d'avoir établi de façon certaine la race à laquelle appartenaient les
plus anciens habitants de l'Egypte. Nous pouvons cependant nous en faire
une idée approximative: c'était une population brachycéphale et
orthognathe au teint clair, aux cheveux lisses, bruns ou châtains, à la
taille moyenne, se rapprochant par conséquent beaucoup de la race qui
occupait aux époques les plus anciennes tout le bassin de la
Méditerranée, et apparentée tout spécialement aux Libyens et aux
Berbères. Ainsi on retrouve les mêmes coutumes funéraires, les mêmes
modes de sépulture dans l'Egypte primitive et dans les îles grecques, en
Grèce et jusqu'en Italie, ce qui peut faire supposer une parenté de race
avec les hommes qui habitaient ces contrées avant l'invasion aryenne. On
a constaté aussi certains éléments d'origine soudanaise ou plutôt
nubienne, même quelques statuettes stéatopyges rappellent le type
hottentot, mais ce ne sont là que des exceptions. Il n'y a rien non
plus ici des races aryennes ni surtout des Sémites.
Ces populations étaient paisibles et on n'a retrouvé que sur un très
petit nombre des crânes étudiés des lésions comme on en verrait
certainement beaucoup chez un peuple belliqueux. On a pu constater par
contre sur les os des traces de deux maladies, la tuberculose et la
syphilis.
_Habitations_
Dans les montagnes et les falaises souvent assez élevées qui bordent la
vallée du Nil, il n'y a ni cavernes ni abris sous roche où les hommes
primitifs aient pu s'établir à demeure. Le climat leur permettait de
vivre en plein air et nous avons vu que ceux de l'époque chelléenne
semblent s'être tenus de préférence sur les hauteurs, tandis que les
hommes de la période dont nous nous occupons avaient des établissements
durables à la lisière du désert. Dans ces villages, il n'y a pas trace
d'enceinte construite, ce qui fait ressortir le caractère paisible de
ces peuplades, ni de maisons en brique ou en pierre, et si nous voulons
nous faire une idée de ce qu'étaient les habitations des indigènes, nous
pouvons nous reporter à des modèles de petits édifices très anciens qui
ont survécu par tradition religieuse dans les sanctuaires de différents
dieux: c'étaient soit des huttes en branchages, coniques ou arrondies,
comme en ont encore les nègres de l'Afrique centrale, soit des
constructions légères en bois, avec un pilier à chaque angle et un toit
plat ou légèrement bombé.
[Illustration: _Fig. 58._ Sanctuaire primitif (d'après PETRIE. _Royal
Tombs_, II, pl. X).]
Dans les villages, qui s'étendent en général sur une superficie assez
peu considérable, les habitants serraient leurs récoltes et gardaient à
côté d'eux leurs bestiaux; à en juger par la place occupée, quelques
familles seulement devaient constituer la population d'un de ces
établissements.
_Costume et parure_
Dans l'antiquité, le costume des Egyptiens a toujours été très sommaire,
à plus forte raison a-t-il dû en être de même à une époque si reculée.
D'après des représentations un peu plus récentes, datant des dynasties
thinites, on voit que les indigènes hommes devaient avoir pour tout
vêtement l'objet bizarre qui devint plus tard l'insigne national des
Libyens, l'étui phallique, sorte de longue gaine tombant de la ceinture
jusque près des genoux. Des peintures de vases nous montrent des femmes
vêtues de robes courtes, collantes, descendant à peine aux chevilles; le
buste était nu, semble-t-il. Enfin, dans certaines statuettes d'ivoire,
on reconnaît des hommes enveloppés d'un grand manteau qui les couvre des
épaules aux pieds. Ces vêtements étaient sans doute, à l'origine, en
peau, et peut-être, à une époque moins reculée, en étoffe.
[Illustration: _Fig. 59._ Figurines d'ivoire d'époque archaïque
(QUIBELL. _Hieraconpolis_, pl. IX et XI).]
Comme parure, on portait, ainsi que nous l'avons vu, des bijoux
grossiers, tels que des bracelets en ivoire, en nacre, en silex, des
colliers à plusieurs rangs, en perles de pierre ou en coquilles, des
pendeloques et des peignes ornés de découpures. Il faut signaler encore
les tatouages, ou peintures corporelles dont certaines femmes, peut-être
des danseuses, se couvraient tout le corps, et qui figuraient des lignes
brisées ou des animaux.
