Pendant ce temps, d'autres savants, comme de Rougé et Chabas

Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Voir

la note plus détaillée à la fin de ce livre.

HISTOIRE

DE LA

CIVILISATION ÉGYPTIENNE

DU MÊME AUTEUR

_Le livre de ce qu'il y a dans l'Hadès._ (Bibliothèque de l'Ecole

des Hautes Etudes, t. XCVII.)--Paris, E. Bouillon, 1894.

_Catalogue des Monuments et Inscriptions de l'Egypte antique_, t.

I à III (en collaboration avec J. de Morgan, U. Bouriant, G.

Legrain et A. Barsanti).--Vienne, Holzhausen, 1894-1909.

_Mémoire sur les Fouilles de Licht_ (en collaboration avec J.-Et.

Gautier). Mémoires de l'Institut français d'Archéologie orientale

du Caire, t. VI.--Le Caire, 1902.

_Monuments pour servir à l'étude du culte d'Atonou en Egypte_ (en

collaboration avec U. Bouriant et G. Legrain). Mémoires de

l'Institut français d'Archéologie orientale du Caire, t. VIII.--Le

Caire, 1903.

_Le Papyrus Prisse et ses variantes._--Paris, P. Geuthner, 1911.

_Décoration égyptienne._ Plafonds et frises végétales du Nouvel

Empire Thébain.--Paris, Eggimann, 1911.

_Le tissage aux cartons et son utilisation décorative dans

l'Egypte ancienne_ (en collaboration avec A. van

Gennep.)--Neuchâtel, 1916.

_Les frises d'objets des sarcophages du Moyen Empire._ Mémoires de

l'Institut français d'Archéologie orientale du Caire, t.

XLVII.--Le Caire, 1921.

_Matériaux pour servir à l'établissement d'un dictionnaire

d'archéologie égyptienne._ Bulletin de l'Institut français

d'Archéologie orientale du Caire, t. XIX.--Le Caire, 1922.

_L'Architecture et la décoration dans l'Ancienne Egypte_:

I. _Les temples memphites et thébains_;

II. _Les temples ramessides et saïtes_;

III. _Les temples ptolémaïques et romains._--Paris,

Morancé, 1921 et 1923.

GUSTAVE JEQUIER

PROFESSEUR D'ÉGYPTOLOGIE A L'UNIVERSITÉ DE NEUCHATEL

CORRESPONDANT DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES

HISTOIRE

DE LA CIVILISATION

ÉGYPTIENNE

DES ORIGINES A LA CONQUÊTE D'ALEXANDRE

Ouvrage orné de 265 gravures

Nouvelle édition revue

[Illustration]

PAYOT, PARIS

106, BOULEVARD ST-GERMAIN

1925

_Tous droits réservés_

_Premier tirage Juin 1913_

_Deuxième tirage Décembre 1923_

_Troisième tirage Janvier 1925_

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour

tous pays.

Copyright 1913, by Payot & Cie.

[Illustration: Le «Sheikh-el-Beled» (d'après MARIETTE. _Album du Musée

de Boulaq_, pl. 18).]

[Décoration]

_PRÉFACE_

_Une Egypte immuable, figée dans sa civilisation hiératique depuis

l'aube la plus lointaine de l'histoire jusqu'au moment où elle tombe

entre les mains des Grecs, une Egypte entièrement séparée du reste de

l'humanité et n'ayant exercé aucune influence sur le développement du

monde ancien, telle est la double légende qui, dans le public lettré

d'aujourd'hui, est encore considérée presque comme un axiome, comme une

de ces vérités élémentaires devant lesquelles on s'incline sans

discuter. Et pourtant cette légende, si l'on en cherche l'origine,

repose sur bien peu de chose, sur les impressions de quelques voyageurs

qui parcoururent la vallée du Nil à une époque où l'état de la science

ne permettait pas encore une étude rationnelle et fructueuse des

monuments._

_Les Grecs, si fiers de leur supériorité sur les autres peuples, n'ont

cependant jamais rangé les Egyptiens parmi les barbares; bien plus, ils

reconnaissent hautement, à l'occasion, la part prédominante de l'Egypte

dans la naissance et le développement de leur propre civilisation et ne

font aucune difficulté pour avouer qu'à la base même de la culture

grecque, on trouve des racines égyptiennes. Il eût été du reste bien

invraisemblable qu'un pays qui comme l'Egypte était arrivé à un très

haut degré de civilisation alors que ses voisins en étaient encore à

l'état primitif, n'exerçât pas sur eux une influence considérable. En

effet, plus nous apprenons à connaître l'Egypte et les peuples

méditerranéens anciens, plus nous retrouvons de traces de cette

influence; tous ont puisé à cette source la force nécessaire pour se

développer, et s'ils ont transformé ce qu'ils ont emprunté, chacun

suivant son génie naturel, il n'en est pas moins vrai que c'est la

civilisation égyptienne qui a le plus contribué à faire prospérer toutes

les autres, et que par suite nous avons envers elle une lourde dette de

reconnaissance._

_Depuis la découverte des hiéroglyphes, tous les travaux entrepris au

sujet des monuments anciens de l'Egypte montrent clairement que la

civilisation de ce pays, comme partout ailleurs, eut ses alternatives de

croissance, de grandeur et de décadence, et plus les travaux se

spécialisent, plus les différences entre les époques s'accusent.

Jusqu'ici cependant, la tendance de certains ouvrages d'ensemble a été

d'insister sur la ligne générale, de chercher à présenter un tout

homogène plutôt que de différencier les périodes, ce qui ne pouvait

qu'accréditer toujours davantage dans le public la vieille légende de

l'Egypte immuable._

_Le but de ce petit livre est de réagir contre ces idées erronées,

d'étudier successivement toutes les grandes étapes de la civilisation

égyptienne, de montrer les progrès réalisés peu à peu malgré les

secousses et les changements de régime, en groupant les résultats acquis

autour d'un rapide aperçu de l'histoire elle-même, comme aussi

d'indiquer la naissance des arts, des industries, des différentes

branches de la civilisation égyptienne, leur expansion progressive dans

les pays limitrophes, et la part qui leur revient dans le développement

de la culture générale._

_G. J._

[Décoration]

[Illustration: _Fig. 1._ Quelques lignes de la Pierre de Rosette

(d'après LEPSIUS. _Auswahl der wichtigsten Urkunden_, pl. XVII).]

