distance, en vertu de ce principe que le système nerveux abdominal a des
relations intimes avec le système nerveux central, que, d'une façon plus
générale, le trouble d'un département quelconque du système nerveux
retentit sur les autres départements, la constipation, bien que
symptomatique, contribue dans une certaine mesure à entretenir la
«maladie», ne fût-ce que par la préoccupation qu'elle cause au malade,
et qui peut dégénérer quelquefois en véritable obsession. Mais ce qu'il
faut se rappeler, quand on aborde le problème thérapeutique, c'est que
le système nerveux est une chaîne sans fin. Or, si l'on veut bien nous
accorder que la solidité d'une chaîne est égale à celle du plus faible
de ses anneaux, on comprendra l'importance qu'il y a à rechercher quel
est l'anneau le plus faible; en d'autres termes, quelle est la partie du
système nerveux qu'il faut viser et consolider, pour guérir le constipé
médical.
Il n'y a donc pas de remède contre la constipation, et, pour
l'atteindre, il faut atteindre la «maladie», dont elle constitue une
des manifestations les moins importantes et, disons-le tout de suite,
les plus faciles à faire disparaître. Oui, dussé-je sembler paradoxal,
j'affirme que la constipation est, de tous les symptômes observés chez
le constipé médical, celui qui disparaît le plus vite. Prenez un malade
qui souffre, depuis des années, de ces misères variées qu'on est
convenu de désigner sous le nom un peu vague de neurasthénie, et
parmi lesquelles la constipation joue un rôle capital; après enquête
minutieuse, trouvez la formule exacte de son régime, et par régime je
n'entends pas seulement le régime alimentaire, mais la réglementation
minutieuse de sa vie, le dosage de son exercice et de son travail
cérébral, etc.; supprimez les agents thérapeutiques qui entretiennent la
«maladie» (douches froides, exercice forcé, médicaments variés, diète
lactée); supprimez surtout les influences qui entretiennent le trouble
nerveux de son intestin, à savoir les purgatifs, lavages à grande eau,
etc.: et vous serez étonné de voir la constipation disparaître, avant
même toutes les autres misères. Le malade vous dira, au bout de huit
jours: «Chose curieuse, docteur, je souffre encore de la tête, de
l'estomac, du dos, d'une faiblesse extrême, mais je commence à retrouver
le sommeil, et surtout je vous suis bien reconnaissant parce que ma
constipation, si rebelle, est presque entièrement vaincue. Je n'ai
presque plus de peaux dans les selles, et je commence à reprendre
confiance.» A partir de ce moment précis vous tenez le malade, il a en
vous une foi aveugle, et, si vous continuez à le soigner méthodiquement,
si surtout des influences étrangères ne viennent pas contrecarrer la
vôtre, si le malade est assez intelligent pour s'abandonner entièrement
à votre direction, vous lui rendrez, peu à peu, la santé. Il aura des
rechutes inévitables: mais lui annoncer à l'avance ces rechutes,
c'est consolider sa foi. Il aura aussi des rechutes, plus ou moins
importantes, chaque fois qu'il s'écartera de la ligne tracée par vous:
s'il commet un écart de régime, un excès d'exercice, ou s'il a une
commotion morale, l'odieuse constipation reparaîtra, accompagnée d'état
gastrique, de douleurs abdominales, de glaires sanguinolentes, de fièvre
quelquefois; mais ce sera pour le bien du malade, si vous parvenez à
lui faire toucher du doigt la cause de cette rechute, et à lui faire
comprendre que cette rechute était évitable.
Si nous prenions une autre manifestation morbide quelconque, nous
verrions qu'elle appartient, de même, à une foule d'affections. Le mal
de tête, par exemple, ne se rencontre-t-il pas dans les cas les plus
variés, n'est-il pas produit par les influences les plus diverses?
Heureusement pour les malades, il n'est encore venu à l'idée de personne
de trouver un remède applicable à tous les cas de mal de tête. Nous
en connaîtrions un, par hasard, que nous nous garderions bien de le
divulguer: car, si la médecine «du symptôme» est détestable au point de
vue de l'étude nosographique, elle l'est encore plus au point de vue
thérapeutique.
