[Note 3: Le souci de soustraire au milieu contaminé les enfa

LA LUTTE

POUR LA SANTÉ

DU MÊME AUTEUR

Considérations sur la folie paralytique Paris, J.-B. Baillière, 1874.

Article Épilepsie du Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales

(1886).

Pratique de l'antisepsie dans les «maladies» contagieuses (Prix Stansky,

de l'Académie de médecine). J.-B Baillière, éditeur (1892).

Traitement de la Tuberculose par la créosote (Couronné par l'Institut,

Prix Bréant). 1 vol. in-8°, Rueff, éditeur, 1894.

_En préparation_:

Psychothérapie et Morale religieuse.

Dr. BURLUREAUX

PROFESSEUR AGRÉGÉ LIBRE DU VAL-DE-GRACE

LA LUTTE

POUR LA SANTÉ

ESSAI DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE

PARIS

1908

A MON CHER LUCIEN CLAUDE

EN TÉMOIGNAGE DE MA VIVE AFFECTION

ET EN SOUVENIR

DE NOS CAUSERIES MÉDICO-PHILOSOPHIQUES

PRÉFACE

La «lutte pour la santé» qui fait le sujet de ce livre n'est pas celle

qu'ont entreprise, et que poursuivent avec un succès toujours plus

marqué, nombre de ligues et sociétés philanthropiques. Certes, personne

n'admire plus que moi l'effort généreux de ces sociétés. Qu'il s'agisse

de combattre la mortalité infantile, ou de répandre et de faire

appliquer les règles de l'hygiène, ou encore d'enrayer l'extension de

ces trois plaies sociales, la tuberculose, l'alcoolisme, et la syphilis,

ce sont là des campagnes infiniment bienfaisantes; et je considère comme

un honneur d'avoir pu, modestement, prendre ma part de quelques-unes

d'entre elles.

Mais à côté de cette grande lutte collective, il y a une autre «lutte

pour la santé», tout individuelle, qui se livre tous les jours dans la

vie de chacun de nous. Celle-là est une forme de la loi universelle

de la lutte pour l'existence. Sans cesse, depuis l'instant où nous

naissons, notre organisme tend à maintenir ou à rétablir cet équilibre

de ses forces que l'on appelle «la santé»; et sans cesse une foule

d'influences, intérieures ou venues du dehors, tendent à détruire cet

équilibre, éminemment instable.

Ces influences varient à l'infini, suivant l'âge, le sexe, l'hérédité,

les conditions de la vie: mais toutes travaillent, en nous, à la même

fin; et l'on peut dire que l'histoire entière de notre vie physique

n'est que l'histoire des péripéties de la «lutte» incessante qui se

déroule entre elles et la tendance naturelle de l'être à persévérer dans

son être. Et si, parmi ces influences hostiles à notre santé, beaucoup

ont un caractère fatal et inévitable, s'il y a malheureusement beaucoup

de causes de «maladie» contre lesquelles nous sommes désarmés, il y en

a aussi un très grand nombre qui peuvent être évitées, ou combattues

victorieusement. Toute la médecine, en fait, ne consiste qu'à aider la

nature dans sa lutte contre elles.

Mais la médecine est moins une science qu'un art. De la multiplicité

des circonstances, de la diversité des esprits, il résulte que chaque

médecin, quand il est parvenu à un certain point de sa carrière,

s'aperçoit que l'ensemble de ses observations et de ses réflexions l'a

amené à se faire une expérience propre, personnelle, des conditions

générales de la «lutte pour la santé» et des moyens d'aider l'organisme

à la bien conduire. C'est le fruit de mon expérience particulière que

j'ai essayé de recueillir et de présenter, dans le livre que voici.

De longues années de pratique médicale m'ont donné l'occasion de

voir, sous des aspects très variés, la naissance et l'évolution de la

«maladie». J'ai aussi vu à l'oeuvre bien des méthodes de traitement,

anciennes et nouvelles. Pénétré, dès le début, de l'importance de la

tâche qui m'était confiée, je me suis efforcé de ne subir aucun parti

pris d'école ni de doctrine, de ne rien rejeter ni de ne rien admettre

sans l'avoir contrôlé, de borner toujours mon ambition à empêcher ou à

soulager la souffrance par tous les moyens,--que l'idée de ces moyens me

vînt de moi-même ou d'autrui, qu'ils fussent ou non approuvés par les

autorités du moment, qu'ils appartinssent à la thérapeutique d'hier ou à

celle de demain. Et maintenant, ayant parcouru déjà une grande partie

de ma route, il m'a semblé que j'avais le devoir de faire profiter les

autres de tout ce que mon expérience, ainsi acquise, pouvait contenir

d'intéressant et d'utile pour eux.

C'est dire que ce petit livre s'adresse à tout le monde. Je n'ai pas

voulu en faire une thèse scientifique, mais plutôt quelque chose

comme ces _Conseillers de la Santé_ que l'on était assuré de trouver,

autrefois, au chevet du lit de nos grands-parents. Laissant aux ouvrages

spéciaux l'étude des «maladies» accidentelles, de ces chocs extérieurs

où notre organisme est sans cesse exposé, je m'en suis tenu aux

différentes manifestations de ce que j'appellerai, d'un terme général,

la «maladie», en entendant par là cette rupture de l'équilibre normal

de nos forces, cette dépréciation plus ou moins complète de notre

capital biologique, qui se produit, tôt ou tard, dans l'existence

de chaque créature humaine, et s'exprime par une variété infinie de

symptômes morbides. J'ai essayé d'indiquer les principales causes qui,

aux différents âges, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, risquent de

compromettre ou de détruire la santé; et surtout j'ai essayé de montrer,

au fur et à mesure, par quels moyens ces causes peuvent être évitées, ou

leurs mauvais effets heureusement réparés.

Plusieurs de ces moyens étonneront peut-être le lecteur, accoutumé aux

complications savantes de la médecine d'aujourd'hui; et leur simplicité

même lui semblera peut-être avoir quelque chose de révolutionnaire.

