Et puisque nous parlons d'injections huileuses, le moment est venu de

dire un mot de nos travaux antérieurs sur l'action dynamogénique de

l'huile créosotée, en injections sous-cutanées _à dose maxima tolérée_.

Nous les avons surtout employées et les employons encore chez les

tuberculeux; mais nous étions guidé par une fausse conception théorique;

et si la créosote _bien maniée_ reste,--et restera longtemps,--le

médicament de choix chez les tuberculeux, ce n'est pas parce qu'elle

agit contre le bacille de Koch, comme antiseptique, c'est parce qu'elle

a une action non douteuse, extraordinairement puissante, sur le système

nerveux.

La créosote est, en effet, un agent dynamogénique de premier ordre.

Aussi les tuberculeux sont-ils loin d'être les seuls malades qui

puissent tirer parti de ce précieux médicament; et si je ne craignais

d'être accusé de paradoxe, je dirais que ce sont eux qui en tirent le

moindre bénéfice, à cause de la difficulté que présente le maniement de

la créosote chez ces malades, toujours prêts à avoir la fièvre. Là

où les injections d'huile créosotée font merveille, c'est chez les

pseudo-tuberculeux, qui sont tellement démolis par les troubles

gastriques, nerveux, etc., qu'ils ont l'aspect de phtisiques tout en ne

l'étant pas. Chez eux, la créosote bien maniée rend, en quelques jours,

l'appétit, la force, en un mot la vie.

Le seul inconvénient de la créosote, et qui restreindra longtemps son

emploi, c'est l'extrême difficulté qu'il y a à la manier. Pour ma

part, je me suis attaché à surprendre les moindres manifestations de

l'intolérance, et à les décrire minutieusement afin de permettre aux

praticiens de ne jamais dépasser la dose utile; à appeler l'attention

sur les intolérances accidentelles, qui doivent faire immédiatement

suspendre le traitement, ou baisser la dose acceptée les jours

précédents. J'ai même tellement insisté sur les dangers de la créosote

que quelques confrères m'ont accusé d'avoir fait son procès; mais la

dynamite aussi est une arme redoutable, ce qui n'empêche pas que, bien

maniée, elle rende des services[16].

[Note 16: Dans les injections d'huile créosotée, il n'y a pas

seulement que la créosote qui soit utile. L'huile absorbée, digérée par

la peau, est un aliment de premier ordre, et j'ai pu nourrir pendant un

mois, avec des injections sous-cutanées d'huile et des lavements aqueux,

un malade atteint d'ulcère de l'estomac. Un mois durant, ce malade est

resté à la diète _absolue_, ce qui a donné à l'ulcère le temps de se

cicatriser. Je lui faisais faire, tous les jours, une injection de

150 grammes d'huile convenablement préparée. Le danger des injections

huileuses est la pénétration de l'huile dans un vaisseau sanguin, d'où

peut résulter une embolie qui peut être mortelle; mais j'ai indiqué le

moyen de se mettre _sûrement_ à l'abri de tout accident grave. Le secret

consiste à bien connaître les moindres symptômes d'introduction de

l'huile dans le torrent circulatoire, et à arrêter l'injection dès

l'apparition de ces symptômes. Rien n'est plus facile que d'arrêter à

temps cette injection, si on la fait avec la lenteur voulue; mais

cette lenteur n'est possible qu'avec l'emploi d'un appareil spécial, à

fonctionnement automatique. Au reste tous ces points sont étudiés dans

mon livre sur le _Traitement de la tuberculose par la créosote_.]

III. Les injections hypodermiques, quelles qu'elles soient, agissent

encore d'une autre façon. En dehors des propriétés particulières à

chaque médicament, et de l'action dynamogénique reconnue à toute

injection sous-cutanée et même intra-musculaire, elles agissent encore

par suggestion. Elles font prendre patience au malade, en attendant

que les autres agents thérapeutiques, qui visent l'hygiène cérébrale,

médullaire, gastrique, intestinale, cutanée, etc., aient eu le temps de

produire leurs effets. Car, comme ces agents n'ont qu'une action lente,

comme ils ne procurent pas de résultat immédiat, le malade serait vite

découragé, si on ne lui donnait pas du premier coup, un remontant,

factice peut-être, mais certainement utile, et ayant une action

évidente, rapide, qui le fait patienter et lui inspire confiance.