CHAPITRE PREMIER

LES SOURCES DE L'HISTOIRE D'ÉGYPTE

Isolée comme est l'Egypte par la mer et les déserts, son développement

devait être original. Ce pays favorisé par la nature, avec son climat

chaud et son sol d'une fertilité exceptionnelle, toujours renouvelé par

les inondations du Nil et livrant généreusement à l'homme tout ce qui

peut lui être nécessaire pour vivre, était destiné à devenir un des

berceaux de la civilisation; ici l'homme n'avait pas besoin, comme

ailleurs, d'efforts répétés et incessants pour s'assurer une maigre

subsistance et une existence précaire: il n'avait qu'à se laisser vivre

et il lui suffisait d'un léger travail pour réaliser un sérieux progrès

de bien-être. Défendue naturellement de trois côtés, par la Méditerranée

et les déserts arabique et lybique, l'Egypte n'avait que peu de chose à

craindre du côté de ses voisins plus ou moins turbulents et, à l'origine

tout au moins, elle n'eut pas, semble-t-il, à subir de ces

bouleversements qui arrêtent parfois pour longtemps une civilisation

naissante. Ce n'est pas la lutte pour la vie qui est la cause du

développement intellectuel et industriel des premiers Egyptiens, mais le

besoin instinctif d'augmenter le bien-être dont la nature avait déjà

largement pourvu les habitants de ce pays privilégié.

Il ne faut pas songer à établir combien de siècles ou de milliers

d'années dura cette période de travail latent, de développement

progressif, à laquelle nous appliquons le terme peu précis de

préhistorique. Toujours est-il que vers 4.000 avant J.-C, à une époque

où la barbarie la plus absolue régnait sur le reste du monde et où seule

la Babylonie, autre berceau de la civilisation, et peut-être aussi la

Chine, pourraient montrer un état analogue, nous trouvons en Egypte un

royaume constitué régulièrement et solidement, une race possédant une

langue qui présente déjà certains caractères de décadence et une

écriture compliquée mais parfaite en son genre, un peuple sachant

utiliser tous les matériaux pour la construction de monuments

importants, et déjà très avancé dans la connaissance et l'exercice des

arts, un peuple industriel en possession des métaux et pour lequel

l'agriculture et l'élevage du bétail n'ont plus de secrets. Une force

pareille ne pouvait rester confinée dans un petit pays comme l'Egypte et

devait nécessairement rayonner au dehors, les défenses naturelles, mer

et déserts, ne pouvant entraver une expansion toute pacifique, et peu à

peu le commerce s'établissait, vers le Soudan d'abord, sans doute, puis

vers la Palestine et les pays situés plus au nord. Les fouilles récentes

pratiquées en Crète montrent l'influence considérable qu'exerça l'Egypte

sur les civilisations naissantes de la Grèce et de l'Archipel et cela

dès l'Ancien Empire, donc pendant le quatrième millénaire avant J.-C.

aussi bien que pendant la période mycénienne; ainsi se confirment les

légendes où les Grecs reconnaissaient eux-mêmes le rôle qu'avait joué

vis-à-vis de leurs ancêtres directs ce peuple paisible, industrieux,

artiste et commerçant.