Mais qu'on lise une monographie quelconque sur un symptôme, ou un
ensemble de symptômes (ce qu'on appelle un _syndrome_): on y trouve
toujours en germe la pathologie tout entière. Ainsi dans mon article
_Epilepsie_ du _Dictionnaire Encyclopédique_, j'ai essayé de montrer
combien il faut se méfier des cadres trop rigides, si l'on veut avoir
une conception nette de l'épilepsie, et une thérapeutique utile des
épileptiques. De même, en lisant ces jours-ci une intéressante étude du
Dr Baraduc sur l'entéro-colite et son traitement à Chatel-Guyon, j'y
voyais une conception qui se rapproche grandement de la mienne. Qu'on
en juge par les quelques lignes que voici: «L'entéro-colite
muco-membraneuse est un syndrome clinique dépendant d'un trouble
fonctionnel du grand sympathique abdominal, des causes nombreuses et
variées étant capables de retentir sur les plexus intestinaux et de
troubler leur dynamisme. Mais aucune de ces causes n'est suffisante, à
elle seule, pour produire l'entéro-colite. Il faut de toute nécessité
une prédisposition spéciale du système nerveux, et plus particulièrement
du sympathique abdominal, à se troubler aux chocs qu'il reçoit. Cette
prédisposition nécessaire spéciale, le plus souvent héréditaire, est
l'apanage des neuro-arthritiques.» Si l'auteur voulait bien avouer
seulement que cette expression de «neuro-arthritiques» ne fait que
dissimuler notre ignorance, nous serions tout à fait d'accord avec lui.
En résumé, si le médecin doit bien connaître dans tous leurs détails,
sous tous leurs aspects, dans leurs moindres nuances, les manifestations
morbides, il doit surtout chercher leur pathogénie, et ne pas
s'hypnotiser sur tel ou tel symptôme. En un mot, il doit voir de haut
pour voir loin, à condition toutefois de ne pas se perdre dans les
nuages.
Quelquefois, tous les systèmes organiques sont troublés à la fois sous
l'influence d'une cause morbigène. C'est ce qui arrive, par exemple, à
la suite d'un choc traumatique violent, On voit, du jour au lendemain,
le blessé devenir à la fois dyspeptique, déséquilibré abdominal,
constipé avec entérite muco-membraneuse, déséquilibré cérébral; et il
peut rester longtemps dans ce misérable état qu'on désigne sous le nom
d'_hystéro-neurasthénie traumatique._
La fièvre typhoïde, la grippe infectieuse, impressionnent également à la
fois, tous les appareils de l'organisme, à des degrés divers. Tantôt la
sidération peut être telle que le capital vital initial et les réserves
antérieures se trouvent tout à coup épuisés: c'est la banqueroute
totale, c'est la mort. D'autres fois, le capital et les réserves ne sont
que profondément entamés. C'est la «maladie» grave, aggravée encore par
des médications et des pratiques intempestives; à un moment donné, le
capital peut être réduit à si peu de chose, que la moindre dépense
suffit pour l'anéantir. Le malade est une flamme vacillante que le
moindre souffle peut éteindre, mais à laquelle un savant dosage
d'oxygène rendra, peu à peu, la vie.
Quand le capital est moins profondément atteint, ou quand la cause
morbigène est moins importante, les troubles fonctionnels, au lieu
d'être généralisés, atteignent plus spécialement tel ou tel organe:
l'organe le plus faible, qu'il soit plus faible par le fait de
l'hérédité ou par le fait d'une atteinte antérieure. Mais, en vertu de
la synergie qui existe entre tous les organes, le trouble fonctionnel ne
reste pas longtemps limité à un organe ou à un système organique. Voyez
le grand neurasthénique: il est à la fois dyspeptique, entéralgique,
cérébral, médullaire. Quel est l'organe qui, chez lui, a été le premier
atteint? Impossible de le dire, après deux ou trois ans de «maladie».
Cependant une enquête bien conduite peut permettre souvent de
reconstituer son histoire pathologique, de voir par où la «maladie» a
commencé, quel était le point initial. Et c'est de la connaissance de ce
point faible initial que dérivera, en grande partie, la thérapeutique.
Le médecin portera la plupart de ses efforts sur le point faible qu'il
aura découvert, sans négliger, cependant, les perturbations secondaires
attribuables à la synergie des fonctions de tout être vivant.
