[Illustration: _Fig. 7._ Ptah (d'après BUDGE, _Pap. of Ani_, pl.

XXVII).]

Nous ne savons rien de ce règne de Ptah, qui probablement, sitôt son

oeuvre créatrice terminée, céda la place à son successeur Rà, le Soleil,

le grand dieu d'Héliopolis et de la plupart des villes d'Egypte, chargé

d'assurer l'existence et le développement de cette humanité primitive.

Celui-ci, pendant son long règne, parcourait journellement ses domaines

pour les constituer, les organiser et répandre sur ses sujets ses dons

et ses bienfaits, mais tous ses efforts ne réussirent pas à lui attirer

la reconnaissance de ces êtres primitifs, encore plus qu'à demi

sauvages, ni même celle de ses descendants directs, les dieux, qui

commençaient à se multiplier autour de lui. Ce roi-dieu était en une

certaine mesure un homme, son grand âge l'avait considérablement

affaibli, et, suivant les expressions pittoresques d'un texte égyptien,

ses os étaient maintenant en argent, ses chairs en or, ses cheveux en

lapis-lazuli; sa bouche tremblait, sa bave ruisselait vers la terre, sa

salive dégouttait sur le sol. Profitant de cette décrépitude sénile,

Isis, déesse de rang inférieur, employa les moyens les plus déloyaux

pour lui arracher le talisman le plus précieux qui lui restât, le secret

de son nom magique, grâce auquel elle comptait acquérir une puissance

supérieure à celle des autres dieux. Les hommes eux-mêmes s'étant mis à

conspirer contre leur débonnaire souverain, Rà se décida à faire un

exemple, et après avoir consulté le conseil de famille, l'assemblée des

dieux, il dépêcha Sekhet, la déesse à tête de lionne, avec ordre de les

massacrer sans pitié, ce dont elle s'acquitta consciencieusement. La

nuit seule l'arrêta dans sa course meurtrière, et Rà, contemplant le

résultat obtenu, fut pris de pitié et résolut d'épargner le reste des

humains; pour apaiser la déesse ivre de carnage, il fit mélanger de la

bière et du suc de mandragores au sang des hommes et répandre à terre

autour d'elle une quantité considérable de ce liquide. A son réveil,

Sekhet aperçut ce breuvage, le but, s'adoucit, s'enivra et oublia ses

victimes. Rà avait pardonné aux hommes qui se repentaient, mais, fatigué

de régner, il abdiqua et choisit une retraite inaccessible sur le corps

de la vache Nouït, déesse du ciel, sa fille; depuis lors, chaque jour,

la barque qui le porte navigue sur les flancs de l'animal céleste pour

se perdre à la nuit dans son corps même et reparaître le lendemain: le

roi-dieu est devenu définitivement le dieu-soleil.

[Illustration: _Fig. 8._ Sekhet (d'ap. DARESSY. _Statues et statuettes

de divinités_, pl. LIII).]

On discerne sans peine dans cette légende le souvenir d'un des

cataclysmes qui bouleversèrent toute une partie du monde, comme ce

déluge dont parlent les textes chaldéens aussi bien que la Bible, qui

dévasta la Mésopotamie et les contrées avoisinantes tout au moins. Il

était fort naturel que des désastres de cette nature fussent considérés

comme le châtiment d'une humanité mauvaise et que, les dieux une fois

apaisés, ils pardonnassent aux survivants et fissent avec eux un

nouveau pacte, permettant à ces derniers de racheter leurs fautes par

des sacrifices au lieu d'avoir à les expier par la mort des coupables.

De même que Jahveh avait exigé de Noé un holocauste, Rà de même avant de

monter au ciel, avait institué la coutume du sacrifice, première base du

culte que les hommes devaient rendre aux dieux.

[Illustration: _Fig. 9._ Nouït portant la barque solaire; Shou et Queb;

Thot (d'après CHASSINAT. _La deuxième trouvaille de Deir el Bahari_, I,

p. _29_).]