[Illustrations: _Fig. 60_ et _61_. Bracelet en silex et peigne en os
(d'après J. DE MORGAN. _Recherches sur les orig. de l'Egypte_, I, fig.
_334_ et _337_).]
_Chasse et pêche_
Nous avons vu les tout premiers habitants de l'Egypte déjà en possession
d'une arme qui pouvait être redoutable, le coup-de-poing chelléen. Des
besoins impérieux contraignent l'homme que la terre non cultivée ne peut
nourrir, à faire usage de la force, tant pour se procurer sa subsistance
aux dépens des autres êtres vivant à côté de lui, que pour se défendre
contre ceux qui, physiquement plus forts, sont pour lui une menace
permanente.
Des Egyptiens prédynastiques, beaucoup d'armes nous sont également
parvenues, armes de plusieurs catégories qui peuvent être employées
indifféremment pour la chasse et pour la guerre. Parmi celles qu'on a
coutume d'appeler armes de choc, il faut citer en première ligne celles
qui n'ont pu se conserver, vu la matière dont elles sont faites, mais
qui ont laissé un souvenir persistant jusqu'aux plus basses époques, les
armes de bois, d'abord le long bâton, renflé dans le bas et pouvant
servir de massue, puis le vrai casse-tête court et pesant; aux époques
historiques ce sont encore ces armes traditionnelles mais hors d'usage,
qu'on donne volontiers aux morts dans leurs tombeaux. A côté de ces
bâtons on trouve les massues dont la tête de pierre dure, conique ou
ovoïde, s'emmanchait sur un bâton court, et enfin les haches, dont nous
avons de nombreuses séries, de forme plate, longue, épaisse ou mince, à
un seul tranchant, l'autre extrémité étant destinée à se fixer dans une
emmanchure de bois dont nous ne connaissons plus la forme. Quant aux
haches polies et à celles qui, munies d'un étranglement servant à
faciliter l'emmanchure, semblent plutôt une copie des haches de bronze,
elles appartiennent probablement à l'époque suivante.
[Illustration: _Fig. 62 et 63._ Massues (d'après J. DE MORGAN, _Rech.
sur les orig. de l'Egypte_, I, fig. _320_, et PETRIE. _Diospolis parva_,
pl. V).]
Comme arme de main, nous avons le poignard long et mince, très finement
retaillé, qui est parfois une pièce de toute beauté, et enfin comme
armes de jet, les innombrables pointes qui, suivant leurs dimensions,
appartenaient à des flèches ou à des javelines. Travaillées avec grand
soin, ces pointes sont le plus souvent encore remarquablement aiguës et
présentent toutes les formes usuelles, pointes à ailerons, à encoches au
pédoncule, lancéolées, triangulaires, en croissant; un type cependant
qui est particulier à l'Egypte et qui se perpétue assez tard est celui
de la flèche à tranchant, destinée à faire une blessure plus large que
profonde; ce modèle est aussi employé pour des javelots. Certaines
pointes de plus grandes dimensions peuvent avoir appartenu à des lances
(v. p. 62-65).
[Illustration: _Fig. 64._ Harpon en os.]
Les indigènes avaient certainement encore, comme leurs successeurs,
d'autres moyens de se procurer du gibier, les pièges, les lacets, les
filets et peut-être le lasso, instruments qui naturellement n'ont pas
laissé de traces. En ce qui concerne la pêche, nous n'avons pas non plus
les filets, les nasses et les lignes qui devaient être déjà en usage à
cette époque, mais certains silex en forme de croissant peuvent avoir
servi d'hameçons pour les gros poissons, qu'on attaquait également avec
des harpons en os munis d'une pointe barbelée. Les poissons sont
extrêmement nombreux dans le Nil et devaient pulluler dans les marais
avoisinants; ils formaient sans doute la base même de la nourriture des
premiers Egyptiens, qui mangeaient aussi certains mollusques fluviatiles
tels que les unios et les anodontes.
Quant au gibier, nous avons vu qu'il y avait en Egypte non seulement les
espèces qui y sont aujourd'hui, mais encore celles de l'Afrique
tropicale; ainsi l'homme pouvait chasser l'antilope, le boeuf sauvage et
la girafe aussi bien que la gazelle et le bouquetin, l'autruche comme
l'oie, le canard et la perdrix, mais ses armes primitives devaient lui
être de bien peu de secours vis-à-vis de l'éléphant, du rhinocéros, de
l'hippopotame et du crocodile, ou contre le lion et la panthère qui
infestaient encore la contrée.
