--Que faut-il penser de la résignation?
L’AMI.--Expliquons-nous! Si, par ce mot, tu devais entendre la
disposition passive, décidée à tout supporter, je te mettrais en garde
contre ce vice. Être d’avance décidé à se laisser faire, à accepter tout
ce qui plaira aux événements ou ce que décréteront sur nous les volontés
des hommes, n’est pas digne de nous. Es-tu un instrument aux mains d’un
autre, une pâte à pétrir selon son caprice? Non, tu es quelqu’un, et tu
dois compter. Même en passant sur toi, les forces supérieures sentiront
que tu es là. Il ne leur est pas accordé de t’annihiler. Sois donc ce
que tu es, une énergie consciente se sentant tenue d’agir pour le bien!
Garde avec soin le tourment du mieux qui habite en toi! Ose affirmer ce
que tu aimes, ce que tu sais juste! Ne crains pas de dire ta conviction
et, s’il le faut, de la crier! Sache qu’il est des heures où se résigner
au silence est une lâcheté! Lève-toi, insurge-toi, et si la force de
compression grandit, que ta résistance grandisse avec elle jusqu’à
l’explosion!
On a fait tort à la résignation, en abritant sous ce nom la paresse
d’esprit, l’indifférence, l’amour de la paix à tout prix, la perpétuelle
capitulation devant les obstacles et la menace. L’humeur passive qui
jamais ne résiste a été appelée: bon esprit. Mensonge que tout cela,
pour excuser les âmes sans vigueur et rendre faciles toutes les
tyrannies! Arrière cette résignation qui souvent, ô ironie! est tout
simplement la résignation à la douleur des autres! Ce qu’il faut crier
sur les toits, c’est l’insurrection de l’esprit contre toutes les forces
contraires. Jamais ne nous contentons du _statu quo_, sous prétexte
qu’il est le calme, l’ordre, la convention respectée, car il est, hélas!
un oreiller de mollesse pour les satisfaits et une couronne d’épines
pour les opprimés! La résignation au _statu quo_, c’est l’injustice
perpétuée, le droit tombé en prescription, l’iniquité sociale érigée en
ordre social, les vieilles erreurs consacrées en formules et imposées
comme vérités.
Qui donc nous a dit que le christianisme enseignait cette
résignation-là? Il serait bien loin de ressembler à son fondateur. Jésus
était un lutteur toujours prêt, un arc toujours tendu, indomptable,
animé d’une immense espérance de vaincre, un jour, le mal et de
transformer la terre en un royaume de Dieu. Il a comparé son esprit au
levain, c’est-à-dire à la chose du monde la plus active et la plus
énergique, n’ayant de repos que lorsqu’il a fait lever la pâte. Et cet
esprit n’a jamais accepté de compromis avec rien ni personne.
Intangible, incorruptible, il n’a pas abaissé son idéal sublime au
niveau des égoïsmes et des prétentions d’un monde résigné à sa propre
médiocrité. Aucun effort ne lui a semblé trop dur, aucune bataille trop
rude, aucune souffrance ne l’a fait reculer.
Depuis qu’il est entré dans l’histoire, il a été de toutes les levées de
boucliers pour la lumière, la liberté, la fraternité. Le bien a toujours
été accompli par ceux qui ne pouvaient prendre leur parti d’un état de
choses offensant leur conscience. Et de ceux-là, il faut en être.
Mais eux seuls aussi connaissent la résignation véritable. Et voici en
quoi elle consiste: Elle consiste à accepter les conditions de
l’existence, quitte à en tirer le meilleur parti possible. Les révoltés
n’acceptent pas la vie, ils la maudissent, la méprisent et passent leur
temps en récriminations. Ils perdent la vie aussi bien que les trop
résignés.
La vraie résignation prend la vie telle qu’elle est, comme inévitable
point de départ. Mais elle commence aussitôt à la transformer. Je
compare l’existence, avec ses douleurs et ses difficultés, à un champ à
défricher. L’être passif se couche dessus, le révolté s’y promène en
maugréant. Nous autres, nous l’acceptons: en attendre un autre serait
une illusion vaine; mais nous y mettons immédiatement la pioche et la
charrue.
L’HOMME.--N’y a-t-il pas cependant des choses auxquelles on ne peut rien
changer? La mort de ceux qu’on aime, par exemple.
L’AMI.--Non, ces faits n’existent pas. Même la mort est transformable.
Toute calamité, toute douleur, tout deuil est un champ inculte. Ce que
vous appelez la fatalité, dans votre esprit enténébré, est un terrain où
il s’agit de porter le pic. Notre espérance de vaincre est illimitée.
Toute chose dépend de la forme qu’elle prend dans l’esprit. Même la mort
peut s’y transformer en vie, et la fatalité peut devenir un élément de
libération. Il nous faut labourer.
Vois ce rocher nu, aride. Rien n’y germe. Demain, grâce aux spores
qu’apporte le vent, un lichen presque imperceptible y naîtra. De sa
poussière se nourrira une mousse. Elle vivra d’air et de l’eau du ciel,
mais le rocher lui cédera des parcelles. Après la mousse, une graminée
germera, et les végétations mourront les unes sur les autres, laissant
après elles de quoi en faire vivre d’autres. Un jour, sur cette pierre,
une forêt surgira. De leur effort, les plantes auront créé la terre.
Voilà ce que l’homme fait de la fatalité. Pas de caillou qui ne finisse
par le nourrir!
Résignons-nous donc au champ austère, à la pluie, au vent, mais
labourons, labourons toujours, labourons tout, et le désert lui-même
fleurira!