C'est un danger que j'ai prévu, et que, certes, je n'affronte pas de

gaîté de coeur. Mais il n'y a pas une ligne de mon livre qui ne dérive,

à la fois, d'une expérimentation méthodique et de réflexions patiemment

mûries. Si jamais l'on peut être sûr de quelque chose, en une matière

aussi variable et aussi délicate, je suis sûr de l'efficacité des

avertissements et des conseils qu'on trouvera ici. Puissent-ils

seulement être entendus, et porter leur fruit!

Ce livre était déjà sous presse lorsque j'ai reçu l'intéressant ouvrage

de mon confrère et ami le Dr. Sigaud sur _Les Origines de la «maladie»_

(1 vol. Maloine, 1906). Je regrette de n'avoir pas pu en citer certaines

pages qui s'accordent avec les idées que j'ai moi-même exprimées sur

plusieurs points, et, notamment, sur le danger qu'il y a à attacher trop

d'importance aux symptômes en pathologie.

LA LUTTE POUR LA SANTÉ

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE I

LE CAPITAL BIOLOGIQUE

L'hypothèse joue, dans les progrès do toutes les connaissances humaines,

un rôle considérable; ce n'est une nouveauté pour personne, mais cette

vérité nous a été récemment rappelée, et exposée avec une clarté

nouvelle, par le remarquable travail de M. Poincaré, intitulé: _La

Science et l'Hypothèse._ Il y est démontré que ni les mathématiques,

ni les sciences physiques ou chimiques, ne pourraient exister si elles

n'avaient pour point de départ des hypothèses. «Il y a, dit M. Poincaré,

plusieurs sortes d'hypothèses: les unes sont vérifiables, et, une fois

confirmées par l'expérience, deviennent des vérités fécondes; les

autres, sans pouvoir nous induire en erreur, peuvent nous être utiles en

fixant notre pensée; d'autres enfin (comme le _postulatum_ d'Euclide) ne

sont des hypothèses qu'en apparence, et se réduisent à des définitions

et à des conventions déguisées». Plus encore que les sciences dites

exactes, les études biologiques ont besoin du secours de l'hypothèse,

car c'est d'elles que l'on peut surtout dire que «nous n'y savons le

tout de rien.»

Sans avoir aucunement la prétention de bouleverser les sciences

biologiques, mais simplement pour m'aider à fixer ma pensée, je

demanderai, à mon tour, qu'on m'accorde une sorte de _postulatum_, qui

nous aidera à nous rendre compte de la plupart des phénomènes de la

biologie et de la pathologie.

Voici ce _postulatum_:

Je supposerai que chaque être, en naissant, reçoit un certain capital

d'énergie vitale, de la valeur et de l'emploi duquel dépendront et

sa santé, et sa longévité: un capital donnant des intérêts variables

suivant chaque individu et suivant chaque période de la vie. J'ajouterai

que ce capital peut être, à toute période de la vie, amoindri par une

cause accidentelle, et que les intérêts qu'il produit sont également

variables aux diverses périodes de la vie.

Or, cette hypothèse étant accordée, l'objet du présent travail sera

d'étudier, d'un bout à l'autre de la vie, la meilleure manière de faire

valoir ce capital, et de le défendre contre les influences qui ne

cessent pas de le menacer. Ces influences sont ce qu'on appelle les

«causes morbigènes», et leurs assauts sont ce qu'on appelle les

«maladies».

L'homme malade est donc, dans notre hypothèse, celui qui vient de subir

une de ces diminutions de son capital biologique: d'où il résulte que,

avant d'étudier le malade, et les causes morbigènes, nous devons d'abord

envisager le capital initial, et les causes qui en font varier la

valeur.

Considéré au point de vue théorique, c'est-à-dire en négligeant les

influences qui peuvent le faire accidentellement diminuer, le capital

initial est comparable à la force qui lance un projectile dans l'espace.

Or, les mathématiciens savent exactement quelle doit être la courbe

parcourue par le projectile, du moment qu'ils connaissent la vitesse

initiale et la masse. Et pareillement nous pourrions, nous aussi,

prévoir la courbe que suivra la santé d'un sujet, si nous pouvions

connaître exactement le capital de vie qu'il apporte en naissant. Mais

le fait est que, chez les différents êtres humains, le capital initial

varie dans des proportions si énormes que nous ne pouvons guère nous

flatter d'en avoir une notion précise.

Pour des causes que nous chercherons à analyser, il y a des êtres chez

qui le capital initial est nul: ce sont eux qui meurent en naissant,

ou un ou deux jours après leur naissance, sans «maladies» ni lésions

appréciables; tels certains enfants de syphilitiques, qui meurent parce

qu'il n'ont pas la force de vivre.

A l'autre extrémité de l'échelle se placent les aristocrates de la

santé, doués d'un capital énorme, et qu'on voit atteindre à des âges

avancés sans avoir jamais été malades, sans avoir jamais pris de

précautions spéciales pour conserver leur santé. Ainsi, j'ai connu, non

comme médecin, mais comme ami, un général mort à quatre-vingt-douze ans,

et qui n'avait jamais été arrêté par la moindre indisposition. On peut

même dire qu'il est mort sans «maladie»; il a tout simplement cessé

de vivre, comme le boulet, arrivé à la fin de sa course, cesse de

progresser et rentre dans l'immobilité.

Entre ces deux extrêmes se trouve une variété infinie d'intermédiaires;

et l'on peut dire qu'il n'y a pas deux personnes ayant le même capital

biologique initial.

Cependant les différences dans le capital initial ne sont pas si grandes

qu'on ne puisse, tout au moins, en déterminer les causes principales,

dont l'étude se trouve être, ainsi, d'une importance majeure. Ces causes

peuvent être groupées sous trois chefs:

1° Les influences héréditaires;

2° La valeur actuelle des générateurs au moment de la conception;

3° Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la gestation.

CHAPITRE II

HÉRÉDITÉ

L'hérédité tient une place considérable dans tous les problèmes de la

vie; et, comme l'indique bien l'étymologie du mot _hoerere_, (être

attaché), tout être vivant est relié à un long passé ancestral.