_Sources classiques_

Il y a cent ans, tout ce qu'on savait de l'Egypte antique, de son

histoire et de sa religion aussi bien que de ses moeurs et coutumes, se

réduisait aux données fournies par des écrivains étrangers au pays, en

particulier par les auteurs classiques, à côté desquels il n'y a guère à

signaler que les renseignements disséminés dans les livres de l'Ancien

Testament. Parmi les Grecs qui écrivirent sur l'Egypte, le premier rang,

tant par la date que par la valeur de son oeuvre, appartient sans

contredit à Hérodote, qui nous trace un tableau des plus remarquables de

l'état du pays à son époque, tableau plein de détails piquants saisis

sur le vif par un observateur sûr et avisé, mais mélangés de contes

invraisemblables, de racontars de toute sorte, recueillis avec le plus

grand sérieux et une inlassable confiance dans les drogmans de son

temps, qui étaient sans doute aussi peu instruits et aussi peu

scrupuleux que de nos jours. Quoi qu'il en soit, et bien qu'il soit

souvent difficile d'y distinguer le vrai du faux, cet ouvrage, qui forme

l'ensemble le plus complet que nous aient donné les auteurs anciens sur

l'Egypte, était et est encore considéré à juste titre comme la base de

tout travail général sur les peuples de la vallée du Nil, et l'auteur de

la phrase fameuse: «l'Egypte est un don du Nil» mérite de conserver, en

ce qui concerne ce pays aussi, son titre de «père de l'histoire». Pour

compléter les renseignements d'ordres si divers que donne Hérodote, on

avait encore ceux que fournissent d'autres auteurs moins anciens--et

parfois aussi moins dignes de foi--tels que Diodore de Sicile, Pline le

Jeune, Strabon et certains historiens de second ordre dont quelques

fragments seulement nous sont parvenus. Pour l'écriture sacrée, on

pouvait consulter les Hiéroglyphiques d'Horapollon, et, pour la

religion, Hermès Trismégiste et surtout le livre de Plutarque sur Isis

et Osiris, qui est encore aujourd'hui le document le plus important, le

tableau d'ensemble le plus parfait d'un des mythes fameux de l'antiquité

orientale. Concernant l'histoire proprement dite enfin, on avait

composé, sur la demande des Ptolémées, des ouvrages spéciaux donnant la

liste des rois, la longueur de leurs règnes, quelques détails sur les

plus importants d'entre eux, en somme une sorte de classification

méthodique de l'histoire, basée sur des documents originaux. Telles

étaient la liste d'Eratosthène dont quelques fragments nous sont

parvenus, recueillis par Apollodore, puis d'après celui-ci par Georges

le Syncelle, et surtout les Aegyptiaca de Manéthon. Ce livre, écrit au

IIIme siècle avant notre ère, est aujourd'hui perdu, de même que son

Livre de Sothis, qui traitait du même sujet, mais surtout au point de

vue chronologique: des fragments en ont cependant été recueillis par

Josèphe, ceux en particulier qui concernaient le séjour des Juifs en

Egypte, tandis que certains auteurs, entre autres l'Africain et Eusèbe,

en avaient tiré une sorte de résumé, d'_epitome_, donnant seulement la

liste des dynasties, le nombre d'années pendant lequel elles régnèrent

et, pour les plus illustres d'entre elles, les noms des rois et un bref

récit de leur carrière. Au temps où l'on ne connaissait l'Egypte que par

les auteurs grecs, cette sèche énumération de chiffres et de noms

barbares, plus ou moins travestis, ne pouvait guère attirer l'attention

des savants qui n'avaient aucun point de comparaison; depuis que nous

sommes en possession des monuments originaux, ce petit opuscule, tronqué

et mutilé, qui ne nous est parvenu que par ricochet, est devenu une des

sources les plus précieuses de l'histoire d'Egypte, car on a pu

reconnaître qu'il avait été composé d'après des documents authentiques,

des listes comme celle du papyrus de Turin, et que la division en

dynasties est parfaitement justifiée. Ce n'est toutefois pas impunément

qu'un livre passe entre les mains de tant d'auteurs successifs qui se

recopient les uns les autres. C'est par l'entremise de Georges le

Syncelle que nous sont parvenus les extraits de l'Africain et d'Eusèbe,

aussi les fragments de Manéthon contiennent-ils bien des incorrections,

des transpositions, des erreurs de chiffres, et on ne peut en faire

usage qu'avec la plus grande circonspection: ainsi les trente dynasties

semblent d'après lui se succéder régulièrement, tandis que très

probablement il y en eut de collatérales, ce qui peut diminuer, dans des

proportions très importantes, la somme totale des années que dura la

monarchie égyptienne.

Cette rapide énumération des principaux auteurs grecs et latins qui ont

parlé de l'Egypte suffira pour qu'on puisse se rendre compte de la

valeur très réelle et en même temps de l'insuffisance de ces documents

au point de vue de la connaissance du peuple qui habitait la vallée du

Nil dans l'antiquité; quant aux nombreuses et très précieuses données

que renferment les livres de l'Ancien Testament sur le séjour des

Hébreux en Egypte et les relations des rois de Juda et d'Israël avec les

Pharaons, elles sont trop connues pour qu'il soit nécessaire d'y revenir

ici.

_La description de l'Egypte_

Voilà donc à quoi se réduisait, il y a un siècle, le bagage scientifique

dont on pouvait disposer en ce qui concerne l'Egypte; quelques

voyageurs, il est vrai, comme Chardin, Pockoke et d'autres, après avoir

parcouru le pays, en avaient publié des descriptions, et parfois même

copié les monuments anciens encore visibles, mais les reproductions

qu'ils en donnent n'en sont que de grossières caricatures et ne peuvent

donner qu'une idée parfaitement fausse de l'art et de l'écriture de

l'Egypte antique. Quant aux essais d'interprétation d'hiéroglyphes,

comme ceux du savant jésuite le P. Kircher, ce sont des ouvrages de

fantaisie pure, fruit d'une imagination trop mystique, et qui, dénués de

toute base scientifique sérieuse, ne peuvent plus aujourd'hui qu'attirer

la curiosité de quelque bibliophile.

En 1809 commença à paraître, sous le titre de _Description de l'Egypte_,

le résultat des travaux des savants français que Bonaparte avait

adjoints à son expédition de 1798 pour étudier à fond les richesses et

les moeurs des habitants d'un pays dont il avait l'intention de faire le

boulevard de la civilisation européenne. Les circonstances firent, il

est vrai, échouer le programme politique du grand conquérant, mais son

but scientifique fut rempli au delà de toute espérance, grâce à

l'opiniâtreté et à la persévérance de ces hommes qui, travaillant dans

les conditions les plus défavorables, réussirent à mener à bien, en deux

années à peine, une des oeuvres les plus gigantesques qui aient jamais

été entreprises dans le domaine de la science. Il s'agissait de relever

tout ce qui concernait l'histoire naturelle du pays, zoologie,

botanique, minéralogie, les moeurs et coutumes des habitants, les

métiers, le commerce, l'agriculture, et une carte au cent millièmes de

toute la vallée du Nil, d'Assouan à la mer, carte dont on se sert

actuellement encore; quant aux antiquités, tous les monuments existant à

cette époque furent relevés avec grand soin, et si on a pu faire aux

savants français de la Commission d'Egypte le reproche d'avoir souvent

sacrifié la copie des textes hiéroglyphiques à l'exactitude de

l'architecture, il faut tenir compte de l'état de la science à ce

moment-là et de la difficulté que devait présenter, à des dessinateurs,

même très habiles, cette écriture absolument inconnue et l'innombrable

quantité de ces inscriptions dans lesquelles il aurait fallu pouvoir

faire un choix judicieux, inscriptions que les égyptologues modernes

sont loin d'avoir encore toutes publiées. Cet immense ouvrage, avec ses

neuf cents planches et ses nombreux volumes de mémoires, est bien oublié

aujourd'hui, et l'on est loin d'avoir pour lui la reconnaissance qu'il

mérite, car cette publication devait être le point de départ d'études

toutes spéciales; on peut même dire qu'elle inaugurait pour la science

de l'histoire une ère nouvelle, par la naissance de l'égyptologie.