Nous ne savons que bien peu de chose du règne des deux successeurs

immédiats de Rà; il y a d'abord son fils Shou, l'atmosphère, le soutien

du ciel, qui finit sa carrière de roi en remontant au séjour des dieux

pendant une tempête terrible, puis son petit-fils Qeb, le dieu-terre,

sur lequel nous n'avons que des mythes obscurs et d'un intérêt des plus

médiocres. Ces deux rois-dieux, dont le rôle est très effacé, semblent

représenter une période de transition pendant laquelle l'humanité se

reconstitue après un bouleversement comme celui par lequel elle avait

passé. C'était au troisième successeur de Rà, monté sur le trône après

que Qeb fut rentré dans son palais pour devenir dieu à son tour, c'était

à Osiris que devait appartenir la tâche glorieuse de faire passer le

genre humain de l'état barbare et sauvage à un état de stabilité

relative, de faire franchir, non seulement à l'Egypte, mais même au

monde entier, la première grande étape de la civilisation.

_Osiris et son cycle_

Fils aîné de Queb, le dieu-terre, et de Nouït la déesse-ciel Osiris

personnifie en même temps la végétation, la nature fertile de l'Egypte

et l'eau vivificatrice du Nil. De même que le fleuve répand

continuellement la richesse sur l'Egypte, Osiris, à peine sur le trône,

met tous ses efforts à améliorer la condition des hommes; ces sauvages

qui vivaient isolés, en lutte perpétuelle les uns avec les autres, il

les groupe, forme des tribus, des états, fonde des villes; à ces hommes

qui trouvaient péniblement une maigre subsistance dans la chasse et les

produits naturels du sol, il enseigne l'agriculture, il leur donne les

instruments de labour, il leur montre la manière de cultiver les

céréales et la vigne, bref il les fixe au sol et leur fournit les

moyens, non seulement d'y vivre, mais de s'y développer. A côté de lui,

sa soeur Isis, qui est en même temps sa femme, le seconde admirablement

dans son oeuvre, et mérite que son nom soit resté inséparable de celui

de son mari: pendant que celui-ci établit l'état et la cité, elle

constitue la famille, en instituant les liens du mariage; elle

déshabitue les hommes de l'anthropophagie et leur apprend à moudre le

grain entre deux pierres et à en faire du pain; elle leur donne, avec le

métier à tisser, les moyens de se vêtir, et emploie pour soulager leurs

maux la médecine et la magie. Osiris institua encore le culte des dieux,

régla les cérémonies et les liturgies, puis voyant le résultat obtenu

par toutes ses innovations, il résolut de répandre ailleurs qu'en Egypte

les bienfaits de la civilisation; il remit la régence à Isis et partit à

la conquête du monde, conquête toute pacifique où il se soumettait les

hommes par la persuasion et la douceur, voyage triomphal semblable à

celui du Dionysos grec, à la suite duquel l'ordre et la richesse

s'établissaient dans tous les pays.

[Illustration: _Fig. 10._ Osiris et Isis (d'après BUDGE. _Pap. of Ani_,

pl. XXX).]

Le dieu Set, auquel les Grecs ont donné le nom de Typhon, le propre

frère d'Osiris, forme avec lui le contraste le plus absolu; on peut même

dire qu'il en est l'exacte contre-partie: il représente non plus la

terre fertile, mais le désert aride et brûlant, l'esprit barbare et

sauvage à côté du génie bienfaisant, la réaction brutale cherchant à

renverser les progrès de la civilisation. Tôt ou tard la guerre devait

éclater entre deux êtres aussi dissemblables; en effet Set le rouge,

jaloux de la gloire bien méritée que s'était acquise son frère jumeau,

sans se révolter ouvertement contre lui, combina avec grand soin un

piège perfide dans lequel Osiris tomba sans défiance: il l'enferma dans

un coffre de bois et le jeta à la mer où il fut dévoré par les poissons,

morceau par morceau, puis le meurtrier s'assit sur le trône de son

frère, sans que personne songeât, au premier moment, à lui faire

opposition.

Accompagnée de quelques dieux qui lui étaient restés fidèles, Thot et

Anubis en particulier, Isis s'enfuit et se réfugia dans les îles

marécageuses situées à l'extrême nord du Delta, puis elle entreprit de

longues et patientes recherches pour retrouver les restes de son mari

qu'elle espérait, en magicienne experte, faire revenir à la vie. Peu à

peu elle finit par en rassembler tous les morceaux, sauf un, qui avait

été dévoré par le poisson oxyrhinque, et réussit à reconstituer son

corps; malgré tous ses efforts, elle ne put le rappeler à la vie, mais

elle obtint au moins une compensation, celle d'être fécondée par lui et

de mettre au monde un fils, qui devait devenir le vengeur de son père et

le continuateur de l'oeuvre interrompue par le crime de Set. Le petit

Horus grandit, soigneusement caché par Isis dans ses marais

impénétrables, et son premier soin, dès qu'il eut dépassé l'âge de

l'enfance, fut de rendre à son père les derniers devoirs; aidé d'Anubis,

il embauma le corps dont il fit la première momie, et institua les rites

funéraires qui devaient assurer au mort la vie d'outre-tombe.