Les végétaux eux-mêmes n'échappent point à cette loi: le souci des

horticulteurs n'est-il pas de créer, par de savants procédés de culture

et d'habiles sélections, des types capables de transmettre par hérédité

certaines qualités développées? Ils y arrivent jusqu'au jour où, quand

ils ont voulu trop profondément ou trop vite forcer la nature, la plante

revient à son état sauvage, ou demeure stérile pour avoir été trop

surmenée. Et les mêmes observations sont familières aux éleveurs qui

cherchent à perfectionner les races d'animaux domestiques.

Hérédité est donc un terme de physiologie signifiant que la constitution

organique, la manière d'être physique ou mentale, se transmet des

parents aux enfants ou aux descendants.

L'hérédité se rencontre partout; c'est elle qui constitue les grands

traits de caractère si différents de chaque race; c'est elle qui fait

que les vertus, les vices, les passions, les haines, se transmettent

dans le sein des familles aussi bien que la beauté, la couleur des yeux,

la taille, etc. Souvent elle est directe, c'est-à-dire qu'elle provient

du père ou de la mère; parfois elle saute une ou deux générations;

d'autres fois, enfin, elle est indirecte: c'est le type d'un parent de

la ligne collatérale qui prend la place. Mais il est rare que, dans le

cours de la vie, elle ne se manifeste pas d'une manière quelconque.

Le rôle de l'hérédité a été reconnu de tout temps. Dans son langage

imagé, la Bible nous dit qu'«il a encore les dents agacées, celui dont

l'ancêtre de la septième génération a mangé des raisins verts.» Si

cette parole était l'expression exacte de la vérité, elle serait bien

décevante, car elle paralyserait tous les efforts destinés à lutter

contre les tares ancestrales. Mais déjà Ezechiel avait énergiquement

protesté (chap. XVIII) contre la fatalité des tares héréditaires; et la

vérité est que l'influence de l'hérédité est modifiée grandement par la

tendance qu'a tout être vivant à retourner à son type primitif, comme

aussi par les influences du croisement, en vertu desquelles l'un des

générateurs peut rectifier la tare transmise par son partenaire. Ce

n'est que quand les deux générateurs ont les mêmes tares que l'hérédité

sévit avec son maximum d'intensité; et alors non seulement les tares

s'ajoutent, mais elles semblent se multiplier l'une par l'autre,

au point de rendre l'enfant incapable de soutenir la lutte pour

l'existence; ou bien, s'il vit, il n'a pas la force de transmettre la

vie. Ainsi s'éteignent les familles par les «maladies» héréditaires, à

moins qu'un des membres de la race déchue, revenant pour ainsi dire

au type primitif, ne porte en lui une force de réaction

insoupçonnée,--héritage peut-être d'un passé plus lointain,--qui lui

permette de reconstituer la famille.

Telles sont les considérations générales qu'il m'a semblé utile

d'indiquer, parce qu'il en pourrait sortir un grand nombre de

conclusions pratiques pour qui sait réfléchir. Mais il faut à présent

que j'insiste sur quelques détails plus particuliers.

D'abord, l'hérédité de la longévité.

Il est des familles où l'on meurt vieux, de père en fils. On dirait des

horloges remontées pour sonner à peu près le même nombre d'heures. Il

est d'autres familles où tout le monde meurt jeune, sans cependant qu'on

puisse incriminer des «maladies» spéciales. Pourquoi? Force est bien de

le dire, nous ne le savons pas.

Notons, en passant, combien sont erronées les théories qui attribuent

à l'homme moyen une longévité moyenne, calculée d'après l'époque de la

soudure des épiphyses, ou d'après la durée de la croissance: suivant les

calculs de Flourens, cette moyenne devrait être de cent ans. Mais c'est

là une simple vue de l'esprit, qui ne repose sur aucune observation

sérieuse.

Certes, on peut établir des moyennes. C'est sur des moyennes de ce

genre, et sur le calcul des probabilités, que sont basés les statuts des

compagnies d'assurance. De même, il n'est pas déraisonnable de supputer

la longévité probable d'un individu donné, quand on est en mesure

d'apprécier son capital biologique et la façon dont il sait s'en servir.

Mais dire que l'homme est bâti pour vivre cent ans, parce que, dans les

espèces animales, la longévité a cinq fois la durée de la croissance,

et que, chez l'homme, la durée de la croissance est de vingt ans, c'est

établir une théorie sur des bases absolument fragiles.

Plus importantes encore que la plus ou moins grande longévité des

parents, sont, pour nous, certaines particularités de leur état

pathologique, qui retentissent d'une façon souvent très profonde sur la

valeur de leurs enfants.

On sait, par exemple, les influences néfastes de l'alcoolisme

héréditaire, qui non seulement restreint la natalité, mais condamne ceux

qui naissent à une mort rapide.

La syphilis ne réduit pas la natalité; au contraire, elle semble la

favoriser, et tout le monde connaît, en effet, de ces nombreuses

familles fauchées par la syphilis héréditaire. En vain les générateurs

s'obstinent à mettre au monde de nouvelles victimes: aucune ne survit, à

moins qu'un traitement médical bien compris ne vienne mettre fin à cette

lamentable situation [1].

[Note 1: Je ne puis m'empêcher de reconnaître, dans cette

polynatalité des hérédo-syphilitiques, une affirmation de ce qu'on

serait tenté d'appeler la loi de protection des faibles.

N'est-il pas remarquable, en effet, que, dans la nature, les êtres sans

défense luttent par leur polynatalité contre les causes de destruction

auxquelles les expose leur faiblesse? Voyez dans le monde animal. Les

animaux puissants, armés pour la défense ou pour la lutte, sont toujours

de médiocres générateurs; l'éléphant, par exemple, ne donne naissance

qu'à un nombre très restreint d'individus, la femelle porte longtemps;

même remarque pour le lion. Au contraire, les animaux sans défense, se

multiplient avec une rapidité qui les rend parfois redoutables: tels les

lapins d'Australie. Il a suffi d'un couple importé par hasard dans cette

colonie pour que ces animaux se soient multipliés au delà de toute

mesure. A l'heure qu'il est, ils constituent encore un fléau pour

l'agriculture. C'est que le lapin est un être faible, qui n'a de moyens

ni d'attaque, ni de défense, ne sachant que fuir et se cacher. Dans

l'espèce humaine, combien ne voit-on pas de ces couples admirablement

bien assortis, de santé parfaite, et qui n'ont pas d'enfants? Nous ne

parlons pas de ceux qui n'ont qu'un ou deux, enfants; car ici intervient

un autre facteur, la restriction volontaire; mais de ces ménages

exemplaires, où la venue d'un enfant serait une joie, et qui restent

stériles, sans que rien dans l'état des conjoints explique cette

stérilité.