Il arrive même, quand l'influence morbide est peu intense, ou quand les
réserves sont bonnes, que le trouble de la santé ne se traduit que par
un nombre très limité de symptômes, parfois même par un seul. Ainsi il
y a des migraineux qui n'ont que de la migraine, des malades qui n'ont,
comme manifestation morbide que le symptôme constipation, d'autres qui
n'ont que de la sciatique; mais ces cas sont exceptionnels, et, en bonne
clinique, et surtout pour faire de la bonne thérapeutique, il faut,
presque de parti pris, les éliminer, et chercher au delà de la
manifestation monosymptomatique. Presque toujours, alors, ou trouvera
que la «maladie» n'est monosymptomatique qu'en apparence.
De même que, dans une compagnie de chemins de fer, une irrégularité
dans le service, minime en apparence, dénonce, si elle se renouvelle
fréquemment, une mauvaise direction générale, de même, en biologie, il
n'est pas d'indispositions insignifiantes, si limitées soient-elles à
tel ou tel organe. L'apparition d'une douleur à l'épaule, par exemple,
qui paraît une affection bien locale, est l'indice d'une perturbation
plus profonde qu'on ne le croit du système nerveux central.
Nous venons de prononcer un grand mot, et c'est toute une doctrine qui
est contenue dans cette affirmation; c'est que en effet c'est le système
nerveux central qui à notre avis est le grand réservoir de l'énergie.
C'est par lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous
sommes. C'est lui qui dirige le fonctionnement de tous les organes,
de sorte que quand il est perturbé, il n'engendre pas seulement, la
névrose, la neurasthénie, l'hystérie, l'irritation spinale, la folie, la
névropathie généralisée, etc., mais encore les troubles de circulation
vaso-motrice des différents organes. En dernière analyse, il est la
clef de voûte de la pathologie. Ses perturbations se traduisent par
les symptômes les plus variés, au point d'égarer presque fatalement le
diagnostic qu'on voudrait fonder sur eux seuls. Quelles que soient donc
la forme, la gravité, l'apparence de la manifestation morbide, c'est
toujours le système nerveux central qu'il faudra étudier, c'est sur lui
que devra porter le grand effort thérapeutique.
Ce qu'il faut toujours voir, c'est l'ensemble du malade et surtout la
cause ou la série de causes qui ont fait fléchir momentanément son
système nerveux, qui ont, en d'autres termes, diminué sa valeur
biologique.
Or, comme nous l'avons dit, ces causes sont multiples. Il en est qui
appartiennent à tous les âges, mais d'autres qui appartiennent plus
spécialement à un âge déterminé.
Pour mettre un peu d'ordre dans cette étude, c'est d'après ce plan que
nous passerons en revue les principales de ces causes morbigènes. Nous
les étudierons donc suivant l'âge de l'être humain: 1° depuis le jour
de la naissance jusqu'au sevrage; 2° du sevrage à la puberté; 3° de la
puberté à l'âge adulte; 4° pendant l'âge adulte; 5° aux différentes
phases du déclin; 6° pendant la vieillesse.
Nous introduirons, en outre, des subdivisions, suivant que les
influences pathogènes atteignent plus spécialement: 1° le système
nerveux digestif; 2° le système nerveux musculaire; 3° le système
nerveux central. Enfin, pour chaque âge de la vie, nous mentionnerons
les affections accidentelles qui portent atteinte à la fois à tous
les systèmes organiques: nous voulons parler des «maladies» aiguës
(rougeole, scarlatine, fièvre typhoïde, etc.), des intoxications
(syphilis, intoxications alimentaires, etc.), toutes affections qui, par
la brutalité de leurs assauts, ont surtout attiré l'attention des
gens du monde et de beaucoup de médecins, mais qui, en réalité, ne
constituent que la partie la moins importante de la pathologie, surtout
au point de vue thérapeutique. La suite de ce travail démontrera,
j'espère, que cette formule n'est paradoxale qu'en apparence[4].