Osiris était le premier roi qui eût été atteint par la mort, tandis que

ses prédécesseurs étaient devenus dieux, de rois qu'ils étaient, sans

cette brutale transition; grâce à la momification et surtout aux

cérémonies qu'Horus lui consacra, il put enfin être déifié à son tour et

jouir d'une vie nouvelle dans le séjour des morts où il était descendu;

comme il avait été roi sur la terre il devint roi dans les enfers qu'il

réussit à transformer, de même qu'il avait transformé le monde des

vivants; son domaine particulier, les champs d'Ialou et les champs

d'Hotpou, devint par ses soins un pays fertile et bien arrosé, au lieu

d'être une sombre caverne, où le soleil de nuit vient à peine jeter

pendant de fugitifs instants quelques rayons de lumière; c'est dans ce

quartier privilégié de l'autre monde qu'Osiris reçoit ses féaux, les

morts, qui viennent se présenter devant son tribunal, prémunis contre la

damnation éternelle par les rites institués par Horus, et qui peuvent

dès lors jouir d'une vie nouvelle, à peu près semblable à celle de la

terre.

[Illustration: _Fig. 11._ Anubis embaumeur (d'après BUDGE. _Pap. of

Ani_, pl. XXXIV).]

Tandis qu'il grandissait dans sa retraite, Horus se préparait à la lutte

à outrance contre l'usurpateur: dès qu'il se sentit en force, il fondit

sur lui avec impétuosité, escorté de ses fidèles, et fut tout de suite

favorisé par le succès. Set, battu à plusieurs reprises, eut beau

chercher à se sauver en se transformant, ainsi que ses compagnons, en

monstres de toute sorte, tels qu'hippopotames ou crocodiles, il allait

être anéanti définitivement, quand l'attitude équivoque d'Isis vint lui

apporter un secours inespéré. La déesse, prise de pitié au dernier

moment pour son ennemi et se souvenant qu'il était son frère, s'opposa à

son écrasement, si bien qu'Horus, furieux contre sa mère, lui trancha la

tête, ce à quoi, du reste, Thot remédia immédiatement en la remplaçant

par une tête de vache. Tout eût été à recommencer entre les deux rivaux

si Thot, s'instituant arbitre de la question, n'eût partagé le royaume

en deux moitiés, dont il donna l'une à Horus, l'autre à Set.

[Illustration: _Fig. 12._ Set et Horus réunissant les deux parties du

pays sous l'autorité du roi (d'ap. GAUTIER-JÉQUIER. _Fouilles de Licht_,

p. _37_).]

J'ai cru devoir ne donner qu'un rapide résumé de cette partie de la

légende qui en réalité, est beaucoup plus compliquée, étant le résultat

d'une combinaison plus ou moins heureuse de deux mythes très différents

l'un de l'autre et qui sont sans doute originaires, l'un de la Haute

Egypte, l'autre du Delta. Le fils d'Isis et d'Osiris n'est en effet pas

le seul à porter le nom d'Horus, et on trouve dans le panthéon égyptien

une vingtaine d'Horus, sinon plus, d'origines très diverses. Il s'était

formé autour d'un des plus importants d'entre eux, l'Horus d'Edfou, Hor

Behoudit, divinité solaire, un mythe spécial qui raconte les péripéties

d'une lutte analogue engagée avec un dieu du nord, nommé également Set.