Au contraire, des générateurs de médiocre valeur, au point de vue de

la santé, mettent au monde de nombreux enfants, qui bien souvent

constituent pour eux une richesse négative. Ces malheureux portent le

beau nom de prolétaires _(proles, race)_.

Mais que dis-je? la loi de protection des faibles s'étend à l'infini.

Pourquoi naît-il plus de femmes que d'hommes? Pourquoi tel couple ne

donne-t-il naissance qu'à des filles, tel autre qu'à des garçons?

C'est que, dans le premier cas, la valeur biologique de la mère était

sensiblement inférieure à celle du père. Quand il y a une disproportion

marquée entre les deux générateurs, l'enfant qui naît a le sexe du

générateur qui vaut le moins.

Quand un homme vieux et usé épouse une jeune femme pleine de vie et

de santé, l'enfant qui naîtra de leur union sera presque toujours un

garçon.

Dans le monde végétal, la même loi de protection des faibles s'observe

pour qui sait ouvrir les yeux. Voyez les plantes sans défense: elles

pullulent partout, on les trouve sous toutes les latitudes, à toutes les

altitudes; au contraire, celles qui se défendent, ont ce qu'on appelle

en botanique des «aires» très limitées.

Dans le monde minéral lui-même, on observe la même loi: les métaux qui

se défendent sont des métaux rares, et c'est précisément parce qu'ils

sont rares et incorruptibles (mais non incorrupteurs) que l'homme les

a pris comme représentant la valeur du travail. L'or, par exemple, que

rien n'attaque, est plus rare que les métaux qui s'oxydent facilement,

tels que le fer, le cuivre.

Le diamant inaltérable, qui défie l'injure du temps, est d'une rareté

qui lui donne tout son prix.

C'est de cette loi de protection des faibles, faisant contrepoids aux

lois darwiniennes (sélection, adaptation aux milieux, etc.) que résulte

un équilibre presque stable dans le monde des êtres créés.]

La syphilis est un des principaux facteurs de dégénérescence. On

commence seulement à connaître l'étendue de ses ravages. On sait

aujourd'hui qu'elle se transmet aux enfants; qu'elle les fait mourir

avant leur naissance, ou le jour même de leur naissance; qu'elle se

traduit plus souvent encore, dans les deux premiers mois qui suivent la

naissance, par des accidents contagieux; que, dans les premières années

de la vie, elle entraîne la mort par méningite (méningite spéciale que

l'on prend trop souvent pour une méningite tuberculeuse, et qui serait

justiciable d'un énergique traitement anti-syphilitique).

On sait aussi que, dans les cas exceptionnels, la syphilis des

générateurs provoque, à l'âge de huit, dix, quinze ans, des dystrophies,

parfois des accidents tertiaires (épilepsie, gommes, etc.): mais ce sont

là des curiosités scientifiques.

Ce qu'on ne sait pas encore, c'est dans quelle proportion la syphilis

des parents diminue la valeur biologique des enfants en apparence bien

nés, c'est son influence sur les produits de la deuxième et même de la

troisième génération. C'est là la science de l'avenir[2].

[Note 2: Nous ne voulons pas insister davantage sur les méfaits de

la syphilis, envisagée en tant que péril social, mais nous ne pouvons

laisser passer l'occasion d'appeler l'attention du lecteur sur les

efforts tentés pour faire connaître au grand public ces tristes vérités.

Il existe une _Société internationale de prophylaxie sanitaire et

morale_ contre les «maladies» vénériennes, siégeant à Bruxelles, et

ayant comme filiales des sociétés françaises, allemandes, etc., qui

toutes poursuivent un but commun: faire connaître les méfaits des

«maladies» vénériennes, les éteindre dans la mesure du possible et par

tous les moyens possibles.

La société française est certainement l'une des plus actives: sous la

vigoureuse impulsion de son président, M. le professeur Fournier, elle a

déjà fait beaucoup depuis cinq ans qu'elle est fondée.

Elle a étudié la syphilis dans l'armée, dans la marine, les colonies,

dans les populations ouvrières; la syphilis des nourrices et des

nourrissons; la syphilis et le mariage, etc. Grâce à elle, l'opinion

publique commence à s'intéresser au redoutable problème, on ose

envisager en face la syphilis, on ose prononcer son nom, et tout fait

espérer que l'action de la Société de prophylaxie sera au moins aussi

utile que celle des ligues contre l'alcoolisme et la tuberculose.

Car, en réalité, que peut-on contre l'alcoolisme? Rien tant qu'on ne

modifiera pas nos lois et nos moeurs. Que peut-on contre la tuberculose?

Presque rien, tant qu'on ne changera pas notre état social, tant qu'il

y aura l'affreuse misère et la promiscuité. Tandis qu'on peut beaucoup

contre la syphilis, «maladie» évitable s'il en fut, «maladie»

essentiellement curable. Mais il faut la faire connaître dans tous les

milieux, son danger provenant de l'ignorance. C'est surtout contre cette

ignorance que lutte la Société française de prophylaxie sanitaire et

morale à laquelle devraient être affiliés tous les gens de bien, toutes

les personne soucieuses de l'avenir de la nation.]

L'hérédité tuberculeuse est-elle aussi redoutable qu'on se plaisait à le

dire? Non. Voilà, du moins, ce qu'affirment la science expérimentale et

l'observation des jeunes animaux issus de générateurs tuberculeux. Mais,

dans la pratique, il serait sage de se conduire comme si la tuberculose

était héréditaire: 1° parce que les enfants de tuberculeux sont,

par cela même qu'ils vivent dans un milieu contaminé, exposés à

la contagion[3]; 2° parce que l'enfant, s'il n'hérite pas do la

tuberculose, hérite incontestablement de la prédisposition à devenir

tuberculeux. Il ne naît pas tuberculeux, mais il naît tuberculisable: de

sorte que, au point de vue scientifique, l'appréhension qu'avaient

nos pères au sujet de l'hérédité de la tuberculose était parfaitement

légitime.

