangère. Leurs talents militaires, leur valeur
personnelle et sans doute surtout un mouvement intense du pays entier,
révolté contre ses oppresseurs, amenèrent rapidement la chute du royaume
des pasteurs. Refoulés de la Haute Egypte d'abord, puis du Delta même,
il ne resta bientôt plus aux pharaons sémites qu'un petit canton aux
confins du désert et leur retraite fortifiée d'Avaris, où ils tinrent
bon pendant un siècle encore. Cette période de lutte à outrance qui
coûta la vie à certains rois thébains, morts en pleine bataille, et qui
termine ce que nous avons coutume d'appeler le Moyen Empire, est une
période héroïque et glorieuse et les noms de ces rois qui affranchirent
leur pays du joug étranger, les Seknenra, les Kamès, les Ahmès,
mériteraient une place d'honneur dans l'histoire, si par malheur nous
n'étions si peu renseignés sur leur vie et leur oeuvre dont nous ne
faisons guère qu'entrevoir les résultats.
[Illustration: _Fig. 160._ Poignard d'Apepi (Photographie
Brugsch-Pacha).]
Telle est, dans ses grandes lignes, l'histoire du Moyen Empire thébain,
joint à la domination des Hyksos; sa chronologie est difficile à établir
et donne lieu encore aujourd'hui à des opinions très divergentes, car si
nous connaissons presque à un jour près la durée de la XIIme dynastie,
il n'en est pas de même pour les suivantes, qui régnèrent sans doute
collatéralement sur diverses parties du pays. Nous avons déjà vu que
Manéthon donne à la XIIIme dynastie thébaine 453 ans et à la XIVme
dynastie xoïte, 184 ans; il range les rois Hyksos dans deux dynasties
distinctes, la XVme et la XVIme, qui auraient régné, la première 284 ans
avec ses six rois qu'on retrouve sans peine sur les monuments
contemporains, les Salatis, les Bnôn, les Jannias et les Apophis, et
l'autre 511 ans avec 32 rois parfaitement inconnus. Enfin, toujours pour
Manéthon, la XVIIme dynastie, celle de la revanche, aurait eu deux
séries de rois, les uns hyksos, les autres thébains, ayant occupé les
trônes d'Egypte pendant 151 ans jusqu'à l'expulsion définitive des
Sémites. Si l'on met bout à bout tous ces chiffres, on obtient pour
l'intervalle qui sépare la XIIme dynastie du Nouvel Empire la somme
fantastique de 1.583 ans, qui paraît absolument inadmissible, surtout si
l'on songe que dans un pays comme l'Egypte, où presque tout se conserve,
une période aussi longue, même troublée, nous aurait transmis des
séries de documents autrement plus importantes que celles qui nous sont
parvenues. D'un autre côté, une théorie récente, très en vogue
aujourd'hui, et basée sur deux dates astronomiques qu'on voudrait
attribuer, l'une à un roi de la XIIme dynastie, l'autre au premier
souverain de la XVIIIme, réduit cet intervalle à 200 ans environ. Cette
théorie me paraît encore plus insoutenable que la précédente, car je ne
vois pas le moyen de faire tenir dans un espace de deux siècles un
nombre de 150 ou 200 rois au minimum, dont certains régnèrent, nous le
savons pertinemment, 40 et même 50 ans. La vérité est très probablement
entre ces deux théories extrêmes, et je suis tenté de me rattacher, au
moins dans ses grandes lignes, au système proposé par un égyptologue
norvégien, M. Lieblein, système qui peut se résumer somme suit:
l'invasion hyksos a lieu à la fin de la XIIme dynastie et entraîne sa
chute, après quoi une nouvelle famille thébaine, la XIIIme, prend
possession du trône; pendant ce temps les chefs pasteurs, maîtres de la
plus grande partie du pays, mais se sentant inférieurs comme
civilisation et n'osant encore se mettre personnellement à la tête du
gouvernement, intronisent d'abord des princes autochtones qui ne sont
autres que leurs créatures et leurs vassaux et qui constituent la XIVme
dynastie xoïte. Après ce laps de temps, se sentant suffisamment
égyptianisés, ils prennent eux-mêmes les rênes du pouvoir: c'est la XVme
dynastie; quant à la XVIme elle n'existe pas en réalité, c'est une
dynastie purement fictive, qui représente seulement la somme de la
domination des Hyksos jusqu'au moment où ces rois furent refoulés dans
Avaris. La XVIIme dynastie, avec sa double série de rois, caractérise le
siècle de l'expulsion. Ainsi, puisque la XIVme et la XVme dynasties sont
contemporaines de la XIIIme, et que la XVIme doit être supprimée, comme
faisant double emploi, nous n'avons plus qu'à additionner les chiffres
que donne Manéthon pour la XIVme, la XVme et la XVIIme, ce qui donne,
pour toute la période hyksos, 619 ans en tout. Il faudrait donc placer
la XIIme dynastie entre 2.300 et 2.100 environ, et l'époque des rois
pasteurs et de leurs compétiteurs égyptiens irait de 2100 à 1500 avant
notre ère. Je me contente de signaler ce résultat, non comme absolument
certain, mais comme assez satisfaisant.
