DÉTRESSE

L’AMI.--Paix sur toi! D’où te vient ce visage défait, pourquoi ces mains

lasses?

--J’ai le cœur déchiré par la grande douleur de vivre. Mon être n’est

qu’une blessure. Toute existence m’apparaît rongée par le néant. Les

vivants me font l’effet d’ombres; leurs pensées, de rêves; leurs

entreprises, de chimères. Notre peine est infinie. Pour peser nos

charges, il n’est pas de balance; nos souillures dépassent l’imagination

même, et nos forces, que sont-elles? Le choc d’un roseau contre les

monts granitiques. Peut-il y avoir encore de la joie dans une semblable

vie? De la confiance en l’avenir pour qui n’est sûr de rien? L’homme

a-t-il un lendemain?

Nous sommes pareils aux fourmis dont le passant, distrait ou brutal,

disperse la demeure d’un coup de pied. Les pauvrettes courent, peinent,

ramassent les débris, sauvent les blessés, restaurent les galeries

dévastées. A peine ont-elles fini, qu’un autre coup de pied anéantit le

fruit de tant d’efforts. Je ne me sens plus la force de recommencer.

Assis sur les ruines, je pleure et j’envie la paix profonde des morts.

L’AMI.--Laisse-moi pleurer avec toi; je les comprends, mon fils, tes

larmes. Elles roulent brûlantes sur ma joue depuis des siècles. Pauvre

humanité, battue par tous les vents, que de fois tes souffrances

accumulées m’ont fendu l’âme! Vos lassitudes me sont sacrées. Je

voudrais mettre mes mains sous vos pieds sanglants, vous porter sur mes

bras, comme une mère, vous chanter des berceuses qui font oublier la

peine.

Pour toutes vos meurtrissures, je vous aime. Mais je vous admire encore

davantage à cause de votre long courage.

Accablés, brisés, sur le chemin aride et sous un ciel de feu, que vous

marchiez encore malgré tout, je ne sais rien de plus beau. Si des

créatures idéales, pures, heureuses, vivent rayonnantes de perfection,

cela est conforme à l’ordre. Mais que vous et vos enfants, tordus par le

mal, endoloris, rongés de fièvres, empoisonnés de pestilences physiques

et morales, vous vous traîniez encore vers le but; que dans la poussière

où vous terrasse la mort, vous plantiez la bannière de l’Espérance; que

dans l’ombre opaque vous gardiez la Foi, cela est sublime, divin. Ni la

splendeur des soleils, ni l’hymne des créations, ne me retiennent plus.

J’ai détourné mes yeux des visions olympiennes; ils n’ont plus de

regards que pour vos calvaires. Viens, pèlerin fatigué, usé de veilles

et de luttes! Pose ta tête sur mon cœur; laisse-moi garder ton sommeil

comme on garde un trésor! Qu’il soit doux, profond, réparateur! Et que,

de mes mains caressant ton front brûlant, de tout mon être penché sur le

tien, descende en toi le sentiment d’une immense Pitié inclinée sur les

hommes!

* * * * *

... Il dort. Combien de questions le sommeil résout! Heureux ceux qui

peuvent encore dormir! Endormi, le prisonnier est libre, le malade

guéri, l’exilé revenu au foyer. Il y a des accablements devant lesquels

tout essai de réconfort est vain et toute parole impie. Leur ouvrir les

bras, c’est ce que l’heure demande: «Venez à moi, vous tous qui êtes

fatigués et chargés!»

Lassitudes mortelles, prostrations, mornes solitudes où plus rien ne

luit, vous me rappelez la fin douloureuse de tant de martyrs des justes

causes.

L’effort démesuré a tout épuisé: la bonne volonté, le courage, la

patience et même la faculté de souffrir. C’est la défaite, le naufrage.

A l’horizon de l’âme, les astres se sont couchés; la nuit est descendue

dont on n’attend plus d’aurore. Les vaincus ont bu le calice jusqu’à la

lie; ils se sont étendus dans la poussière, l’œil vide, avec cette

impression dernière et horrible que tout était fini: «Mon Dieu, pourquoi

m’as-tu abandonné?»

Leurs bras se sont tendus vers le secours; il n’est pas venu. Ils ont

compté sur Quelqu’un, caché sous le voile de ce monde visible, et ce

Quelqu’un ne s’est pas montré. Pareil à l’homme oublieux de sa parole,

il a manqué à l’heure décisive...

Et pourtant! Dieu des vaincus, s’ils ont cru en Toi, quelle

démonstration de ton attrait puissant! Comme la boussole vers le nord,

leur conscience gravitait vers ta lumière. Ils ont cru en Toi plus qu’à

la vie, plus qu’à la mort, plus qu’aux réalités que touchent les mains,

que les yeux contemplent. Leur poussière encore te proclame.

Dieu des vaincus! si la trace de tes pas s’est imprimée au front des

étoiles, si la nature en fleurs en a gardé comme un parfum, si

l’immensité n’est qu’un reflet de ta grandeur, il est un lieu où tu dois

être plus qu’ailleurs: c’est celui où tombèrent tes enfants accablés par

des luttes et des épreuves surhumaines. Ailleurs tu envoies tes

messagers, ici tu es toi-même. Ici ta présence brûle comme en un foyer.

Ces vaincus sont les pierres d’attente d’un monde plus beau. En eux

réside ce qui demeurera, quand tout le reste aura disparu comme une

vapeur. Aussi quand ils sont descendus au gouffre, ceux qui restent en

entendent monter une voix qui dit: «_Je suis là._»

Leur mort enfante de la vie; leur tombe dégage de la lumière, leurs os

fleurissent, pareils à la verge d’Aaron, et partout où ils furent

terrassés, germent comme des semailles sur les sillons, l’espérance

invincible, le courage que rien n’abat.

L'ami · 第 45 / 158 题