[Note 3: Le souci de soustraire au milieu contaminé les enfants de

tuberculeux a inspiré au professeur Grancher une idée géniale: c'est de

prendre, dans les familles de tuberculeux, les enfants encore sains,

pour les faire élever à la campagne dans des familles saines. C'est

ce que réalise «l'Oeuvre de préservation de l'enfance contre la

tuberculose». (Siège social, 4 rue de Lille.) C'est une oeuvre

scientifique, puisque, suivant le précepte de Pasteur, elle cherche à

sauver la race en sauvant la graine. C'est une oeuvre pratique; elle a

fait ses preuves, et elle ne peut pas satisfaire au dixième des demandes

des parents tuberculeux, qui commencent à comprendre la nécessité de se

séparer de leurs enfants encore sains pour les confier à des familles

de braves gens désignées par l'oeuvre, surveillés par ses médecins,

et offrant toutes garanties de moralité. Cette Oeuvre, bienfaisante à

plusieurs titres, est en outre _économique:_ chaque pupille ne coûte

en effet qu'un franc par jour, parce que tous les dévouements sont

gratuits. Cette faible somme d'un franc, bien employée, sans aucune

fuite, sert ainsi les intérêts de deux familles et sauve la vie d'un

enfant.]

L'hérédité du cancer est loin d'être démontrée. Tout est obscur dans

la question du cancer: son étiologie, ses modes de transmission, ses

variétés d'évolution; et la thérapeutique se ressent de toutes ces

incertitudes, malgré les belles promesses de la sérothérapie, de la

vaccination anti-cancéreuse, et de la radiothérapie.

En résumé, l'hérédité est le principal facteur de la valeur biologique

des individus. Chacun, de par son hérédité, naît avec une valeur

différente: l'inévitable inégalité sociale existe non seulement le jour

de la naissance, mais le jour même de la conception.

C'est encore à l'hérédité qu'il faut attribuer la différente valeur des

différents organes. Beaucoup naissent avec un organe plus faible que les

autres, de par la tare ancestrale; et le clinicien doit tenir compte

de l'existence de ces points faibles, lorsqu'il se trouve en face d'un

malade quelconque.

Les organes qui subissent le plus notablement la tare héréditaire sont:

le système nerveux, le coeur, et les reins.

_A_) Les tares nerveuses se transmettent avec une constance redoutable;

et c'est à juste titre qu'on craint les alliances avec des sujets

dont les parents sont entachés d'aliénation mentale, ou de nervosisme

exagéré.

Il ne faut pas, cependant, pousser cette terreur de l'hérédité nerveuse

à des limites excessives: car, ainsi que je l'ai dit, nous devons

compter avec une sorte de tendance naturelle en vertu de laquelle l'être

naissant est débarrassé de sa tare ancestrale; l'hérédité n'est jamais

absolument fatale. Et nous devons prévoir aussi les atténuations que

peuvent amener les croisements. Ainsi l'hérédité nerveuse du père peut

très bien être atténuée par le bon équilibre nerveux de la mère, le

croisement bien compris entraînant une sorte de régénération. Enfin, il

est certaines «maladies» nerveuses qui ne se transmettent jamais par

hérédité: telle la paralysie générale des aliénés. De ce qu'un homme est

mort dans un asile, par le fait de la paralysie générale, il ne faut pas

conclure que ses descendants soient menacés de folie, ou même de tares

nerveuses. Le paralytique général a pris la «maladie» uniquement pour

son compte, et il ne la transmet pas plus que ne transmettrait sa tare

nerveuse un homme qui serait, accidentellement, empoisonné par le plomb.

Tout ce qu'on peut dire du paralytique général, c'est que, neuf fois sur

dix, c'est un syphilitique, et que sa descendance peut être entachée de

syphilis au même titre que la descendance d'un syphilitique quelconque.

_B_) L'hérédité des cardiopathies est également très intéressante à

étudier: elle n'est pas assez connue.

Il y a des familles dans lesquelles tous les membres succombent aux

affections cardiaques. C'est donc que, là, les enfants apportent, en

naissant, un point de plus faible résistance du côté du coeur. Chose

curieuse: dans ces familles, la lésion cardiaque ne devient perceptible,

chez ses divers membres, qu'à des âges plus ou moins avancés. Vers

trente ans, l'un d'eux éprouvera de l'arythmie, suivie, six ou sept ans

plus tard, de myocardite scléreuse. Un autre, tout en ayant le coeur

sain à l'auscultation, succombera par le coeur, dans le cours d'une

pneumonie. «La «maladie» était au poumon, et le danger au coeur»

(Huchard). Un troisième membre mourra à cinquante ans, à son quatrième

accès d'angine de poitrine, sans qu'aucun des trois ait jamais eu la

moindre attaque de rhumatisme articulaire, ou autre affection capable

de déterminer des lésions cardiaques. Enfin un quatrième aura de la

tachycardie paroxystique. Et tout cela parce que la mère des quatre

enfants aura eu, avant la naissance du premier, le coeur touché

accidentellement par le rhumatisme; je connais même une famille où

l'hérédité remonte à deux générations: presque tous les membres de cette

famille sont des cardiopathes.

C) Le rôle de l'hérédité pathologique rénale mérite d'être signalé au

même titre. On connaît l'albuminurie héréditaire et familiale: mais les

récents travaux de MM. Castaigne et Rathery (1904) ont démontré, en

outre, qu'une mère atteinte de néphrite donne naissance à des

enfants dont les reins sont moins résistants aux infections et aux

intoxications, ou même sont altérés au point d'entraîner la mort dès les

premiers jours de la vie. De plus, chacun naît avec une prédominance de

tel ou tel système organique. Chez les uns, c'est le système nerveux qui

présente un développement hors de proportion avec les autres systèmes

organiques; chez d'autres, c'est le système musculaire.