La pratique des injections hypodermiques est également utile au médecin

à un autre point de vue: elle lui permet d'apprécier très vite le degré

de confiance que lui accordent le malade et son entourage. Or, de

ce degré de confiance dérive, dans une notable mesure, le résultat

thérapeutique final. Si le médecin sent que son malade a foi en lui,

il déploiera, pour lui venir en aide, toutes les ressources de son

intelligence et de son coeur; dans le cas contraire, il se sentira à

tout instant, gêné, paralysé, inhibé, et il risquera de n'avoir pas

toute la clairvoyance nécessaire. De là l'importance qu'il y a, pour

lui, à évaluer le degré de confiance qui lui est octroyé. Eh bien! pour

l'apprécier, il n'y a pas de meilleure pierre de touche que l'injection

hypodermique. Car si le malade et son entourage acceptent celle-ci

aveuglément, du premier coup, sans même demander la formule du liquide

injecté, c'est toujours signe que le terrain est bon, et que le malade

acceptera avec la même obéissance les diverses prescriptions qui lui

seront faites. Dans certains cas, il est vrai, le malade accepte, non

parce qu'il a confiance, mais par une sorte d'inertie; peu importe,

il acceptera avec la même passivité les prescriptions qui lui seront

faites, et c'est là l'essentiel. Quand, au contraire, le malade, ou

surtout son entourage, manifestent une curiosité inquiète, qu'on ne

parvient pas à satisfaire par une réponse banale, quand ils expriment

des appréhensions sur la nature et les effets du liquide injecté, on

peut dire que le cas est mauvais, ou tout au moins médiocre; et le

médecin aura beaucoup à faire pour conquérir la confiance.

Certes, cette curiosité et ces appréhensions sont légitimes, et ce que

nous disons ici ce n'est pas pour les empêcher: mais il n'en est pas

moins vrai qu'elles constituent une sorte de suspicion, que le médecin

a intérêt à connaître afin de travailler à la faire cesser et d'établir

ainsi, entre son malade et lui, cette confiance réciproque qui est la

condition indispensable d'un traitement efficace.--Or l'attitude des

malades en face des injections qu'on leur propose constitue, à ce

point de vue, un excellent moyen de diagnostic moral.

Parmi les autres moyens accessoires, il nous faut dire un mot des

applications locales, révulsives ou dérivatives, qui étaient autrefois

si en honneur, et qui sont tombées dans un discrédit bien injuste.

_Vésicatoires_.--Autant nous protestons contre les larges vésicatoires

employés autrefois, et qui, chez quelques malades, produisaient de la

cystite, chez presque tous une douleur pire que le mal qu'on voulait

guérir; autant nous continuons à penser que le petit vésicatoire, sous

forme de mouche de Milan, ne doit pas être dédaigné. Chez les grands

malades qui ont le système nerveux sens dessus dessous, une mouche,

appliquée derrière l'oreille, peut faire un mal extrême et produit

un état d'agitation inconcevable, non pas à cause de la douleur

insignifiante qu'elle provoque, mais par le fait du trouble de

circulation qu'elle produit à distance. Ce seul fait suffirait à prouver

que l'application d'une mouche n'est pas indifférente; rien, d'ailleurs,

n'est indifférent en thérapeutique. Mais chez certains malades qui ont

encore un bon capital nerveux, la mouche, appliquée derrière l'oreille

droite, de préférence, produit une sédation des plus remarquables, amène

le sommeil, dissipe le malaise mental et les divers troubles

innommables qui constituent l'état nerveux; c'est sans doute à cause de

l'infériorité fonctionnelle de la partie gauche du corps,--habituelle

chez les malades, ainsi que nous l'avons dit,--que la mouche appliquée

derrière l'oreille droite produit ces effets favorables, qu'elle

produirait moins si elle était appliquée à gauche; en tout cas, c'est un

fait d'observation. De même, la mouche sur le creux de l'estomac peut

amener, si elle est appliquée trop tôt, ou dans les cas trop aigus, une

aggravation notable des troubles gastriques; mais si elle vient à son

heure, elle provoque un apaisement notable des troubles digestifs. La

mouche lombaire, d'autre part, est souvent l'un des meilleurs remèdes à

apporter à la constipation. Cette affirmation peut sembler singulière,

mais elle s'explique pour qui comprend l'origine, presque toujours

nerveuse, de la constipation.