[Note 4: Certes, quelques-unes de ces influences morbigènes sont
inévitables et la prudence la plus vigilante n'en préserve pas l'être
vivant. Mais beaucoup seraient évitables: ce sont celles qui constituent
le domaine de l'hygiène, de sorte que notre travail, en même temps qu'il
dessinera à grands traits toute la pathologie, effleurera forcément
les problèmes afférents à l'hygiène et a la thérapeutique, en d'autres
termes, à la gestion du capital.
L'hygiène publique est la gestion de la fortune de la communauté,
l'hygiène privée est la gestion de la fortune de chacun, constituée
essentiellement par le capital initial, et par les intérêts qu'il
rapporte.]
CHAPITRE VI
DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE (PUÉRICULTURE)
Ainsi donc, suivant que le capital sera fort ou faible et qu'il sera
bien ou mal géré, l'être vivant sera sain ou malade, donnera ou ne
donnera pas son maximum de rendement, fournira ou ne fournira pas la
carrière qui lui était originairement dévolue.
Dans les premières années de la vie, la gestion du capital appartient
tout entière aux parents. Bien peu savent élever leurs enfants; et s'il
est des connaissances qu'on devrait répandre à profusion dans tous les
milieux sociaux, ce sont celles relatives à la «puériculture», d'autant
que les règles en sont simples et peu nombreuses, ainsi que le démontre
le _Traité de Puériculture_ du professeur Pinard, qui devrait être entre
les mains de toutes les mères de famille.
Rien de plus simple, d'ailleurs, que cette science de la puériculture.
Surveiller le repos de l'enfant, ne pas l'exciter à tout propos et
hors de propos, l'alimenter intelligemment, lui épargner toute
médicamentation meurtrière, le préserver du froid et des changements
brusques de température: et c'est tout.
Si seulement on savait la manière d'économiser les vies d'enfants, on
pourrait le faire dans les milieux en apparence les plus défectueux;
c'est ainsi qu'au Creusot, grâce aux incessants efforts de MM.
Schneider, la mortalité des enfants au-dessous d'un an n'est que de 110
p. 1000, alors que, dans le canton de Vaud, renommé pour l'excellence
de ses conditions hygiéniques, elle atteint 155 p. 1000. Ce magnifique
résultat est dû surtout à l'élévation des salaires, qui permet aux mères
de se consacrer librement à leur mission maternelle. Près de 80 p. 100
des mères allaitent leurs enfants, toutes font de la puériculture avant
la naissance. (_Rapport_ de M. le professeur Pinard, à l'Académie de
médecine, 25 juillet 1905.)
Il est bien évident que le capital initial ne suffit pour entretenir la
vie que pendant quelques jours; il a besoin d'être sans cesse renouvelé
et augmenté, pour permettre de faire des réserves, de donner à
l'individu les moyens de vivre, et, plus tard, de transmettre la vie à
son tour. C'est l'aliment qui pourvoit à ce besoin incessant; et par
aliment nous entendons non seulement ce qui entre dans le tube digestif,
mais aussi l'air, que les anciens définissaient très justement le
_pabulum vitae_.
Quand l'aliment pèche par sa qualité, par sa quantité, par une
répartition vicieuse, la «maladie» ne tarde pas à naître; c'est là la
cause essentielle de toute la pathologie infantile. Et l'on ne saurait
croire, en vérité, dans quelle mesure une mauvaise alimentation du
premier âge retentit sur toute la vie pathologique de l'individu.
Quelques médecins le disent, le crient même, mais c'est dans le désert;
la plupart le nient, ou passent indifférents à côté de cette vérité
profonde. Quant aux gens du monde, ils en soupçonnent à peine
l'importance.
La vérité est que, quand un enfant a été mal nourri loin de sa famille,
quand il revient de nourrice avec un gros ventre, on peut affirmer que,
toute sa vie, il sera un valétudinaire.
Quand, pour obéir aux injonctions d'un cénacle de gens incompétents,
ou quand, poussée par son médecin, qui veut mettre à l'abri sa
responsabilité, une mère consent à abandonner les doux devoirs de
la maternité et à confier à une nourrice l'enfant qu'elle aurait dû
allaiter, quand à cette nourrice en succèdent deux ou trois autres,
sous des prétextes quelconques, on doit tout craindre pour l'avenir de
l'enfant. Il sera, dans sa prime jeunesse, un être insupportable, puis
un écolier de quatrième ordre, dans son adolescence un raté,
incapable de payer sa dette au pays; toute sa vie, un malheureux. Ces
considérations doivent être présentes à l'esprit du clinicien qui, se
trouvant en face d'un malade quelconque, arrivé à un âge quelconque,
doit chercher à connaître ce que vaut ce malade.