Ni les uns ni les autres ne sont, à proprement parler, des malades,

ni même des candidats à la «maladie»; ils peuvent avoir un excellent

capital biologique. Mais, pour le faire valoir, il ne faut pas commettre

de fautes dans la direction à leur conseiller. Et nous retrouverons

cette importante donnée quand nous parlerons des grands problèmes de

l'éducation.

Est-ce encore à l'hérédité qu'il faut attribuer cette singulière

prédominance d'un des côtés du corps sur l'autre que l'on observe chez

la plupart des malades? En général, c'est le côté gauche qui est le plus

faible; c'est lui qui est le siège des névralgies, des pneumonies, des

misères variées que les malades accusent; c'est lui qui est le plus

faible au dynamomètre; et tout le monde sait que la main gauche est, en

général, moins habile que la main droite; le langage courant traduit

cette infériorité, en faisant de «gauche» le synonyme de malhabile. Chez

d'autres, au contraire, c'est le côté droit du corps qui est le siège de

toutes les douleurs névralgiques, rhumatismales, sans pour cela que

ces malades soient gauchers. J'avoue ne pas avoir recherché la part de

l'hérédité dans cette répartition inégale de l'influx nerveux, que je ne

fais que signaler en passant.

Mais ce qui résulte de tout ce que nous venons de voir, et qui doit en

former pour nous la conclusion pratique, c'est que, pour difficile que

soit la connaissance précise de l'hérédité d'un sujet, peut-être n'y

a-t-il pas de point sur lequel l'attention du clinicien doive se porter

plus soigneusement! En présence d'un malade, notre premier effort

doit être de déterminer ce qu'il a pu recevoir de ses parents; et les

résultats de cette première enquête doivent toujours nous être présents

à l'esprit, tout dans le cours de la vie pathologique du sujet, mais

surtout quand nous aurons à diriger sa santé.

CHAPITRE III

CONCEPTION

L'influence de la valeur actuelle des générateurs, au moment de la

conception, est à peine soupçonnée, et le fait est qu'il serait bien

difficile de la démontrer; elle doit être, cependant, considérable, et

il y a tout lieu de croire que la valeur d'un individu à naître varie

du tout au tout selon qu'il a été conçu dans de bonnes ou de mauvaises

conditions.

Depuis longtemps, les médecins protestent contre les voyages de noces.

On ne saurait trop faire campagne contre cette coutume, tout au moins

antihygiénique. Considérez, en effet combien s'accumulent les conditions

déplorables pour la procréation, chez deux conjoints dont le système

nerveux a été mis à l'épreuve par les préoccupations prémonitoires du

mariage, par la fatigue des journées consacrées à sa célébration, par

les émotions inséparables de cet acte important de la vie! Et voilà ces

jeunes gens qui, aussitôt après, se pressent pour un voyage lointain,

qui s'exposent à des fatigues de toute sorte, à la déplorable

alimentation de l'hôtel, qui s'infligent le souci de changer de

résidence tous les jours, etc.! C'est dans ces conditions que, sans

recueillement, à la légère, ils accomplissent l'acte qui doit donner _la

vie_.

Dans d'autres milieux moins favorisés, l'acte conjugal s'opère à la

suite de repas copieux, dans des conditions non moins déplorables.

Pour combien ne faut-il pas compter aussi l'émotion de la jeune femme,

trop souvent surprise par les conditions nouvelles de l'existence

qu'elle a adoptée, ou qui lui a été imposée? Comme le disait le

professeur Pinard: «En plein XXe siècle, nous procréons comme les

hommes des cavernes.»

Que faire à tout cela? C'est déjà quelque chose que d'appeler

l'attention sur un mal dont presque personne ne soupçonne l'importance,

en dehors du monde médical. Les remèdes viendront, pour ainsi dire,

d'eux-mêmes, à partir du jour où l'on connaîtra le danger.

Appelons aussi l'attention sur un point délicat: sur la nécessité de

faire l'éducation de la jeune fille, pour qu'elle sache ce qu'est le

grand acte de la procréation.

Je vois d'ici les mères françaises frémir, et s'armer en guerre les

bataillons de ceux qui confondent la pudeur avec la pudibonderie. Nul

doute, cependant, qu'il y ait une réforme à opérer dans nos moeurs, à

cet égard, et dans tous les milieux sociaux. Et pourquoi ne pas rappeler

ce que dit la Bible, dans le livre de _Tobie_, chapitre VII? Le fils

du vieux Tobie, sur le conseil de l'ange Raphaël, allait épouser Sara,

fille de Raquel, laquelle avait vu mourir subitement ses sept premiers

maris, aussitôt qu'ils s'étaient approchés d'elle; et, pour lui éviter

pareil sort, l'ange donnait au jeune homme les conseils suivants: «

Lorsque des personnes s'engagent tellement dans le mariage qu'elles

bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit et qu'elles ne pensent

qu'à satisfaire leur brutalité, comme les chevaux et les mulets qui sont

sans raison, le démon a pouvoir sur elles. Mais pour toi, après que tu

auras épousé cette fille, étant entré dans la chambre, vis avec elle en

continence pendant trois jours, et ne pense à autre chose qu'à prier

Dieu avec elle! La troisième nuit étant passée, tu prendras cette fille,

dans la crainte du Seigneur, et dans le désir d'avoir des enfants

plutôt que par un mouvement de passion, afin que vous ayez part à la

bénédiction de Dieu.»

Dans le cours de la vie conjugale, on ne prend pas, pour procréer, plus

de précautions qu'à l'époque des premières ardeurs; c'est également une

faute dont se ressent le produit de la conception.

Il y aurait à faire tout un traité sur l'hygiène de la procréation. Ce

traité, conçu dans un esprit large, libéral, scientifique, qui tiendrait

compte de tous les éléments du problème, c'est-à-dire non seulement du

point de vue médical, mais aussi de l'élément passionnel, répondrait à

un véritable besoin.

Et un chapitre, et l'un des plus importants, devrait y être consacré

au traitement préventif de la syphilis héréditaire. Combien d'hommes

atteints de syphilis huit ans, dix ans avant leur mariage, ignorent les

bienfaits d'un traitement spécifique, qu'ils suivraient deux ou trois

mois avant de se marier, pour préserver leurs enfants de la terrible

«maladie»! Combien peu de médecins pensent à instituer ce traitement

préventif, alors même qu'ils savent que le générateur a eu la syphilis!

