VOLONTÉ DE DIEU

L’HOMME.--Heureux celui qui peut dire avec simplicité: «Que ta volonté

soit faite!»

L’AMI.--Oui, car il se repose dans l’éternel, et l’agitation éphémère ne

trouble plus sa paix. Il a jeté l’ancre sur le roc. Prenons garde,

cependant, de ne point nous abuser! Pour quelques-uns, la volonté de

Dieu c’est le «fait accompli». Il suffit qu’une chose soit arrivée, pour

qu’ils y voient le doigt de Dieu. Il l’a voulue, permise du moins,

autrement elle ne serait pas. Ceci est très grave. Il y a là de quoi

nous plonger dans le marasme, l’immoralité, le doute horrible. Mais il

faut reconnaître que le raisonnement est simple et paraît irréfutable.

Un pays se gouverne lui-même par le concours de ses enfants, et jouit de

toutes les libertés. Soutenu par une conspiration, un tyran entreprend

de renverser les institutions que ce pays s’est données. Si les citoyens

font bonne garde, sa tentative échoue. Mais si le contraire arrive, si

elle réussit, ce nouveau gouvernement sera-t-il légitime par cela même

qu’il a pratiqué l’usurpation avec succès? Pourra-t-on, en vérité, lui

appliquer la parole singulièrement facile à exploiter: _Toute autorité

vient de Dieu_? La veille, tous les honnêtes gens avaient pour devoir de

le combattre. Le lendemain ils doivent acclamer leur vainqueur. Quelle

est la conscience droite qui ne se soulève en face d’une semblable

prétention? Je crois qu’il faut suivre sa conscience et faire

opposition.

Tu t’es bâti une maison, à force d’économies, et tu l’habites en paix

avec tes enfants. Le feu du ciel y tombe et la consume, que feras-tu?

Il est des contrées où de telles demeures ne sont jamais rebâties. Non

pas que leur emplacement ait été reconnu dangereux à la suite d’une

première catastrophe. Mais le feu du ciel semble une manifestation

directe de la volonté divine. Relever ce qu’il a détruit est un acte de

révolte contre Dieu.

Lorsque Franklin trouva le paratonnerre, on vit son invention de mauvais

œil dans certains milieux dits pieux. Cet homme ne tentait-il pas

d’enlever à Dieu une de ses principales armes de châtiment? A suivre ce

raisonnement, dont la forme est loin d’être absurde ou impie, on en

arriverait à considérer comme sacrilège l’arrosage des jardins ou

l’irrigation des prairies en temps de sécheresse. S’il plaît à Dieu de

refuser la pluie à la terre, de quel droit y supplées-tu par ton

industrie?

Dans le même ordre d’idées, assainir un marais, percer un tunnel,

détourner le lit d’un fleuve, sont des infractions à l’ordre établi par

Dieu.

Quelques-uns n’usent d’aucun remède dans leurs maladies, et réprouvent

l’art du médecin. D’autres soignent les malades, mais il suffit que

ceux-ci meurent pour que leur fin apparaisse comme un accomplissement de

la volonté de Dieu. Si tel est le cas, pourquoi soignez-vous les

malades? N’est-ce pas une façon d’entraver la volonté divine? Si elle

veut leur guérison, ils se rétabliront même sans soins; si elle veut

leur mort, tous vos soins seront inutiles. Que pourrait-on bien objecter

contre ce raisonnement? Absolument rien. Pourquoi donc n’a-t-il jamais

prévalu, même auprès des hommes les plus résignés à la volonté de Dieu?

C’est parce que, juste en apparence, il est impie au fond. On ne saurait

ériger le fatalisme en règle de l’homme. Si de telles théories sont

vraies, pourquoi donc as-tu une intelligence, un vouloir?

La volonté de Dieu est que le bien soit. A notre égard, elle est le

salut. Voilà qui est vrai, d’une vérité absolue. Mais c’est une

entreprise pleine de péril, de vouloir interpréter en détail cette

volonté et de se servir de son propre doigt pour indiquer celui de Dieu.

De graves méprises, de cruelles injustices résultent infailliblement de

cette prétention. Elle est odieuse surtout, quand elle s’exerce sur la

destinée des autres. Dire que Dieu a frappé un tel, châtié telle nation;

traduire les intentions divines cachées dans les événements historiques,

comme les reporters traduisent la volonté des souverains et des hommes

d’État, à travers ce qui apparaît de leurs combinaisons, quelle œuvre

d’orgueil et de folie, de la part de la créature! Que le prophète a bien

dit, qui a mis dans la bouche de Dieu cette déclaration si vraiment

empreinte d’humilité humaine: «Mes pensées ne sont pas vos pensées!»

L’HOMME.--Mais, à ce compte, nous sommes absolument incapables de savoir

quelle est la volonté de Dieu?

L’AMI.--Non pas, mais il n’a chargé personne de nous expliquer son plan

par le détail. La clef du monde et des destinées est trop colossale pour

que les mains d’une créature la soulèvent. N’est-il pas suffisant de

savoir que Dieu veut faire concourir toutes choses à notre bien, même le

mal que nous font nos ennemis, contrairement à sa volonté. Il n’est

donné à personne de sortir de l’Univers, d’organiser une création dans

la création. Le poète a dit: «Et l’oiseau le plus libre a pour cage un

climat.»

L’homme le plus méchant, le plus absolument insurgé contre l’humanité et

contre Dieu, vit et meurt au sein des lois éternelles. Il en arrive à

contribuer à l’équilibre qu’il essaie de détruire, comme le menteur, par

ses artifices, accumule les matières inflammables pour le jour de la

lumière. Personne ne se permettra de dire, cependant, que le menteur

ment au service de Dieu et par son ordre. Non, il ment à son compte,

mais il tombe malgré lui dans l’addition d’où résultent sa faillite et

la victoire de la vérité.

--Et comment me résumeras-tu ma ligne de conduite?

L’AMI.--Voici: Tu es un mousse à bord d’un bâtiment colossal dont les

dimensions mêmes t’échappent. Mais tu as ta bonne consigne à exécuter à

ton poste. Agis, en toute circonstance, selon tes meilleures lumières

loyalement consultées! Tu seras sûrement alors dans la ligne indiquée

par celui qui tient le gouvernail. Le vaisseau est solide, le capitaine

bon. Tu peux avoir confiance. Rien de définitivement mauvais ne peut

t’arriver, ni à toi ni aux tiens. Toutes les plus rudes péripéties ne

sont que des incidents de route. La _volonté_ qui nous guide et contre

laquelle rien ne prévaudra est «qu’_aucun de nous ne périsse_». Les

cheveux mêmes sur notre tête sont comptés. Travaille, lutte, peine, et

puis repose-toi sur l’Éternel! Et si parfois tu es obligé de dire en

pleurant: «Que ta volonté soit faite!» parce que tu auras les mains en

sang et le cœur déchiré, tu ne le diras pas comme un écrasé résigné à

l’écrasement, mais comme le vaincu d’aujourd’hui certain de la victoire

future.

L'ami · 第 85 / 158 题