Nous avons donc, à côté du récit presque mythologique de la lutte

perpétuelle du fleuve fécondant l'Egypte contre les empiètements de

l'élément désertique qui peut être vaincu, mais non désarmé, une

tradition toute différente qui a pour base les combats entre le sud et

le nord, entre la population indigène et une tribu d'origine étrangère,

mais de même race, qui cherchait à se fixer dans le pays, ces combats

qui durèrent jusqu'au moment où Ménès réunit sous son sceptre toute la

vallée du Nil. La conclusion même de l'histoire montre bien cette

divergence d'origine, car si selon la légende osirienne, Thot donna à

Horus le royaume du nord et à Set celui du sud, c'est justement le

contraire que dit celle d'Edfou, où Horus devient roi de la

Haute-Egypte, et Set roi du Delta. Cela explique aussi que le dieu Set,

résultat d'une combinaison très ancienne de deux divinités absolument

différentes d'origine, ait été, aux temps historiques, soit considéré

comme un des grands dieux, placé à côté d'Horus et vénéré en

conséquence, soit exécré comme un génie du mal, suivant qu'on le

rattachait à l'un ou à l'autre des deux mythes.

Horus, le dieu à tête de faucon ou d'épervier, est devenu aux époques

historiques le protecteur tout spécial de la royauté égyptienne; le

Pharaon se considère comme son descendant direct, comme son remplaçant

sur la terre, et pour mieux affirmer cette relation intime avec le dieu,

le roi fait toujours précéder le premier de ses noms, dans son

protocole officiel, par le nom même du dieu, devenu un titre. Pour

s'expliquer cette conception du roi comme nouvel Horus, il faut se

reporter à l'organisation primitive de l'Egypte à l'époque

préhistorique, à sa division en tribus, qui sera étudiée plus loin; pour

le moment, il suffira de rappeler que le plus important de ces groupes

ethniques, celui qui assura peu à peu sa prépondérance sur les autres,

celui d'où sortirent les premiers rois d'Egypte, était précisément celui

qui avait pour emblème le faucon, emblème qui finit par se transformer

en dieu Horus. Nous aurions alors simplement dans le mythe de l'Horus

d'Edfou le récit légendaire de l'expansion progressive du clan du

faucon, mythe qui plus tard se serait greffé, par suite de la similitude

des noms, sur l'épilogue de la légende osirienne.

Les compagnons de l'Horus d'Edfou, ses principaux auxiliaires dans ses

luttes contre Set, sont nommés les _Masniti_,--d'un mot qui signifie

modeleur, ouvrier en métaux, aussi bien que piquier--qui sont artisans

autant que guerriers; le dieu lui-même est armé d'une lance invincible,

d'un épieu supérieur aux armes de ses adversaires, et qui lui assure la

victoire. Ces données me paraissent être un souvenir de la découverte

des métaux ou tout au moins de leur introduction en Egypte; c'est la

tribu horienne qui les aurait connus la première et qui, par leur

possession, se serait assuré la suprématie sur tout le pays. Dans le

mythe parallèle d'Horus fils d'Isis, on ne trouve aucune donnée sur ce

sujet.

La liste que donne Manéthon des rois-dieux, s'arrête à Horus fils

d'Isis; il se borne à ajouter que la dynastie continua jusqu'à Bidis,

personnage qui nous est entièrement inconnu, pendant une somme totale de

13.900 ans. Le papyrus de Turin était plus explicite, il indiquait pour

chaque roi les années de son règne, et nous pouvons encore reconnaître,

sur les fragments conservés, que Set occupa le trône pendant 200 ans, et

Horus pendant 300 ans; puis venait Thot, qui régna 3.126 ans, et auquel

succédait la déesse Maït, puis un nouvel Horus, dont la fin du nom est

perdue. Avec Thot, le dieu des sciences et des lettres, on ne sort pas

du mythe osirien, puisque nous le connaissons comme un des plus fermes

soutiens d'Osiris lui-même pendant son règne, comme son assesseur au

tribunal des enfers et comme l'arbitre entre Horus et Set, à la fin de

la lutte. Ce règne de Thot n'a laissé aucune trace, mais il est à

présumer, étant donné le caractère même de ce dieu, qu'il eut à

continuer l'oeuvre de civilisation et surtout d'organisation et

d'administration commencée par Osiris, interrompue par Set et rétablie

par Horus. Le nom seul de Maït, déesse de la justice, parèdre de Thot,

qui lui succède en qualité de roi d'Egypte, montre clairement qu'il

s'agissait toujours de cette oeuvre de perfectionnement, moral autant

que matériel, de l'humanité.