_Emplâtres_.--Les applications d'emplâtres d'opium ne sont jamais

dangereuses, et font souvent le plus grand bien. Étant donnée l'extrême

susceptibilité d'un système nerveux malade, qui se laisse impressionner

par les moindres influences, ce fait n'a rien d'extraordinaire. En tout

cas, j'affirme, au nom d'une expérience prolongée, qu'une mouche d'opium

appliquée à la tempe est souvent très appréciée par les malades

céphalalgiques, qu'un emplâtre d'opium, ou de ciguë et de belladone,

laissé sur l'estomac pendant huit jours, calme mieux, ou du moins d'une

façon plus continue, les douleurs gastralgiques, que ne le ferait une

série d'injections de morphine.

De même, l'emplâtre à l'oxyde de zinc, appliqué sur la colonne

vertébrale, immédiatement au-dessous de la première vertèbre dorsale,

sur une longueur de dix centimètres, atténue singulièrement certains

phénomènes médullaires dont se plaignent les malades, en particulier

les inquiétudes dans les jambes qui sont si fréquentes chez les grands

neurasthéniques.

Tous ces moyens si simples ne sont donc pas à dédaigner. A eux seuls,

ils seraient insuffisants; mais, ajoutés au régime alimentaire, au repos

méthodiquement dosé, aux applications hydrothérapiques raisonnables, et

à la psychothérapie, ils amènent sûrement la guérison, lorsqu'il reste

assez de capital biologique pour que la lutte ne soit pas impossible.

_Purgatifs_.--Nous usons très peu des médicaments fournis par la

pharmacopée, pour ce motif bien simple que nous n'en avons pas besoin,

et que nous avons une crainte presque instinctive de tous ces agents

thérapeutiques à action violente et perturbatrice. Faut-il l'avouer?

c'est aussi parce que nous ne les connaissons pas.

Rien n'est, en effet, difficile comme l'étude d'un médicament. J'ai

mis, quant à moi, des années à étudier l'action du bromure, quand je

m'occupais plus spécialement des «maladies» nerveuses et mentales; et

quand, en octobre 1898, le professeur Gautier a bien voulu me confier

l'étude du cacodylate de soude, la première chose que je lui ai dite,

c'est qu'il me fallait au moins deux ans pour pouvoir lui donner sur cet

agent thérapeutique une appréciation ayant quelque valeur. Enfin,

pour ce qui est de la créosote et du gaïacol, j'ai mis cinq ans à en

connaître l'effet.

Comment, alors, avoir confiance dans des publications hâtives sur des

médicaments découverts de la veille? Et, en ce qui est des médicaments

anciens, ayant fait leurs preuves, je répète que, en général, je les

redoute, à cause de l'extrême sensibilité des malades, qui dépasse tout

ce qu'on peut imaginer.

Les purgatifs, en particulier, quels qu'ils soient, m'inspirent une

véritable terreur. Mais, dira-t-on, tous les jours nous les voyons

employer sans dommage, et même avec une apparence de succès qui

saute aux yeux! Leur emploi répond d'ailleurs à une indication bien

rationnelle, puisqu'il faut évacuer les résidus de la digestion qui

empoisonneraient l'économie! Il nous faut réfuter ces objections en

passant: qu'on donne un purgatif à un homme solide qui a un léger

embarras gastrique, il le tolérera, et paraîtra même s'en trouver bien;

mais c'est une erreur d'interprétation, et si le purgatif ne lui a pas

fait de mal appréciable, c'est que tout est sain chez les hommes sains.