_Déchiffrement des hiéroglyphes_

Parmi les monuments découverts et publiés par les membres de la

Commission d'Egypte se trouvait l'inscription trilingue connue sous le

nom de _pierre de Rosette_, avec son texte en hiéroglyphes, en démotique

et en grec, qui n'était autre qu'un décret de Ptolémée Epiphane en

faveur des temples d'Egypte. L'importance de ce document et le parti

qu'on pouvait en tirer furent bien vite reconnus, et plusieurs savants

se mirent à l'oeuvre, indépendamment les uns des autres, pour arriver à

déchiffrer ces deux écritures inconnues. Sylvestre de Sacy et le Suédois

Akerblad attaquèrent le texte démotique et finirent par en découvrir le

mécanisme; l'Anglais Young se mit au texte hiéroglyphique qui était bien

moins complet et présentait de beaucoup plus grandes difficultés; il

eut l'intuition de la méthode à suivre, mais ne sut pas la mener

jusqu'au bout, tandis qu'un jeune savant français, J.-Fr. Champollion,

travaillant de son côté sur le même document avec une ténacité et une

perspicacité admirables, arrivait à saisir la clef du système

hiéroglyphique. Il établit de façon certaine la valeur, la fonction et

le sens de chaque signe, reconnut avec l'aide de la langue copte,

l'égyptien d'époque chrétienne, les groupes formant des mots, puis

déchiffra les phrases. Accueillie avec une certaine méfiance lors de sa

publication en 1822, cette découverte finit par être acceptée et

reconnue du monde savant; l'égyptologie était née, et c'était au même

homme qu'il appartenait de la développer, en établissant, toujours avec

le même esprit de méthode, les bases de la science nouvelle. Ce jeune

génie, car on ne peut trouver d'autre mot pour qualifier un homme qui

n'eut son égal dans aucune autre branche des sciences historiques,

mourut à quarante ans après avoir non seulement ressuscité l'écriture et

la langue des anciens Egyptiens, mais encore reconstitué, dans les

grandes lignes tout au moins, leur histoire, leur religion, leurs

institutions, leurs moeurs, et la géographie ancienne de leur pays. Il

restait sans doute encore beaucoup à découvrir, mais la voie était

frayée et elle fut suivie, avec une certaine hésitation d'abord, puis

avec toujours plus de sûreté, par une pleïade d'hommes de valeur qui

sont arrivés à faire de l'égyptologie une science digne de marcher de

pair avec ses aînées, celles qui concernent l'antiquité classique en

particulier.

Malgré leur nombre, les documents réunis par la Commission d'Egypte

étaient très insuffisants, et Champollion, après avoir visité quelques

collections publiques ou particulières d'objets rapportés d'Egypte,

reconnut qu'il était absolument nécessaire d'aller sur place à la

recherche de matériaux nouveaux, car il se sentait capable de faire un

choix judicieux des monuments les plus importants et de les copier avec

exactitude. Ses voeux furent exaucés et il put encore diriger lui-même

l'expédition franco-toscane qui, grâce aux connaissances nouvelles qu'il

avait acquises, devait devenir un vrai voyage de découvertes, et lui

fournir une ample moisson de matériaux inconnus auparavant. La première

publication sérieuse de textes égyptiens originaux ne put être faite

qu'après la mort de Champollion.

_Progrès de l'Egyptologie_

En 1842, sous les auspices cette fois du gouvernement prussien, une

nouvelle expédition, dirigée par Lepsius, partait pour l'Egypte à la

recherche de textes historiques; cette mission fit un séjour de près de

trois ans dans le pays et en rapporta une récolte encore plus abondante

que celle de Champollion. Malgré le format monumental des douze volumes

donnant les résultats de ces travaux, on pourrait appeler cet ouvrage,

maintenant encore, le livre de chevet de tout égyptologue.

A cette époque, on ne faisait pas encore de recherches sérieuses dans le

sol même de la vallée du Nil; seuls quelques particuliers, désireux

d'enrichir leurs collections de bibelots égyptiens, pillaient sans merci

un certain nombre de tombeaux et de sites antiques, sans profit réel

pour la science. Les fouilles méthodiques ne commencèrent qu'en 1850 par

la découverte retentissante que fit un jeune savant français, Aug.

Mariette, d'un des sanctuaires égyptiens les plus connus et les plus

vénérés des anciens, le Sérapéum de Memphis, le tombeau souterrain des

boeufs Apis. Encouragé par ce succès qui avait fait de lui une

célébrité, Mariette se voua aux recherches dans le sol même de l'Egypte;

il obtint du khédive l'autorisation de créer un Service des Antiquités

et un musée d'antiquités égyptiennes, et dès lors ses fouilles

continuèrent sans interruption d'une extrémité à l'autre de l'ancien

royaume des Pharaons, alternant avec le déblaiement des temples enfouis.

Des milliers de monuments nouveaux surgirent du sol et celui qui les

découvrit cherchait en même temps à les mettre le plus vite possible à

la disposition du monde savant par de grandes publications qui rendirent

des services inappréciables. Peu à peu, les gouvernements étrangers

voulurent aussi avoir leur part à ces travaux si fructueux et

entreprirent eux-mêmes des fouilles; des sociétés scientifiques se

créèrent dans le même but, et depuis quarante ans environ l'exploration

du sol de l'Egypte est poussée avec une activité fébrile, et presque

toujours le succès est venu couronner ces efforts.

Pendant ce temps, d'autres savants, comme de Rougé et Chabas en France,

Lepsius et Brugsch en Allemagne, Birch en Angleterre, pour ne citer que

les principaux d'entre les disparus, et leurs élèves et émules,

compulsaient les matériaux et en extrayaient méthodiquement ce qui

pouvait être utile à la science; ainsi toutes les branches de

l'égyptologie, avançant de front, faisaient d'année en année de sérieux

progrès: la langue, la religion, l'histoire, livraient peu à peu leurs

secrets. Pour ce qui est de l'histoire, en particulier, les limites de

l'inconnu reculaient insensiblement: faute de documents originaux très

anciens, Champollion, qui avait établi de façon à peu près définitive

les règnes des Pharaons à partir du Nouvel Empire thébain, n'avait guère

pu jeter au delà qu'un coup d'oeil d'ensemble. Lepsius fut l'initiateur

en ce qui concerne la XIIme dynastie, une des époques les plus

brillantes de l'histoire d'Egypte, et de Rougé s'avança le premier

délibérément dans ce qu'on est convenu d'appeler l'Ancien Empire

memphite, l'âge des constructeurs de pyramides. Une barrière qui

semblait infranchissable s'élevait au seuil de cette époque, reléguant

dans la légende les deux premières dynasties et tout ce qui pouvait les

avoir précédées; ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que subitement, à

la suite de plusieurs découvertes simultanées, la barrière s'écroula,

ouvrant aux regards un champ nouveau qui reculait presque jusqu'à

l'infini l'histoire du passé. Les études préhistoriques venaient se

confondre avec celles des égyptologues et les compléter, et les

recherches poussées dans ce sens, sur un terrain presque inépuisable,

devaient donner des résultats autrement plus précis que dans tout autre,

pays connu, en ce qui concerne ces périodes du début de la civilisation.

