--Mon temps est brisé en parcelles menues. Trop de soins et de soucis en
réclament leur part. Grand est le nombre des imposteurs qui me gâtent
des instants précieux. O, jours sans déchirure, jours d’une pièce où le
travailleur peut tailler à l’aise, donner libre carrière à la pensée qui
l’obsède! jours de création, de paix, oublieux des heures rapides: et
grandissant presque jusqu’à la taille de l’éternité, je vous aime et
vous regrette. Quand donc pourrai-je vous revoir?
Je suis comme le coursier prêt à fournir sa course et qui part plein
d’entrain. A peine a-t-il fait dix pas, une main brutale l’arrête,
coupant et saccadant son effort. Il suivait son élan: il doit le
réprimer. Et sitôt qu’il est parvenu à se retenir, un coup de fouet lui
enjoint de démarrer. Que peut bien devenir son ardeur soumise à un
semblable régime?
L’AMI.--Il est démoralisant en effet. Mais dans cet esclavage même, il
reste une part à la liberté intérieure. Si, malgré tes efforts, tu ne
peux trouver que des miettes de temps à consacrer au labeur aimé,
ramasse pieusement ces miettes. Le temps est si précieux; les moindres
morceaux en sont bons. Et, pour qui sait les utiliser, les heures
acquièrent une capacité singulière. Il en est où peuvent se condenser
des années et des siècles. N’as-tu pas quelquefois, en cherchant la
lumière sur ces hauteurs, rencontré la brume? Les lointains se
cachaient; c’est à peine si tu voyais ton chemin, condamné à tâter
chaque caillou du pied et du bâton pour ne pas choir en marchant. Puis
de temps à autre le rideau se déchirait, se refermant aussitôt. Mais de
cette vision rapide quelle impression profonde te demeurait?
Rappelle-toi le jour où les souliers pesants de terre détrempée, le dos
chargé d’averses successives, les yeux, depuis des heures noyés de
froides brumes, nous avons, entre deux loques de nuages gris, vu briller
un coin de ciel bleu! Rappelle-toi, dans un regard de soleil, sur l’Alpe
immense, des millions de pensées sauvages et de renoncules d’or! Cette
minute ne payait-elle pas toute la peine de la journée? N’eût-elle pas
perdu d’être plus longue? Crois-moi, la vie, envisagée sous un certain
point de vue, c’est l’art de saisir l’occasion furtive, de tailler un
vêtement dans une chute.
Le sculpteur trouve un fragment de marbre et en tire un chef-d’œuvre.
Sur un débris de papier retiré du panier, le poète, en une heure sans
emploi, trace un chant immortel.
Ramasse et agence les pierres qui gisent pêle-mêle dans cette gorge de
montagne! Tu en feras une cathédrale.
La terre n’est-elle pas faite d’un fragment du soleil, et l’homme d’une
parcelle de l’infini?
Courage donc! dans les quelques moments perdus qui te restent, mets ton
âme! Tu n’auras rien à regretter.
Pourvu que dans cette pauvre goutte de temps descendant au gouffre, un
éclair de beauté, un sourire de bonté se reflète en passant!