--Je veux bien combattre, mais pourquoi ces entraves? Je veux bien
gravir le sentier ardu, mais que ce fardeau me soit ôté!
L’AMI.--Tu ne serais pas un homme, si tu n’éprouvais ce désir. Mais
resterais-tu semblable aux autres, si ce désir s’accomplissait? Les
servitudes, grandes ou petites, ont dans l’existence un caractère
accidentel. Mais l’accident, par sa régularité, se rapproche de
l’essentiel. Qui donc est exempt de servitudes? Lorsque les grandes
difficultés s’éloignent, les petites misères apparaissent. Nous passons
le temps à changer de servitudes. Demande son secret à chacune d’elles!
Ne les retiens pas inutilement, mais profite de leur passage! Si elles
deviennent chroniques, apprivoise-les; qu’elles se rendent utiles dans
la maison! Selon leurs aptitudes, fais-leur cultiver ton âme ou cirer
tes souliers!
Il faut des servitudes! afin de s’initier à la vie, et surtout pour
comprendre les embarras des autres. Tout joug est une révélation à celui
qui le porte en conscience. Chaque misère, de quelque nom distingué ou
vulgaire qu’elle se nomme, est une messagère capable de nous expliquer
ceux de nos frères qui en sont atteints. Elle nous offre la clef d’un
mystère. Profite de la clef; ouvre la porte fermée! Ce que tu apprendras
sera le prix de ce que tu auras souffert. Ne te plains pas d’être
astreint à des soins vulgaires, indignes d’un homme d’esprit; ne te
plains pas des irritants détails, des heures perdues à entendre bavarder
des fâcheux! A supposer qu’on te force tous les matins à balayer une
rue, balaye de bon cœur et fraternise avec ceux qui balayent comme toi!
Ce sera là ta prière du matin, ton élévation en fraternité.--Arrive
l’occasion ensuite de parler à tes semblables ou de prendre la plume, ta
pensée aura ce goût authentique conféré par l’expérience directe, et que
rien ne remplace. C’est au _balai_ que tu le devras.