_Listes royales_

En plus des données des historiens anciens sur l'Egypte nous avons donc

maintenant des documents qui proviennent du pays lui-même, documents

innombrables mais de valeur très diverse, pouvant se classer en deux

séries qu'on pourrait appeler, faute de meilleurs mots, les documents

rétrospectifs et les documents contemporains.

Tandis que ces derniers ont une valeur plutôt spéciale et ne se

rapportent qu'à l'époque ou même au règne d'où ils émanent, les

premiers, peu nombreux il est vrai, mais d'autant plus précieux, sont de

vrais résumés d'histoire, datant d'époques très diverses. Ce sont

d'abord les listes monumentales, tableaux provenant de temples ou de

tombeaux, où l'on voit un roi adresser son hommage à toute la série de

ses ancêtres, représentés en général par leur nom seulement, par leur

cartouche royal, et rangés dans l'ordre chronologique; ou bien c'est un

prêtre donnant la liste des rois au culte funéraire desquels il était

commis: telles les deux listes d'Abydos dont l'une est encore en place,

l'autre au Musée Britannique, la liste de Saqqarah au Musée du Caire, et

la Chambre des Ancêtres de Karnak à la Bibliothèque Nationale de Paris.

[Illustration: _Fig. 2._ La table royale d'Abydos (d'après une

photographie).]

[Illustration: _Fig. 3._ Fragments du papyrus royal de Turin (d'après

LEPSIUS. _Auswahl_, pl. III).]

Le papyrus royal de Turin, écrit au commencement du Nouvel Empire, avait

une importance bien plus considérable encore: il donnait non seulement

la liste complète de tous les rois ayant régné sur l'Egypte, y compris

les dynasties divines, mais encore le nombre d'années de chaque règne et

souvent l'âge du roi à sa mort; en plusieurs endroits il y avait en

outre, en guise de récapitulation, la somme totale des années que dura

une dynastie. C'est une chronologie complète embrassant deux mille ans

d'histoire, et qui devait être absolument intacte et entière au moment

de sa découverte, mais dans ce temps là, il y a près de cent ans, on ne

prenait pas les mêmes soins qu'aujourd'hui des objets découverts au

cours des fouilles; l'on dit que Drovetti, grand collectionneur

d'antiquités, ayant trouvé ce papyrus dans des travaux qu'il faisait

exécuter dans les tombeaux de Thèbes, et ne pouvant naturellement en

soupçonner la valeur, le prit aussitôt sorti de terre, le mit dans un

flacon à large col qui se trouvait dans la sacoche de sa selle, et

rentra chez lui au galop. Le manuscrit ne put résister à un traitement

aussi violent, et à l'arrivée il ne restait plus dans le flacon qu'un

tas de fragments de papyrus, plus petits les uns que les autres; c'est

dans cet état qu'ils parvinrent, en même temps que le reste de la

collection Drovetti, au musée de Turin, où Champollion, qui les retrouva

au fond d'une boîte, fut le premier à en signaler l'importance. Grâce à

une néfaste négligence, ce monument de tout premier ordre avait perdu

beaucoup de sa valeur; néanmoins les fragments qui ont pu être

rassemblés et rétablis dans leur ordre primitif donnent, malgré les

immenses lacunes provenant de morceaux disparus, des renseignements si

importants que le papyrus royal de Turin peut à juste titre être

considéré comme la base de toute étude chronologique sur l'Egypte depuis

son origine jusqu'à l'époque troublée des Hyksos, entre 2.000 et 1.500

avant notre ère.

[Illustration: _Fig. 4._ Partie supérieure de la Pierre de Palerme

(d'après NAVILLE. _Recueil de Travaux_, XXV, pl. I).]

Il existait quelque part en Egypte, probablement dans le temple

d'Héliopolis, la métropole religieuse qui se trouvait à peu de distance

du Caire, un monument d'une importance plus considérable encore que le

papyrus de Turin, bien qu'il y fût question des cinq premières dynasties

seulement. C'était une grande dalle de pierre sur les deux faces de

laquelle étaient gravés, dans de petites cases rangées en longues

lignes, tous les événements, importants ou non, qui illustrèrent le

règne de chaque roi, depuis la fondation du royaume d'Egypte par Ménès;

à chaque année était réservée une case et en regard on avait noté la

cote maxima de la crue du Nil. Le jour exact de la mort de chaque roi

et celui du couronnement de son successeur étaient scrupuleusement

indiqués. Le destin n'a pas voulu que ces annales, les plus vieilles du

monde, parvinssent intactes jusqu'à nous; le fragment conservé

aujourd'hui au musée de Palerme, et connu sous le nom de _pierre de

Palerme_, constitue peut-être la dixième partie du monument complet. On

a retrouvé récemment quelques autres morceaux de plus petites dimensions

qui sont entrés dans les collections du musée du Caire, et qui

paraissent provenir de duplicatas de ce document; ce fait permet

d'espérer qu'une fois ou l'autre on découvrira d'autres fragments qui

viendront combler les lacunes encore très considérables de ce texte, le

plus important pour l'histoire des premières dynasties.