_Elevage. Agriculture_
Les animaux sauvages pris vivants à la chasse, conservés d'abord comme
en-cas pour le moment où le gibier viendrait à manquer, furent vite
domestiqués; l'homme reconnut très tôt les services que ces bêtes
pouvaient lui rendre, et non seulement il les nourrit, mais encore les
dressa et les utilisa, recueillit leurs oeufs ou leur lait. Nous avons
dans les kjoekkenmoeddings de la Haute Egypte des traces non équivoques
d'élevage, les animaux domestiqués vivant côte à côte avec l'homme dans
ces villages primitifs. Comme quadrupèdes, il devait y avoir le boeuf,
l'antilope, la gazelle, la chèvre, sans doute l'âne; comme volatiles,
l'oie, le canard, la grue, le pigeon, et bien d'autres variétés sans
doute.
L'agriculture est partout moins ancienne que l'élevage, et pour l'Egypte
nous ne pouvons savoir à quelle époque on commença à travailler le sol,
si ce fut à la fin seulement de la période prédynastique ou longtemps
avant: les grains trouvés dans les kjoekkenmoeddings ne sont pas datés
de façon exacte, et ceux des tombeaux sont difficilement identifiables.
Quant aux outils, le sol fertile de l'Egypte, détrempé et ameubli par
l'inondation, n'en nécessite pas de très puissants, aussi les houes et
les charrues de bois furent-elles en usage pendant toute la période
pharaonique; on n'en retrouve naturellement pas trace aux âges plus
anciens, mais par contre certains silex plats, sortes d'herminettes de
grande dimension, montrent des traces d'usure ne pouvant provenir que du
travail de la terre, et ne sont sans doute pas autre chose que des
houes. Enfin on retrouve de petits silex plats, dentelés et semblant
être des fragments de scies qui, s'emmanchant les uns à côté des autres
sur un bois recourbé, formaient des faucilles; cet outil, en usage
encore au Moyen Empire, est sans doute d'origine préhistorique, mais
nous ne pouvons dire avec certitude si certains des éléments retrouvés
datent vraiment de l'époque dont nous nous occupons en ce moment. Il
faut encore citer les moulins, pierres plates à surface incurvée où l'on
écrasait le grain.
_Navigation_
Le moyen de communication qui est de beaucoup le plus pratique dans une
vallée longue et étroite comme l'Egypte est sans contredit la voie
fluviale, et jusqu'à nos jours c'est le Nil seul qui a été utilisé à cet
effet, sauf pour de très courts trajets. Pour les populations primitives
surtout, ce mode de locomotion devait avoir de très grands avantages,
puisqu'il leur permettait de se transporter d'un point à un autre sans
avoir à courir les multiples dangers qui les menaçaient dans un pays
encore à moitié sauvage, infesté d'animaux contre lesquels ils n'avaient
que des moyens de défense insuffisants. Les premiers bateaux furent très
simples: on cueillait des roseaux ou des papyrus qu'on réunissait en
bottes et qu'on liait ensemble de manière à former un esquif à fond
arrondi, aux extrémités relevées en pointe, et qui, rendu imperméable au
moyen d'un enduit quelconque, formait une nacelle légère, insubmersible,
résistante et élastique. Ce modèle continua à être employé aux époques
historiques, surtout pour la chasse dans les marais.
[Illustration: _Fig. 65._ Modèle de nacelle en terre cuite (d'après DE
MORGAN. _Rech. sur les orig. de l'Egypte_, II, fig. _235_).]
A côté de cela, les gens du pays possédaient des bateaux de beaucoup
plus grandes dimensions, peu profonds et relevés aux deux extrémités,
munis de rames et même de voiles carrées.