Mais je ne sauvais m'étendre ici davantage sur ce sujet.

CHAPITRE IV

GESTATION

Sur les influences qui atteignent l'enfant pendant la gestation, nous

n'avons aucune donnée précise à fournir. Nous n'avons pas remarqué, par

exemple, qu'une mère ayant eu une grossesse pénible, voire même

des vomissements incoercibles, donnât naissance à un enfant plus

spécialement faible; inversement même, bien des femmes d'une santé

médiocre ont des grossesses superbes. J'étonnai fort une malade, un

jour, en lui disant qu'elle ne devait aller bien que pendant ses

grossesses. C'est qu'elle avait de la ptose abdominale, et que la

grossesse devait lui produire l'effet d'une sangle, en soutenant les

organes. Mais il n'est guère vraisemblable qu'un état de santé

aussi artificiel, et aussi transitoire, soit, pour le produit de la

conception, un brevet de santé future.

Par contre, les «maladies» de la mère pendant la grossesse ont une

influence bien connue sur la valeur de l'enfant à naître. Quand elles ne

provoquent pas l'avortement, elles impriment à l'enfant une tare.

J'ai observé, à cet égard, un fait bien suggestif. Une jeune femme, au

quatrième mois de sa première grossesse, avait eu une appendicite si

nettement caractérisée que le confrère qui devait l'accoucher, et

moi-même, avions été sur le point de provoquer l'intervention d'un

chirurgien. La malade avait pu, cependant, être traitée médicalement:

mais l'enfant, né à terme, a présenté dès sa naissance une intolérance

intestinale véritablement anormale. Une première nourrice, choisie par

l'accoucheur, lui a donné un lait qui a semblé trop fort, car l'enfant a

eu, dès le deuxième jour, de la diarrhée verte et des vomissements. Dans

l'espace de quatre semaines, trois autres nourrices, toujours choisies

avec le plus grand soin, n'ont pas eu plus de succès: à chaque nouvelle

nourrice, vomissements, fièvre ardente, diminution rapide du poids.

Mais, pendant qu'on cherchait à grand prix des nourrices idéales, on

était bien obligé de donner à l'enfant du simple lait de vache coupé;

alors il allait mieux, la fièvre tombait, le poids augmentait très

vite, la vie revenait: de telle sorte que, après ces quatre tentatives

d'allaitement par le lait de femme, l'accoucheur me dit: «Mais enfin,

pourquoi s'obstiner à trouver une nourrice? Cet enfant a probablement

un intestin extrêmement délicat, à cause de l'appendicite de sa mère

pendant la gestation; donnons-lui simplement du lait stérilisé coupé!»

Et il eut raison; grâce à d'infinies précautions, à une surveillance

méthodique, l'enfant put être élevé.

Il est bien clair qu'en rapportant ce fait je n'entends pas faire le

panégyrique de l'allaitement artificiel: je ne le cite que pour prouver

comment la «maladie» d'un organe de la mère pourrait bien avoir une

répercussion sur le fonctionnement du même organe, chez l'enfant qu'elle

porte en son sein.

Ce que l'on sait encore, c'est que les émotions de la mère, pendant la

grossesse, peuvent avoir un retentissement sur la qualité du produit.

Et de là dérive le devoir strict, pour la société, de protéger la femme

enceinte. Quelques philanthropes l'ont bien compris; mais cette notion

n'a pas assez pénétré dans nos moeurs, et l'on peut dire que c'est un

scandale, pour une nation civilisée, de voir le peu qui est fait pour

assister la femme enceinte, pour lui épargner les soucis de l'avenir

prochain et les fatigues des derniers jours de la gestation.

Un mot, enfin, sur les enfants nés avant terme. S'ils naissent avant

terme par le fait de la «maladie» des générateurs, de la syphilis par

exemple, leur valeur biologique est sensiblement réduite, et peut même

être réduite à zéro. Mais s'ils naissent avant terme accidentellement,

par exemple à la suite d'une chute de leur mère, ou d'une intervention

obstétricale raisonnée, leur sort est beaucoup moins compromis qu'on ne

le croit dans le public non médical. Le tout est de leur assurer une

température qui se rapproche de celle qu'ils avaient dans le sein

maternel.

Pour ce faire, les inventeurs ont multiplié les modèles de couveuses

artificielles. Ces appareils, certes, peuvent rendre des services; mais

il ne faut pas oublier qu'on peut très bien s'en passer, en préservant

l'enfant du froid, ce qui s'obtient: 1° en chauffant convenablement sa

chambre, et en l'entourant de boules d'eau chaude; et 2° en sachant

l'alimenter dès sa naissance. Ce second problème est difficile; pour

le résoudre, il faut se rappeler une grande loi que nous retrouverons

plusieurs fois dans le cours de cette étude, et qui consiste à

proportionner la valeur nutritive de l'aliment, et le nombre de prises

alimentaires, à la puissance de l'estomac. Chez l'enfant né avant terme,

on donnera donc, toutes les demi-heures, une cuillerée à café de lait,

coupé de 2/3 d'eau bouillie sucrée.

L'enfant va naître; quel préjudice lui cause l'accouchement au forceps?

Nous ne pouvons pas nous défendre de redouter, pour notre part, la

compression colossale qu'impose l'application du forceps à la masse

cérébrale de l'enfant. Mais l'étude approfondie de cette question, qui

aurait pourtant de quoi intéresser les neurologistes, n'a pas encore été

faite, à notre connaissance du moins, d'une façon suffisante. En tout

cas, on est en droit de considérer comme coupable une intervention au

forceps faite pour gagner du temps, ou pour faire valoir l'importance

des soins obstétricaux.

