Après cela, le trou que les hasards de l’existence creusent on ne sait
pourquoi dans les relations humaines: quinze années ou à peu près.
Aujourd’hui ramassées en un petit tas, je regarde celles-ci et cherche
ce qu’il en reste: pourtant, quand je les vivais, m’ont-elles paru assez
remplies à pleins bords et si lentes à s’écouler que je doutais d’en
atteindre la fin!
D’où est venue pareille interruption? mais d’où vient aussi que les
circonstances tantôt favorisent nos projets et tantôt les desservent?
C’est arrivé probablement, parce que la vie le voulait ainsi, et encore
parce que lorsque deux hommes différent de domicile et de carrière, le
jeu normal des événements tend à les éloigner, presque jamais à les
réunir.
J’ai peine à préciser ce que fut notre amitié au cours de ce long
interrègne. Je suis convaincu qu’au fond elle n’avait pas changé.
Toutefois, à mesure que les heures s’ajoutent aux heures, les
impressions s’estompent. Un jour vient ensuite où l’on se demande: «A
quelle époque cela se passait-il?» On s’aperçoit enfin avec étonnement
qu’il faut un effort pour en réveiller la mémoire, on renonce à le
faire, et une fois de plus quelque chose de nous-même s’en est allé.
Mélancolie des affections qui meurent sans être atteintes, ou plutôt
faiblesse du pauvre cœur humain qui ne saurait battre toujours à vide...
Cependant, il ne faudrait pas croire que tout lien fût brisé entre nous.
Théodat et moi nous écrivions, au début avec régularité, vers la fin à
chaque jour de l’an. J’ai su de la sorte que, de résidence en résidence,
Théodat avait échoué à Montpellier, qu’il eut la petite vérole, et que
sa sœur restait paralysée. Nos lettres disaient ainsi le plus gros,
maladies, déplacements: mais le reste en semblait volontairement exclu,
et d’ailleurs le moyen d’agir différemment? Chacun sentait bien qu’ayant
changé lui-même, l’autre avait dû changer aussi. De là, un ton
dépersonnalisé, à l’image des correspondants...
En 1910, Théodat prit sa retraite. L’échéance redoutable avait fini par
l’atteindre. J’appris son départ pour Saint-Christol, puis qu’il y
vivait.
Et voilà... On s’habitue à trouver normale la position de certains êtres
dès lors qu’ils la gardent. Après l’avoir plaint un peu, je ne le
plaignis plus que de loin en loin, jusqu’au jour où il me fallut bien
reconnaître qu’en matière de sentiments, le silence est une cendre sous
laquelle le foyer dort mais ne meurt pas.
Ce jour vint en 1914, au début de mars. Pour les faits qui ont précédé
la guerre, la précision demeure aisée, car, sans soupçonner pourquoi, on
les regardait déjà avec les yeux du voyageur assuré de ne jamais revoir
les lieux qu’il quitte.
Donc, en mars 1914, au courrier de l’après-midi, je reçus un faire-part,
dont la feuille attenait à l’enveloppe, tel qu’on n’en fabriquait guère
en ce temps-là que dans l’arrière province ou pour les pauvres gens. Je
l’ouvris en dernier, par acquit de conscience, persuadé que j’y
trouverais un nom de fournisseur ou de personne à peu près ignorée.
Anselme Théodat, Commis Principal des Contributions indirectes en
retraite, y communiquait la nouvelle du décès de Mlle Reine-Vigile
Théodat, sa sœur, pieusement décédée dans le Seigneur, à Saint-Christol,
environ un mois auparavant.
Morte! Mlle Théodat! La feuille s’échappa de mes mains. C’était une
rentrée en trombe du passé, de tout ce passé si longtemps délaissé, bien
qu’en réalité aucun détail n’en eût disparu de ma mémoire. Morte!
l’infirme aux mains de lumière...
Et subitement, je la revis, je revis Théodat, la maison, notre dispute,
et le soir dans la cour. Imaginons qu’on tourne le bouton de
l’électricité dans une pièce obscure où dorment depuis quinze ans les
reliques d’un grand amour: j’éprouvais le même battement de cœur, devant
une résurrection pareille.
Mille pensées suivirent.
Tout d’abord, une pitié pour celle qui n’était plus... Dire que si
longtemps elle avait attendu la joie de vivre avec son frère et que ce
bonheur n’aurait pas duré trois ans! La maladie, même, lui avait-elle
permis d’en jouir? Ah! nous sommes bien toujours le Moïse d’une félicité
promise! Une de plus qui succombait au seuil!...
Puis, fermant les yeux, j’imaginai qu’elle était devant moi.
--Où êtes-vous? lui demandais-je. Avez-vous enfin découvert la réalité
que la terre s’obstinait à vous cacher, ou rêvez-vous encore?
Mais une seule réponse m’arrivait:
--Un rêve intact est une merveille fragile.
Les mots de Théodat, me découvrant le secret de sa vie dépouillée...
Hélas! quel mobile resterait à celle-ci désormais, qu’allait-il devenir
en face de cette nouvelle faillite? En même temps je me pris à songer:
«Qu’était-il devenu, même avant cela?» Parce qu’il ne s’était jamais
plaint depuis son établissement à Saint-Christol, j’avais pu le croire
résigné: vision simpliste, commode pour mon indifférence. L’homme qui se
désespérait sur une route à la seule idée de terminer sa vie à la
campagne, reparut à mes yeux. Le supposer changé au point de ne pas
souffrir de ce qui avait toujours été son effroi, revenait à compter sur
un miracle. Ce temps n’en offre plus.
Un remords de mon long délaissement m’étreignit l’âme. J’éprouvai
ensuite le besoin d’en demander pardon, voulus le faire sans délai et
m’apprêtais à commencer une lettre quand, examinant de nouveau le
faire-part, ceci soudain me frappa que l’adresse était d’écriture
inconnue...
Quoi! Théodat aurait-il déjà fui sa maison? Serait-il malade? En tous
cas, comment le joindre, où écrire?...
Du coup, l’impossibilité de situer mon ami quelque part dans le monde,
mon impuissance à m’imaginer ce qu’il souffrait me ramenèrent au point
précis où nous étions quand je l’avais quitté, quinze ans auparavant.
Renonçant aux condoléances banales, j’envoyai la dépêche suivante:
«Si vous êtes à Saint-Christol, recevez-moi demain: sinon, où puis-je
aller vous embrasser?»
La réponse me parvint trois heures plus tard, laconique:
«Demain à Saint-Christol.»
Le même soir, je partis. Tout compte fait, je ne disposais que d’une
demi-journée, là-bas, mais qu’importe! Tandis que le train m’emportait,
je me rappelai ma visite de jadis: j’avais alors tenté en vain de
défendre la vieillesse de mon ami: aujourd’hui, plus heureux,
aiderais-je à la sauver?