_Documents historiques divers_

Cette catégorie de sources historiques d'une importance capitale, est

donc très peu abondante; à côté d'elle on possède la multitude

innombrable et disparate des documents que j'ai appelés tout à l'heure

les documents contemporains, et qui forme l'ensemble le plus hétéroclite

qu'on puisse imaginer, depuis les scarabées de faïence jusqu'aux

colosses de granit et aux bas-reliefs couvrant des surfaces immenses,

depuis le tesson de pot ou le morceau de terre glaise desséchée jusqu'au

bijou de l'art le plus exquis, depuis le fier obélisque jusqu'au plus

humble chiffon de toile. Ce n'est parfois qu'un nom de roi ou une date

de règne, parfois une stèle commémorant une expédition victorieuse ou un

décret en faveur d'un temple ou bien la représentation figurée des

guerres lointaines, des prisonniers et du butin que le roi vient offrir

à ses dieux. Plus rarement nous avons l'histoire complète d'un règne,

ainsi le résumé de la vie de Ramsès III qui est annexé à la liste des

dons faits par lui aux temples d'Egypte, à la fin du grand papyrus

Harris, ou le récit des campagnes de Thoutmès III, que ce roi, le plus

puissant peut-être de tous les Pharaons, fit graver sur les murailles du

temple de Karnak. Enfin nous possédons certains récits littéraires qui

sont souvent de vrais contes fantastiques édifiés sur une base

historique, le conte de Khoufou et des magiciens, celui d'Apopi et de

Seqnenra, celui de la prise de Joppé, et surtout celui de Sinouhit,

récits analogues à ceux qu'Hérodote nous raconte sur la fille de Khéops

et sur les voleurs de Rhampsinite.

A côté des monuments royaux, ceux des simples particuliers, grands

seigneurs ou fonctionnaires, donnent souvent des généalogies qui

permettent de contrôler l'histoire; ils fournissent même parfois, quand

il s'agit d'un homme ayant joué un rôle important à la cour, dans

l'administration ou dans l'armée, de véritables biographies qui, comme

celles d'Ouna, de Herkhouf, d'Ahmès ou d'Anna, sont parmi les documents

les plus précieux que nous ait légués l'Egypte antique.

Enfin, dans un ordre d'idées un peu différent, une découverte heureuse,

celle des tablettes de Tell-el-Amarna, nous a mis en possession d'une

partie considérable de la correspondance diplomatique et administrative

de deux rois de la fin de la XVIIIme dynastie, Amenophis III et

Amenophis IV, avec leurs vassaux de la Syrie et de la Palestine, ainsi

qu'avec les souverains indépendants de pays plus éloignés, comme

l'Assyrie et le royaume de Mitanni. Cette correspondance écrite dans la

langue de ces pays, en caractères cunéiformes, éclaire d'une lumière

très vive tout l'état social et politique de l'Orient, treize siècles

environ avant notre ère.

Cette énumération, forcément incomplète, permet de se rendre compte du

genre de documents que nous avons à notre disposition; quelque nombreux

qu'ils soient, ces monuments ne nous donnent pas sans doute la

possibilité de reconstituer l'histoire d'Egypte comme on l'a fait pour

la Grèce et pour Rome. Ces peuples sont, il est vrai, plus rapprochés de

nous dans le temps, et en outre ils ont l'immense avantage d'avoir eu

des historiens. En Egypte rien de semblable, et il ne paraît pas que

jamais un Egyptien ait songé à faire la description des événements qui

se passaient de son temps et sous ses yeux, à les étudier et à les

apprécier par lui-même; comme dans beaucoup de pays d'Orient, l'esprit

de l'histoire n'existait pas dans l'Egypte ancienne.

En somme, à part un certain nombre de règnes qui sont un peu mieux

connus que les autres, ceux de quelques rois de la XIIme dynastie et du

commencement du Nouvel Empire thébain, il nous manque presque tous les

détails et un bon nombre de faits généraux, et nous ne pouvons dans ces

circonstances songer à reconstituer entièrement l'histoire politique,

administrative, diplomatique, militaire et commerciale du pays; nous

devons nous contenter d'une histoire générale où quelques grands

événements sont reliés par des noms, un squelette d'histoire, auquel il

manque encore bien des éléments, mais qui constitue un ensemble des plus

remarquables quand on songe qu'il s'étend sur une période de plus de

4.000 ans, entièrement inconnue il y a peu de temps encore.

_Chronologie_

Malgré les données très précises de Manéthon et des fragments du papyrus

de Turin, la chronologie égyptienne ne peut encore être établie de façon

certaine, et cela pour deux raisons principales: la première est le fait

que dans les époques de trouble il y eut souvent, non pas un seul

souverain gouvernant tout le pays, mais deux ou même plusieurs rois

règnant chacun sur une partie plus ou moins grande de l'Egypte; les

chronographes énumèrent ces dynasties les unes à la suite des autres

sans indiquer laquelle aurait dû légitimement occuper le trône des

Pharaons, sans même dire qu'il s'agit de dynasties collatérales. Une

cause d'erreurs plus grande encore c'est que les Egyptiens ont toujours

vécu au jour le jour, qu'ils n'avaient pas d'ère ni de division normale

du temps: les années se comptent à nouveau pour chaque règne à partir de

l'avènement du roi; aucun lien chronologique n'existe donc entre les

divers souverains, de sorte que non seulement la longueur des règnes,

mais même l'ordre de succession reste souvent problématique. L'année

égyptienne étant de 365 jours, se trouvait tous les quatre ans en retard

d'un jour; pour remédier à cet inconvénient, on imagina l'institution

des périodes sothiaques, périodes de 1.460 années ordinaires

correspondant à 1.461 années réelles, au bout desquelles l'ordre

régulier des saisons se trouvait rétabli. Nous ne savons du reste pas de

quelle époque date cette réforme purement scientifique qui n'a jamais

servi à l'établissement d'une ère, ni si elle est, comme beaucoup le

prétendent, fort ancienne, car les astronomes égyptiens observèrent

toujours avec beaucoup d'exactitude le lever héliaque de l'étoile

Sothis, ou Sirius; pour nous cette réforme prête à des calculs fort

compliqués sur la correspondance entre l'année vague et l'année réelle,

calculs qui paraissent le plus souvent arbitraires. Il semble plus

normal d'admettre, comme certains auteurs modernes, que les Egyptiens,

voyant leurs mois et leurs saisons se déplacer peu à peu, les

rétablissaient de temps à autre, artificiellement et sans règle fixe.

Cette question très complexe est, comme on le voit, loin d'être

élucidée: les périodes sothiaques, au lieu de simplifier les calculs

chronologiques, n'ont d'autre résultat pour nous que d'y introduire une

nouvelle inconnue et peut-être une nouvelle chance d'erreur.