Mais donner un purgatif à un malade grave dont le système nerveux

est profondément atteint, c'est provoquer chez lui des réflexes dont

personne ne connaît l'importance, c'est quelquefois sidérer son

système nerveux abdominal. C'est alors qu'on voit le ventre, qui avait

jusqu'alors une certaine tonicité, devenir flasque, inerte, perdre toute

réaction; l'intestin est alors inhibé dans son fonctionnement, et il

faut quinze jours, un mois, pour qu'il se ressaisisse, quand il se

ressaisit. Mais, dira-t-on, que faut-il donc faire chez les malades

constipés? La réponse est bien simple: il ne faut pas s'occuper de leur

constipation, qui n'est qu'un symptôme, et il faut les soigner en tant

que malades; la constipation disparaîtra d'elle-même. Le moment nous

semble venu de protester une dernière fois contre les idées des gens du

monde, et des médecins, relatives à la constipation.

Nombreux sont les gens soi-disant bien portants qui sont atteints de

constipation chronique. Quand nous disons bien portants, c'est une façon

de parler: car, en réalité, les constipés ne sont pas absolument bien

portants. Mais il en est beaucoup qui vont et viennent, vivent de la

vie commune, tout en ayant une constipation opiniâtre; de plus il y a

beaucoup de vrais malades qui vont moins mal quand ils sont constipés.

Une dame nous disait plaisamment, à ce sujet, que son intestin avait

«horreur du vide». Tant que ces personnes ne sont pas atteintes de cette

obsession spéciale qui empoisonne la vie des constipés, elles tolèrent

leur infirmité sans se douter qu'elle existe. Mais malheur à elles quand

elles commencent à se préoccuper de leur constipation! C'est à partir de

ce moment qu'elles rapportent à la constipation les mille et une misères

qui sont l'apanage des neurasthéniques. Malheur à elles, surtout,

quand elles entrent dans la voie des soi-disant traitements de la

constipation! Elles commencent par user du lavement simple, tiède

d'abord, puis très chaud, puis très froid; puis elles ont recours aux

purgatifs doux, aux purgatifs plus violents, elles en arrivent aux

grands lavages. Elles font tant et si bien qu'elles irritent leur

intestin, et qu'à leur constipation anodine succède l'entéro-colite

membraneuse.

A partir de ce moment, la vie leur devient insupportable et le cercle

vicieux est établi. Plus elles irritent leur intestin, plus la

constipation devient opiniâtre, et, pour lutter contre cette

constipation opiniâtre, elles irritent de plus en plus leur intestin.

L'obsession entre alors en scène, elles ne pensent plus qu'à leurs

fonctions alvines, à la liberté du ventre, qu'elles disent être la plus

nécessaire des libertés. Elles donneraient la vie du genre humain pour

obtenir une selle; elles se présentent à la garde-robe plusieurs fois

dans la journée, sans succès ou avec des résultats insignifiants, et,

cette impuissance les affolant, elles ont recours aux moyens les plus

extraordinaires pour lutter contre l'odieuse constipation. Cet état

mental des constipés mérite d'être étudié de très près; et toute

thérapeutique qui ne cherche pas à le modifier est, par avance,

condamnée à l'impuissance.

La première chose à faire, quand on se trouve en présence d'un de ces

constipés à obsession, est de lui persuader que la constipation n'est

pas l'ennemie, n'est pas la cause immédiate de toutes les misères

qu'il ressent, qu'elle n'est au contraire qu'un symptôme d'importance

secondaire, prouvant simplement qu'il y a quelque chose de défectueux

dans le fonctionnement du système nerveux abdominal.

Persuadez à vos malades qu'il leur suffit d'aller à la garde-robe tous

les deux ou trois jours pour commencer, que, lorsqu'ils iront mieux, ils

iront quotidiennement; invitez-les à ne s'y présenter qu'une fois par

jour, à heure fixe, en leur interdisant, dans la mesure du possible d'y

aller en dehors de l'heure réglementaire. Recommandez-leur de ne pas

lutter contre la constipation, mais bien contre le trouble nerveux dont

la constipation n'est qu'un symptôme, et, s'ils vous écoutent, si vous

avez le don de les convaincre, ils seront par cela seul à moitié guéris.

