LE PÉCHÉ

Le péché est un grand révélateur. «_Leurs yeux furent ouverts, ils

virent qu’ils étaient nus._» Cela marque surtout une découverte

misérable. Mais une vérité humaine d’ordre général est contenue dans

cette constatation symbolique, comme dans ce vers d’un poète:

«_Et nul ne se connaît, avant d’avoir souffert._»

La douleur d’avoir mal fait, ouvre un jour imprévu sur ce que nous

sommes. Dans cette douleur nous est enseignée notre noblesse originelle,

se trouve affirmée cette part d’initiative dans nos affaires qui est

proprement notre liberté. Enfants de la seule poussière, résultats des

seules forces mécaniques, nous ne connaîtrions pas la douleur d’avoir

mal fait, parce qu’il n’y aurait pas pour nous de mal. Ne dites pas:

c’est de l’atavisme. Car si ma douleur provient de mes ancêtres, des

coutumes, de l’éducation, d’où donc la tenaient-ils? Même implantée,

d’ailleurs, si la plante du repentir grandit au champ de nos âmes, c’est

qu’elle y trouve de la nourriture. Et parfois, épouvanté par la grandeur

du mal, j’ai repris courage, en pensant qu’après tout, il n’y avait pas

de plus forte preuve d’une vie supérieure que lui. Comment dirions-nous:

«il fait nuit», si nous n’avions pas connu le jour? Comment le mal

existerait-il pour nous, si nous n’étions apparentés avec le bien? Et

ainsi cet abîme nous prouve qu’il en est un autre. Dans le sentiment

même de la faute, poignant, tragique, est un _sursum corda_.

* * * * *

Celui qui n’a jamais tremblé devant le mal qu’il a fait, ni pleuré sur

ses fautes passées, ignore toute une face du monde et de l’âme. Il est

moins homme qu’un autre. Je ne puis me figurer ce que serait l’humanité

sans péché. Elle perdrait du même coup, avec sa misère, ce grand charme

de lutte, sa beauté principale. Je voudrais pouvoir mesurer toute la

profondeur de vérité contenue dans cette exclamation de saint Augustin:

_Felix culpa!_»

L'ami · 第 47 / 158 题