[Illustration: _Fig. 161._ Tête de la momie de Seqnenrà (d'après ELLIOT
SMITH. _Royal Mummies_, pl. II).]
B. MONUMENTS
Si nous voulons nous faire une idée de ce qu'était la civilisation
égyptienne sous le Moyen Empire et des progrès qu'elle avait pu réaliser
depuis la période précédente, nous nous trouvons tout d'abord, de même
qu'en ce qui concerne l'histoire proprement dite, en présence de
documents extrêmement abondants appartenant à la fin de la XIme et à
toute la XIIme dynastie, puis d'une époque singulièrement silencieuse,
celle des luttes intestines suscitées par la présence des Hyksos. Ce
fait n'a rien que de très naturel et nous obligera, par conséquent, à ne
tenir compte dans ce tableau d'ensemble, que des monuments appartenant à
la période de gloire du premier empire thébain, de ceux qui se
rattachent aux règnes des Amenemhat et des Senousrit, ainsi que de leurs
prédécesseurs immédiats.
_Architecture_
Il ne reste pour ainsi dire rien des constructions religieuses édifiées
par les rois de la XIIme dynastie; les unes ont pu être détruites par
les Hyksos, tandis que les autres, les plus nombreuses, ont été reprises
par les rois de la XVIIIme dynastie, agrandies et si bien remaniées, que
dans les temples colossaux du Nouvel Empire on ne retrouve qu'à
grand'peine les traces du petit sanctuaire plus ancien qui en formait le
noyau; seules, avec quelques bas-reliefs, les colonnes ont survécu, de
belles colonnes monolithes en granit qui présentent, à peu de chose
près, les mêmes caractères artistiques que celles de l'Ancien Empire, à
quelque ordre qu'elles appartiennent, lotiforme, palmiforme ou
papyriforme. Des statues souvent colossales et des sphinx ornaient aussi
ces temples; on les trouve réemployés dans les constructions ultérieures
et portant bien souvent non pas le nom du roi qui les fit sculpter,
mais les cartouches de celui qui se les appropria après coup, suivant un
procédé qui paraissait tout naturel aux Egyptiens et que nous n'hésitons
pas à qualifier d'usurpation.
[Illustration: _Fig. 162._ Reconstitution du monument de Mentouhotep II
(d'ap. NAVILLE. _The XIe dyn. Temple at Deir el Bahari_, II, pl.
XXIII).]
Le grand monument qu'un des Mentouhotep de la XIme dynastie fit
construire au fond du cirque de Deir-el-Bahari et qui a été découvert et
déblayé ces dernières années par M. Naville, est un temple funéraire qui
n'était pas voué au culte des dieux, aussi ne fut-il guère remanié aux
époques ultérieures. C'est un édifice en terrasses avec rampe d'accès,
adossé à la montagne; des colonnades de piliers carrés entourent un
massif central qui était peut-être surmonté d'une pyramide, et derrière
lequel se trouvaient les naos consacrés aux princesses royales; au fond
du sanctuaire aujourd'hui détruit, un long couloir s'enfonçait dans le
rocher et aboutissait à une petite chambre qui contenait un grand naos
d'albâtre, destiné probablement à recevoir une statue de roi.
[Illustration: _Fig. 163._ Pyramide de Senousrit III à Dahchour (d'après
J. DE MORGAN. _Fouilles à Dahchour_, I, pl. XII).]
Les autres souverains de la XIme dynastie n'avaient que des tombeaux de
petites dimensions, assez semblables à ceux des simples particuliers;
les grands rois de la XIIme adoptèrent le mode de sépulture de leurs
prédécesseurs de l'Ancien Empire, la pyramide, sans toutefois chercher à
édifier des monuments aussi colossaux. A Licht et à Dahchour, de même
qu'à Hawara et à Illahoun, un revêtement très soigné, en calcaire et
même par places en granit, recouvre, ou plutôt recouvrait, puisqu'il a
en partie disparu, une maçonnerie plutôt défectueuse en pierre ou en
briques; les chambres funéraires sont non plus dans la pyramide même,
mais à une grande profondeur au-dessous de celle-ci, et les couloirs
habilement dissimulés n'ont pas empêché ces tombeaux d'être entièrement
pillés. A côté du monument royal, des caveaux étaient réservés aux
reines et aux princesses, caveaux d'où sont sortis les trésors
inestimables qui ont été trouvés il y a quelques années par le Service
des Antiquités de l'Egypte. Du côté est s'élevait la chapelle funéraire,
du type déjà connu, avec ses vestibules, sa cour centrale, son
sanctuaire et ses magasins; un grand mur encerclait le tout.
Les fonctionnaires continuent à se faire ensevelir à côté de leur
souverain, mais leurs mastabas ne sont plus comparables à ceux de la
période précédente. Ce sont de simples massifs de maçonnerie de petites
dimensions, ornés d'une stèle sur la face est; la chambre funéraire se
trouve immédiatement au-dessous, et on y accède par un puits foré au
nord du monument extérieur.
[Illustration: _Fig. 164._ Façade de tombeau à Beni-Hassan.]