_Commerce extérieur_
Les indigènes avaient des rapports certains avec les côtes de la mer
Rouge, puisque dans leurs sépultures on trouve des bracelets et des
colliers faits en coquilles marines dont l'habitat est précisément dans
cette mer. La poterie noire à décor incisé, dont il a été parlé plus
haut, montre qu'ils avaient également des relations avec les autres
peuples méditerranéens, surtout avec ceux des îles grecques, et que, par
conséquent, il y avait déjà à cette époque des hommes osant s'aventurer
avec leurs bateaux en pleine mer. Une petite découverte faite en Crète
confirme l'existence de ces relations intercontinentales: on a trouvé à
Phaestos, sur la côte sud de la Crète, dans les couches les plus
profondes d'un gisement néolithique, un gros fragment de défense
d'éléphant; or sur le littoral nord de l'Afrique, il n'y a guère que
l'Egypte où l'éléphant ait pu vivre et nous avons vu qu'il y vivait en
effet. C'est donc d'Egypte, selon toute probabilité, que cet objet fut
transporté en Crète, à une époque antérieure à l'histoire.
[Illustration: _Fig. 66._ Barque préhistorique (Graffito--d'après DE
MORGAN. _Rech. sur les orig. de l'Egypte_, I, fig. _492_).]
_Arts et métiers_
L'architecture de bois étant seule en usage chez les indigènes de
l'époque archaïque, il ne nous en est naturellement rien parvenu; il est
cependant probable que ce fut vers la fin de cette période qu'on
commença à employer la brique crue, dont l'usage est si répandu sous la
Ire dynastie, mais les monuments ne nous permettent pas d'affirmer la
chose de manière absolue.
La sculpture ne s'attaque pas encore à autre chose qu'aux petits objets,
peignes, pendeloques, ornements, auxquels on cherche à donner une forme
humaine ou animale, plaques de schiste qu'on découpe en silhouettes,
figurines de danseuses ou d'hippopotames qu'on modèle dans de l'argile
et qu'on fait cuire ensuite. Pendant ce temps, des chasseurs à l'affût
gravaient des images d'animaux sur les rochers qui les abritaient, d'un
trait encore malhabile, mais qui ne manque pas d'un certain caractère
pittoresque. Il en est de même pour la peinture sur vases: on remarque
dans ces figurations d'animaux, de végétaux, de bateaux, des qualités
ornementales qui contrastent avec la naïveté et souvent la barbarie de
l'exécution: les dessinateurs savent déjà reconnaître le trait
caractéristique de chaque être et de chaque objet, et dans ces croquis
enfantins on distingue le germe de ce qui fera plus tard l'originalité
de l'art égyptien, à la fois synthétique et décoratif.
Nous avons déjà vu, en fait de gens de métier, les fabricants de silex
taillés, les potiers et les tourneurs de vases de pierre, les seuls
artisans qui nous aient laissé des traces abondantes de leur activité et
dont nous puissions arriver à reconnaître les procédés. Les autres
ouvriers se devinent plus qu'ils ne s'affirment, ainsi les charpentiers,
que signale la présence de nombreuses herminettes en silex, sorte de
haches plates ne pouvant servir qu'au travail du bois; quelques
fusaïoles nous révèlent aussi l'origine du travail des matières
textiles.
Le cuivre fait son apparition au cours de la période prédynastique,
peut-être même à son début, mais les rares outils de métal trouvés dans
les sépultures sont encore rudimentaires et montrent que les
métallurgistes, qui deviendront si habiles aux âges suivants, en étaient
encore aux tâtonnements du début.
_Organisation sociale et politique_
Les indigènes de l'Egypte prédynastique ne vivaient plus isolés, mais en
société, et si nous ne savons rien de l'institution de la famille, nous
connaissons au moins leurs villages où plusieurs familles pouvaient
vivre côte à côte, et les nécropoles où ces populations sédentaires
réunissaient leurs morts. Certains indices montrent qu'il existait des
groupements plus importants, des tribus ayant chacune son insigne, sorte
de totem, représentant sans doute la divinité locale. Ces enseignes qui
devaient plus tard devenir l'emblème des nomes ou provinces de l'Egypte,
servaient de signe de ralliement à des tribus sans doute apparentées à
l'origine, mais qui devaient nécessairement entrer en compétition les
unes avec les autres, au fur et à mesure qu'elles se développaient; de
là des luttes sur lesquelles nous ne sommes renseignés que par la
légende, et qui aboutirent à l'établissement de la suprématie du clan
d'Horus sur toute la Haute Egypte, et du clan de Set sur le Delta. Ces
deux tribus, celle du faucon et celle du quadrupède au museau recourbé
et aux longues oreilles droites, étaient-elles autochtones ou
étrangères, c'est ce que nous ne saurons sans doute jamais avec
certitude, mais il est à présumer qu'elles durent leur supériorité à la
connaissance des métaux qui leur donnaient un immense avantage sur des
populations n'ayant que des armes de pierre. Quoi qu'il en soit, nous
pouvons croire que la période archaïque, très paisible à ses débuts, se
termina par de longues luttes qui aboutirent à la fondation des
royaumes du Midi et du Nord, royaumes qui rivalisèrent longtemps,
jusqu'au moment où l'un d'eux finit par absorber l'autre.