Ces raisons expliquent de façon suffisante les différences parfois

considérables qui existent au point de vue des dates entre les divers

historiens; les uns allongent démesurément la durée de l'histoire en

ajoutant bout à bout toutes les dynasties connues, tandis que d'autres,

procédant en sens inverse, la rétrécissent de façon très exagérée. Les

premiers placent l'avènement de Ménès, le premier roi d'Egypte, en l'an

5.510 avant J.-C, les autres, qui sont les plus en faveur aujourd'hui,

en 3.315: il y a donc un écart de plus de deux mille ans entre ces deux

appréciations extrêmes, et c'est très vraisemblablement dans cet

intervalle que devrait se placer la vraie date de la fondation de la

monarchie égyptienne. Sans avoir la prétention de vouloir trancher la

question, je pense qu'en la fixant de façon approximative aux environs

de l'an 4.000, on ne doit pas s'éloigner beaucoup de la vérité. Du reste

pour tout ce qui est des périodes les plus reculées, il est prudent de

s'abstenir de donner des chiffres précis, et préférable d'indiquer, et

encore sous toutes réserves, les siècles et non les années. Ce n'est

guère que pour le début du Nouvel Empire thébain que les égyptologues

tombent à peu près d'accord pour le placer au commencement du XVIme

siècle avant notre ère; la certitude absolue n'existe qu'à partir des

rois saïtes, au VIIme siècle.

_La civilisation égyptienne_

L'Egypte a pour nous une importance bien plus considérable qu'on ne le

suppose d'habitude, car c'est là qu'en somme nous devons chercher le

berceau de notre civilisation: c'est en effet de la vallée du Nil

qu'est sorti le germe qui, dans des contrées moins favorisées de la

nature et sous un climat plus rude, devait se développer de façon

inattendue, se transformer entièrement et prendre un essor incomparable,

tandis que dans son pays d'origine il se modifiait à peine, son

développement restant toujours normal et progressif, mais très lent; de

là vient cette légende, bien difficile à déraciner aujourd'hui, d'une

Egypte immuable comme les pyramides, n'ayant subi aucune variation

pendant toute la durée du règne des Pharaons, légende qui repose sur une

apparence seulement. Les besoins de l'homme, dans un pays aussi

privilégié que l'Egypte, se réduisent à peu de chose; l'habitant des

pays chauds est moins actif que celui des contrées où le climat est plus

rigoureux, et une fois qu'il a trouvé, sans grandes difficultés, le

nécessaire et même un peu de superflu, il est naturel qu'il se laisse

aller à son indolence native et qu'il ne tende pas son énergie à

chercher des perfectionnements de bien-être dont le besoin absolu ne se

fait pas sentir. Il y a progrès néanmoins, et progrès très appréciable,

dans des pays comme l'Egypte surtout, où nous pouvons maintenant

comparer entre eux une si grande quantité de monuments d'époques très

diverses. Nous constatons que chez ce peuple la civilisation, une fois

sa voie tracée, la suit sans jamais s'en écarter; les bouleversements

politiques n'arrivent même pas à la faire sortir du chemin montant en

pente douce sur lequel elle s'est engagée. Ces grandes crises

historiques nous permettent cependant de marquer dans l'histoire de la

civilisation un certain nombre d'étapes et de discerner mieux, en les

groupant par époques, les progrès réalisés au cours des siècles; nous

sommes en effet assez documentés maintenant pour pouvoir apprécier de

façon certaine et suivre pas à pas ces progrès qui ne sont pas

apparents à première vue, mais qui sont beaucoup plus sensibles qu'on ne

pouvait se l'imaginer il y a trente ans encore.

Après avoir passé en revue les sources de l'histoire d'Egypte, il reste

à donner un aperçu sommaire des documents que nous possédons sur les

moeurs des Egyptiens, leur vie publique et privée, leurs institutions,

leur industrie, leur commerce, en un mot leur civilisation. Les

écrivains classiques nous ont fourni, ici comme pour l'histoire, un bon

nombre de renseignements, Hérodote le premier, puis Diodore, Strabon et

tous les autres, et ce qu'ils nous disent peut servir, soit à diriger

nos recherches, soit à confirmer les données des monuments originaux. De

même les études faites par les membres de la Commission d'Egypte et les

observations des divers voyageurs du XVIIIme et du commencement du XIXme

siècle sur les moeurs et coutumes des Egyptiens avant l'expansion de la

civilisation européenne dans la vallée du Nil, nous fournissent de

précieux points de comparaison et même souvent l'explication de bien des

détails relatifs aux habitudes anciennes, sur lesquelles les monuments

sont trop peu explicites.

Au point de vue de la civilisation égyptienne, le nombre de documents

originaux est considérable. En première ligne doivent être rangés les

tableaux que les particuliers, grands seigneurs et fonctionnaires,

faisaient sculpter ou peindre sur les murailles des chambres de leurs

tombeaux, où étaient représentées en détail les scènes de la vie de tous

les jours: ainsi le double du mort, son _moi_ immatériel, qui continuait

à vivre comme un esprit impalpable au fond du tombeau, auprès de la

momie, pouvait encore jouir en une certaine mesure de la vie de ce monde

en contemplant ces scènes familières: les figurations de la vie

suffisaient au délassement d'une ombre, de même que la représentation

des aliments pouvait assurer éternellement sa subsistance. Des trois

grandes époques de l'histoire, l'Ancien Empire memphite, le Moyen et le

Nouvel Empire thébain, un grand nombre de ces tombeaux sont parvenus

jusqu'à nous, plus ou moins intacts, les mastabas d'abord avec leurs

bas-reliefs, puis les hypogées avec leurs peintures. On y voit, en

premier lieu une population rurale, occupée à l'élevage des bestiaux

aussi bien qu'aux travaux des champs, labourage, semailles, récolte des

céréales, vendanges et jardinage; puis de nombreux tableaux de chasse et

de pêche, et, à côté de cela, des représentations de gens de métier,

potiers, métallurgistes, orfèvres, chaudronniers, menuisiers,

charpentiers, maçons sculpteurs, peintres, corroyeurs, cordonniers; un

peu plus loin les délassements, musique, danse et jeux, et à certaines

époques, des jeux gymniques, des exercices militaires, des scènes de

recrutement. Nous possédons de très nombreux exemples de chacune de ces

représentations qui souvent sont exécutées avec une délicatesse et un

art remarquables et dont les variantes nous permettent de comprendre les

scènes dans leurs moindres détails et de reconstituer l'action avec une

certitude presque absolue.