On comprend donc l'importance du problème de l'alimentation dans la
première enfance. En principe, comme l'a bien dit M. Pinard, «le lait de
la mère appartient à l'enfant»; et «si l'on veut faire quelque chose
qui soit puissamment efficace et fructueux, il est nécessaire, il est
indispensable de faire tout d'abord ce que demandait la Convention, et
ce qu'ont réalisé MM. Schneider au Creusot, il faut permettre à la
mère de donner ce qu'elle possède.» (_Rapport_ du professeur Pinard à
l'Académie, juillet 1905.)
Mais si la mère ne peut absolument pas nourrir, il faut recourir
immédiatement à l'alimentation artificielle, soit avec le lait stérilisé
du commerce,--dont l'innocuité est quotidiennement démontrée par les
résultats obtenus, à la Goutte de lait de Belleville, au dispensaire
très habilement dirigé par M. le Dr Variot,--soit encore avec le lait de
vache bien surveillé, fraîchement et proprement trait, sucré, plus ou
moins étendu d'eau, puis stérilisé dans la famille, avec des appareils
Sosclet, ou mieux encore avec l'appareil «la Tutélaire».
C'est ce dernier appareil qui est utilisé à cette «Goutte de lait»
de Saint-Pol-sur-Mer, qui pourrait servir de modèle à toutes
les institutions du même genre, à cause de la simplicité de son
organisation.
Fondée, en 1902, par M. Georges Vancauwenberghe, maire de
Saint-Pol-sur-Mer, à l'aide d'un subside de trente mille francs mis à
sa disposition par un autre philanthrope, cette «Goutte de lait» a déjà
rendu d'importants services: elle a fait tomber la «maladie» des enfants
de 0 à 1 an de 288 p. 1000 (c'était le chiffre de mortalité infantile le
plus élevé de toute la France) à 51 p. 1000.
La consultation des nourrissons a lieu tous les dimanches matin, dans
un local mis à la disposition de l'Oeuvre par la municipalité de
Saint-Pol-sur-Mer: 120 enfants, en moyenne, sont présentés tous les
dimanches.
Les mères arrivent par séries, et se réunissent dans une grande
salle chauffée où elles déshabillent leurs enfants. Elles pénètrent
successivement dans la salle de consultation. Chaque enfant est pesé,
puis examiné par le médecin, qui compare le poids actuel à celui du
dimanche précédent, l'inscrit sur la fiche individuelle du nourrisson,
et fixe le régime pour la semaine qui va commencer. Toute mère reçoit,
soit un important secours _en nature,_ si l'enfant est nourri au
sein,--car on fait tout ce qu'on peut pour favoriser l'allaitement
maternel,--soit des biberons de lait _pasteurisé_, si l'enfant est à
l'allaitement mixte ou artificiel.
Le lait est distribué tous les jours au local de l'Oeuvre. Chaque enfant
à l'allaitement artificiel a un double jeu de biberons et de paniers,
qui lui sont personnels. En venant chercher les biberons prescrits, la
mère remet ceux que l'enfant a vidés la veille. Un seul homme suffit
pour assurer tout le service.
Le lait est distribué gratuitement à tous les enfants indigents. Fourni
à l'Oeuvre à son prix coûtant, il provient des étables du Sanatorium de
Saint-Pol-sur-Mer, où aucune vache n'entre sans avoir été préalablement
soumise à l'épreuve de la tuberculine.
Aussitôt reçu, il est pasteurisé suivant le procédé Coutant:
c'est-à-dire que, dans le biberon même où la mère devra l'utiliser pour
son enfant, le lait est porté à 75°, puis les flacons sont brusquement
refroidis par immersion dans l'eau. Ce refroidissement brusque a été
rendu possible par la contexture même du verre des flacons.
Le lait ainsi traité a perdu tous ses microbes pathogènes, et, à
l'inverse du lait stérilisé à 110°, a conservé toutes ses propriétés
digestives et nutritives.