[Illustration: _Fig. 67._ Hippopotame en terre cuite (d'après DE MORGAN.
_Recherches sur les origines de l'Egypte_, II, fig. _413_).]
[Illustration: _Fig. 68._ Vue perspective du tombeau de Negadah (d'après
J. DE MORGAN. _Rech. sur les orig. de l'Egypte_, II, fig. _521_).]
CHAPITRE IV
ÉPOQUE THINITE
(De 4000 à 3400 av. J.-C. environ.)
Entre le moment où les indigènes que nous avons appris à connaître
habitaient paisiblement la Thébaïde, occupés de chasse et de pêche,
d'agriculture et d'élevage, et celui où Ménès constitue son royaume, il
n'y a pas de transition marquée, ni dans les monuments de la région
d'Abydos, berceau de la nouvelle monarchie, ni dans le reste de la Haute
Egypte. Ces deux époques se touchent, semble-t-il, et pourtant il s'est
accompli pendant le laps de temps qui les sépare et dont nous ignorons
la durée, une transformation profonde qui touche à tous les domaines:
une méthode nouvelle de gouvernement est inaugurée, l'écriture est
inventée, les constructions de briques remplacent l'architecture de
bois, le cuivre et même le bronze deviennent d'un usage courant, tandis
que la taille du silex et la fabrication des vases de pierre ont atteint
la perfection. Une transformation pareille demande de longs siècles ou
bien une intervention étrangère, aussi a-t-on tenté de l'expliquer de
diverses manières, sans avoir encore pu sortir du domaine des
hypothèses.
En raison de certaines ressemblances très apparentes entre ce qui nous
est parvenu de l'Egypte thinite et ce que nous connaissons de la Chaldée
primitive, l'écriture hiéroglyphique, l'architecture en briques crues,
l'emploi du cylindre comme cachet, la forme de certains vases de pierre,
quelques savants ont voulu établir une communauté d'origine. Ils
supposent qu'à un moment donné, une tribu puissante venant de Chaldée ou
d'un autre pays qui serait aussi le berceau des Chaldéens, aurait
pénétré en Egypte par le Sud après avoir traversé la mer Rouge et le
désert, aurait soumis la vallée du Nil et répandu dans tout le pays les
bienfaits d'une civilisation supérieure à celle qui s'y était développée
naturellement. La tribu conquérante, le clan Horien, serait alors une
peuplade d'origine sémitique et Horus un dieu sémite, ce qui est bien
difficile à admettre, d'autant que, plus on étudie cette époque, plus on
constate le caractère vraiment original et purement africain de la
civilisation égyptienne.
D'un autre côté, la légende parle de l'expédition d'Horus comme venant
du Sud; un texte très ancien donne même le nom de la tribu de laquelle
sortait la race royale, la race horienne, et cette tribu est une tribu
nubienne. Nous devons donc admettre qu'à un moment donné, peut-être peu
avant Ménès, peut-être bien des siècles plus tôt, une tribu méridionale,
mais d'une race apparentée à celle qui occupait le pays, vint
s'installer dans la vallée du Nil, qu'elle subjugua après un temps plus
ou moins long et dont nous ne pouvons évaluer la durée. Ce qui assura la
supériorité à ces conquérants, c'est le fait qu'ils connaissaient les
métaux, tandis que les indigènes en étaient encore à l'âge de la pierre,
mais il est bien peu probable qu'il faille attribuer aux envahisseurs
tous les progrès faits par la civilisation égyptienne aux débuts de la
période historique, entre autres l'invention de l'écriture.