Les fouilles ont mis à jour une grande quantité d'objets de toute espèce

qui, pour les périodes très anciennes, suppléent à l'absence des

représentations figurées et, pour les autres époques, les complètent. Ce

sont des armes de toute sorte, depuis les lames de silex taillé jusqu'au

poignard enrichi d'orfèvrerie, des outils d'agriculteurs, d'ouvriers, de

gens de métier, puis des bijoux, des vêtements, des meubles, des vases,

des instruments de musique, des ustensiles de ménage, bref tout ce qui

était nécessaire à la vie, le tout conservé de la façon la plus

merveilleuse dans un sol parfaitement à l'abri de l'humidité. Les outils

préhistoriques se trouvent le plus souvent à la surface même du sol, à

la lisière du désert, tandis que les autres objets, qui appartiennent

aux époques historiques, proviennent soit des ruines des villes

antiques, soit le plus souvent du fond des tombeaux, où ils avaient été

déposés auprès du mort, toujours dans le but de placer autour de

celui-ci ce qui pouvait lui être nécessaire pour sa vie d'outre-tombe. A

certaines époques, on se contentait de peindre sur les parois de son

sarcophage les divers objets qui devaient faire partie du mobilier

funéraire, la représentation figurée pouvant remplacer l'objet lui-même.

Les Egyptiens ont énormément écrit et toujours, grâce au climat de leur

pays, beaucoup de leurs manuscrits nous sont parvenus, écrits sur des

rouleaux de papyrus dans cette écriture cursive que nous avons

l'habitude d'appeler _hiératique_; ce sont des lettres, des comptes, des

contrats, des actes judiciaires, des traités de médecine ou de

géographie, et surtout des compositions littéraires qui sont pleines de

détails de toute sorte sur la vie ordinaire. Ainsi pour ne citer qu'un

exemple, cette satire des métiers, où un scribe, afin de mieux faire

valoir l'excellence de sa profession, dénigre successivement toutes les

autres carrières et fait ressortir avec une ironie souvent mordante la

condition pitoyable des gens qui pratiquent les divers métiers.

Toutes ces données d'ordre si divers nous permettent de nous rendre un

compte assez exact de ce qu'était la civilisation égyptienne: elles

s'enchaînent naturellement avec les données historiques, et ainsi nous

pouvons dès maintenant tracer pour chacune des grandes époques un

tableau d'ensemble qui doit correspondre de bien près à la réalité, et

reconstituer le développement chronologique de la civilisation

égyptienne.

[Illustration: _Fig. 5._ Panneau de la Salle des Ancêtres de Karnak

(d'après LEPSIUS, _Auswahl_, pl. I).]

[Illustration: _Fig. 6._ Rà dans la barque solaire (d'après BUDGE, _Pap.

of Ani_, pl. XXII).]

CHAPITRE II

L'ÉGYPTE LÉGENDAIRE

Avant d'aborder l'étude de ce qui nous est parvenu de l'Egypte

archaïque, ou préhistorique, nous devons rechercher si, aux époques

pharaoniques, les habitants du pays avaient conservé un souvenir de ces

temps lointains, du début même de leur race, une légende parlant de ces

périodes fabuleuses. Les textes ordinaires ne racontent rien de

semblable et il est même bien rare qu'on y trouve mentionné le terme de

_Shesou-Hor_, «les suivants d'Horus», qui désigne les rois mythiques

prédécesseurs des dynasties historiques. Par contre les listes royales

les plus développées, comme celles de Manéthon et du papyrus de Turin,

nous ont conservé des données plus précises sur ces souverains

antéhistoriques: la nomenclature des premiers d'entre eux, puis un bref

aperçu des dynasties qui suivirent, avec le total des années de règne de

chacune d'entre elles: ce sont d'abord des dieux, puis des demi-dieux,

et enfin des hommes.

A l'origine de l'histoire on a donc, ici comme partout, la légende, mais

une légende dont le développement est loin d'avoir été aussi brillant

que dans tant d'autres pays, une légende qui est restée la propriété des

prêtres et des savants, non celle du peuple égyptien lui-même. N'ayant

rien de poétique, cette tradition a pu se conserver plus pure et plus

précise, mais on peut se demander si nous devons nous en féliciter, car

entre les mains des prêtres, elle allait fatalement tomber dans le

domaine théologique et symbolique, et le mythe religieux devait finir

par absorber presque complètement le mythe historique, au point qu'il

est le plus souvent difficile de délimiter les deux domaines. C'est dans

un fatras de récits très plats et ennuyeux, souvent d'un mysticisme

fantastique, que nous arrivons à grand'peine à distinguer les traits

généraux de l'histoire primitive de l'Egypte.

A. LES DYNASTIES DIVINES

_Les dieux cosmiques_

Les premiers rois furent, au dire de la légende, les grands dieux

d'Egypte, suivant le cycle qui avait été établi dans le sanctuaire

d'Héliopolis, une des plus anciennes métropoles religieuses du pays. Ce

cycle se composait d'une ennéade, c'est-à-dire d'un groupe de neuf dieux

et déesses, et fut adopté dès l'Ancien Empire par tous les autres

centres religieux de la vallée du Nil, qui se contentèrent de mettre à

sa tête leur dieu local. La liste que nous donne Manéthon, et qui doit

être d'origine memphite, place donc au premier rang des rois-dieux

Héphaistos, Ptah, le grand dieu de Memphis, le démiurge, celui qui forma

l'homme du limon de la terre, qui le modela à la main, de même qu'à

l'autre bout de l'Egypte, c'était Khnoum d'Eléphantine qui l'avait

façonné sur le tour du potier. Cette mention du dieu créateur comme

premier roi d'Egypte est une indication très précise du fait que les

habitants de la vallée du Nil se considéraient comme autochtones et

croyaient que le premier homme avait été créé dans le pays même. Au

papyrus de Turin, le premier nom royal a disparu.

Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre · 第 1 / 19 段