Après la pasteurisation, les biberons restent plongés dans des bacs
remplis d'eau froide, jusqu'à la livraison aux mères.
La pathologie infantile est relativement simple. Faut-il donc, comme on
le propose de divers côtés, faire faire à tous les étudiants en médecine
un stage dans les hôpitaux d'enfants, pour les initier aux mystères de
cette pathologie? Remarquez que d'autres médecins demandent un stage
spécial pour l'étude des «maladies» vénériennes et cutanées; d'autres
encore un stage pour l'étude des «maladies» nerveuses, sans parler de
ceux qui voudraient un stage pour les «maladie» des yeux, des organes
génito-urinaires. Pourquoi pas un stage, aussi, pour celles des oreilles
et du nez? et, à ce compte, combien de temps dureraient les études
médicales? Tous ces stages successifs seraient excellents s'ils étaient
praticables; mais ils auraient pour effet de restreindre plus que de
raison le nombre des futurs médecins, et de remplacer la pléthore
médicale actuelle par une anémie encore plus regrettable.
Non, ce qu'il faut apprendre à l'étudiant, c'est qu'il lui reste
beaucoup _à apprendre_, c'est que toute sa vie de praticien ne sera pas
trop longue pour savoir lire dans le grand livre de la nature. Mais il
nous semble que, pour ce qui concerne en particulier la pathologie des
enfants, un peu de bon sens, beaucoup de prudence, pas de médicaments,
de la patience, suffisent pour faire de bonne thérapeutique infantile,
quand, par ailleurs, on connaît les lois générales de la pathologie.
Sans être spécialiste pour les «maladies» d'enfants, je me rappelle
avoir été appelé en consultation, en province, pour un enfant de six
mois soigné par deux distingués confrères. Il avait, depuis cinq jours,
une entérite aiguë avec fièvre, amaigrissement rapide. Pendant les
trois quarts d'heure que dura mon enquête, je vis cet enfant passer
successivement des bras de sa mère dans ceux de la nourrice _sèche_,
puis dans ceux d'une tante affolée, le tout pour calmer les faibles cris
qu'il avait encore la force de pousser. J'appris que ce manège durait
depuis deux jours, que l'enfant avait pris du calomel, trois fois de
grands lavages intestinaux, et qu'on l'alimentait toutes les heures, à
grand'peine, avec du lait stérilisé! Je proposai simplement de mettre
cet enfant dans son berceau et de l'y laisser, de lui appliquer sur le
ventre un large cataplasme, de le laisser à la diète absolue pendant
quatre heures puis de lui donner de l'eau panée, et de le laisser dormir
si le sommeil pouvait venir. Le lendemain, la fièvre avait cessé,
l'enfant avait dormi; j'autorisai alors, toutes les heures, le lait
naturel, écrémé et coupé avec parties égales d'eau de riz; je conseillai
de ne pas trop déranger l'enfant, de ne plus explorer son ventre. Le
surlendemain, il prenait du lait écrémé pur, et j'appris qu'il avait
retrouvé sa gaîté. Un sommeil prolongé mit fin à la grave alerte, et
aussi à la «maladie», qui avait failli rendre Je pauvre enfant victime
de soins trop empressés.
Dans d'autres cas d'entérite cholériforme, le grand secret de la
thérapeutique consiste à savoir réchauffer les enfants, tout en les
tenant à la diète absolue pendant six ou douze heures, puis au régime
«avec restriction des liquides» pendant deux ou trois jours.
Avouons cependant que, parfois, les problèmes de pathologie infantile
sont très difficiles à résoudre. J'ai parlé plus haut de cet enfant qui
ne supportait aucun lait de femme, pris en n'importe quelle quantité.
D'autres fois, les enfants s'empoisonnent avec le lait même de leur
mère. C'est, tout simplement, parce qu'ils en prennent trop à la fois;
mais il faut quelquefois chercher longtemps pour trouver cette cause si
simple. On ne se figure pas le nombre d'enfants qui ont des indigestions
chroniques, parce qu'ils ne sont pas rationnés, surtout quand ils sont
nourris par de plantureuses mercenaires qu'on ne sait comment tonifier,
dans la pensée de donner plus de forces au précieux rejeton.