Cependant, comme il faut tenir compte de leur état mental, et un peu

aussi de la mentalité de l'entourage, on peut autoriser un petit

lavement d'eau bouillie à prendre le matin du troisième jour de

présentation inefficace, à l'heure réglementaire de la présentation,

lavement qui sera gardé cinq minutes seulement. On peut encore, si l'on

croit devoir faire de grandes concessions, permettre au malade, le soir

du troisième jour de présentation inefficace, un lavement d'huile, non

pas avec 200 ou 300 grammes d'huile, mais avec quatre ou cinq cuillerées

à bouche d'huile pure, lavement destiné à être gardé toute la nuit; si

l'on y ajoute une forte dose de suggestion, ce lavement aura, pour le

lendemain, un effet magique.

Les pilules de belladone d'après la formule de Trousseau sont également

recommandables; elles ont tout au moins l'avantage de ne pas être

nuisibles.

Mais un agent véritablement utile, c'est le liquide orchitique de

Brown-Séquard; c'est de la bouche même du savant professeur que je tiens

ce renseignement, et je me rappelle encore, comme si c'était hier, le

jour où il me disait ces paroles: «De tous les services que m'ont rendus

à moi-même mes injections de suc orchitique, celui que je place en

première ligne, bien avant tous les autres, c'est qu'elles m'ont guéri

d'une constipation opiniâtre». Et, ajoutait l'illustre maître, «il faut

avoir été, comme moi, torturé par la constipation pour savoir toutes les

angoisses qu'elle occasionne».

Or il faut remarquer que l'auto-suggestion n'a joué aucun rôle dans la

circonstance, car M. Brown-Séquard ne s'attendait pas le moins du monde

à cet effet des injections do liquide orchitique.

Pour moi, utilisant ce précieux renseignement, j'ai traité et je

traite encore par les injections de liquide orchitique les grands

neurasthéniques atteints de constipation opiniâtre avec entéro-colite.

_Eaux minérales_.--Si nous donnons peu de créance aux médicaments de

la pharmacopée, nous croyons, par contre, que les eaux minérales

constituent des agents thérapeutiques très actifs. Voltaire, qui ne

respectait rien, disait que les voyages aux eaux ont été inventés par

des femmes qui s'ennuyaient chez elles, et Diderot affirmait que, en

général, les eaux sont le dernier conseil de la médecine poussée à bout.

«On compte plus, ajoutait-il, sur le voyage que sur le remède.»

Tous les deux étaient, certes, des hommes d'esprit, mais ils parlaient

là de choses qu'ils ne connaissaient point. Si incommensurable que soit

la sottise humaine, les eaux n'auraient pas joui, depuis la plus haute

antiquité, et ne jouiraient pas du renom qu'elles ont encore, si elles

n'avaient pas vraiment une certaine efficacité.

Certes, dans les bons effets des cures minérales, il faut compter, pour

une certaine mesure, avec le changement de milieu, l'influence agréable

du voyage; mais il ne faut pas oublier que cette influence, utile

quelquefois, est quelquefois fâcheuse. Aussi faut-il n'envoyer aux eaux

que les malades qui ont encore beaucoup de ressort, et dont le capital

n'est pas sérieusement compromis.

Le changement de régime alimentaire qui est imposé aux malades, dans les

stations thermales, leur est parfois favorable, et peut avoir une part

d'influence dans les bons résultats obtenus. Nous savons, en effet, que,

à un moment donné, il est utile de ne pas se confiner dans un régime

alimentaire suivi depuis trop longtemps, et aussi que, dans certains

cas, il faut savoir brusquer l'estomac. Mais ce changement brusque, qui

souvent est utile, peut être dangereux, au contraire, quand le système

nerveux n'est pas de taille à supporter le soudain assaut imposé.

C'est ce qui arrive souvent aux stations minérales, où le bon effet

des eaux est, en grande partie, contre-balancé par la mauvaise hygiène

alimentaire. De là l'utilité qu'il y aurait à instituer, dans toutes les

villes d'eaux, des «tables de régime» comme il en existe dans toutes les

maisons de santé bien tenues, où chaque malade, pour ainsi dire, a le

régime alimentaire qui lui convient, dosé et surveillé par le médecin de

l'établissement. Rien de semblable n'existe, malheureusement, dans nos

stations minérales, parce que les médecins n'y sont pas libres de tous

leurs actes, et ont à compter avec les hôteliers qui, eux-mêmes, ont à

compter avec leurs chefs de cuisine.