Presque tout ce qui nous est parvenu jusqu'ici de l'époque prédynastique
provient de la Haute Egypte, et nous n'avons pour ainsi dire aucun
document sur ce qu'était le Delta pendant cette période. Cette région
est cependant incomparablement plus riche que la Haute Egypte, et ses
habitants durent nécessairement précéder leurs frères du Sud dans la
voie de la civilisation; c'est dans les terres du Delta, plus fertiles
et mieux arrosées que toutes les autres, que l'agriculture devait naître
et se développer en premier lieu, et la légende nous en a conservé un
souvenir très précis: Osiris est un dieu du Delta, dont le centre est à
Mendès; Isis est également une déesse de la même région, ainsi que Set,
le dieu de la tribu la plus puissante de cette partie du pays.
Le Delta était donc considéré par les Egyptiens eux-mêmes comme le
berceau de leur civilisation, à bon droit, semble-t-il. C'est à la
nature même du sol, entièrement cultivable, que nous devons de n'en
avoir pas retrouvé la moindre trace, car si dans la Haute Egypte les
habitations et les nécropoles étaient situées à la lisière du désert,
elles ne pouvaient être ici que sur des monticules artificiels
aujourd'hui recouverts par les alluvions et cultivés comme le reste du
pays. Il existe encore une autre preuve de l'avance que les indigènes
du Nord avaient sur ceux du Sud, preuve relative à l'organisation
sociale du pays: dans les listes de rois mythiques antérieurs à Ménès,
on ne voit que dix rois thinites pendant 350 ans, tandis que les trois
dynasties de rois du Nord avaient occupé le trône pendant des milliers
d'années.
Il est difficile de se rendre compte comment les rois du Sud réussirent
à détrôner leurs voisins plus civilisés du Nord et à réunir tout le pays
sous leur sceptre, mais dans l'histoire les exemples sont fréquents d'un
peuple riche subjugué par un autre qui lui est très inférieur, et
toujours dans ces cas-là nous voyons que le vaincu finit par s'assimiler
le vainqueur et par l'absorber: la civilisation, un moment écrasée par
la force, reprend au bout de peu de temps son essor, activé par
l'infusion d'un sang nouveau. Il en fut de même ici, et comme dans le
mythe, Horus ne put achever sa conquête et dut faire un compromis avec
ses ennemis. Le Delta se vengeait généreusement d'avoir perdu son
autonomie en imposant à son vainqueur une civilisation très supérieure,
jusqu'au moment où il pourrait lui-même reprendre les rênes du pouvoir.
A. HISTOIRE ET TRADITION
Originaires d'un des points les plus méridionaux du territoire égyptien,
les chefs de la tribu du faucon, qui avaient étendu leur pouvoir sur les
autres tribus de la Haute Egypte, choisirent comme lieu de résidence un
endroit plus central, situé plus au nord, en une région où la vallée
s'élargit et devient en même temps plus fertile. C'est là que s'éleva la
ville de Thinis, qui comme capitale politique de l'Egypte devait être
vite supplantée par les villes mieux situées, tandis que sa voisine,
Abydos, où les premiers rois creusèrent leurs tombeaux, devenait
rapidement la métropole religieuse de la Haute Egypte, le centre du
culte funéraire, la ville du dieu des morts.
C'est à leur première capitale que les deux premières dynasties doivent
le nom sous lequel on les désigne couramment, celui de dynasties
thinites. Pour arriver à connaître leur histoire, nous pouvons
maintenant combiner les données des écrivains classiques et celles que
fournissent les listes ou les monuments égyptiens postérieurs, avec les
renseignements contemporains qui nous ont été livrés par les fouilles
récentes; nous avons la liste des rois, les chiffres indiquant la
longueur de leurs règnes, mais l'histoire proprement dite,
l'enchaînement des événements, nous fait encore défaut. Le relevé
officiel, année par année, de la pierre de Palerme, ne nous est pas
d'une grande utilité, car par le fait des cassures, nous ne savons
auxquels des rois attribuer les événements signalés, qui du reste ne se
rapportent le plus souvent qu'à des fêtes religieuses ou à des
fondations de temples. De plus, pour des raisons que nous examinerons
plus loin, il est souvent difficile d'établir la corrélation entre les
noms royaux tels que nous les donnent les listes et ceux qui se trouvent
sur les monuments contemporains.
La première dynastie, au dire de Manéthon, compta huit rois et dura 263
ans, la seconde, neuf rois qui occupèrent le trône pendant 302 ans. On
peut les placer, approximativement, entre 4.000 et 3.400 avant notre
ère.