CHAPITRE V

LES INFLUENCES MORBIGÈNES ET LES SYMPTOMES MORBIDES

L'enfant est né; il vaut ce qu'il vaut. Personne ne le sait, sauf dans

les cas extrêmes où il vient au monde avec des apparences tellement

misérables que, dès son premier vagissement, son infériorité saute aux

yeux; c'est ce qui arrive chez les hérédo-syphilitiques, et rien n'est

aussi navrant que l'apparition du petit monstre aux lieu et place d'un

enfant bien vivant, attendu avec une légitime impatience. Il faut avoir

assisté à ce spectacle pour en comprendre la poignante horreur. Tout le

monde, sauf la mère, s'accorde alors à penser qu'il vaudrait mieux que

l'enfant ne fût pas né. Mais, en dehors de ces cas, il est impossible

de savoir le capital de vie que l'enfant apporte avec lui; c'est son

secret, qu'il gardera pendant toute la durée de son existence, mais que

le médecin parviendra cependant à deviner en partie, s'il sait fouiller

l'hérédité de son malade et s'inspirer des quelques principes que nous

avons esquissés à grands traits dans le chapitre précédent.

L'enfant est né: toute sa vie, désormais, va être une «lutte pour la

santé», une suite d'efforts, volontaires ou instinctifs, pour défendre

son capital naturel de santé contre les «influences morbigènes» qui vont

le guetter à chaque pas.

Ces influences morbigènes, que l'être vivant va rencontrer sur sa route,

depuis le jour de sa naissance jusqu'à la fin de sa carrière, nous

allons tout de suite les esquisser à grands traits.

Au début, nous avions assimilé, pour les besoins de la théorie, l'être

humain à un projectile lancé dans l'espace avec une vitesse initiale

déterminée; mais, tandis que le projectile parcourt une courbe

mathématique, qu'on appelle une parabole, la courbe évolutive de l'être

humain est une courbe irrégulière qui fléchit chaque fois qu'une

influence morbigène survient, puis remonte pour osciller de nouveau,

puis fléchir définitivement à partir d'un certain moment de la vie que

nous appellerons le début de la période de déclin, et toujours avec des

oscillations à amplitude de moins en moins considérable, jusqu'au moment

où toutes les réserves se trouvent épuisées.

La mort peut encore interrompre brusquement la courbe évolutive; c'est

ce qui arrive quand la brèche faite au capital est irréparable, soit

à cause de l'importance de l'assaut perturbateur, soit à cause de

l'insuffisance des réserves, ou bien quand ces deux influences se

combinent; et le nombre de leurs combinaisons est incalculable.

La variété des causes morbigènes est elle-même infinie; mais la nature

n'a qu'un nombre limité de moyens pour exprimer ses plaintes, de sorte

que les causes les plus variées peuvent se traduire par les mêmes

symptômes. Aussi accordons-nous relativement peu de valeur à l'étude

du symptôme. Les symptômes s'associent de mille et une façons, pour

constituer autant déformes morbides différentes. Que dis-je? Il n'est

pas deux malades qui se ressemblent, Ce n'est que pour la facilité de

l'étude que les pathologistes ont créé des cadres posologiques; mais

on comprend assez que ces cadres devraient être aussi élastiques

que possible. Le vrai médecin, après s'en être servi pour faire

d'excellentes études, ne craindra pas, dans la pratique, d'en faire

abstraction, de penser et d'agir comme si les cadres n'existaient

pas. Et un moment viendra même, quand son expérience clinique sera

suffisante, où il aura tout intérêt à faire table rase des notions qu'il

a péniblement accumulées par un travail assidu et prolongé; tout comme

l'architecte, qui, une fois la construction terminée, fait enlever les

énormes échafaudages qui avaient été nécessaires à la construction de

l'édifice.

Certes, l'étude approfondie des symptômes morbides est indispensable au

clinicien, et l'on ne saurait apporter trop de soins à connaître, dans

tous leurs détails, les divers troubles de la santé. Mais il y a

un écueil: c'est que, la théorie du moindre effort s'appliquant

naturellement à l'esprit humain, on a une tendance involontaire à

attribuer aux symptômes une influence pathologique qu'ils n'ont pas; en

d'autres termes, ce qui n'est en réalité qu'une manifestation morbide

devient, trop aisément, dans l'esprit du médecin, la cause de la

«maladie».

Prenons comme exemple la constipation: ce n'est en réalité qu'un

symptôme, et qui peut se trouver chez une foule de malades différents.

Nous ne parlons pas, bien entendu, de ceux chez qui elle est d'origine

mécanique (cancer du rectum, de l'iliaque, etc.). Un mot cependant, en

passant, pour dire que le médecin a le tort de ne pas assez penser à ces

causes mécaniques, et de traiter par des moyens médicaux des malades

dont une intervention chirurgicale aurait pu prolonger la vie ou

atténuer les souffrances.

Mais chez les malades qui ne sont pas tributaires de la chirurgie,

n'est-il pas vrai que la constipation est un symptôme banal, pouvant

être attribué à une foule de causes? Parfois, elle est due à des lésions

d'organes lointains, par un mécanisme réflexe à long circuit, suivant

l'ingénieuse expression de M. Mathieu (appendicite chronique, lésions

utérines, etc.). D'autres fois, et plus souvent encore, elle est due à

un trouble profond du système nerveux, qui, avant l'apparition de la

constipation, avait traduit son malaise par des plaintes variées.

D'autres fois, elle apparaît brusquement, en même temps que

l'entéro-colite sa compagne, à la suite d'un choc brutal, moral ou

traumatique.

De plus, tout le monde sait qu'elle peut être due tantôt à un manque,

tantôt à un excès d'exercice musculaire. Les hommes qui ont besoin de

beaucoup d'exercice, s'ils n'en ont pas assez, deviennent, suivant les

prédispositions héréditaires, ou des cérébraux, ou des goutteux, ou

des lithiasiques, mais toujours des constipés: et leur constipation

disparaît a partir du jour où l'on a trouvé le dosage précis de

l'exercice qui leur convient. Inversement, les hommes qui prennent trop

d'exercice deviennent dyspeptiques et constipés, et le lit est leur

meilleur laxatif.

Enfin la constipation peut tenir à une erreur de régime, soit à l'abus

du lait (le cas est fréquent), soit à l'usage abusif de la viande: alors

le régime semi-végétarien serait indiqué, et il suffit de changer de

régime pour voir disparaître la constipation.

La constipation n'est donc qu'un symptôme.

La lutte pour la santé: essai de pathologie générale · 第 1 / 17 段