B. LES DYNASTIES DES DEMI-DIEUX ET DES MANES

Après cette période divine, qui est celle de la constitution du pays, il

en vient une autre qui paraît n'avoir pas été moins longue, mais qui a

un caractère diffèrent: ici on ne trouve plus une série bien nette de

rois-dieux ayant chacun sa personnalité marquée, mais des groupes

d'êtres dont le rôle nous échappe aussi bien que le nom, et dont les

Egyptiens eux-mêmes n'avaient gardé qu'un souvenir vague, des demi-dieux

d'abord, puis de simples hommes, qui peuvent se répartir en cinq

dynasties, au dire de Manéthon; les fragments de Turin confirment en une

certaine mesure son témoignage.

La première de ces dynasties mythiques, qui suivit immédiatement celle

des dieux, se composait de demi-dieux qui régnèrent 1.255 ans en tout;

les Egyptiens avaient conservé de ces souverains une liste qui était

inscrite au papyrus de Turin, mais qui, à part un ou deux signes, a

disparu entièrement aujourd'hui; cette liste devait se trouver aussi

dans le livre original de Manéthon, mais les copistes ne nous l'ont pas

transmise de façon très claire; les _Excerpta Barbari_ en ont conservé

le premier nom, celui d'Anubis, et par là nous voyons que cette dynastie

de demi-dieux se rattachait directement au cycle osirien, Anubis étant

un fils d'Osiris et de Nephthys, son autre soeur, bien que celle-ci fût

en réalité la femme de Set.

La liste de neuf dieux, telle que nous la trouvons dans la copie de

Georges le Syncelle, paraît très corrompue, et elle contient des

répétitions de noms de divinités figurant déjà dans la première dynastie

et qui sont extrêmement douteux: on peut reconnaître en effet, à travers

les formes grecques de ces noms, Horus fils d'Isis, Anhour, Anubis,

Khonsou, Horus d'Edfou, Ammon, Thot, Shou et Ammon-Rà, ce dernier

revenant donc deux fois dans la même série. Ce chiffre de neuf dieux

nous montre tout au moins que cette dynastie formait, comme la première,

une ennéade, calquée sans doute sur la deuxième ennéade des dieux

héliopolitains, que nous connaissons très peu.

Ici je crois devoir intervertir l'ordre donné par Manéthon d'après la

copie d'Eusèbe, qui place, après trois dynasties de rois-hommes, un

groupe de mânes et de demi-dieux ayant régné ensemble pendant 5.813 ans;

outre qu'il serait peu naturel de voir des êtres divins ou tout au moins

semi-divins succéder à des hommes, nous voyons très clairement dans les

fragments de Turin que ce sont ces derniers qui précédèrent

immédiatement Ménès. La place normale de ces mânes semble donc être

après la première dynastie des demi-dieux. On a reconnu dans ces

_Nekyes_ ou mânes les _Khouou_ des textes religieux égyptiens, divinités

secondaires qui constituent la troisième ennéade héliopolitaine, d'abord

les quatre génies funéraires, les Enfants d'Horus, Amset, Hapi,

Douamoutef et Kebhsenouf, puis un autre Horus, Khent-Khiti, et ses

quatre fils.

Après les dynasties divines et semi-divines, calquées sur le modèle des

trois cycles de dieux héliopolitains, et qui servent en quelque sorte de

cadre aux souvenirs relatifs à ces époques très anciennes, Manéthon en

énumère trois autres qui sont composées de rois d'une essence plus

rapprochée de la nôtre, et considérés sans doute comme de simples

hommes: d'abord ce sont des rois dont il n'indique ni l'origine ni le

nombre et qui régnèrent en tout 1.817 ans, puis trente rois memphites,

pendant 1.790 ans et enfin dix rois thinites, dont les règnes successifs

durèrent 350 ans. Au papyrus de Turin, la division de cette période

était un peu différente, et dans le fragment qui s'y rapporte, on peut

reconnaître qu'il avait parlé de six dynasties au moins; les noms des

rois n'étaient pas donnés, mais seulement la mention qu'ils s'étaient

succédé de père en fils et que parmi eux se trouvaient sept femmes ayant

régné; les chiffres, donnant la somme des années de chaque dynastie,

sont trop mutilés pour que nous puissions en tenir compte.