A Carlsbad, on a bien essayé de faire des «tables de régime»; et j'y

ai vu moi-même des menus imprimés; mais un bon nombre des mets qu'ils

annonçaient se sont trouvés n'exister que sur le papier. A Vichy, par

contre, plusieurs médecins sont arrivés à imposer à des tenanciers de

pensions de famille l'obligation de donner aux malades des régimes

variés, suivant les prescriptions médicales.

Quant aux indications des eaux minérales, elles varient à l'infini.

Certaines eaux ont certainement une action prédominante sur tel on

tel syndrome. Ainsi, ce n'est pas du tout en vertu d'une erreur

d'observation, ou d'un engouement irréfléchi, qu'on attribue aux eaux

de Bagnoles de l'Orne une action presque spécifique sur les troubles

périphériques de la circulation (varices, hémorroïdes, phlébites).

Les malades atteints d'hémorroïdes, par exemple, voient sûrement, à

Bagnoles, diminuer l'ensemble de leurs misères (troubles nerveux,

dyspeptiques), mais plus particulièrement les misères locales causées

par leurs hémorroïdes. De même Châtel-Guyon a une action non douteuse

sur le symptôme constipation, action que n'a pas Vichy, qui, au

contraire, favorise la constipation pendant la durée du traitement.

De même, les eaux de Brides-les-Bains ont, chez certains entéralgiques,

convalescents d'appendicite, etc., une action véritablement spéciale. De

même encore, dans l'obésité, qui, comme nous le verrons, n'est qu'un des

symptômes de la «maladie», elles ont une bienfaisance incontestable,

surtout si, à leur action, on ajoute celle d'une gymnastique en montagne

bien comprise et bien réglée. Les eaux de Bagnères-de-Bigorre n'ont pas

d'action spéciale, mais elles rendent de précieux services aux nerveux

fatigués. Celles de Vichy sont absolument indiquées chez les malades

dont le système nerveux digestif est en détresse, et la Grande Grille,

en particulier, a une action d'une puissance extrême, qui ne s'explique

pas plus par la théorie des _ions_ que par les théories chimiques, mais

qui est indiscutable. Et il ne s'agit pas là de psychothérapie ni de

suggestion; la Grande Grille a des effets qui lui sont propres, et Vichy

est souvent un adjuvant dont on ne peut se passer. Mais il faut se

rappeler que c'est une arme difficile à manier, comme toutes les armes

puissantes, et qu'à Vichy il ne faut envoyer que les malades ayant

encore une grande force de résistance vitale.

Par contre, il ne faut pas croire qu'on ne doive y envoyer que des

dyspeptiques. Parmi les 30 ou 35 malades que j'y envoie, chaque année,

il y en a au moins une dizaine chez lesquels les symptômes cérébraux

prédominent, à condition, bien entendu, que ces symptômes ne soient pas

en rapport avec des lésions organiques; et ces malades se trouvent

au moins aussi bien de Vichy que ceux qui n'ont que des symptômes

gastriques ou hépatiques.

Autrefois, on ne craignait pas d'envoyer à Bourbon-l'Archambault les

malades atteints de lésions organiques du cerveau ou de la moelle,

hémiplégiques, congestifs, etc. Depuis quelques années, la physionomie

de cette station a changé. Il y a eu des accidents provoqués par l'eau

chaude sur les malades à artères friables; et l'on se borne actuellement

à y envoyer les malades à troubles médullaires superficiels,

connus vulgairement sous les vocables de rhumatismes chroniques ou

articulaires, sciatiques, névralgies, etc. Marienbad, avec ses bains de

boue, Franzenbad avec ses bains d'acide carbonique, rendent aussi de

grands services aux rhumatisants et aux obèses sans lésions organiques

appréciables.

Seule, la station de Lamalou a gardé le privilège de recevoir des

malades à lésions organiques nettement définies, et dont nous ne nous

occupons pas dans ce travail.

La lutte pour la santé: essai de pathologie générale · 第 13 / 17 段