C. LA CHRONIQUE LÉGENDAIRE

En résumé, toute cette période fabuleuse se divisait en plusieurs

époques, celle des dieux cosmogoniques et organisateurs de l'humanité,

celle des demi-dieux dont le rôle très effacé a plutôt un caractère

transitoire, et enfin celle des hommes-rois; pour les Egyptiens

eux-mêmes, les souverains à partir de la IIme dynastie, donc les

demi-dieux, les mânes et les hommes formaient un seul grand groupe,

celui des _Shesou-Hor_, ou suivants d'Horus, auxquels Manéthon attribue

une durée totale de règne de 11.000 ans, tandis que les dieux eux-mêmes

auraient occupé le trône pendant 13.900 ans. Cela donnerait pour tous

les rois antérieurs à Ménès une somme de 24.900 ans, chiffre qui

paraissait très exagéré à Eusèbe, aussi préférait-il adopter

l'explication de Panodore, que ces années n'étaient autres que des

années lunaires de 30 jours, des mois, ce qui réduisait donc la durée

des rois mythiques à 2.206 ans. Cette interprétation fantaisiste est du

reste dénuée de tout fondement, et l'on voit qu'au papyrus de Turin il

s'agit bien d'années ordinaires, d'années solaires; si les chiffres ne

sont pas ici exactement les mêmes que ceux de Manéthon, ils leur

correspondent dans les grandes lignes. La somme totale des règnes est en

effet ici de 23.200 ans au lieu de 24.900, et sur des chiffres pareils

l'écart n'est pas très considérable; pour la période des Shesou-Hor, le

papyrus compte 13.420 ans, chiffre équivalant à peu près à celui que

donne Manéthon pour les dieux, et il est possible qu'il y ait eu une

interversion dans un des documents qu'il avait entre les mains. La

question a du reste peu d'importance pour nous, puisqu'il s'agit de

chiffres absolument fantaisistes.

Les Egyptiens avaient donc au sujet de leurs origines une tradition qui

nous paraît simple et pleine de renseignements précis, si nous la

comparons à celles des autres peuples, souvent remplie de détails

charmants et inutiles, de digressions qui nuisent à la clarté de

l'ensemble, et font perdre facilement le fil conducteur. Ici c'est une

légende pour ainsi dire quintessenciée, prenant le monde à ses débuts,

l'humanité à sa création même, la suivant à travers les grandes

commotions géologiques qui bouleversèrent la vallée du Nil avant le

début de l'histoire. Nous pouvons, en coordonnant ces traditions, suivre

les progrès, le travail lent, mais sûr, de la civilisation que les

réactions brutales ne peuvent anéantir. Au commencement, ce sont les

dieux qui dirigent le mouvement progressif de l'humanité qu'ils ont

eux-mêmes mis en branle, puis peu à peu ils s'effacent, passant la main

à des êtres moins sublimes, moins éloignés par leur nature même de la

race qu'ils ont à gouverner, et enfin à de vrais hommes, arrachés

définitivement à la sauvagerie primitive et capables en une certaine

mesure, après des milliers d'années d'efforts, de s'affranchir de la

tutelle directe des dieux. Ces débuts des hommes furent obscurs et sans

doute difficiles, et il fallut encore de longs siècles avant que l'un

d'entre eux pût saisir d'une main ferme les rênes du pouvoir et donner à

l'Egypte cette puissante organisation qui devait durer plus longtemps

que celle d'aucun autre pays. Les rois locaux antérieurs à Ménès n'ont

pas laissé de traces dans l'histoire, mais il est possible qu'un certain

nombre de leurs noms aient été conservés: en effet, au premier registre

de la pierre de Palerme, on voit représentés toute une série de

personnages portant la couronne rouge, l'insigne des rois de la Basse

Egypte, au-dessus desquels sont gravés quelques signes qui peuvent fort

bien être des noms, mais des noms bizarres qui ne ressemblent guère aux

noms égyptiens ordinaires. Seka, Khaaou, Taou, Tesh, Neheb, Ouazand,

Mekha. Ce serait le seul document précis relatif à la fin de la période

légendaire, à ces rois memphites dont parle Manéthon. Quant aux rois de

la Haute Egypte, leurs compétiteurs, peut-être devons-nous en

reconnaître quelques-uns parmi les monuments d'Abydos qu'on attribue

généralement à la Ire dynastie: il s'y trouve en effet quelques noms de

rois difficiles à lire et à identifier et qui peuvent appartenir à

certains des prédécesseurs immédiats de Ménès.

Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre · 第 2 / 19 段